Les Chants de Maldoror
by comte de Lautréamont · French · Gutenberg #12005 · 487,474 chars · public domain (US)
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Title: Les Chants de Maldoror
Author: comte de Lautréamont
Release date: April 1, 2004 [eBook #12005]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/12005
Credits: Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHANTS DE MALDOROR ***
LES CHANTS DE MALDOROR
par
LE COMTE DE LAUTRÉAMONT
CHANTS I, II, III, IV, V, VI
[Illustration: ...; il trainait, à travers les dalles de la chambre, sa
peau retourné]
[Illustration: manuscrit d'une lettre.]
_A mon ami_ ALBERT LACROIX.
L'édition actuelle des _Chants de Maldoror_ est la réimpression, revue
et corrigée d'après le manuscrit original, d'un ouvrage qui n'a jamais
paru en librairie. Dans le courant de 1869, M. le comte de Lautréamont
venait de délivrer les derniers bons à tirer de son livre, et celui-ci
allait être broché, lorsque l'éditeur--continuellement en butte aux
persécutions de l'Empire--en suspendit la mise en vente à cause de
certaines violences de style qui en rendaient la publication périlleuse.
«J'ai fait publier un ouvrage de poésies chez M. Lacroix. Mais, une fois
qu'il fut imprimé, il a refusé de le faire paraître, parce que la vie
y était peinte sous des couleurs trop amères, et qu'il craignait le
procureur général.»
Ainsi s'exprime l'auteur dans la lettre reproduite en _fac-simile_ en
tête de ce volume. L'ouvrage de poésies dont il est question et qui,
ainsi présenté, atteste la visée lyrique qu'y attachait l'auteur, est
bien celui-ci. M. le comte de Lautréamont se refusait à amender les
violences de son texte. Ce n'est qu'après s'en être longtemps défendu
qu'il consentit aux modifications qui lui étaient demandées. Des cartons
destinés à remplacer les passages réputés dangereux devaient être tirés.
Mais en 1870, la guerre éclatait. On ne pensa plus aux _Chants de
Maldoror_. Et brusquement, l'auteur mourut, n'ayant exécuté qu'une
partie des revisions auxquelles il avait consenti.
Le texte de la présente édition est donc conforme à celui de l'édition
originale dont le tirage alla s'égarer dans les caves d'un libraire
belge qui, timidement, au bout de quatre années, fit brocher des
exemplaires avec un titre et une couverture anonymes[1]. Quelques
lettrés seulement connaissent ces exemplaires.
Nous avons cru que la réédition d'une oeuvre aussi intéressante serait
bien accueillie. Ses véhémences de style ne peuvent effrayer une époque
aussi littéraire que la nôtre. Si outrées qu'elles soient, elles gardent
une beauté profonde et ne revêtent aucun caractère pornographique.
La Critique appréciera, comme il convient, les _Chants de Maldoror_,
poëme étrange et inégal où, dans un désordre furieux, se heurtent des
épisodes admirables et d'autres souvent confus. En écrivant cette
notice, nous voulons simplement détruire une légende formée, on ne sait
trop pourquoi, à l'endroit de la personnalité du comte de Lautréamont.
Dernièrement encore, M. Léon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste
décidément à démolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait
d'accréditer cette légende dans une longue étude consacrée au volume[2]:
il y répète à satiété que l'auteur était fou et qu'il est mort fou.
--«C'est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant
des aliénés.»--«La catastrophe qui fit de cet inconnu un aliéné ...»
--«... Car c'est un vrai fou, hélas! Un vrai fou qui sent sa folie.»
Et plus loin: «_L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on
sait de lui_.» En écrivant cela, M. Léon Bloy a sciemment fait de très
mauvaise besogne; en effet, il résulte de l'enquête très approfondie que
nous avons faite, il résulte de documents authentiques que nous avons
recueillis, que l'auteur des _Chants de Maldoror_ n'est pas mort fou. Le
comte de Lautréamont s'est éteint à l'âge de vingt ans, emporté en deux
jours par une fièvre maligne. Si M. Léon Bloy avait lu les aliénistes,
et si la science physiologique l'avait un peu allaité, il eût apporté
plus de réserve dans l'invention d'une fable, intéressante seulement au
point de vue de l'effet littéraire qu'il désirait produire. La Science,
en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extrêmement rares
au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit à Montevideo le 4 avril
1850; son manuscrit fut remis à l'imprimerie en 1868; on peut sans
témérité présumer son complet achèvement en 1867; les _Chants de
Maldoror_ sortirent donc de l'imagination et du labeur cérébral d'un
jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes
de décès du neuvième arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien
Ducasse--tel est son véritable nom--est décédé le jeudi 24 novembre
1870, à huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7.
Le numéro 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais été ni un cabanon, ni une
maison de fous.
Nos actives investigations n'ont pas abouti à pénétrer, dans son
intégralité, le mystère dont la vie de l'auteur à Paris semble avoir été
entourée. La Préfecture de police s'est refusée à nous seconder dans ces
recherches, parce que nous n'avions aucun caractère officiel pour les
lui demander. Voilà, certes, un rigorisme administratif fort
regrettable. Quel inconvénient peut-il y avoir à fournir à un éditeur
quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis
vingt ans? Borné à nos seules enquêtes, nous avons acquis la certitude
que Ducasse était venu à Paris dans le but d'y suivre les cours de
l'école Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre
dans un hôtel situé au numéro 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires.
Il y était descendu dès son arrivée d'Amérique. C'était un grand jeune
homme, brun, imberbe, nerveux, rangé et travailleur. Il n'écrivait que
la nuit, assis à son piano. Il déclamait, il forgeait ses phrases,
plaquant ses prosopopées avec des accords. Cette méthode de composition
faisait le désespoir des locataires de l'hôtel, qui, souvent, réveillés
en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un étonnant musicien du verbe, un
rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les
rhythmes de son orchestration littéraire.
Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour
reconstituer une ressemblance bien définitive, ils aideront toutefois
à élucider, pour une petite part, le mystère de cette figure vouée à
rester, par presque tous ses côtés, obscure. Mais, restituer un caractère
avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences
occultes? Du moins, avons-nous cherché à éclairer ce sommaire portrait
en recourant à celle des sciences de ce temps qui, d'après un texte,
s'applique à évoquer les plus fuyantes directions de l'Ame et de la
Pensée. Puisque nous avions cette fortune de posséder des manuscrits de
Ducasse, il nous a paru curieux de demander à un graphologiste érudit son
avis sur l'auteur des _Chants de Maldoror_.
«--Oh! oh! c'est joli, dit-il (c'est là une expression familière aux
graphologistes lorsque le sujet leur semble intéressant); singulier
mélange, par exemple. Voyez-donc l'ordre et l'élégance, cette date
régulière en haut, cette marge, ces lignes rigides, et cette distraction
inattendue qui le fait commencer sa lettre à l'envers en oubliant les
initiales que porte le papier[3] ... Majuscules harmoniques: le V de
Voltaire et l'R de Rousseau et d'autres. Puis, regardez maintenant
_l'enfantillage_ du P de Paris et le G de Grandes Têtes. Quant à la
signature, elle est littéralement d'un enfant; comment concilier
l'inharmonie d'un tel parafe avec ce que je viens de dire? Nous allons
en avoir l'explication en l'analysant. Il a signé: J. Ducasse, sans
parafe, il devait n'en faire jamais, ce qui, vous le savez, est un des
signes graphologiques de la distinction. Puis, se rappelant qu'il
demandait de l'argent, il a ajouté son adresse, et pour réunir les deux
choses, par _ordre et logique_, il a entouré le tout d'une très vague
ellipse faite un peu «va comme je te pousse» et qu'il ne faudrait pas
confondre, dans cette analyse, avec le parafe en colimaçon habituel aux
amoureux de la vie familiale. Je vous le répète, il n'y a pas là de
parafe, et _il ne peut pas y en avoir_, étant donné _la sobriété du
reste_.
«Mais, continuons: l'harmonie m'a montré un artiste, et tout à coup je
découvre un logicien et un mathématicien. Les derniers mots: «_la bonté
de me l'écrire_», cela ne ressemble-t-il pas à une formule algébrique,
avec l'abréviation de _bonté_, et à un syllogisme, avec cet étroit
enchaînement des mots; et, il est si étroit, cet enchaînement, le
scripteur est tellement obsédé par la logique qu'il ne met les
apostrophes qu'après le mot fini, et sans en oublier une seule! C'est
admirable, je n'ai peut-être pas vu cela dix fois sur les milliers de
lettres que j'ai étudiées.
«Barres scrupuleuses et énergiques avec, quelquefois, un petit harpon
d'égoïsme (mais qui n'en a pas?). Il y en a juste _la dose nécessaire_
pour n'altérer en rien la bonté qui éclate dans la rondeur des lettres:
comme il y a un peu d'acide prussique dans les amandes, si vous voulez.
Un petit détail: votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois
de l'empâtement; je ne suis pas fâché de cette petite tache (si c'en est
une), car vraiment c'était trop beau.
«Je me résume: avant tout, équilibre: harmonie ou logique: peut-être
n'a-t-il jamais rien fait, mais j'en doute, car l'écriture n'a rien d'un
paresseux: si c'est un artiste, il eût pu tout aussi bien faire un
savant: si c'est un savant, il eût pu tout aussi aisément être un grand
artiste.
«--Mais, alors, il n'est pas fou?
«--Que voulez-vous dire? Ou bien tout ce qui précède est vrai, et tout
cela ne me semble guère d'un fou, ou alors la graphologie n'existe pas.»
Seulement alors, nous nous décidions à livrer à notre savant les
quelques détails de la vie de Ducasse que nous connaissions et que,
volontairement, nous avions différé de lui communiquer de peur de
l'influencer. Et surtout, nous insistions sur cette folie qu'on lui
reprochait et par laquelle on semblait vouloir atténuer la conscience
de son talent.
«--Mais je m'étonne qu'une pareille légende ait trouvé crédit auprès
d'esprits distingués; vous n'ignorez pas combien les cas de folie à cet
âge sont rares, j'entends de la vraie folie, car des idiots, des
débiles, des mélancoliques, des crétins, les asiles en sont bondés, mais
un vrai _fou_, un fou de vingt ans qui, de sa folie, mourrait dans un
cabanon, je doute qu'on en voie souvent: notez même que ce détail triste
et topique, la mort dans un cabanon, me fait tout de suite penser à un
paralytique général avec toute cette succession classique: intelligence
vive,--obscurcissement,--folie des persécutions.--mégalomanie,
--excitation puis déchéance complète et disparition de l'individu s'en
allant depuis longtemps par lambeaux. Eh bien, interrogez des
spécialistes et demandez-leur combien ils ont pu compter de paralytiques
généreux de vingt ans! Bayle déclare n'en avoir jamais vu avant
vingt-cinq ans; Calmeil ne l'a observé que deux fois avant trente-deux
ans. Restent enfin la manie et la folie circulaire, mais ces deux formes
de folie suivent à peu près les mêmes lois et sauf exceptions infiniment
rares, il n'y a pas de fou furieux de dix-neuf ans. Enfin, si le volume
est paru quand Ducasse avait dix-neuf ans, et qu'il soit mort à vingt
ans, voilà donc une aliénation qui aurait évolué en un an ... N'est-ce
pas le cas de dire avec Verlaine: Tout cela est littérature!»
Quoique Montévidéen, Ducasse était français d'origine. Son père,
chancelier à la légation française à Montevideo, naquit à Tarbes. La
famille devait être riche. Elle se trouvait en relations d'affaires avec
un banquier de la rue de Lille, M. Darasse, qui payait au fils une
pension mensuelle. Grâce à l'amabilité de M. Dosseur, successeur de M.
Darasse, nous avons pu prendre connaissance d'une partie de la
correspondance du jeune écrivain et donner, en tête du présent volume,
une de ses lettres en _fac-simile_. Cette lettre contient en quelque
sorte une profession de foi littéraire et fait allusion aux
circonstances qui s'opposaient à la mise en vente de son livre, ainsi
qu'à la préface d'un nouveau volume, que l'éditeur Lemerre n'a jamais
reçue. La correspondance de Ducasse est curieuse et montre combien
étaient vives ses préoccupations littéraires.
Dans une lettre, datée du 22 mai 1869, nous relevons les passages
suivants, que nous ne reproduisons qu'à titre de simple curiosité:
«Monsieur,
«C'est hier même que j'ai reçu votre lettre datée du 21 mai; c'était
la vôtre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser
passer ainsi l'occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi:
parce que, si vous m'aviez annoncé l'autre jour, dans l'ignorance de
ce qui peut arriver de fâcheux aux circonstances où ma personne est
placée, que les fonds s'épuisaient, je n'aurais eu garde d'y toucher;
mais certainement j'aurais éprouvé autant de joie à ne pas écrire ces
trois lettres que vous en auriez éprouvé vous-même à ne pas les lire.
Vous avez mis en vigueur le déplorable système de méfiance prescrit
vaguement par la bizarrerie de mon père; mais vous avez deviné que
mon mal de tête ne m'empêche pas de considérer avec attention la
difficile situation où vous a placé jusqu'ici une feuille de papier
à lettre venue de l'Amérique du Sud, dont le principal défaut était
le manque de clarté; car je ne mets pas en ligne de compte la
malsonnance de certaines observations mélancoliques qu'on pardonne
aisément à un vieillard, et qui m'ont paru, à la première lecture,
avoir eu l'air de vous imposer, à l'avenir, peut-être, la nécessité
de sortir de votre rôle strict de banquier, vis-à-vis d'un monsieur
qui vient habiter la capitale ...
« ... Pardon, monsieur, j'ai une prière à vous faire: si mon père
envoyait d'autres fonds avant le 1er septembre, époque à laquelle mon
corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez
la bonté de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi à toute
heure du jour; mais vous n'auriez qu'à m'écrire un mot, et il est
probable qu'alors je le recevrai presque aussitôt que la demoiselle
qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le
vestibule ...
« ... Et tout cela, je le répète, pour une bagatelle insignifiante
de formalité! Présenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle
affaire: après avoir réfléchi beaucoup, je confesse qu'elle m'a paru
remplie d'une notable quantité d'importance nulle ...»
L'extrême jeunesse de l'auteur atténuera sans doute la sévérité de
certains jugements qui ne manqueront pas d'être portés sur les _Chants
de Maldoror_. Si Ducasse avait vécu, il eût pu devenir l'une des gloires
littéraires de la France. Il est mort trop tôt, laissant derrière lui
son oeuvre éparpillée aux quatre vents: et par une coïncidence curieuse,
ses restes mortels ont subi le même sort que son livre. Inhumé dans une
concession temporaire du cimetière du Nord, le 25 novembre 1870, il en
a été exhumé, le 20 janvier 1871, pour être réinhumé dans une autre
concession temporaire. Il se trouve actuellement dans les terrains
désaffectés et repris par la Ville.
L. G.
Notes:
[1] La couverture et le titre sont ainsi composés: _Les Chants--de
--Maldoror--par--le comte de Lautréamont--(Chants I, II, III, IV, V, VI)
--Paris et Bruxelles--En vente chez tous les libraires--1874_. Au dessous
de la couverture, dans le double filet, cette mention: _Tous droits de
traduction et de reproduction réservés_. Au verso du faux-titre:
_Bruxelles--Typ. de E. Wittmann_. Cette dernière indication est fausse,
aucun imprimeur du nom de Wittmann n'ayant existé à Bruxelles. Couverture
brun-marron.
En 1869, l'auteur témoigna le désir de posséder quelques exemplaires
de son livre; on lui en brocha une dizaine. La couverture de ces
exemplaires est jaune. Elle porte: _Paris. En vente chez tous les
libraires (1869)_. Au verso du faux-titre et en quatrième page de la
couverture: _Bruxelles. Imprimerie de A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie,
boulevard de Waterloo, 42_.
[2] _V. la Plume_, 2e année, no 33.
[3] La photogravure a rétabli le chiffre à sa place. Celui-ci se trouve
en quatrième page de la lettre, barré par un trait de plume.
LES CHANTS DE MALDOROR
CHANT PREMIER
Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce
comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et
sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines
de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique
rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les
émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l'eau le
sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont
suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par
conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles
landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute
bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrière et non en avant,
comme les yeux d'un fils qui se, détourne respectueusement de la
contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle
à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant
l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues,
vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent
étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et
qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme
une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait
claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à
sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain
de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui
présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de
sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui
renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui
a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues
inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique
sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité
la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais
on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux
oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile
capitaine; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus
grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle
prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.
* * * * *
Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le
commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas,
baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes
narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre,
pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais
l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit
légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je
t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux,
ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille
fois de suite la conscience maudite de l'Éternel! Tes narines, qui
seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase
immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace,
devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront
rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la
magnificence et la paix des agréables cieux.
* * * * *
J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses
premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite
qu'il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère
tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à
cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour
le sang lui montait à la tête; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter
une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal ...
atmosphère douce!
* * * * *
Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage
rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il
l'aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de
châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas
menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains,
avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble!
Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté ...
Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la
pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec
le bien. C'est ce que je disais plus haut.
* * * * *
Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au
moyen de nobles qualités du coeur que l'imagination invente ou qu'ils
peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la
cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé
avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec
la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce
qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve
dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez
bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma
tête; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement
à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend
pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se
loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient
dans tous les hommes.
* * * * *
J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux
épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs
semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les
motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu
rire comme les autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible.
J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis
fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je
crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie
par ma propre volonté! C'était une erreur! Le sang qui coulait avec
abondance des deux blessures empêchait d'ailleurs de distinguer si
c'était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants
de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des
humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, à la tête
laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur, surpasser
la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin,
l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les
trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la
puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au
dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes
à découvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colère implacable
d'en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt le poing le plus robuste
dirigé vers le ciel, comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa
mère, probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux
chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence
glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait
leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur, et
attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment
du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la
vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n'avaient pas le
sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la
Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi
les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent
leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans,
les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies
diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en
aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour
leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, soeurs des ouragans;
firmament bleuâtre, dont je n'admets pas la beauté; mer hypocrite, image
de mon coeur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers
entier; Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque:
montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce décuple mes
forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir
d'étonnement: on meurt à moins.
* * * * *
On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il
est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore
sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très ouverts, de faire
semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en
arrière ses beaux cheveux! Puis, tout à coup, au moment où il s'y attend
le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de façon
qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect
de ses misères. Ensuite, on boit le sang en léchant les blessures; et,
pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'éternité dure, l'enfant
pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire,
et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, amères comme le sel.
Homme, n'as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t'es coupé
le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun goût. En
outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes réflexions
lugubres, porté la main, creusée au fond, sur ta ligure maladive mouillée
par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement
vers la bouche, qui puisait à longs traits, dans cette coupe, tremblante
comme les dents de l'élève qui regarde obliquement celui qui est né pour
l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles
ont le goût du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus;
mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit
pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tôt
ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que
l'amitié, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais;
du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes
larmes ne te dégoûtent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des
larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu
déchireras ses chairs palpitantes; et, après avoir entendu de longues
heures ses cris sublimes, semblables aux râles perçants que poussent dans
une bataille les gosiers des blessés agonisants, alors, t'ayant écarté
comme une avalanche, tu te précipiteras de la chambre voisine, et tu feras
semblant d'arriver à son secours. Tu lui délieras les mains, aux nerfs
et aux veines gonflées, tu rendras la vue à ses yeux égarés, en te
remettant à lécher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est
vrai! L'étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se
montre; trop tard! Comme le coeur déborde de pouvoir consoler l'innocent
à qui l'on a fait du mal: «Adolescent, qui venez de souffrir des
douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne
sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous êtes! Comme vous devez
souffrir! Et si votre mère savait cela, elle ne serait pas plus près de
la mort, si abhorrée par les coupables, que je ne le suis maintenant.
Hélas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une même chose par
laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion
d'atteindre à l'infini par les moyens même les plus insensés? Ou bien,
sont-ce deux choses différentes? Oui ... que ce soit plutôt une même
chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent,
pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacrée, qui
a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits
de ton corps. Est-ce un délire de ma raison malade, est-ce un instinct
secret qui ne dépend pas de mes raisonnements, pareil à celui de l'aigle
déchirant sa proie, qui m'a poussé à commettre ce crime; et pourtant,
autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois
sortis de cette vie passagère, je veux que nous soyons entrelacés
pendant l'éternité; ne former qu'un seul être, ma bouche collée à ta
bouche. Même, de cette manière, ma punition ne sera pas complète. Alors,
tu me déchireras, sans jamais t'arrêter, avec les dents et les ongles
à la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumées, pour cet
holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'être
déchiré, toi, de me déchirer ... ma bouche collée à ta bouche. O
adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce
que je te conseille? Malgré toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras
heureuse ma conscience.» Après avoir parlé ainsi, en même temps tu auras
fait du mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: c'est le
bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras
le mettre à l'hôpital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On
t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les médailles d'or
cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe, à la figure vieille,
O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la
sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers.
Mais, moi, j'existe encore!
* * * * *
J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre
dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette
dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un
ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: «Je vais
t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet
ordre suprême.» Une vaste lumière couleur de sang, à l'aspect de
laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes,
se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre
une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: «Ci-gît un
adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez
pas pour lui.» Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu
autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue
vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste:
«Tu peux te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le
fratricide égorge sa soeur. Le ver luisant, à moi: «Toi, prends
une pierre et tue-la;--Pourquoi? lui dis-je.» Lui, à moi: «Prends
garde à toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort.
Celle-ci s'appelle _Prostitution_.» Les larmes dans les yeux, la
rage dans le coeur, je sentis naître en moi une force inconnue.
Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai
avec peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur
l'épaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet:
de là, j'écrasai le ver luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol
d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de
six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux
s'abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense
cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang
ne brilla plus. «Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue;
qu'as-tu fait?» Moi, à elle: «Je te préfère à lui; parce que j'ai
pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice
éternelle t'a créée.» Elle, à moi: «Un jour, les hommes me
rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi
partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie.
Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces
noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui
m'as aimée!» Moi, à elle: «Adieu! Encore une fois: adieu! Je
t'aimerai toujours!... Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu.»
C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver
gémir sur la mer et près de ses bords, ou au-dessus des grandes
villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou
à travers les froides régions polaires, dites: «Ce n'est pas
l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la
prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen.»
Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde,
agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux,
fassent de longues prières.
* * * * *
Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la
campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses
revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres,
tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses
formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps,
lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait
rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le vent
gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante
sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent.
Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des
fermes lointaines; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la
folie. Tout à coup, ils s'arrêtent, regardent de tous les côtés avec une
inquiétude farouche, l'oeil en feu; et, de même que les éléphants, avant
de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant
désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les
chiens laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou
terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui
crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit,
soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de
la peste à l'hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime,
contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l'est, contre les étoiles
au sud, contre les étoiles à l'ouest; contre la lune; contre les montagnes,
semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité; contre
l'air froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur
narine, rouge, brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes,
dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille
dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres,
qui disparaissent en un clin d'oeil; contre le voleur, qui s'enfuit au
galop de son cheval après avoir commis un crime; contre les serpents,
remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents;
contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes; contre les
crapauds qu'ils broient d'un seul coup de mâchoire (pourquoi se sont-ils
éloignés du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement
bercées, sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent
découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignées,
suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se
sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant la
journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée; contre les rochers
du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles;
contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant,
montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abîme; et contre l'homme
qui les rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à courir dans
la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fossés,
les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait
atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs
hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde!
Les amis des cimetières se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront,
avec leur bouche d'où tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gâtées.
Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas
de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les
chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de
la bouche, se précipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils
font, et se déchirent en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils
n'agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère
me dit: «Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements
des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas
en dérision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi,
comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même,
je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle,
qui est assez sublime.» Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte.
Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je
ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme,
d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne ... je croyais être davantage! Au
reste, que m'importe d'où je viens? Moi, si cela avait pu dépendre de ma
volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont
la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue: je ne
serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car
mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides
vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux
arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la
mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand
j'avais sur ma tête des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rôde
autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux
ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une
pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau
de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées: il
ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l'Être suprême,
avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand
le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur
salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en
regardant fixement l'espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de
ma caverne aimée, dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris
de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je
ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le
seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamné qui
essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt
monter à l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je
tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant
des heures entières; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment,
lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu'il
s'arrête, pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde
subitement l'horizon, à travers les rares interstices laissés par les
broussailles épaisses qui recouvrent l'entrée: je ne vois rien! Rien ...
si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et
avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble
le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tête, me donne des coups de
barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?
* * * * *
Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe
sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à
ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'elle ne
manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations
troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne
suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon
front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne,
au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un
monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la
figure; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis
pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai
revu la mer, et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont
vivaces comme si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous
le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens
déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le
coeur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'âme est
inséparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe
terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses; toi,
en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un
commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et
les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure
contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher
du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!
Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à
ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu
es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre: j'aime cette
comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de
tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en
laissant des ineffaçables traces, sur l'âme profondément ébranlée, et
tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours
compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec
la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face
grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de
l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des
oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant,
l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que
l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas
beau réellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la
figure de son semblable avec tant de mépris? Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même.
Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont
quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont
dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête
dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui
ne s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible
et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je
te salue, vieil océan!
Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton
sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine.
Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences
naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste.
L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil
océan!
Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n'ont
pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les
tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles,
expliquent, d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une
anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs
d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres
humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de
leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit.
En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans
sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi
pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des
humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre,
du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la notion d'ingratitude;
car, on pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers le
Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue,
vieil océan!
Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure
qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la
totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour
te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement
continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un
mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé
d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la
difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres
efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraître gras. Qu'elle se
gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille,
elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue,
vieil océan!
Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le même goût que le
fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur
tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si
quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut
que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts
d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te
salue, vieil océan!
Vieil océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont
pas encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science,
à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les
sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles.
Aux poissons ... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis
demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître: la profondeur
de l'océan ou la profondeur du coeur humain! Souvent, la main portée au
front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre
les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant
abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais,
m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus
profond, le plus impénétrable des deux: l'océan ou le coeur humain?
Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point
pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera
permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se
mettre en ligné, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la
profondeur du coeur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont
été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de
s'écrier: «Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont
pratiqué la charité: voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en
faire autant.» Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient
la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient,
l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la
vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun
drapé dans sa fierté solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle
chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra
pourquoi l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses
semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers,
tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable
pour clore la série: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est
pour cela que les marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns
dans les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie
beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs
propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur
génie ... incapables de te dominer. Ils on trouvé leur maître. Je dis
qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose
a un nom. Ce nom est: l'océan! La peur que tu lui inspires est telle,
qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes
machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts
gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de
tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils,
quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants,
pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques,
comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent
eux-mêmes. L'homme dit: «Je suis plus intelligent que l'océan.» C'est
possible, c'est même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable
que lui à l'océan: c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce
patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre
globe suspendu, sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des
nations. Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de
l'humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés,
les coups de canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques
secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis
dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le
bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide
comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs,
quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans
arrêter l'envergure de son vol: «Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y
avait en bas des points noirs; j'ai fermé les yeux: ils ont disparu.»
Je te salue, vieil océan!
Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle
de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta
magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner.
Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse,
qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir
t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre mystère, sur toute ta
surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta
puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de
courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va à sa rencontre
en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l'écume qui se fond,
pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces
vagues vivantes, meurent l'un après l'autre, d'une manière monotone; mais,
sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles
avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d'une
grâce fière, jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur
accoutumée pour continuer leur pèlerinage aérien. Je voudrais que la
majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande
beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale,
image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme
l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les
méditations du poëte. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan,
veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité ... plus ... plus
encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes
griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien.
Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et
devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est
empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la
crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une cour,
magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec
la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de
ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas
découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant,
même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage,
alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire
ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais
tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes
aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser
à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste,
l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création:
je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour
la millième fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser
mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne
connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse.
Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi ...
dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont
encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les
tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu
me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de
l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon
invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et
te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal ... Mes yeux se
mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre;
car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect
brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons,
avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te
salue, vieil océan!
* * * * *
On ne me verra pas, à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de
mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer
tempétueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je
sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de
grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire? J'avais dit
que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous; mais, si vous
croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage
d'hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que
moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé: qu'il s'approche. Nous
sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de
toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque
crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que
le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanité, depuis
que le vent, l'humanité existent, quelques moments avant l'agonie
dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde,
impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples
nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir
les actes de ses frères). L'aigle, le corbeau, l'immortel pélican, le
canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me
verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils
ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'oeil gros du
crapaud, le tigre, l'éléphant; dans la mer, la baleine, le requin, le
marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont
quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L'homme, tremblant,
collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui,
je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas
dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez
devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me
voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante,
l'espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps,
pareil à un nuage noirâtre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez
rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait
est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit
volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la
mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses.
Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de
caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.»
Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage,
pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot.
Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles
passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se
dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations!
quels déchirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voilà que les animaux
de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres
clameurs. Plus de haine réciproque; les deux haines sont tournées contre
l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel.
Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut; je crains la perfidie.
Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus,
des conséquences des passions, complément satisfait ... Je te remercie,
ô rhinolophe, de m'avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi,
dont le nez est surmonté d'une crête en forme de fer à cheval: je
m'aperçois, en effet, que ce n'était malheureusement qu'une maladie
passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent
que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans
mon corps: pourquoi cette hypothèse n'est-elle pas la réalité!
* * * * *
Une famille entoure une lampe posée sur la table:
--Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.
--Ils n'y sont pas, mère.
--Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette
époque, mon doux maître, où nous faisions des voeux, pour avoir un
enfant, dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le
soutien de notre vieillesse?
--Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n'avons pas à nous
plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la
Providence de ses bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de
sa mère.
--Et les mâles qualités de son père.
--Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.
Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est présenté à la porte
d'entrée, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui
s'offre à ses yeux:
--Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins
heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer
l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est
pas ici.
Il s'est retiré!
--Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultés humaines
qui se livrent des combats dans mon coeur. Mon âme est inquiète, et sans
savoir pourquoi; l'atmosphère est lourde.
--Femme, je ressens les mêmes impressions que toi; je tremble qu'il ne
nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le
suprême espoir.
--Mère, je respire à peine: j'ai mal à la tête.
--Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec
du vinaigre.
--Non, bonne mère ...
Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué.
--Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer.
Maintenant, le moindre objet me contrarie.
--Comme tu es pâle! La fin de cette veillée ne se passera pas sans que
quelque événement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du
désespoir!
J'entends, dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
poignante.
--Mon fils!
--Ah! mère!... j'ai peur!
--Dis-moi vite si tu souffres.
--Mère, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la vérité.
Le père ne revient pas de son étonnement:
--Voilà des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits
sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins, celui qui les
pousse n'est pas près d'ici; car, on peut entendre ces gémissements à
trois lieues de distance, transportés par le vent d'une cité à une
autre. On m'avait souvent parlé de ce phénomène: mais, je n'avais jamais
eu l'occasion de juger par moi-même de sa véracité. Femme, tu me parlais
de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps,
c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses
semblables ...
J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
poignante.
--Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays,
qui l'a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré
partout. Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie
originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une
cruauté extrême et instinctive, dont il a honte lui-même, et que ses
parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu'on l'a
flétri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est resté inconsolable le
reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une
preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux
premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était _le
vampire_!...
J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
poignante.
--Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trêve ni repos, des
cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les
oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui
jettent à la face, poussés malgré eux par une force inconnue, tantôt
d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille aux rugissements des
combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace,
toujours hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. Quelques-uns même
ont affirmé que l'amour l'a réduit en cet état: ou que ces cris
témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son
passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable
le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait égaler Dieu ...
J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus
poignante.
--Mon fils, se sont là des confidences exceptionnelles: je plains ton
âge de les avoir entendues, et j'espère que tu n'imiteras jamais cet
homme.
Parle, ô mon Édouard; réponds que tu n'imiteras jamais cet homme.
--O mère bien-aimée, à qui je dois le jour, je te promets, si la sainte
promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.
--C'est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère, en quoi que ce soit.
On n'entend plus les gémissements.
--Femme, as-tu fini ton travail?
--Il me manque quelques points à cette chemise, quoique nous ayons
prolongé la veille bien tard.
--Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commencé. Profitons des
dernières lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et
achevons chacun notre travail ...
L'enfant s'est écrié:
--Si Dieu nous laisse vivre!
--Ange radieux, viens à moi: tu te promèneras dans la prairie, du matin
jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est
construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes
de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique
céleste, sans faire ta prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses
rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle,
son cri, à perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit,
jusqu'à ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus
précieux; tu seras constamment enveloppé dans une atmosphère composée
des essences parfumées des fleurs les plus odorantes.
--Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Lève-toi, mère de
famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts
raidis abandonnent l'aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n'ont
rien de bon.
--Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantée;
quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes,
dans les contes des fées.
--Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que,
de mon côté, j'arrange mes affaires.
--Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaîtras tel
que la nature t'a formé, ô jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et
que j'aspire à faire ton bonheur.
--Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les épaules.
--Mon fils, ne t'endors point, bercé par les rêves de l'enfance: la
prière en commun n'est pas commencée et tes habits ne sont pas encore
soigneusement placés sur une chaise ... A genoux! Éternel créateur de
l'univers, tu montres la bonté inépuisable jusque dans les plus petites
choses.
--Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, où glissent des milliers
de petits poissons rouges, bleus et argentés? Tu les prendras avec un
filet si beau, qu'il les attirera de lui-même, jusqu'à ce qu'il soit
rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que
le marbre.
--Mère, vois ces griffes; je me méfie de lui; mais ma conscience est
calme, car je n'ai rien à me reprocher.
--Tu nous vois, prosternés à tes pieds, accablés du sentiment de ta
grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse s'insinue dans notre
imagination, nous la rejetons aussitôt avec la salive du dédain et
nous t'en faisons le sacrifice irrémissible.
--Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs
bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de
roses et d'oeillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon
et des cheveux d'une longueur ondulée, qui flottent autour de la
gentillesse de leur front.
--Quand même ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais
pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un
imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire
entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas
moi qui serais fils ingrat. Quant à tes petites filles, elles ne sont
pas si belles que les yeux de ma mère.
--Toute notre vie s'est épuisée dans les cantiques de ta gloire. Tels
nous avons été jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment où nous
recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre.
--Elles t'obéiront à ton moindre signe et ne songeront qu'à te plaire.
Si tu désires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront.
Si tu désires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin
d'oeil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles
t'apporteraient même le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a caché
dans la lune, et à la queue duquel sont suspendus, par des liens de
soie, des oiseaux de toute espèce. Fais attention à toi ... écoute mes
conseils.
--Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma prière, pour
appeler au secours. Quoique ton corps s'évapore, quand je veux
l'écarter, sache que je ne te crains pas.
--Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhalée d'un coeur
pur.
--Réfléchis à ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.
--Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur
notre famille.
--Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?
--Conserve cette épouse chérie, qui m'a consolé dans mes découragements
...
--Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme
un pendu.
--Et ce fils aimant, dont les chastes lèvres s'entr'ouvrent à peine aux
baisers de l'aurore de vie.
--Mère, il m'étrangle ... Père, secourez-moi ... Je ne puis plus
respirer ... Votre bénédiction!
Un cri d'ironie immense s'est élevé dans les airs. Voyez comme les
aigles, étourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-mêmes,
littéralement foudroyés par la colonne d'air.
--Son coeur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en même temps que le
fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est
défiguré ... Mon épouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps
lointain où je fus époux et père.
Il s'était dit, devant le tableau qui s'offrit à ses yeux, qu'il ne
supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui
ont accordé les esprits infernaux, ou plutôt qu'il tire de lui-même, cet
enfant, avant que la nuit s'écoule, ne devait plus être.
* * * * *
Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoulé la souffrance
en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwège. Aux îles Faeroé, il
assista à la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses
à pic, et s'étonna que la corde de trois cents mètres, qui retient
l'explorateur au-dessus du précipice, fût choisie d'une telle solidité.
Il voyait là, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bonté humaine,
et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'était lui qui eût dû préparer
la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin
qu'elle se coupât, et précipitât le chasseur dans la mer! Un soir, il se
dirigea vers un cimetière, et les adolescents qui trouvent du plaisir à
violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le
voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau
d'une action qui va se dérouler en même temps.
--N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot
s'élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des
eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La
curiosité naquit avec l'univers.
--Ami, il m'est impossible d'échanger des idées avec toi. Il y a
longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des
tombeaux. C'est l'heure silencieuse où plus d'un être humain rêve qu'il
voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts
de taches de sang, comme un ciel noir, d'étoiles. Celui qui dort pousse
des gémissements, pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il
se réveille, et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le
rêve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma bêche infatigable,
afin qu'elle soit prête demain matin. Pour faire un travail sérieux, il
ne faut pas faire deux choses à la fois.
--Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux! Tu crois que
creuser une fosse est un travail sérieux?
--Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à
ses petits, n'ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour,
afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet
acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami,
une femme qu'il idolâtrait, il se met alors à fumer un cigare; il ne
sort pas de la maison, et se noue d'une amitié indissoluble avec la
douleur; cet acte se comprend. Quand un élève interne, dans un lycée,
est gouverné, pendant des années, qui sont des siècles, du matin
jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la
civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots
tumultueux d'une haine vivace, monter comme une épaisse fumée, à son
cerveau, qui lui paraît près d'éclater. Depuis le moment où on l'a jeté
dans la prison, jusqu'à celui, qui s'approche, où il en sortira, une
fièvre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse
les yeux. La nuit, il réfléchit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le
jour, sa pensée s'élance au-dessus des murailles de la demeure de
l'abrutissement, jusqu'au moment où il s'échappe, ou qu'on le rejette,
comme un pestiféré, de ce cloître éternel; cet acte se comprend. Creuser
une fosse dépasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu,
étranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et
puis nous donne un lit commode, préservé du vent de l'hiver soufflant
avec furie dans ces froides contrées, lorsque celui qui tient la pioche,
de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé
convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son
royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur
chaque croix de bois, l'énoncé du problème effrayant que l'humanité n'a
pas encore résolu: la mortalité ou l'immortalité de l'âme. Le créateur
de l'univers, je lui ai toujours conservé mon amour; mais, si, après la
mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des
nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les
couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais?
--Arrête-toi dans ton travail. L'émotion t'enlève tes forces; tu me
parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer.
Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l'écart; tu me
donneras des conseils, si je ne fais pas bien.
--Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir à le regarder
bêcher la terre avec tant de facilité!
--Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces
tombes, qui sont éparses dans un cimetière, comme les fleurs dans une
prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être mesurées
avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses
peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par
conséquent, ne t'étonne pas des visions fantastiques que tes yeux
semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos,
interroge ta conscience; elle te dira, avec sûreté, que le Dieu qui a
créé l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possède une
bonté sans limites, et recevra, après la mort terrestre, ce chef-
d'oeuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces
larmes, pareilles à celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes
sur ce vaisseau démâté pour souffrir. C'est un mérite, pour l'homme, que
Dieu l'ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves.
Parle, et, puisque, d'après tes voeux les plus chers, l'on ne souffrirait
pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s'efforce
d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.
--Où suis-je? N'ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle
puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du
printemps ranime l'espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le
langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas
prononcées? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa
voix! Je préfère l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant,
plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression
générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que
l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis,
est marqué d'un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant
l'âge, est-il honorable ou est-il infâme? Ses rides doivent-elles être
regardées avec vénération? Je l'ignore et je crains de le savoir.
Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois néanmoins qu'il a des
raisons pour agir comme il l'a fait, excité par les restes en lambeaux
d'une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui
me sont inconnues, et il redouble d'activité dans un travail ardu qu'il
n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en
aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue
d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'où sors-tu?...
Étranger, permets que je touche, et que mes mains, qui étreignent
rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps.
Quoi qu'il en arrive, je saurais à quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les
plus beaux que j'aie touchés dans ma vie. Qui serait assez audacieux
pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?
--Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas
qu'on l'agace, quand il se repaît. Si tu ne le sais pas, je te
l'apprends. Allons, dépêche-toi; accomplis ce que tu désires.
--Ce qui frissonne à mon contact, en me faisant frissonner moi-même, est
de la chair, à n'en pas douter. Il est vrai ... je ne rêve pas! Qui
es-tu donc, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que,
comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est
l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas,
nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte,
pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le
mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminée savent
encore réchauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas
comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays
lointain.
--Quoique je ne sois pas fatigué, il est inutile de creuser la fosse
davantage. Maintenant, déshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.
--La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques
instants, est si étrange, que je ne sais que te répondre ... Je crois
qu'il veut rire.
--Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention à ce que
j'ai dit.
Il s'est affaissé, et le fossoyeur s'est empressé de le soutenir!
--Qu'as-tu?
--Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'étais fatigué quand j'ai
abandonné la pioche ... c'est la première fois que j'entreprenais ce
travail ... ne fais plus attention à ce que j'ai dit.
--Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un
qui a des chagrins épouvantables. Que le ciel m'ôte la pensée de
l'interroger. Je préfère rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de
la pitié. Puis, il ne voudrait pas me répondre, cela est certain: c'est
souffrir deux fois que de communiquer son coeur en cet état anormal.
--Laisse-moi sortir de ce cimetière; je continuerai ma route.
--Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'égarerais, pendant que tu
cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas
d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalité ne demandera point la
violation de tes secrets.
--O pou vénérable, toi dont le corps est dépourvu d'élytres, un jour,
tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime
intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-être avais-tu raison,
puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal
de Maldoror, où guides-tu ses pas?
--Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la précaution de
laver sa main droite, avec du savon, après avoir commis son forfait, et
facile à reconnaître, par l'inspection de cette main; ou un frère qui a
perdu sa soeur; ou quelque monarque dépossédé, fuyant de ses royaumes,
mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas été
construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une
pauvre chaumière, mal bâtie; mais, cette chaumière célèbre a un passé
historique que le présent renouvelle et continue sans cesse. Si elle
pouvait parler, elle t'étonnerait, toi, qui me parais ne t'étonner de
rien. Que de fois, en même temps qu'elle, j'ai vu défiler, devant moi,
les bières funéraires, contenant des os bientôt plus vermoulus que le
revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables
sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, à des
périodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme
chez les vivants; chacun paie un impôt, proportionnel à la richesse de
la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de
délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à sa personne, de faire
comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui
désireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de
la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa vie, n'a pas enlaidi;
l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la
jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse,
son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de
l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et
l'innocence trahie.
--Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'à
ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta
bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des
cités; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!
* * * * *
Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s'arrête à
plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois
sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. Enfin, il
s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé
contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les
autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé,
les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un
grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce
chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires
de l'ours marin de l'océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la
vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es là depuis le matin. Que
dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver? Lave
tes mains, reprends la route qui va où tu dors ... Quel est cet être,
là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts
obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d'une douceur sereine!
Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec
la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux
monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois, depuis que j'ai
sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une
auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout
s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. Puisqu'il te
plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai
pas. Qu'il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être
puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers,
belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je
préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le
commencement des siècles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est
toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!...
pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits?
Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour
avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre
supérieur, avec la mission de consoler les diverses races d'êtres
existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les
ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; je te vis!
Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à
ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me
disais-je: cela, par la volonté divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi
bon l'injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur;
cependant le plus fort, dont la colère est terrible!» Depuis que tu m'es
apparu, monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui
n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais, ma raison
chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ...
oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne
regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes ... Si tu pars,
partons ensemble!» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui
ressemblent tant à celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les
cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel,
prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure,
calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la
tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai
pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple
habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne
prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie,
et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de
l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappés de
consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté, dans
les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant,
de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit,
tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau
noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton coeur vide comme un désert;
elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade
que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel,
chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique
pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le
jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que
Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions
plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir
les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir
assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi
avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre,
pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par
le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphères
d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages,
pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des
sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une
intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en!...
retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as
cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers
ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis
pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu
donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la
cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon!»
* * * * *
S'il est quelquefois logique de s'en rapporter à l'apparence des
phénomènes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas sévère pour celui
qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si étrange!
Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une
empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant à moi, je vais me
remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps
de temps qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle
verra son poëte (cependant, au début, il ne doit pas commencer par un
chef-d'oeuvre, mais suivre la loi de la nature): il est né sur les rives
américaines, à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis
rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel
et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se
tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire.
Mais, la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les
campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu,
vieillard, et pense à moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te
désespère point; car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion
contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
deux amis.
FIN DU PREMIER CHANT
CHANT DEUXIÈME
Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche,
pleine des feuilles de la belladone, le laissa échapper, à travers les
royaumes de la colère, dans un moment de réflexion? Où est passé ce
chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les
vents qui l'ont gardé. Et la morale, qui passait en cet endroit, ne
présageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un
défenseur énergique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers
les recoins obscurs et les fibres secrètes des consciences. Ce qui est
du moins acquis à la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme, à la
figure de crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans
des accès de fureur qui le font ressembler à une bête des bois. Ce n'est
pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant
sous les résédas de la modestie, qu'il n'était composé que de bien et
d'une quantité minime de mal. Brusquement je lui appris, en découvrant
au plein jour son coeur et ses trames, qu'au contraire il n'est composé
que de mal, et d'une quantité minime de bien que les législateurs ont de
la peine à ne pas laisser évaporer. Je voudrais qu'il ne ressente pas,
moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte éternelle pour mes
amères vérités; mais, la réalisation de ce souhait ne serait pas
conforme aux lois de la nature. En effet, j'arrache le masque à sa
figure traîtresse et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme
des boules d'ivoire sur un bassin d'argent, les mensonges sublimes avec
lesquels il se trompe lui-même: il est alors compréhensible qu'il
n'ordonne pas au calme d'imposer les mains sur son visage, même quand la
raison disperse les ténèbres de l'orgueil. C'est pourquoi, le héros que
je mets en scène s'est attiré une haine irréconciliable, en attaquant
l'humanité, qui se croyait invulnérable, par la brèche d'absurdes
tirades philanthropiques; elles sont entassées, comme des grains de
sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la
raison m'abandonne, d'estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il
l'avait prévu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le
fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques. O être humain!
te voilà, maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de
diamant! Abandonne ta méthode: il n'est plus temps de faire
l'orgueilleux: j'élance vers toi ma prière, dans l'attitude de la
prosternation. Il y a quelqu'un qui observe les moindres mouvements
de ta coupable vie; tu es enveloppé par les réseaux subtils de sa
perspicacité acharnée. Ne te fie pas à lui, quand il tourne les reins;
car, il te regarde; ne te fie pas à lui, quand il ferme les yeux; car,
il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les
ruses et la méchanceté, ta redoutable résolution soit de surpasser
l'enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des
précautions, il est possible d'apprendre à celui qui croit l'ignorer
que les loups et les brigands ne se dévorent pas entre eux: ce n'est
peut-être pas leur coutume. Par conséquent, remets sans peur, entre ses
mains, le soin de ton existence: il la conduira d'une manière qu'il
connaît. Ne crois pas à l'intention qu'il fait reluire au soleil de te
corriger; car, tu l'intéresses médiocrement, pour ne pas dire moins;
encore n'approché-je pas, de la vérité totale, la bienveillante mesure
de ma vérification. Mais, c'est qu'il aime à te faire du mal, dans la
légitime persuasion que tu deviennes aussi méchant que lui, et que tu
l'accompagnes dans le gouffre béant de l'enfer, quand son heure sonnera.
Sa place est depuis longtemps marquée, à l'endroit où l'on remarque une
potence en fer, à laquelle sont suspendus des chaînes et des carcans.
Quand la destinée l'y portera, le funèbre entonnoir n'aura jamais goûté
de proie plus savoureuse, ni lui contemplé de demeure plus convenable.
Il me semble que je parle d'une manière intentionnellement paternelle,
et que l'humanité n'a pas le droit de se plaindre.
* * * * *
Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant ... instrument
arraché aux ailes de quelque pygargue roux! Mais ... qu'ont-ils donc mes
doigts? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon
travail. Cependant, j'ai besoin d'écrire ... C'est impose cible! Eh bien,
je répète que j'ai besoin d'écrire ma pensée: j'ai le droit, comme un
autre, de me soumettre à cette loi naturelle ... Mais non, mais non,
la plume reste inerte!... Tenez, voyez, à travers les campagnes, l'éclair
qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut ... Il pleut
toujours ... Comme il pleut!... La foudre a éclaté ... elle s'est abattue
sur ma fenêtre entr'ouverte, et m'a étendu sur le carreau, frappé au front.
Pauvre jeune homme! ton visage était déjà assez maquillé par les rides
précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre,
de cette longue cicatrice sulfureuse! (Je viens de supposer que la blessure
est guérie, ce qui n'arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage, et
pourquoi la paralysie de mes doigts? Est-ce un avertissement d'en haut pour
m'empêcher d'écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m'expose, en
distillant la bave de ma bouche carrée? Mais, cet orage ne m'a pas causé
la crainte. Que m'importerait une légion d'orages! Ces agents de la police
céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j'en juge
sommairement par mon front blessé. Je n'ai pas à remercier le Tout-Puissant
de son adresse remarquable; il a envoyé la foudre de manière à couper
précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure
a été le plus dangereuse: qu'un autre le félicite! Mais, les orages
attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Éternel,
à la figure de vipère, il a fallu que non-content d'avoir placé mon âme
entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d'une
manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un
mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang!... Mais,
enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au
contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle
cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie? Parle-moi
franchement, comme à un ami: est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu
montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de
tes séraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colère
te prend? Sache que, si tu me laissais vivre à l'abri de tes poursuites,
ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue,
débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon
front étanché a été lavé avec de l'eau salée, et j'ai croisé des
bandelettes à travers mon visage. Le résultat n'est pas infini: quatre
chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier
abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères; car, sur sa
figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme
ça. Peut-être que c'est à peu près tout le sang que pût contenir son corps,
et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien
avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne
faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es
convenablement repu, va te coucher dans le chenil; estime-toi nager dans
le bonheur; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours
immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec
une satisfaction solennellement visible. Toi, Léman, prends un balai: je
voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends,
n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur
fourreau; sinon, je croirai que tu n'as pas le courage de contempler,
avec sang-froid, la grande balafre, occasionnée par un supplice déjà
perdu pour moi dans la nuit des temps passés. Tu iras chercher à la
fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lavé, tu mettras ces
linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir,
comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu
beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas
qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te
demande d'où vient tout ce sang, tu n'es pas obligé de lui répondre. Oh!
que je suis faible! N'importe: j'aurai cependant la force de soulever le
porte-plume et le courage de creuser ma pensée. Qu'a-t-il rapporté au
Créateur de me tracasser, comme si j'étais un enfant, par un orage qui
porte la foudre? Je n'en persiste pas moins dans ma résolution d'écrire.
Ces bandelettes m'embêtent, et l'atmosphère de ma chambre respire le
sang ...
* * * * *
Qu'il n'arrive pas le jour où, Lohengrin et moi, nous passerons dans la
rue, l'un à côté de l'autre, sans nous regarder, en nous frôlant le
coude, comme deux passants pressés! Oh! qu'on me laisse fuir à jamais
loin de cette supposition! L'Éternel a créé le monde tel qu'il est: il
montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement
nécessaire pour briser d'un coup de marteau la tête d'une femme, il
oubliait sa majesté sidérale, afin de nous révéler les mystères au
milieu desquels notre existence étouffe, comme un poisson au fond d'une
barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la
puissance de ses conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes
les hontes rejailliraient jusqu'à son visage. Mais ... misérable que tu
es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'armée des
douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait été enfantée: le
secret de notre destinée en haillons ne nous est pas divulgué. Je le
connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connaître. Si, par
hasard, nous marchons sur le même sentier, sa vue perçante me voit
arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'éviter le triple
dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras
plaisir, ô Créateur, de me laisser épancher mes sentiments. Maniant les
ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon
coeur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer à toi, jusqu'à la fin
de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je
me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que
tu n'as pas voulu donner à l'homme, parce que tu aurais été jaloux de le
faire égal à toi, et que tu avais effrontément cachées dans tes boyaux,
rusé bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour ou l'autre je les
aurais découvertes de mon oeil toujours ouvert, les aurais enlevées, et
les aurais partagées avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle,
et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de puissance à
puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace:
je découvre ma poitrine et j'attends avec humilité. Apparaissez donc,
envergures dérisoires de châtiments éternels!... déploiements
emphatiques d'attributs trop vantés! Il a manifesté l'incapacité
d'arrêter la circulation de mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des
preuves qu'il n'hésite pas d'éteindre, à la fleur de l'âge, le souffle
d'autres humains, quand ils ont à peine goûté les jouissances de la vie.
C'est simplement atroce; mais, seulement, d'après la faiblesse de mon
opinion! J'ai vu le Créateur, aiguillonnant sa cruauté inutile, embraser
des incendies où périssaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas
moi qui commence l'attaque: c'est lui qui me force à le faire tourner,
ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier. N'est-ce pas lui
qui me fournit des accusations contre lui-même? Ne tarira point ma verve
épouvantable! Elle se nourrit des cauchemars insensés qui tourmentent
mes insomnies. C'est à cause de Lohengrin que ce qui précède a été
écrit; revenons donc à lui. Dans la crainte qu'il ne devînt plus tard
comme les autres hommes, j'avais d'abord résolu de le tuer à coups de
couteau, lorsqu'il aurait dépassé l'âge d'innocence. Mais, j'ai
réfléchi, et j'ai abandonné sagement ma résolution à temps. Il ne se
doute pas que sa vie a été en péril pendant un quart d'heure. Tout était
prêt, et le couteau avait été acheté. Ce stylet était mignon, car j'aime
la grâce et l'élégance jusque dans les appareils de la mort: mais il
était long et pointu. Une seule blessure au cou, en perçant avec soin
une des artères carotides, et je crois que ç'aurait suffi. Je suis
content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin,
fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la
vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma
captivité, ou arrache-moi un oeil jusqu'à ce qu'il tombe à terre, je ne
te ferai jamais le moindre reproche: je suis à toi, je t'appartiens, je
ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne sera pas
comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains
meurtrières, est trempé dans une essence plus divine que celle de ses
semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un être humain,
et de conserver ainsi l'espérance que tous les hommes ne sont pas
méchants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su attirer, de force,
vers soi, les répugnances défiantes de ma sympathie amère!...
* * * * *
Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille à la
Madeleine. Je me trompe; en voilà un qui apparaît subitement, comme s'il
sortait de dessous terre. Les quelques passants attardés le regardent
attentivement; car il paraît ne ressembler à aucun autre. Sont assis,
à l'impériale, des hommes qui ont l'oeil immobile, comme celui d'un
poisson mort. Ils sont pressés les uns contre les autres, et paraissent
avoir perdu la vie; au reste, le nombre réglementaire n'est pas dépassé.
Lorsque le cocher donne un coup de fouet à ses chevaux, on dirait que
c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet.
Que doit être cet assemblage d'êtres bizarres et muets? Sont-ce des
habitants de la lune? Il y a des moments où on serait tenté de le
croire; mais, ils ressemblent plutôt à des cadavres. L'omnibus, pressé
d'arriver à la dernière station, dévore l'espace et fait craquer le pavé
... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement,
sur ses traces, au milieu de la poussière. «Arrêtez, je vous en supplie;
arrêtez ... mes jambes sont gonflées d'avoir marché pendant la journée
... je n'ai pas mangé depuis hier ... mes parents m'ont abandonné ... je
ne sais plus, que faire ... je suis résolu de retourner chez moi, et j'y
serais vite arrivé, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit
enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous ...» Il s'enfuit!... Il
s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur
ses traces, au milieu de la poussière. Un de ces hommes, à l'oeil froid,
donne un coup de coude à son voisin, et paraît lui exprimer son
mécontentement de ces gémissements, au timbre argentin, qui parviennent
jusqu'à son oreille. L'autre baisse la tête d'une manière imperceptible,
en forme d'acquiescement, et se replonge ensuite dans l'immobilité de
son égoïsme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les
traits des autres voyageurs les mêmes sentiments que ceux des deux
premiers. Les cris se font encore entendre pendant deux ou trois
minutes, plus perçants de seconde en seconde. L'on voit des fenêtres
s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effarée, une lumière à la main,
après avoir jeté les yeux sur la chaussée, refermer le volet avec
impétuosité, pour ne plus reparaître ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!...
Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au
milieu de la poussière. Seul, un jeune homme, plongé dans la rêverie, au
milieu de ces personnages de pierre, paraît ressentir de la pitié pour
le malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec
ses petites jambes endolories, il n'ose pas élever la voix; car les
autres hommes lui jettent des regards de mépris et d'autorité, et il
sait qu'il ne peut rien faire contre tous. Le coude appuyé sur ses
genoux et la tête entre ses mains, il se demande, stupéfait, si c'est là
vraiment ce qu'on appelle _la charité humaine_. Il reconnaît alors que
ce n'est qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus même dans le dictionnaire
de la poésie, et avoue avec franchise son erreur. Il se dit: «En effet,
pourquoi s'intéresser à un petit enfant? Laissons-le de côté.»
Cependant, une larme brûlante a roulé sur la joue de cet adolescent, qui
vient de blasphémer. Il passe péniblement la main sur son front, comme
pour en écarter un nuage dont l'opacité obscurcit son intelligence. Il
se démène, mais en vain, dans le siècle où il a été jeté; il sent qu'il
n'y est pas à sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison
terrible! Fatalité hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce
jour! Je ne cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait
la même indifférence que celle des autres voyageurs. L'adolescent se
lève, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas
participer, même involontairement, à une mauvaise action. Je lui fais un
signe, et il se remet à mon côté ... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais
une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au
milieu de la poussière. Les cris cessent subitement, car l'enfant a
touché du pied contre un pavé en saillie, et s'est fait une blessure
à la tête, en tombant. L'omnibus a disparu à l'horizon et l'on ne voit
plus que la rue silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une
masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ces traces, au
milieu de la poussière. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbé sur sa
lanterne pâlotte; il y a en lui plus de coeur que dans tous ses pareils
de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sûr qu'il le guérira
et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il
s'enfuit!... Mais, de l'endroit où il se trouve, le regard perçant du
chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de
la poussière!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire
ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en
repentiras. Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens,
l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas dû engendrer
une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'à
la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule idée,
toujours présente à ma conscience!
* * * * *
Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue
étroite: chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à
distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec
des paupières sympathiques et curieuses. Elle était grande pour son âge
et avait la taille élancée. D'abondants cheveux noirs, séparés en deux
sur la tête, tombaient en tresses indépendantes sur des épaules
marmoréennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume; les bras
musculeux d'une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le
tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue
fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée. En
vain, je faisais l'insouciant; elle ne manquait jamais de me poursuivre
de sa présence inopportune. Lorsque j'enjambais une autre rue, pour
continuer mon chemin, elle s'arrêtait, faisant un violent effort sur
elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du
Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu'à ce que je
disparusse. Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et
emboîta le pas devant moi. Si j'allais vite pour la dépasser, elle
courait presque pour maintenir la distance égale; mais, si je
ralentissais le pas, pour qu'il y eût un intervalle de chemin, assez
grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait
la grâce de l'enfance. Arrivée au terme de la rue, elle se retourna
lentement, de manière à me barrer le passage. Je n'eus pas le temps
de m'esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux
gonflés et rouges. Je voyais facilement qu'elle voulait me parler, et
qu'elle ne savait comment s'y prendre. Devenue subitement pâle comme un
cadavre, elle me demanda: «Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure
est-il?» Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m'éloignai
rapidement. Depuis ce jour, enfant à l'imagination inquiète et précoce,
tu n'as plus revu, dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui
battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours
tortueux. L'apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme
un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation
déçue; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à
celui qui ne paraissait pas s'inquiéter des maux, ni des biens de la vie
présente, et s'en allait au hasard, avec une figure horriblement morte,
les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant
aveuglément dans les eaux ironiques de l'éther comme pour y chercher la
proie sanglante de l'espoir, ballottée continuellement, à travers les
immenses régions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la
fatalité. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus!... Qui sait?
Peut-être que cette fille n'était pas ce qu'elle se montrait. Sous une
enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de
dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d'amour
s'expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit.
Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant
la lumière parisienne; et, quand vous les aperceviez, vous disiez: «Mais
elles sont encore enfants; elles n'ont pas plus de dix ou douze ans.»
En réalité elles en avaient vingt. Oh! dans cette supposition, maudits
soient-ils les détours de cette rue obscure! Horrible! horrible! ce qui
s'y passe. Je crois que sa mère la frappa parce qu'elle ne faisait pas
son métier avec assez d'adresse. Il est possible que ce ne fût qu'un
enfant, et alors la mère est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas
croire à cette supposition, qui n'est qu'une hypothèse, et je préfère
aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt ...
Ah! vois-tu, jeune fille, je t'engage à ne plus reparaître devant mes
yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite. Il pourrait t'en coûter
cher! Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots
bouillants. Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables! Non,
non! Je l'ai résolu depuis le jour de ma naissance! Ils ne m'aiment pas,
eux! On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un
cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme
d'un être humain. Arrière ... arrière, cette main!... Jeune fille, tu
n'es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes.
Non, non, je t'en supplie; ne reparais plus devant mes sourcils froncés
et louches. Dans un moment d'égarement, je pourrais te prendre les bras,
les tordre comme un linge lavé dont on exprime l'eau, ou les casser avec
fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en
employant la force. Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains,
d'un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes
de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une
graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l'insomnie éternelle
de la vie. Je pourrais, cousant tes paupières avec une aiguille, te
priver du spectacle de l'univers, et te mettre dans l'impossibilité
de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je
pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par
les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer
mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre
la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine,
pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma
méchanceté! Ils s'arracheront sans trêve des lambeaux et des lambeaux de
chair; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et
brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai à une
demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes vénérés de ton
corps, et de les préserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le
corps est resté plaqué sur la muraille, comme une poire mûre, et n'est
pas tombé à terre; mais, les chiens savent accomplir des bonds élevés,
si l'on n'y prend garde.
* * * * *
Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
est gentil! Ses yeux hardis dardent quelque objet invisible, au loin,
dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il
ne s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait
rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul; mais,
ce n'est pas son caractère.
Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
est gentil! Un homme, mû par un dessein caché, vient s'asseoir à côté de
lui, sur le même banc, avec des allures équivoques. Qui est-ce? Je n'ai
pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnaîtrez à sa conversation
tortueuse. Écoutons-les, ne les dérangeons pas:
--A quoi pensais-tu, enfant?
--Je pensais au ciel.
--Il n'est pas nécessaire que tu penses au ciel; c'est déjà assez de
penser à la terre. Es-tu fatigué de vivre, toi qui viens à peine de
naître?
--Non, mais chacun préfère le ciel à la terre.
--Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a été fait par Dieu, ainsi que
la terre, sois sûr que tu y rencontreras les mêmes maux qu'ici-bas.
Après ta mort, tu ne seras pas récompensé d'après tes mérites; car, si
l'on te commet des injustices sur cette terre (comme tu l'éprouveras,
par expérience, plus tard), il n'y a pas de raison pour que, dans
l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux à
faire, c'est de ne pas penser à Dieu, et de te faire justice toi-même,
puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades t'offensait, est-ce que
tu ne serais pas heureux de le tuer?
--Mais, c'est défendu.
--Ce n'est pas si défendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se
laisser attraper. La justice qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est
la jurisprudence de l'offensé qui compte. Si tu détestais un de tes
camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu'à chaque
instant tu aies sa pensée devant tes yeux?
--C'est vrai.
--Voilà donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta
vie: car, voyant que ta haine n'est que passive, il ne continuera pas
moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunément. Il n'y a
donc qu'un moyen de faire cesser la situation; c'est de se débarrasser
de son ennemi. Voilà où je voulais en venir, pour te faire comprendre
sur quelles bases est fondée la société actuelle. Chacun doit se faire
justice lui-même, sinon il n'est qu'un imbécile. Celui qui remporte la
victoire sur ses semblables, celui-là est le plus rusé et le plus fort.
Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables?
--Oui, oui.
--Sois donc le plus fort et le plus rusé. Tu es encore trop jeune pour
être le plus fort; mais, dès aujourd'hui, tu peux employer la ruse, le
plus bel instrument des hommes de génie. Lorsque le berger David
atteignait au front le géant Goliath d'une pierre lancée par la fronde,
est-ce qu'il n'est pas admirable de remarquer que c'est seulement par
la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils
s'étaient pris à bras-le-corps, le géant l'aurait écrasé comme une
mouche? Il en est de même pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras
jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es désireux d'étendre ta
volonté; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu
désires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m'as-tu trompé
quand tu m'as affirmé ces nobles prétentions?
--Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acquérir ce que
je désire par d'autres moyens.
--Alors, tu n'acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne
mènent à rien. Il faut mettre à l'oeuvre des leviers plus énergiques et
des trames plus savantes. Avant que tu deviennes célèbre par ta vertu et
que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des
cabrioles par dessus ton dos, et d'arriver au bout de la carrière avant
toi, de telle manière qu'il ne s'y trouvera plus de place pour tes idées
étroites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l'horizon du
temps présent. N'as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire
immense qu'apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se
font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les
engendrer et les déposer aux pieds des conquérants. Sans les cadavres
et les membres épars que tu aperçois dans la plaine, où s'est opéré
sagement le carnage, il n'y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il
n'y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu'on veut devenir célèbre,
il faut se plonger avec grâce dans des fleuves de sang, alimentés par
de la chair à canon. Le but excuse le moyen. La première chose, pour
devenir célèbre, est d'avoir de l'argent. Or, comme tu n'en as pas, il
faudra assassiner pour en acquérir; mais, comme tu n'es pas assez fort
pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres
aient grossi. Et, pour qu'ils grossissent plus vite, je te conseille de
faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une
heure le soir. De cette manière, tu pourras essayer le crime, avec un
certain succès, dès l'âge de quinze ans, au lieu d'attendre jusqu'à
vingt. L'amour de la gloire excuse tout, et peut-être, plus tard, maître
de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as
fait du mal au commencement ...
Maldoror s'aperçoit que le sang bouillonne dans la tête de son jeune
interlocuteur; ses narines sont gonflées, et ses lèvres rejettent une
légère écume blanche. Il lui tâte le pouls; les pulsations sont
précipitées. La fièvre a gagné ce corps délicat. Il craint les suites de
ses paroles; il s'esquive, le malheureux, contrarié de n'avoir pas pu
entretenir cet enfant pendant plus longtemps. Lorsque, dans l'âge mûr,
il est si difficile de maîtriser les passions, balancé entre le bien et
le mal, qu'est-ce dans un esprit, encore plein d'inexpérience? et quelle
somme d'énergie relative ne lui faut-il pas en plus? L'enfant en sera
quitte pour garder le lit trois jours. Plût au ciel que le contact
maternel amène la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe
d'une belle âme!
* * * * *
Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l'hermaphrodite,
profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. La lune a
dégagé son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pâles
rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment l'énergie
la plus virile, en même temps que la grâce d'une vierge céleste. Rien ne
paraît naturel en lui, pas même les muscles de son corps, qui se fraient
un passage à travers les contours harmonieux de formes féminines. Il a
le bras recourbé sur le front, l'autre main appuyée contre la poitrine,
comme pour comprimer les battements d'un coeur fermé à toutes les
confidences, et chargé du pesant fardeau d'un secret éternel. Fatigué de
la vie, et honteux de marcher parmi des êtres qui ne lui ressemblent
pas, le désespoir a gagné son âme, et il s'en va seul, comme le mendiant
de la vallée. Comment se procure-t-il les moyens d'existence? Des âmes
compatissantes veillent de près sur lui, sans qu'il se doute de cette
surveillance, et ne l'abandonnent pas: il est si bon! il est si résigné!
Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractère sensible,
sans leur toucher la main, et se tient à distance, dans la crainte d'un
danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour
compagne, ses yeux se lèvent vers le ciel, et retiennent avec peine une
larme de reproche contre la Providence; mais, il ne répond pas à cette
question imprudente, qui répand, dans la neige de ses paupières, la
rougeur de la rose matinale. Si l'entretien se prolonge, il devient
inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l'horizon, comme pour
chercher à fuir la présence d'un ennemi invisible qui s'approche, fait
de la main un adieu brusque, s'éloigne sur les ailes de sa pudeur en
éveil, et disparaît dans la forêt. On le prend généralement pour un fou.
Un jour, quatre hommes masqués, qui avaient reçu des ordres, se jetèrent
sur lui et le garrottèrent solidement, de manière qu'il ne put remuer
que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanières sur son dos, et ils
lui dirent qu'il se dirigeât sans délai vers la route qui mène à
Bicêtre. Il se mit à sourire en recevant les coups, et leur parla avec
tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines
qu'il avait étudiées et qui montraient une grande instruction dans celui
qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les
destinées de l'humanité où il dévoila entière la noblesse poétique de
son âme, que ses gardiens, épouvantés jusqu'au sang de l'action qu'ils
avaient commise, délièrent ses membres brisés, se traînèrent à ses
genoux, en demandant un pardon qui fut accordé, et s'éloignèrent, avec
les marques d'une vénération qui ne s'accorde pas ordinairement aux
hommes. Depuis cet événement, dont on parla beaucoup, son secret fut
deviné par chacun, mais on paraît l'ignorer, pour ne pas augmenter ses
souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour
lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans
vérification préalable, dans un hospice d'aliénés. Lui, il emploie la
moitié de son argent; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit
un homme et une femme qui se promènent dans quelque allée de platanes,
il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie
nouvelle aller étreindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une
hallucination, et la raison ne tarde pas à reprendre son empire. C'est
pourquoi il ne mêle sa présence, ni parmi les hommes, ni parmi les
femmes; car sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette idée qu'il
n'est qu'un monstre, l'empêche d'accorder sa sympathie brûlante à qui
que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les
autres. Son orgueil lui répète cet axiome: «Que chacun reste dans sa
nature.» Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint qu'en joignant sa
vie à un homme ou à une femme, on ne lui reproche tôt ou tard, comme une
faute énorme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche
dans son amour-propre, offensé par cette supposition impie qui ne vient
que de lui, et il persévère à rester seul, au milieu des tourments,
et sans consolation. Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort
l'hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs.
Les oiseaux, éveillés, contemplent avec ravissement cette figure
mélancolique, à travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut
pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste
comme une tombe, par la présence nocturne de l'hermaphrodite infortuné.
O voyageur égaré, par ton esprit d'aventure qui t'a fait quitter ton
père et ta mère, dès l'âge le plus tendre: par les souffrances que la
soif t'a causées, dans le désert: par ta patrie que tu cherches
peut-être, après avoir longtemps erré, proscrit, dans des contrées
étrangères; par ton coursier, ton fidèle ami, qui a supporté, avec toi,
l'exil et l'intempérie des climats que te faisait parcourir ton humeur
vagabonde; par la dignité que donnent à l'homme les voyages sur les
terres lointaines et les mers inexplorées, au milieu des glaçons
polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec
ta main, comme avec un frémissement de la brise, ces boucles de cheveux,
répandues sur le sol, et qui se mêlent à l'herbe verte. Ecarte-toi de
plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacrée;
c'est l'hermaphrodite lui-même qui l'a voulu. Il ne veut pas que des
lèvres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumés par le
souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet
instant, comme les étoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire
que c'est une étoile elle-même qui est descendue de son orbite, en
traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa
clarté de diamant, comme d'une auréole. La nuit, écartant du doigt sa
tristesse, se revêt de tous ses charmes pour fêter le sommeil de cette
incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l'innocence des
anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches
penchent sur lui leur élévation touffue, afin de le préserver de la
rosée, et la brise, faisant résonner les cordes de sa harpe mélodieuse,
envoie ses accords joyeux, à travers le silence universel, vers ces
paupières baissées, qui croient assister, immobiles, au concert cadencé
des mondes suspendus. Il rêve qu'il est heureux; que sa nature
corporelle a changé: ou que, du moins, il s'est envolé sur un nuage
pourpre, vers une autre sphère, habitée par des êtres de même nature que
lui. Hélas! que son illusion se prolonge jusqu'au réveil de l'aurore!
Il rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses
guirlandes folles, et l'imprègnent de leurs parfums suaves, pendant
qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un être humain d'une
beauté magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crépusculaire que ses bras
entrelacent; et, quand il se réveillera, ses bras ne l'entrelaceront
plus. Ne te réveille pas, hermaphrodite; ne te réveille pas encore, je
t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours.
Que ta poitrine se soulève, en poursuivant l'espoir chimérique du
bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah! n'ouvre pas
tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas être témoin de ton
réveil. Peut-être un jour, à l'aide d'un livre volumineux, dans des
pages émues, raconterai-je ton histoire, épouvanté de ce qu'elle
contient, et des enseignements qui s'en dégagent. Jusqu'ici, je ne
l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai voulu, d'abondantes larmes
tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fût de
vieillesse. Mais, je veux avoir à la fin ce courage. Je suis indigné
de n'avoir pas plus de nerfs qu'une femme, et de m'évanouir, comme une
petite fille, chaque fois que je réfléchis à ta grande misère. Dors ...
dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque
jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c'était pour
moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein!
* * * * *
Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et
mélodieuses, à l'audition de cette harmonie humaine, mes yeux se
remplissent d'une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses,
tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade.
D'où peut venir cette répugnance profonde pour tout ce qui tient à
l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'écoute
avec volupté ces notes perlées qui s'échappent en cadence à travers les
ondes élastiques de l'atmosphère. La perception ne transmet à mon ouïe
qu'une impression d'une douceur à fondre les nerfs et la pensée; un
assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un
voile qui tamise la lumière du jour, la puissance active de mes sens et
les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis entre
les bras de la surdité! Aux premières époques de mon enfance, je
n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes
difficultés, on parvint à m'apprendre à parler, c'était seulement, après
avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un écrivait, que je pouvais
communiquer, à mon tour, le fil de mes raisonnements. Un jour, jour
néfaste, je grandissais en beauté et en innocence; et chacun admirait
l'intelligence et la bonté du divin adolescent. Beaucoup de consciences
rougissaient quand elles contemplaient ces traits limpides où son âme
avait placé son trône. On ne s'approchait de lui qu'avec vénération,
parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je
savais de reste que les roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas
fleurir perpétuellement, tressées en guirlandes capricieuses, sur son
front modeste et noble, qu'embrassaient avec frénésie toutes les mères.
Il commençait à me sembler que l'univers, avec sa voûte étoilée de
globes impassibles et agaçants, n'était peut-être pas ce que j'avais
rêvé de plus grandiose. Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le
sentier abrupte du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant
comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je
soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d'un grand cercle
bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j'osai pénétrer, moi, si
jeune, les mystères du ciel! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je
soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu'à ce que
j'aperçusse un trône, formé d'excréments humains et d'or, sur lequel
trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait
avec des draps non lavés d'hôpital, celui qui s'intitule lui-même le
Créateur! Il tenait à la main le trône pourri d'un homme mort, et le
portait, alternativement, des yeux au nez et du nez à la bouche; une
fois à la bouche, on devine ce qu'il en faisait. Ses pieds plongeaient
dans une vaste mare de sang en ébullition, à la surface duquel
s'élevaient tout à coup, comme des ténias à travers le contenu d'un pot
de chambre, deux ou trois têtes prudentes, et qui s'abaissaient
aussitôt, avec la rapidité de la flèche: un coup de pied, bien appliqué
sur l'os du nez, était la récompense connue de la révolte au règlement,
occasionnée par le besoin de respirer un autre milieu; car, enfin, ces
hommes n'étaient pas des poissons! Amphibies tout au plus, ils nageaient
entre deux eaux dans ce liquide immonde!... jusqu'à ce que, n'ayant plus
rien dans la main, le Créateur, avec les deux premières griffes du pied,
saisit un autre plongeur par le cou, comme dans une tenaille, et le
soulevât en l'air, en dehors de la vase rougeâtre, sauce exquise! Pour
celui-là, il faisait comme pour l'autre. Il lui dévorait d'abord la
tête, les jambes et les bras, et en dernier lieu le tronc, jusqu'à ce
qu'il ne restât plus rien; car, il croquait les os. Ainsi de suite,
durant les autres heures de son éternité. Quelquefois il s'écriait: «Je
vous ai créés; donc j'ai le droit de faire de vous ce que je veux. Vous
ne m'avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais souffrir,
et c'est pour mon plaisir.» Et il reprenait son repas cruel, en remuant
sa mâchoire inférieure, laquelle remuait sa barbe pleine de cervelle.
O lecteur, ce dernier détail ne te fait-il pas venir l'eau à la bouche?
N'en mange pas qui vont d'une pareille cervelle, si bonne, toute fraîche
et qui vient d'être pêchée il n'y a qu'un quart d'heure dans le lac aux
_poissons_. Les membres paralysés, et la gorge muette, je contemplai
quelque temps ce spectacle. Trois fois, je faillis tomber à la renverse,
comme un homme qui subit une émotion trop forte; trois fois, je parvins
à me remettre sur les pieds. Pas une fibre de mon corps ne restait
immobile; et je tremblais, comme tremble la lave intérieure d'un volcan.
A la fin, ma poitrine oppressée, ne pouvant chasser avec assez de
vitesse l'air qui donne la vie, les lèvres de ma bouche s'entr'ouvrirent,
et je poussai un cri ... un cri si déchirant ... que je l'entendis! Les
entraves de mon oreille se délièrent d'une manière brusque, le tympan
craqua sous le choc de cette masse d'air sonore repoussée loin de moi
avec énergie, et il se passa un phénomène nouveau dans l'organe condamné
par la nature. Je venais d'entendre un son! Un cinquième sens se révélait
en moi! Mais, quel plaisir eusse-je pu trouver d'une pareille découverte?
Désormais, le son humain n'arriva à mon oreille qu'avec le sentiment de
la douleur qu'engendre la pitié pour une grande injustice. Quand quelqu'un
me parlait, je me rappelais ce que j'avais vu, un jour, au-dessus des
sphères visibles, et la traduction de mes sentiments étouffés en un
hurlement impétueux, dont le timbre était identique à celui de mes
semblables! Je ne pouvais pas lui répondre; car, les supplices exercés
sur la faiblesse de l'homme, dans cette mer hideuse de pourpre, passaient
devant mon front en rugissant comme des éléphants écorchés, et rasaient
de leurs ailes de feu mes cheveux calcinés. Plus tard, quand je connus
davantage l'humanité, à ce sentiment de pitié se joignit une fureur
intense contre cette tigresse marâtre, dont les enfants endurcis ne savent
que maudire et faire le mal. Audace du mensonge! ils disent que le mal
n'est chez eux qu'à l'état d'exception!... Maintenant, c'est fini depuis
longtemps; depuis longtemps, je n'adresse la parole à personne. O vous,
qui que vous soyez, quand vous serez à côté de moi, que les cordes de
votre glotte ne laissent échapper aucune intonation; que votre larynx
immobile n'aille pas s'efforcer de surpasser le rossignol; et vous-même
n'essayez nullement de me faire connaître votre âme à l'aide du langage.
Gardez un silence religieux, que rien n'interrompe; croisez humblement
vos mains sur la poitrine, et dirigez vos paupières sur le bas. Je vous
l'ai dit, depuis la vision qui me fit connaître la vérité suprême, assez
de cauchemars ont sucé avidement ma gorge, pendant les nuits et les jours,
pour avoir encore le courage de renouveler, même par la pensée, les
souffrances que j'éprouvai dans cette heure infernale, qui me poursuit
sans relâche de son souvenir. Oh! quand vous entendez l'avalanche de
neige tomber du haut de la froide montagne; la lionne se plaindre, au
désert aride, de la disparition de ses petits; la tempête accomplir sa
destinée; le condamné mugir, dans la prison, la veille de la guillotine;
et le poulpe féroce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur
les nageurs et les naufragés, dites-le, ces voix majestueuses ne
sont-elle pas plus belles que le ricanement de l'homme!
* * * * *
Il existe un insecte que les hommes nourrissent à leurs frais. Ils ne
lui doivent rien; mais, ils le craignent. Celui-ci, qui n'aime pas le
vin, mais qui préfère le sang, si on ne satisfaisait pas à ses besoins
légitimes, serait capable par un pouvoir occulte, de devenir aussi gros
qu'un éléphant, d'écraser les hommes comme des épis. Aussi faut-il voir
comme on le respecte, comme on l'entoure d'une vénération canine, comme
on le place en haute estime au-dessus des animaux de la création. On lui
donne la tête pour trône, et lui, accroche ses griffes à la racine des
cheveux, avec dignité. Plus tard, lorsqu'il est gras et qu'il entre dans
un âge avancé, en imitant la coutume d'un peuple ancien, on le tue, afin
de ne pas lui faire sentir les atteintes de la vieillesse. On lui fait
des funérailles grandioses, comme à un héros, et la bière, qui le conduit
directement vers le couvercle de la tombe, est portée, sur les épaules,
par les principaux citoyens. Sur la terre humide que le fossoyeur remue
avec sa pelle sagace, on combine des phrases multicolores sur l'immortalité
de l'âme, sur le néant de la vie, sur la volonté inexplicable de la
Providence, et le marbre se referme, à jamais, sur cette existence,
laborieusement remplie, qui n'est plus qu'un cadavre. La foule se disperse,
et la nuit ne tarde pas à couvrir de ses ombres les murailles du cimetière.
Mais, consolez-vous, humains, de sa perte douloureuse. Voici sa famille
innombrable, qui s'avance, et dont il vous a libéralement gratifié, afin
que votre désespoir fût moins amer, et comme adouci par la présence
agréable de ces avortons hargneux, qui deviendront plus tard de
magnifiques poux, ornés d'une beauté remarquable, monstres à allure
de sage. Il a couvé plusieurs douzaines d'oeufs chéris, avec son aile
maternelle, sur vos cheveux, desséchés par la succion acharnée de ces
étrangers redoutables. La période est promptement venue, où les oeufs
ont éclaté. Ne craignez rien, ils ne tarderont pas à grandir, ces
adolescents philosophes, à travers cette vie éphémère. Ils grandiront
tellement, qu'ils vous le feront sentir, avec leurs griffes et leurs
suçoirs.
Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de
votre tête, et qu'ils se contentent d'extraire avec leur pompe, la
quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire:
c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur
mâchoire était conforme à la mesure de leurs voeux infinis, la cervelle,
la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait.
Comme une goutte d'eau. Sur la tête d'un jeune mendiant des rues,
observez, avec un microscope, un pou qui travaille; vous m'en donnerez
des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la
longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits; car,
ils n'ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent
au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles
n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au
cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin
d'oeil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller
annoncer la nouvelle. L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne
vous conseille pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre
main est poilue, ou que seulement elle soit composée d'os et de chair.
C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils étaient à la
torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sont
incapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite.
Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui
léchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque
accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis déjà content de la quantité
de mal qu'il te fait, ô race humaine; seulement, je voudrais qu'il t'en
fît davantage.
Jusqu'à quand garderas-tu le culte vermoulu de ce dieu, insensible à tes
prières et aux offrandes généreuses que tu lui offres en holocauste
expiatoire? Vois, il n'est pas reconnaissant, ce manitou horrible, des
larges coupes de sang et de cervelle que tu répands sur ses autels,
pieusement décorés de guirlandes de fleurs. Il n'est pas reconnaissant
... car, les tremblements de terre et les tempêtes continuent de sévir
depuis le commencement des choses. Et, cependant, spectacle digne
d'observation, plus il se montre indifférent, plus tu l'admires. On voit
que tu te méfies de ses attributs, qu'il cache; et ton raisonnement
s'appuie sur cette considération, qu'une divinité d'une puissance extrême
peut seule montrer tant de mépris envers les fidèles qui obéissent à sa
religion. C'est pour cela que, dans chaque pays, existent des dieux
divers, ici, le crocodile; là, la vendeuse d'amour; mais, quand il s'agit
du pou, à ce nom sacré, baisant universellement les chaînes de leur
esclavage, tous les peuples s'agenouillent ensemble sur le parvis auguste,
devant le piédestal de l'idole informe et sanguinaire. Le peuple qui
n'obéirait pas à ses propres instincts de rampement, et ferait mine de
révolte, disparaîtrait tôt ou tard de la terre, comme la feuille d'automne,
anéanti par la vengeance du dieu inexorable.
O pou, à la prunelle recroquevillée; tant que les fleuves répandront la
pente de leurs eaux dans les abîmes de la mer; tant que les astres
graviteront sur le sentier de leur orbite; tant que le vide muet n'aura
pas d'horizon; tant que l'humanité déchirera ses propres flancs par des
guerres funestes; tant que la justice divine précipitera ses foudres
vengeresses sur ce globe égoïste; tant que l'homme méconnaîtra son
créateur, et se narguera de lui, non sans raison, en y mêlant du mépris,
ton règne sera assuré sur l'univers, et ta dynastie étendra ses anneaux
de siècle en siècle. Je te salue, soleil levant, libérateur céleste,
toi, l'ennemi invisible de l'homme. Continue de dire à la saleté de
s'unir avec lui dans des embrassements impurs, et de lui jurer, par des
serments, non écrits dans la poudre, qu'elle restera son amante fidèle
jusqu'à l'éternité. Baise de temps en temps la robe de cette grande
impudique, en mémoire des services importants qu'elle ne manque pas de
te rendre. Si elle ne séduisait pas l'homme, avec ses mamelles lascives,
il est probable que tu ne pourrais pas exister, toi, le produit de cet
accouplement raisonnable et conséquent. O fils de la saleté! dis à ta
mère que si elle délaisse la couche de l'homme, marchant à travers des
routes solitaires, seule et sans appui, elle verra son existence
compromise. Que ses entrailles, qui t'ont porté neuf mois dans leurs
parois parfumées, s'émeuvent un instant à la pensée des dangers que
courrait, par suite, leur tendre fruit, si gentil et si tranquille, mais
déjà froid et féroce. Saleté, reine des empires, conserve aux yeux de
ma haine le spectacle de l'accroissement insensible des muscles de ta
progéniture affamée. Pour atteindre ce but, tu sais que tu n'as qu'à te
coller plus étroitement contre les flancs de l'homme. Tu peux le faire,
sans inconvénient pour la pudeur, puisque, tous les deux, vous êtes
mariés depuis longtemps.
Pour moi, s'il m'est permis d'ajouter quelques mots à cet hymne de
glorification, je dirai que j'ai fait construire une fosse, de quarante
lieues carrées, et d'une profondeur relative. C'est là que gît, dans sa
virginité immonde, une mine vivante de poux. Elle remplit les bas-fonds
de la fosse, et serpente ensuite, en larges veines denses, dans toutes
les directions. Voici comment j'ai construit cette mine artificielle.
J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanité. On m'a vu se
coucher avec lui pendant trois nuits consécutives, et je le jetai dans
la fosse. La fécondation humaine, qui aurait été nulle dans d'autres
cas pareils, fut acceptée, cette fois, par la fatalité; et, au bout de
quelques jours, des milliers de monstres, grouillant dans un noeud
compacte de matière, naquirent à la lumière. Ce noeud hideux devint,
par le temps, de plus en plus immense, tout en acquérant la propriété
liquide du mercure, et se ramifia en plusieurs branches, qui se
nourrissent, actuellement, en se dévorant elles-mêmes (la naissance est
plus grande que la mortalité), toutes les fois que je ne leur jette pas
en pâture un bâtard qui vient de naître, et dont la mère désirait la
mort, ou un bras que je vais couper à quelque jeune fille, pendant la
nuit, grâce au chloroforme. Tous les quinze ans, les générations de
poux, qui se nourrissent de l'homme, diminuent d'une manière notable,
et prédisent elles-mêmes, infailliblement, l'époque prochaine de leur
complète destruction. Car, l'homme, plus intelligent que son ennemi,
parvient à le vaincre. Alors, avec une pelle infernale qui accroît mes
forces, j'extrais de cette mine inépuisable des blocs de poux, grands
comme des montagnes, je les brise à coups de hache, et je les
transporte, pendant les nuits profondes, dans les artères des cités.
Là, au contact de la température humaine, ils se dissolvent comme aux
premiers jours de leur formation dans les galeries tortueuses de la mine
souterraine, se creusent un lit dans le gravier, et se répandent en
ruisseaux dans les habitations, comme des esprits nuisibles. Le gardien
de la maison aboie sourdement, car il lui semble qu'une légion d'êtres
inconnus perce les pores des murs, et apporte la terreur au chevet du
sommeil. Peut-être n'êtes-vous pas, sans avoir entendu, au moins, une
fois dans votre vie, ces sortes d'aboiements douloureux et prolongés.
Avec ses yeux impuissants, il tâche de percer l'obscurité de la nuit;
car, son cerveau de chien ne comprend pas cela. Ce bourdonnement
l'irrite, et il sent qu'il est trahi. Des millions d'ennemis s'abattent
ainsi, sur chaque cité, comme des nuages de sauterelles. En voilà pour
quinze ans. Ils combattront l'homme, en lui faisant des blessures
cuisantes. Après ce laps de temps, j'en enverrai d'autres. Quand je
concasse les blocs de matière animée, il peut arriver qu'un fragment
soit plus dense qu'un autre. Ses atomes s'efforcent avec rage de séparer
leur agglomération pour aller tourmenter l'humanité; mais, la cohésion
résiste dans sa dureté. Par une suprême convulsion, ils engendrent un
tel effort, que la pierre, ne pouvant pas disperser ses principes
vivants, s'élance elle-même jusqu'au haut des airs comme par un effet de
la poudre, et retombe, en s'enfonçant solidement sous le sol. Parfois,
le paysan rêveur aperçoit un aérolithe fendre verticalement l'espace, en
se dirigeant, du côté du bas, vers un champ de maïs. Il ne sait d'où
vient la pierre. Vous avez maintenant, claire et succinte, l'explication
du phénomène.
Si la terre était couverte de poux, comme de grains de sable le rivage
de la mer, la race humaine serait anéantie, en proie à des douleurs
terribles. Quel spectacle! Moi, avec des ailes d'ange, immobile dans les
airs, pour le contempler!
* * * * *
O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos
savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon coeur,
comme une onde rafraîchissante. J'aspirais instinctivement, dès le
berceau, à boire à votre source, plus ancienne que le soleil, et je
continue encore de fouler le parvis sacré de votre temple solennel, moi,
le plus fidèle de vos initiés. Il y avait du vague dans mon esprit,
un je ne sais quoi épais comme de la fumée; mais, je sus franchir
religieusement les degrés qui mènent à votre autel, et vous avez chassé
ce voile obscur, comme le vent chasse le damier. Vous avez mis, à la
place, une froideur excessive, une prudence consommée et une logique
implacable. A l'aide de votre lait fortifiant, mon intelligence s'est
rapidement développée, et a pris des proportions immenses, au milieu de
cette clarté ravissante dont vous faites présent, avec prodigalité,
à ceux qui vous aiment d'un sincère amour. Arithmétique! algèbre!
géométrie! trinité grandiose! triangle lumineux! Celui qui ne vous a
pas connues est un insensé! Il mériterait l'épreuve des plus grands
supplices; car, il y a du mépris aveugle dans son insouciance ignorante;
mais, celui qui vous connaît et vous apprécie ne veut plus rien des
biens de la terre; se contente de vos jouissances magiques; et, porté
sur vos ailes sombres, ne désire plus que de s'élever, d'un vol léger,
en construisant une hélice ascendante, vers la voûte sphérique des
cieux. La terre ne lui montre que des illusions et des fantasmagories
morales: mais vous, ô mathématiques concises, par l'enchaînement
rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de vos lois de
fer, vous faites luire, aux yeux éblouis, un reflet puissant de cette
vérité suprême dont on remarque l'empreinte dans l'ordre de l'univers.
Mais, l'ordre qui vous entoure, représenté surtout par la régularité
parfaite du carré, l'ami de Pythagore, est encore plus grand; car, le
Tout-Puissant s'est révélé complètement, lui et ses attributs, dans ce
travail mémorable qui consista à faire sortir, des entrailles du chaos,
vos trésors de théorèmes et vos magnifiques splendeurs. Aux époques
antiques et dans les temps modernes, plus d'une grande imagination
humaine vit son génie, épouvanté, à la contemplation de vos figures
symboliques tracées sur le papier brûlant, comme autant de signes
mystérieux, vivants d'une haleine latente, que ne comprend pas le
vulgaire profane et qui n'étaient que la révélation éclatante d'axiomes
et d'hiéroglyphes éternels, qui ont existé avant l'univers et qui se
maintiendront après lui. Elle se demande, penchée vers le précipice d'un
point d'interrogation fatal, comment se fait-il que les mathématiques
contiennent tant d'imposante grandeur et tant de vérité incontestable,
tandis que, si elle les compare à l'homme, elle ne trouve en ce dernier
que faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit supérieur, attristé,
auquel la familiarité noble de vos conseils fait sentir davantage la
petitesse de l'humanité et son incomparable folie, plonge sa tête,
blanchie, sur une main décharnée et reste absorbé dans des méditations
surnaturelles. Il incline ses genoux devant vous, et sa vénération rend
hommage à votre visage divin, comme à la propre image du Tout-Puissant.
Pendant mon enfance, vous m'apparûtes, une nuit de mai, aux rayons de la
lune, sur une prairie verdoyante, aux bords d'un ruisseau limpide, tout
les trois égales en grâce et en pudeur, toutes les trois pleines de
majesté comme des reines. Vous fîtes quelques pas vers moi, avec votre
longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirâtes vers vos
frères mamelles, comme un fils béni. Alors, j'accourus avec
empressement, mes mains crispées sur votre blanche gorge. Je me suis
nourri, avec reconnaissance, de votre manne féconde, et j'ai senti que
l'humanité grandissait en moi et devenait meilleure. Depuis ce temps, ô
déesses rivales, je ne vous ai pas abandonnées. Depuis ce temps, que de
projets énergiques, que de sympathies, que je croyais avoir gravées sur
les pages de mon coeur, comme sur du marbre, n'ont-elles pas effacé
lentement, de ma raison désabusée, leurs lignes configuratives, comme
l'aube naissante efface les ombres de la nuit! Depuis ce temps, j'ai vu
la mort, dans l'intention, visible à l'oeil nu, de peupler les tombeaux,
ravager les champs de bataille, engraissés par le sang humain et faire
pousser des fleurs matinales par-dessus les funèbres ossements. Depuis
ce temps, j'ai assisté aux révolutions de notre globe; les tremblements
de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du désert
et les naufrages de la tempête ont eu ma présence pour spectateur
impassible. Depuis ce temps, j'ai vu plusieurs générations humaines
élever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l'espace, avec la joie
inexpériente de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et
mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des
fleurs fanées que balance le sifflement plaintif du vent. Mais, vous,
vous restez toujours les mêmes. Aucun changement, aucun air empesté
n'effleure les rocs escarpés et les vallées immenses de votre identité.
Vos pyramides modestes dureront davantage que les pyramides d'Egypte,
fourmilières élevées par la stupidité et l'esclavage. La fin des siècles
verra encore, debout sur les ruines du temps, vos chiffres cabalistiques,
vos équations laconiques et vos lignes sculpturales siéger à la droite
vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les étoiles s'enfonceront, avec
désespoir, comme des trombes, dans l'éternité d'une nuit horrible et
universelle, et que l'humanité, grimaçante, songera à faire ses comptes
avec le jugement dernier. Merci, pour les services innombrables que vous
m'avez rendus. Merci, pour les qualités étrangères dont vous avez enrichi
mon intelligence. Sans vous, dans ma lutte contre l'homme, j'aurai
peut-être été vaincu. Sans vous, il m'aurait fait rouler dans le sable et
embrasser la poussière de ses pieds. Sans vous, avec une griffe perfide,
il aurait labouré ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu sur mes gardes,
comme un athlète expérimenté. Vous me donnâtes la froideur qui surgit de
vos conceptions sublimes, exemptes de passion. Je m'en servis pour rejeter
avec dédain les jouissances éphémères de mon court voyage et pour renvoyer
de ma porte les offres sympathiques, mais trompeuses, de mes semblables.
Vous me donnâtes la prudence opiniâtre qu'on déchiffre à chaque pas dans
vos méthodes admirables de l'analyse, de la synthèse et de la déduction.
Je m'en servis pour dérouter les ruses pernicieuses de mon ennemi mortel,
pour l'attaquer, à mon tour, avec adresse, et plonger, dans les viscères
de l'homme, un poignard aigu qui restera à jamais enfoncé dans son corps;
car, c'est une blessure dont il ne se relèvera pas. Vous me donnâtes la
logique, qui est comme l'âme elle-même de vos enseignements, pleine de
sagesse; avec ses syllogismes, dont le labyrinthe compliqué n'en est que
plus compréhensible, mon intelligence sentit s'accroître du double ses
forces audacieuses. A l'aide de cet auxiliaire terrible, je découvris,
dans l'humanité, en nageant vers les bas-fonds, en face de l'écueil de
la haine, la méchanceté noire et hideuse, qui croupissait au milieu de
miasmes délétères, en s'admirant le nombril. Le premier, je découvris,
dans les ténèbres de ses entrailles, ce vice néfaste, le mal! supérieur
en lui au bien. Avec cette arme empoisonnée que vous me prêtâtes, je
fis descendre, de son piédestal, construit par la lâcheté de l'homme,
le Créateur lui-même! Il grinça des dents et subit cette injure
ignominieuse; car, il avait pour adversaire quelqu'un de plus fort que
lui. Mais, je le laisserai de côté, comme un paquet de ficelles, afin
d'abaisser mon vol ... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette
réflexion que rien de solide n'avait été bâti sur vous. C'était une
manière ingénieuse de faire comprendre que le premier venu ne pouvait
pas sur le coup découvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi
de plus solide que les trois qualités principales déjà nommées qui
s'élèvent, entrelacées comme une couronne unique, sur le sommet auguste
de votre architecture colossale? Monument qui grandit sans cesse de
découvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant, et d'explorations
scientifiques, dans vos superbes domaines. O mathématiques saintes,
puissiez-vous, par votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes
jours de la méchanceté de l'homme et de l'injustice du Grand-Tout!
* * * * *
«O lampe au bec d'argent, mes yeux t'aperçoivent dans les airs, compagne
de la voûte des cathédrales, et cherchent la raison de cette suspension.
On dit que tes lueurs éclairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui
viennent adorer le Tout-Puissant et que tu montres aux repentis le
chemin qui mène à l'autel. Ecoute, c'est fort possible; mais ... est-ce
que tu as besoin de rendre de pareils services à ceux auxquels tu ne
dois rien? Laisse, plongées dans les ténèbres, les colonnes des
basiliques; et, lorsqu'une bouffée de la tempête sur laquelle le démon
tourbillonne, emporté dans l'espace, pénétrera, avec lui, dans le saint
lieu, en y répandant l'effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre
la rafale empestée du prince du mal, éteins-toi subitement, sous son
souffle fiévreux, pour qu'il puisse, sans qu'on le voie, choisir ses
victimes parmi les croyants agenouillés. Si tu fais cela, tu peux dire
que je te devrai tout mon bonheur. Quand tu reluis ainsi, en répandant
tes clartés indécises, mais suffisantes, je n'ose pas me livrer aux
suggestions de mon caractère, et je reste, sous le portique sacré, en
regardant par le portail entr'ouvert, ceux qui échappent à ma vengeance,
dans le sein du Seigneur. O lampe poétique! toi qui serais mon amie
si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des
églises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu à briller d'une
manière qui, je l'avoue, me paraît extraordinaire? Tes reflets se
colorent, alors; des nuances blanches de la lumière électrique; l'oeil
ne peut pas te fixer; et tu éclaires d'une flamme nouvelle et puissante
les moindres détails du chenil du Créateur, comme si tu étais en proie
à une sainte colère. Et, quand je me retire après avoir blasphémé, tu
redeviens inaperçue, modeste et pâle, sûre d'avoir accompli un acte de
justice. Dis-moi, un peu; serait-ce parce que tu connais les détours
de mon coeur, que, lorsqu'il m'arrive d'apparaître où tu veilles, tu
t'empresses de désigner ma présence pernicieuse et de porter l'attention
des adorateurs vers le côté où vient de se montrer l'ennemi des hommes?
Je penche vers cette opinion; car, moi aussi, je commence à te
connaître; et je sais qui tu es, vieille sorcière, qui veille si bien
sur les mosquées sacrées, où se pavane, comme la crête d'un coq, ton
maître curieux. Vigilante gardienne, tu t'es donné une mission folle.
Je t'avertis; la première fois que tu me désigneras à la prudence de mes
semblables, par l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je
n'aime pas ce phénomène d'optique, qui n'est mentionné, du reste, dans
aucun livre de physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en
accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque teigneuse, et je te
jette dans la Seine. Je ne prétends pas que, lorsque je ne te fais rien,
tu te comportes sciemment d'une manière qui me soit nuisible. Là, je te
permettrai de briller autant qu'il me sera agréable; là, tu me nargueras
avec un sourire inextinguible; là, convaincue de l'incapacité de ton
huile criminelle, tu l'urineras avec amertume.» Après avoir parlé ainsi,
Maldoror ne sort pas du temple, et reste les yeux fixés sur la lampe du
saint lieu ... Il croit voir une espèce de provocation, dans l'attitude
de cette lampe, qui l'irrite au plus haut degré, par sa présence
inopportune. Il se dit que, si quelque âme est renfermée dans cette
lampe, elle est lâche de ne pas répondre, à une attaque loyale, par la
sincérité. Il bat l'air de ses bras nerveux et souhaiterait que la lampe
se transformât en homme; il lui ferait passer un mauvais quart d'heure,
il se le promet. Mais, le moyen qu'une lampe se change en homme; ce
n'est pas naturel. Il ne se résigne pas, et va chercher, sur le parvis
de la misérable pagode, un caillou plat, à tranchant effilé. Il le lance
en l'air avec force ... la chaîne est coupée, par le milieu, comme
l'herbe par la faux, et l'instrument du culte tombe à terre, en
répandant son huile sur les dalles ... Il saisit la lampe pour la porter
dehors, mais elle résiste et grandit. Il lui semble voir des ailes sur
ses flancs, et la partie supérieure revêt la forme d'un buste d'ange. Le
tout veut s'élever en l'air pour prendre son essor; mais il le retient
d'une main ferme. Une lampe et un ange qui forment un même corps, voilà
ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnaît la forme de la lampe; il
reconnaît la forme de l'ange; mais, il ne peut pas les scinder dans son
esprit; en effet, dans la réalité, elles sont collées l'une dans
l'autre, et ne forment qu'un corps indépendant et libre; mais, lui croit
que quelque nuage a voilé ses yeux, et lui a fait perdre un peu de
l'excellence de sa vue. Néanmoins, il se prépare à la lutte avec courage,
car son adversaire n'a pas peur. Les gens naïfs racontent, à ceux qui
veulent les croire, que le portail sacré se referma de lui-même, en
roulant sur ses gonds affligés, pour que personne ne pût assister à cette
lutte impie, dont les péripéties allaient se dérouler dans l'enceinte du
sanctuaire violé. L'homme au manteau, pendant qu'il reçoit des blessures
cruelles avec un glaive invisible, s'efforce de rapprocher de sa bouche
la figure de l'ange; il ne pense qu'à cela, et tous ses efforts se portent
vers ce but. Celui-ci perd son énergie, et paraît pressentir sa destinée.
Il ne lutte plus que faiblement, et l'on voit le moment où son adversaire
pourra l'embrasser à son aise, si c'est ce qu'il veut faire. Eh bien, le
moment est venu. Avec ses muscles, il étrangle la gorge de l'ange, qui ne
peut plus respirer, et lui renverse le visage, en l'appuyant sur sa
poitrine odieuse. Il est un instant touché du sort qui attend cet être
céleste, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais, il se dit que c'est
l'envoyé du Seigneur, et il ne peut pas retenir son courroux. C'en est
fait; quelque chose d'horrible va rentrer dans la cage du temps! Il se
penche, et porte la langue, imbibée de salive, sur cette joue angélique,
qui jette des regards suppliants. Il promène quelque temps sa langue sur
cette joue. Oh!... voyez!... voyez donc!... la joue blanche et rose est
devenue noire, comme un charbon! Elle exhale des miasmes putrides. C'est
la gangrène; il n'est plus permis d'en douter. Le mal rongeur s'étend sur
toute la figure, et de là, exerce ses furies sur les parties basses;
bientôt, tout le corps n'est qu'une vaste plaie immonde. Lui-même,
épouvanté (car, il ne croyait pas que sa langue contînt un poison d'une
telle violence), il ramasse la lampe et s'enfuit de l'église. Une fois
dehors, il aperçoit dans les airs une forme noirâtre, aux ailes brûlées,
qui dirige péniblement son vol vers les régions du ciel. Ils se regardent
tous les deux, pendant que l'ange monte vers les hauteurs sereines du
bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les abîmés
vertigineux du mal ... Quel regard! Tout ce que l'humanité a pensé
depuis soixante siècles, et ce qu'elle pensera encore, pendant les
siècles suivants, pourrait y contenir aisément, tant de choses se
dirent-ils, dans cet adieu suprême! Mais, on comprend que c'étaient des
pensées plus élevées que celles qui jaillissent de l'intelligence
humaine; d'abord, à cause des deux personnages, et puis, à cause de la
circonstance. Ce regard les noua d'une amitié éternelle. Il s'étonne
que le Créateur puisse avoir des missionnaires d'une âme si noble. Un
instant, il croit s'être trompé, et se demande s'il aurait dû suivre la
route du mal, comme il l'a fait. Le trouble est passé; il persévère dans
sa résolution; et il est glorieux, d'après lui, de vaincre tôt ou tard
le Grand-Tout, afin de régner à sa place sur l'univers entier, et sur
des légions d'anges aussi beaux. Celui-ci lui fait comprendre; sans
parler, qu'il reprendra sa forme primitive, à mesure qu'il montera vers
le ciel; laisse tomber une larme, qui rafraîchit le front de celui qui
lui a donné la gangrène; et disparaît peu à peu, comme un vautour, en
s'élevant au milieu des nuages. Le coupable regarde la lampe, cause de
ce qui précède. Il court comme un insensé à travers les rues, se dirige
vers la Seine, et lance la lampe par dessus le parapet. Elle
tourbillonne pendant quelques instants, et s'enfonce définitivement dans
les eaux bourbeuses. Depuis ce jour, chaque soir, dès la tombée de la
nuit, l'on voit une lampe brillante qui surgit et se maintient,
gracieusement, sur la surface du fleuve, à la hauteur du pont Napoléon,
en portant, au lieu d'anse, deux mignonnes ailes d'ange. Elle s'avance
lentement, sur les eaux, passe sous les arches du pont de la Gare et du
pont d'Austerlitz, et continue son sillage silencieux, sur la Seine,
jusqu'au pont de l'Alma. Une fois en cet endroit, elle remonte avec
facilité le cours de la rivière, et revient au bout de quatre heures à
son point de départ. Ainsi de suite, pendant toute la nuit. _Ses lueurs,
blanches comme la lumière électrique_, effacent les becs de gaz qui
longent les deux rives, et, entre lesquels, elle s'avance comme une
reine, solitaire, impénétrable, _avec un sourire inextinguible, sans que
son huile se répande avec amertume_. Au commencement, les bateaux lui
faisaient la chasse; mais, elle déjouait ces vains efforts, échappait
à toutes les poursuites, en plongeant, comme une coquette, et
reparaissait, plus loin, à une grande distance. Maintenant, les marins
superstitieux, lorsqu'ils la voient, rament vers une direction opposée,
et retiennent leurs chansons. Quand vous passez sur un pont, pendant la
nuit, faites bien attention: vous êtes sûr de voir briller la lampe, ici
ou là; mais, on dit qu'elle ne se montre pas à tout le monde. Quand il
passe sur les ponts un être humain qui a quelque chose sur la conscience,
elle éteint subitement ses reflets, et le passant, épouvanté, fouille en
vain, d'un regard désespéré, la surface et le limon du fleuve. Il sait ce
que cela signifie. Il voudrait croire qu'il a vu la céleste lueur; mais,
il se dit que la lumière venait du devant des bateaux ou de la réflexion
des becs de gaz; et il a raison ... Il sait que, cette disparition, c'est
lui qui en est la cause; et, plongé dans de tristes réflexions, il hâte
le pas pour gagner sa demeure. Alors, la lampe au bec d'argent reparaît
à la surface, et poursuit sa marche, à travers des arabesques élégantes
et capricieuses.
* * * * *
Écoutez les pensées de mon enfance, quand je me réveillais, humains,
à la verge rouge: «Je viens de me réveiller; mais, ma pensée est encore
engourdie. Chaque matin, je ressens un poids dans la tête. Il est rare
que je trouve le repos dans la nuit; car, des rêves affreux me
tourmentent, quand je parviens à m'endormir. Le jour, ma pensée se
fatigue dans des méditations bizarres, pendant que mes yeux errent au
hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il
alors que je dorme? Cependant la nature a besoin de réclamer ses droits.
Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et fait luire mes yeux
avec la flamme aigre de la fièvre. Au reste, je ne demanderais pas mieux
que de ne pas épuiser mon esprit à réfléchir continuellement; mais,
quand même je ne le voudrais pas, mes sentiments consternés m'entraînent
invinciblement vers cette pente. Je me suis aperçu que les autres
enfants sont comme moi; mais, ils sont plus pâles encores, et leurs
sourcils sont froncés, comme ceux des hommes, nos frères aînés. O
Créateur de l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir
l'encens de ma prière enfantine. Quelquefois je l'oublie, et j'ai
remarqué que, ces jours-là, je me sens plus heureux qu'à l'ordinaire;
ma poitrine s'épanouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus
à l'aise, l'air embaumé des champs; tandis que, lorsque j'accomplis le
pénible devoir, ordonné par mes parents, de t'adresser quotidiennement
un cantique de louanges, accompagné de l'ennui inséparable que me cause
sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrité, le reste de la
journée, parce qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire ce que
je ne pense pas, et je recherche le recul des immenses solitudes. Si je
leur demande l'explication de cet état étrange de mon âme, elles ne me
répondent pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais, tu es trop
puissant, et il y a de la crainte dans mes hymnes. Si, par une seule
manifestation de ta pensée, tu peux détruire ou créer des mondes, mes
faibles prières ne te seront pas utiles; si, quand il te plaît, tu
envoies le choléra ravager les cités, ou la mort emporter dans ses
serres, sans aucune distinction, les quatre âges de la vie, je ne veux
pas me lier avec un ami si redoutable. Non pas que la haine conduise le
fil de mes raisonnements; mais, j'ai peur, au contraire, de ta propre
haine, qui, par un ordre capricieux, peut sortir de ton coeur et devenir
immense, comme l'envergure du condor des Andes. Tes amusements
équivoques ne sont pas à ma portée, et j'en serais probablement la
première victime. Tu es le Tout-Puissant; je ne te conteste pas ce
titre, puisque, toi seul, as le droit de le porter, et que tes désirs,
aux conséquences funestes ou heureuses, n'ont de terme que toi-même.
Voilà précisément pourquoi il me serait douloureux de marcher à côté de
ta cruelle tunique de saphir, non pas comme ton esclave, mais pouvant
l'être d'un moment à l'autre. Il est vrai que, lorsque tu descends en
toi-même, pour scruter ta conduite souveraine, si le fantôme d'une
injustice passée, commise envers cette malheureuse humanité, qui t'a
toujours obéi, comme ton ami le plus fidèle, dresse, devant toi, les
vertèbres immobiles d'une épine dorsale vengeresse, ton oeil hagard
laisse tomber la larme épouvantée du remords tardif, et qu'alors, les
cheveux hérissés, tu crois, toi-même, prendre, sincèrement, la
résolution de suspendre, à jamais, aux broussailles du néant, les jeux
inconcevables de ton imagination de tigre, qui serait burlesque, si elle
n'était pas lamentable; mais, je sais aussi que la constance n'a pas
fixé, dans tes os, comme une moelle tenace, le harpon de sa demeure
éternelle, et que tu retombes assez souvent, toi et tes pensées,
recouvertes de la lèpre noire de l'erreur, dans le lac funèbre des
sombres malédictions. Je veux croire que celles-ci sont inconscientes
(quoiqu'elles n'en renferment pas moins leur venin fatal), et que le mal
et le bien, unis ensemble, se répandent en bonds impétueux de ta royale
poitrine gangrenée, comme le torrent du rocher, par le charme secret
d'une force aveugle; mais, rien ne m'en fournit la preuve. J'ai vu, trop
souvent, tes dents immondes claquer de rage, et ton auguste face,
recouverte de la mousse des temps, rougir, comme un charbon ardent, à
cause de quelque futilité microscopique que les hommes avaient commise,
pour pouvoir m'arrêter, plus longtemps, devant le poteau indicateur de
cette hypothèse bonasse. Chaque jour, les mains jointes, j'élèverai vers
toi les accents de mon humble prière, puisqu'il le faut: mais, je t'en
supplie, que ta providence ne pense pas à moi; laisse-moi de côté, comme
le vermisseau qui rampe sous la terre. Sache que je préférerais me
nourrir avidement des plantes marines d'îles inconnues et sauvages, que
les vagues tropicales entraînent, au milieu de ces parages, dans leur
sein écumeux, que de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans ma
conscience, ton scalpel qui ricane. Elle vient de te révéler la totalité
de mes pensées, et j'espère que ta prudence applaudira facilement au bon
sens dont elles gardent l'ineffaçable empreinte. A part ces réserves
faites sur le genre de relations plus ou moins intimes que je dois
garder avec toi, ma bouche est prête, à n'importe quelle heure du jour,
à exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de mensonges que ta
gloriole exige sévèrement de chaque humain, dès que l'aurore s'élève
bleuâtre, cherchant la lumière dans les replis de satin du crépuscule,
comme, moi, je recherche la bonté, excité par l'amour du bien. Mes
années ne sont pas nombreuses, et, cependant, je sens déjà que la bonté
n'est qu'un assemblage de syllabes sonores; je ne l'ai trouvée nulle
part. Tu laisses trop percer ton caractère; il faudrait le cacher avec
plus d'adresse. Au reste, peut-être que je me trompe et que tu fais
exprès; car, tu sais mieux qu'un autre comment te conduire. Les hommes,
eux, mettent leur gloire à t'imiter; c'est pourquoi la bonté sainte ne
reconnaît pas son tabernacle dans leurs yeux farouches: tel père, tel
fils. Quoi qu'on doive penser de ton intelligence, je n'en parle que
comme un critique impartial. Je ne demande pas mieux que d'avoir été
induit en erreur. Je ne désire pas te montrer la haine que je te porte
et que je couve avec amour, comme une fille chérie; car, il vaut mieux
la cacher à tes yeux et prendre seulement, devant toi, l'aspect d'un
censeur sévère, chargé de contrôler tes actes impurs. Tu cesseras
ainsi tout commerce actif avec elle, tu l'oublieras et tu détruiras
complètement cette punaise avide qui ronge ton foie. Je préfère plutôt
te faire entendre des paroles de rêverie et de douceur ... Oui, c'est
toi qui as créé le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait.
Aucune vertu ne te manque. Tu es très puissant, chacun le sait. Que
l'univers entier entonne, à chaque heure du temps, ton cantique éternel!
Les oiseaux te bénissent, en prenant leur essor dans la campagne. Les
étoiles t'appartiennent ... Ainsi soit-il!» Après ces commencements,
étonnez-vous de me trouver tel que je suis!
* * * * *
Je cherchais une âme qui me ressemblât, et je ne pouvais pas la trouver.
Je fouillais tous les recoins de la terre; ma persévérance était
inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu'un
qui approuvât mon caractère; il fallait quelqu'un qui eût les mêmes
idées que moi. C'était le matin: le soleil se leva à l'horizon dans
toute sa magnificence, et voilà qu'à mes yeux se lève aussi un jeune
homme, dont la présence engendrait des fleurs sur son passage. Il
s'approcha de moi, et, me tendant la main: «Je suis venu vers toi, toi,
qui me cherches. Bénissons ce jour heureux.» Mais, moi: «Va-t-en; je ne
t'ai pas appelé: je n'ai pas besoin de ton amitié ...» C'était le soir;
la nuit commençait à étendre la noirceur de son voile sur la nature. Une
belle femme, que je ne faisais que distinguer, étendait aussi sur moi
son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant,
elle n'osait me parler. Je dis: «Approche-toi de moi, afin que je
distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumière des
étoiles n'est pas assez forte, pour les éclairer à cette distance.»
Alors, avec une démarche modeste, et les yeux baissés, elle foula
l'herbe du gazon, en se dirigeant de mon côté. Dès que je la vis: «Je
vois que la bonté et la justice ont fait résidence dans ton coeur: nous
ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beauté, qui
a bouleversé plus d'une; mais, tôt ou tard, tu te repentirais de m'avoir
consacré ton amour; car tu ne connais pas mon âme. Non que je te sois
jamais infidèle: celle qui se livre à moi avec tant d'abandon et de
confiance, avec autant de confiance et d'abandon, je me livre à elle;
mais, mets-te le dans la tête, pour ne jamais l'oublier: les loups et
les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux.» Que me fallait-il
donc, à moi, qui rejetais, avec tant de dégoût, ce qu'il y avait de plus
beau dans l'humanité! ce qu'il me fallait, je n'aurais pas su le dire.
Je n'étais pas encore habitué à me rendre un compte rigoureux des
phénomènes de mon esprit, au moyen des méthodes que recommande la
philosophie. Je m'assis sur un roc, près de la mer. Un navire venait
de mettre toutes voiles dehors pour s'éloigner de ce parage: un point
imperceptible venait de paraître à l'horizon, et s'approchait peu à peu,
poussé par la rafale, en grandissant avec rapidité. La tempête allait
commencer ses attaques, et déjà le ciel s'obscurcissait, en devenant
d'un noir presque aussi hideux que le coeur de l'homme. Le navire, qui
était un grand vaisseau de guerre, venait de jeter toutes ses ancres,
pour ne pas être balayé sur les rochers de la côte. Le vent sifflait
avec fureur des quatre points cardinaux, et mettait les voiles en
charpie. Les coups de tonnerre éclataient au milieu des éclairs, et ne
pouvaient surpasser le bruit des lamentations qui s'entendaient sur la
maison sans bases, sépulcre mouvant. Le roulis de ces masses aqueuses
n'était pas parvenu à rompre les chaînes des ancres; mais, leurs
secousses avaient entr'ouvert une voie d'eau, sur les flancs du navire.
Brèche énorme; car, les pompes ne suffisent pas à rejeter les paquets
d'eau salée qui viennent, en écumant, s'abattre sur le pont, comme des
montagnes. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
il sombre avec lenteur ... avec majesté. Celui qui n'a pas vu un
vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de l'intermittence des éclairs
et de l'obscurité la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont
accablés de ce désespoir que vous savez, celui-là ne connaît pas les
accidents de la vie. Enfin, il s'échappe un cri universel de douleur
immense d'entre les flancs du vaisseau, tandis que la mer redouble ses
attaques redoutables. C'est le cri qu'a fait pousser l'abandon des
forces humaines. Chacun s'enveloppe dans le manteau de la résignation,
et remet son sort entre les mains de Dieu. On s'accule comme un troupeau
de moutons. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme;
mais, il sombre avec lenteur ... avec majesté. Ils ont fait jouer les
pompes pendant tout le jour. Efforts inutiles. La nuit est venue,
épaisse, implacable, pour mettre le comble à ce spectacle gracieux.
Chacun se dit qu'une fois dans l'eau, il ne pourra plus respirer; car,
d'aussi loin qu'il fait revenir sa mémoire, il ne se reconnaît aucun
poisson pour ancêtre: mais, il s'exhorte à retenir son souffle le plus
longtemps possible, afin de prolonger sa vie de deux ou trois secondes;
c'est là l'ironie vengeresse qu'il veut adresser à la mort ... Le navire
en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec
lenteur ... avec majesté. Il ne sait pas que le vaisseau, en s'enfonçant,
occasionne une puissante circonvolution des houles autour d'elles-mêmes;
que le limon bourbeux s'est mêlé aux eaux troublées, et qu'une force qui
vient de dessous, contrecoup de la tempête qui exerce ses ravages en haut,
imprime à l'élément des mouvements saccadés et nerveux. Ainsi, malgré la
provision de sang-froid qu'il ramasse d'avance, le futur noyé, après
réflexion plus ample, devra se sentir heureux, s'il prolonge sa vie, dans
les tourbillons de l'abîme, de la moitié d'une respiration ordinaire, afin
de faire bonne mesure. Il lui sera donc impossible de narguer la mort, son
suprême voeu. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
il sombre avec lenteur ... avec majesté. C'est une erreur. Il ne tire plus
des coups de canon, il ne sombre pas. La coquille de noix s'est engouffrée
complètement. O ciel! comment peut-on vivre, après avoir éprouvé tant de
voluptés! Il venait de m'être donné d'être témoin des agonies de mort de
plusieurs de mes semblables. Minute par minute, je suivais les péripéties
de leurs angoisses. Tantôt, le beuglement de quelque vieille, devenue folle
de peur, faisait prime sur le marché. Tantôt, le seul glapissement d'un
enfant en mamelles empêchait d'entendre le commandement des manoeuvres.
Le vaisseau était trop loin pour percevoir distinctement les gémissements
que m'apportait la rafale; mais, je le rapprochais par la volonté, et
l'illusion d'optique était complète. Chaque quart d'heure, quand un coup
de vent, plus fort que les autres, rendant ses accents lugubres à travers
le cri des pétrels effarés, disloquait le navire dans un craquement
longitudinal, et augmentait les plaintes de ceux qui allaient être offerts
en holocauste à la mort, je m'enfonçais dans la joue la pointe aiguë d'un
fer, et je pensais secrètement: «Ils souffrent davantage!» J'avais au
moins, ainsi, un terme de comparaison. Du rivage, je les apostrophais,
en leur lançant des imprécations et des menaces. Il me semblait qu'ils
devaient m'entendre! Il me semblait que ma haine et mes paroles,
franchissant la distance, anéantissaient les lois physiques du son, et
parvenaient, distinctes, à leurs oreilles, assourdies par les mugissements
de l'océan en courroux! Il me semblait qu'ils devaient penser à moi, et
exhaler leur vengeance en impuissante rage! De temps à autre, je jetais
les yeux vers les cités, endormies sur la terre ferme; et, voyant que
personne ne se doutait qu'un vaisseau allait sombrer, à quelques milles
du rivage, avec une couronne d'oiseaux de proie et un piédestal de géants
aquatiques, au ventre vide, je reprenais courage, et l'espérance me
revenait: j'étais donc sûr de leur perte! Ils ne pouvaient échapper! Par
surcroît de précaution, j'avais été chercher mon fusil à deux coups, afin
que, si quelque naufragé était tenté d'aborder les rochers à la nage, pour
échapper à une mort imminente, une balle sur l'épaule lui fracassât le
bras, et l'empêchât d'accomplir son dessein. Au moment le plus furieux de
la tempête, je vis, surnageant sur les eaux, avec des efforts désespérés,
une tête énergique, aux cheveux hérissés. Il avalait des litres d'eau, et
s'enfonçait dans l'abîme, ballotté comme un liège. Mais, bientôt, il
apparaissait de nouveau, les cheveux ruisselants: et, fixant l'oeil sur
le rivage, il semblait défier la mort. Il était admirable de sang-froid.
Une large blessure sanglante, occasionnée par quelque pointe d'écueil
caché, balafrait son visage intrépide et noble. Il ne devait pas avoir
plus de seize ans; car, à peine, à travers les éclairs qui illuminaient
la nuit, le duvet de la pèche s'apercevait sur sa lèvre. Et maintenant,
il n'était plus qu'à deux cents mètres de la falaise; et je le dévisageais
facilement. Quel courage! Quel esprit indomptable! Comme la fixité de sa
tête semblait narguer le destin, tout en fendant avec vigueur l'onde, dont
les sillons s'ouvraient difficilement devant lui!... Je l'avais décidé
d'avance. Je me devais à moi-même de tenir ma promesse: l'heure dernière
avait sonné pour tous, aucun ne devait en échapper. Voilà ma résolution;
rien ne la changerait ... Un son sec s'entendit, et la tête aussitôt
s'enfonça, pour ne plus reparaître. Je ne pris pas à ce meurtre autant de
plaisir qu'on pourrait le croire; et c'était, précisément, parce que
j'étais rassasié de toujours tuer, que je le faisais dorénavant par simple
habitude, dont on ne peut se passer, mais, qui ne procure qu'une jouissance
légère. Le sens est émoussé, endurci. Quelle volupté ressentir à la mort
de cet être humain, quand il y en avait plus d'une centaine, qui allaient
s'offrir à moi, en spectacle, dans leur lutte dernière contre les flots,
une fois le navire submergé? A cette mort, je n'avais même pas l'attrait
du danger; car, la justice humaine, bercée par l'ouragan de cette nuit
affreuse, sommeillait dans les maisons, à quelques pas de moi. Aujourd'hui
que les années pèsent sur mon corps, je le dis avec sincérité, comme une
vérité suprême et solennelle: je n'étais pas aussi cruel qu'on l'a raconté
ensuite, parmi les hommes; mais, des fois, leur méchanceté exerçait ses
ravages persévérants pendant des années entières. Alors, je ne connaissais
plus de borne à ma fureur; il me prenait des accès de cruauté, et je
devenais terrible pour celui qui s'approchait de mes yeux hagards, si
toutefois il appartenait à ma race. Si c'était un cheval ou un chien,
je le laissais passer: avez-vous entendu ce que je viens de dire?
Malheureusement, la nuit de cette tempête, j'étais dans un de ces accès,
ma raison s'était envolée (car, ordinairement, j'étais aussi cruel, mais
plus prudent); et tout ce qui tomberait, cette fois-là, entre mes mains,
devait périr: je ne prétends pas m'excuser de mes torts. La faute n'en
est pas toute à mes semblables. Je ne fais que constater ce qui est, en
attendant le jugement dernier qui me fait gratter la nuque d'avance ...
Que m'importe le jugement dernier! Ma raison ne s'envole jamais, comme je
le disais pour vous tromper. Et, quand je commets un crime, je sais ce que
je fais: je ne voulais pas faire autre chose! Debout sur le rocher, pendant
que l'ouragan fouettait mes cheveux et mon manteau, j'épiais dans l'extase
cette force de la tempête, s'acharnant sur un navire, sous un ciel sans
étoiles. Je suivis, dans une attitude triomphante, toutes les péripéties
de ce drame, depuis l'instant où le vaisseau jeta ses ancres, jusqu'au
moment où il s'engloutit, habit fatal qui entraîna, dans les boyaux de la
mer, ceux qui s'en étaient revêtus comme d'un manteau. Mais, l'instant
s'approchait, où j'allais, moi-même, me mêler comme acteur à ces scènes
de la nature bouleversée. Quand la place où le vaisseau avait soutenu le
combat montra clairement que celui-ci avait été passer le reste de ses
jours au rez-de-chaussée de la mer, alors, ceux qui avaient été emportés
avec les flots reparurent en partie à la surface. Ils se prirent à
bras-le-corps, deux par deux, trois par trois; c'était le moyen de ne pas
sauver leur vie; car, leurs mouvements devenaient embarrassés, et ils
coulaient bas comme des cruches percées ... Quelle est cette armée de
monstres marins qui fend les flots avec vitesse? Ils sont six; leurs
nageoires sont vigoureuses, et s'ouvrent un passage, à travers les vagues
soulevées. De tous ces êtres humains, qui remuent les quatre membres dans
ce continent peu ferme, les requins ne font bientôt qu'une omelette sans
oeufs, et se la partagent d'après la loi du plus fort. Le sang se mêle aux
eaux, et les eaux se mêlent au sang. Leurs yeux féroces éclairent
suffisamment la scène du carnage ... Mais, quel est encore ce tumulte des
eaux, là-bas, à l'horizon? On dirait une trombe qui s'approche. Quels
coups de rame! J'aperçois ce que c'est. Une énorme femelle de requin vient
prendre part au pâté de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle
est furieuse; car, elle arrive affamée. Une lutte s'engage entre elle et
les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent
par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. A droite,
à gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures
mortelles. Mais, trois requins vivants l'entourent encore, et elle est
obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs manoeuvres. Avec une
émotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, placé sur le
rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixés
sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hésite
plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa
deuxième balle dans l'ouïe d'un des requins, au moment où il se montrait
au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en témoignent qu'un
acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme à la salive saumâtre,
se jette à la mer, et nage vers le tapis agréablement coloré, en tenant
à la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Désormais, chaque
requin a affaire à un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigué, et,
prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle
mobile se débarrasse facilement du dernier adversaire ... Se trouvent en
présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se
regardèrent entre les yeux pendant quelques minutes: et chacun s'étonna
de trouver tant de férocité dans les regards de l'autre. Ils tournent en
rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi: «Je
me suis trompé jusqu'ici; en voilà un qui est plus méchant.» Alors, d'un
commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l'un vers l'autre, avec
une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l'eau de ses
nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras: et retinrent leur
souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler,
pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de
distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l'un contre
l'autre, comme deux aimants, et s'embrassèrent avec dignité et
reconnaissance, dans, une étreinte aussi tendre que celle d'un frère ou
d'une soeur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration
d'amitié. Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau
visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires
entrelacés autour du corps de l'objet aimé qu'ils entourèrent avec amour,
tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientôt plus
qu'une masse glauque aux exhalaisons de goëmon; au milieu de la tempête
qui continuait de sévir; à la lueur des éclairs; ayant pour lit d'hyménée
la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un
berceau, et roulant sur eux-mêmes, vers les profondeurs de l'abîme, ils
se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je
venais de trouver quelqu'un qui me ressemblât!... Désormais, je n'étais
plus seul dans la vie!... Elle avait les mêmes idées que moi!... J'étais
en face de mon premier amour!
* * * * *
La Seine entraîne un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend
des allures solennelles. Le cadavre gonflé se soutient sur les eaux; il
disparaît sous l'arche d'un pont; mais, plus loin, on le voit apparaître
de nouveau, tournant lentement sur lui-même, comme une roue de moulin,
et s'enfonçant par intervalles. Un maître de bateau, à l'aide d'une
perche, l'accroche au passage, et le ramène à terre. Avant de
transporter le corps à la Morgue, on le laisse quelque temps sur la
berge, pour le ramener à la vie. La foule compacte se rassemble autour
du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu'ils sont derrière,
poussent, tant qu'ils peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit: «Ce
n'est pas moi qui me serais noyé.» On plaint le jeune homme qui s'est
suicidé; on l'admire; mais, on ne l'imite pas. Et, cependant, lui, a
trouvé très naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre
capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est distinguée,
et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans? C'est mourir jeune!
La foule paralysée continue de jeter sur lui ses yeux immobiles ... Il
se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun n'ose renverser le
noyé, pour lui faire rejeter l'eau qui remplit son corps. On a craint de
passer pour sensible, et aucun n'a bougé, retranché dans le col de sa
chemise. L'un s'en va, en sifflotant aigrement une tyrolienne absurde;
l'autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes ... Harcelé par
sa pensée sombre, Maldoror, sur son cheval, passe près de cet endroit,
avec la vitesse de l'éclair. Il aperçoit le noyé; cela suffit. Aussitôt,
il a arrêté son coursier, et est descendu de l'étrier. Il soulève le
jeune homme sans dégoût, et lui fait rejeter l'eau avec abondance. A la
pensée que ce corps inerte pourrait revivre sous sa main, il sent son
coeur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage.
Vains efforts! Vains efforts, ai-je dit, et c'est vrai. Le cadavre reste
inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les tempes; il
frictionne ce membre-ci, ce membre-là: il souffle pendant une heure, dans
la bouche, en pressant ses lèvres contre les lèvres de l'inconnu. Il lui
semble enfin sentir sous sa main, appliquée contre la poitrine, un léger
battement. Le noyé vit! A ce moment suprême, on put remarquer que
plusieurs rides disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de
dix ans. Mais, hélas! les rides reviendront, peut-être demain, peut-être
aussitôt qu'il se sera éloigné des bords de la Seine. En attendant, le
noyé ouvre des yeux ternes, et, par un sourire blafard, remercie son
bienfaiteur; mais, il est faible encore, et ne peut faire aucun mouvement.
Sauver la vie à quelqu'un, que c'est beau! Et comme cette action rachète
de fautes! L'homme aux lèvres de bronze, occupé jusque-là à l'arracher
de la mort, regarde le jeune homme avec plus d'attention, et ses traits
ne lui paraissent pas inconnus. Il se dit qu'entre l'asphyxié, aux cheveux
blonds, et Holzer, il n'y a pas beaucoup de différence. Les voyez-vous
comme ils s'embrassent avec effusion! N'importe! L'homme à la prunelle
de jaspe tient à conserver l'apparence d'un rôle sévère. Sans rien dire,
il prend son ami qu'il met en croupe, et le coursier s'éloigne au galop.
O toi, Holzer, qui te croyais si raisonnable et si fort, n'as-tu pas vu,
par ton exemple même, comme il est difficile, dans un accès de désespoir,
de conserver le sang-froid dont tu te vantes? J'espère que tu ne me
causeras plus un pareil chagrin, et moi, de mon côte, je t'ai promis de ne
jamais attenter à ma vie.
* * * * *
Il y a des heures dans la vie où l'homme, à la chevelure pouilleuse,
jette, l'oeil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de
l'espace; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées
d'un fantôme. Il chancelle et courbe la tête: ce qu'il a entendu, c'est
la voix de la conscience. Alors, il s'élance de la maison, avec la
vitesse d'un fou, prend la première direction qui s'offre à sa stupeur,
et dévore les plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantôme jaune
ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une égale vitesse.
Quelquefois, dans une nuit d'orage, pendant que des légions de poulpes
ailés, ressemblant de loin à des corbeaux, planent au-dessus des nuages,
en se dirigeant d'une rame raide vers les cités des humains, avec la
mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, à l'oeil
sombre, voit deux êtres passer à la lueur de l'éclair, l'un derrière
l'autre; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule de sa
paupière glacée, il s'écrie: «Certes, il le mérite; et ce n'est que
justice.» Après avoir dit cela, il se replace dans son attitude
farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la
chasse à l'homme, et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où
découlent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes
ténébreux qui prennent leur essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec
le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière,
et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces
fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le
steeple-chase continue entre les deux infatigables coureurs, et le
fantôme lance par sa bouche des torrents de feu sur le dos calciné de
l'antilope humain. Si, dans l'accomplissement de ce devoir, il rencontre
en chemin la pitié qui veut lui barrer le passage, il cède avec
répugnance à ses supplications, et laisse l'homme s'échapper. Le fantôme
fait claquer sa langue, comme pour se dire à lui-même qu'il va cesser la
poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu'à nouvel ordre. Sa voix de
condamné s'entend jusque dans les couches les plus lointaines de l'espace;
et, lorsque son hurlement épouvantable pénètre dans le coeur humain,
celui-ci préférerait avoir, dit-on, la mort pour mère que le remords pour
fils. Il enfonce la tête jusqu'aux épaules dans les complications terreuses
d'un trou; mais, la conscience volatilise cette ruse d'autruche.
L'excavation s'évapore, goutte d'éther; la lumière apparaît, avec son
cortège de rayons, comme un vol de courlis qui s'abat sur les lavandes; et
l'homme se retrouve en face de lui-même, les yeux ouverts et blêmes. Je
l'ai vu se diriger du côté de la mer, monter sur un promontoire déchiqueté
et battu par le sourcil de l'écume; et, comme une flèche, se précipiter
dans les vagues. Voici le miracle: le cadavre reparaissait, le lendemain,
sur la surface de l'océan, qui reportait au rivage cette épave de chair.
L'homme se dégageait du moule que son corps avait creusé dans le sable,
exprimait l'eau de ses cheveux mouillés, et reprenait, le front muet et
penché, le chemin de la vie. La conscience juge sévèrement nos pensées et
nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas. Comme elle est souvent
impuissante à prévenir le mal, elle ne cesse de traquer l'homme comme un
renard, surtout pendant l'obscurité. Des yeux vengeurs, que la science
ignorante appelle _météores_, répandent une flamme livide, passent en
roulant sur eux-mêmes, et articulent des paroles de mystère ... qu'il
comprend! Alors, son chevet est broyé par les secousses de son corps,
accablé sous le poids de l'insomnie, et il entend la sinistre respiration
des rumeurs vagues de la nuit. L'ange du sommeil, lui-même, mortellement
atteint au front d'une pierre inconnue, abandonne sa tâche, et remonte
vers les cieux. Eh bien, je me présente pour défendre l'homme, cette fois;
moi, le contempteur de toutes les vertus; moi, celui que n'a pu oublier le
Créateur, depuis le jour glorieux où, renversant de leur socle les annales
du ciel, où, par je ne sais quel tripotage infâme, étaient consignées _sa_
puissance et _son_ éternité, j'appliquai mes quatre cents ventouses sur le
dessous de son aisselle, et lui fis pousser des cris terribles ... Ils se
changèrent en vipères, en sortant par sa bouche, et allèrent se cacher dans
les broussailles, les murailles en ruine, aux aguets le jour, aux aguets
la nuit. Ces cris, devenus rampants, et doués d'anneaux innombrables, avec
une tête petite et aplatie, des yeux perfides, ont juré d'être en arrêt
devant l'innocence humaine; et, quand celle-ci se promène dans les
enchevêtrements des maquis, ou au revers des talus ou sur les sables
des dunes, elle ne tarde pas à changer d'idée. Si, cependant, il en est
temps encore; car, des fois, l'homme aperçoit le poison s'introduire
dans les veines de sa jambe, par une morsure presque imperceptible,
avant qu'il ait eu le temps de rebrousser chemin, et de gagner le large.
C'est ainsi que le Créateur, conservant un sang-froid admirable, jusque
dans les souffrances les plus atroces, sait retirer, de leur propre
sein, des germes nuisibles aux habitants de la terre. Quel ne fut pas
son étonnement, quand il vit Maldoror, changé en poulpe, avancer contre
son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanière solide,
aurait pu embrasser facilement la circonférence d'une planète! Pris au
dépourvu, il se débattit, quelques instants, contre cette étreinte
visqueuse, qui se resserrait de plus en plus ... je craignais quelque
mauvais coup de sa part; après m'être nourri abondamment des globules de
ce sang sacré, je me détachai brusquement de son corps majestueux, et je
me cachai dans une caverne, qui, depuis lors, resta ma demeure. Après
des recherches infructueuses, il ne put m'y trouver. Il y a longtemps de
ça; mais, je crois que maintenant il sait où est ma demeure; il se garde
d'y rentrer; nous vivons, tous les deux, comme deux monarques voisins,
qui connaissent leurs forces respectives, ne peuvent se vaincre l'un
l'autre, et sont fatigués des batailles inutiles du passé. Il me craint,
et je le crains; chacun, sans être vaincu, a éprouvé les rudes coups
de son adversaire, et nous en restons là. Cependant, je suis prêt à
recommencer la lutte, quand il le voudra. Mais, qu'il n'attende pas
quelque moment favorable à ses desseins cachés. Je me tiendrai toujours
sur mes gardes, en ayant l'oeil sur lui. Qu'il n'envoie plus sur la
terre la conscience et ses tortures. J'ai enseigné aux hommes les armes
avec lesquelles on peut la combattre avec avantage. Ils ne sont pas
encore familiarisés avec elle; mais, tu sais que, pour moi, elle est
comme la paille qu'emporte le vent. J'en fais autant de cas. Si je
voulais profiter de l'occasion, qui se présente, de subtiliser ces
discussions poétiques, j'ajouterais que je fais même plus de cas de la
paille que de la conscience; car, la paille est utile pour le boeuf qui
la rumine, tandis que la conscience ne sait montrer que ses griffes
d'acier. Elles subirent un pénible échec, le jour où elles se placèrent
devant moi. Comme la conscience avait été envoyée par le Créateur, je
crus convenable de ne pas me laisser barrer le passage par elle. Si elle
s'était présentée avec la modestie et l'humilité propres à son rang, et
dont elle n'aurait jamais dû se départir, je l'aurais écoutée. Je
n'aimais pas son orgueil. J'étendis une main, et sous mes doigts broyai
les griffes; elles tombèrent en poussière, sous la pression croissante
de ce mortier de nouvelle espèce. J'étendis l'autre main, et lui
arrachai la tête. Je chassai ensuite, hors de ma maison, cette femme, à
coups de fouet, et je ne la revis plus. J'ai gardé sa tête en souvenir
de ma victoire ... Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, je me
suis tenu sur un pied, comme le héron, au bord du précipice creusé dans
les flancs de la montagne. On m'a vu descendre dans la vallée, pendant
que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme le couvercle
d'une tombe! Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, j'ai nagé
dans les gouffres les plus dangereux, longé les écueils mortels, et
plongé plus bas que les courants, pour assister, comme un étranger, aux
combats des monstres marins; je me suis écarté du rivage, jusqu'à le
perdre de ma vue perçante; et, les crampes hideuses, avec leur magnétisme
paralysant, rôdaient autour de mes membres, qui fendaient les vagues avec
des mouvements robustes, sans oser approcher. On m'a vu revenir, sain et
sauf, dans la plage, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et
calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tête à la main, dont je
rongeais le crâne, j'ai franchi les marches ascendantes d'une tour élevée.
Je suis parvenu, les jambes lasses, sur la plate-forme vertigineuse. J'ai
regardé la campagne, la mer; j'ai regardé le soleil, le firmament;
repoussant du pied le granit qui ne recula pas, j'ai défié la mort et la
vengeance divine par une huée suprême, et me suis précipité, comme un pavé,
dans la bouche de l'espace. Les hommes entendirent le choc d
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