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La rôtisserie de la Reine Pédauque

by Anatole France · French · Gutenberg #11645 · 437,872 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La rôtisserie de la Reine Pédauque
    
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque

Author: Anatole France


        
Release date: March 1, 2004 [eBook #11645]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE ***

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LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

PAR

ANATOLE FRANCE



SIXIÈME ÉDITION

PARIS 1893







LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE



[Note: Le manuscrit original, d'une belle écriture du XVIIIe siècle,
porte en sous-titre: _Vie et opinions de M. l'abbé Jérôme Coignard_.
(NOTE DE L'ÉDITEUR.)]




J'ai dessein de rapporter les rencontres singulières de ma vie. Il y
en a de belles et d'étranges. En les remémorant, je doute moi-même si
je n'ai pas rêvé. J'ai connu un cabbaliste gascon dont je ne puis dire
qu'il était sage, car il périt malheureusement, mais qui me tint, une
nuit, dans l'île aux Cygnes, des discours sublimes que j'ai eu le
bonheur de retenir et le soin de mettre par écrit. Ces discours
avaient trait à la magie et aux sciences occultes, dont on est
aujourd'hui fort entêté. On ne parle que de Rose-Croix.* Au reste, je
ne me flatte pas de tirer grand honneur de ces révélations. Les uns
diront que j'ai tout inventé et que ce n'est pas la vraie doctrine;
les autres que je n'ai dit que ce que tout le monde savait. J'avoue
que je ne suis pas très instruit dans la cabbale, mon maître ayant
péri au début de mon initiation. Mais le peu que j'ai appris de son
art me fait véhémentement soupçonner que tout en est illusion, abus et
vanité. Il suffit, d'ailleurs, que la magie soit contraire à la
religion pour que je la repousse de toutes mes forces. Néanmoins, je
crois devoir m'expliquer sur un point de cette fausse science, pour
qu'on ne m'y juge pas plus ignorant encore que je ne le suis. Je sais
que les cabbalistes pensent généralement que les Sylphes, les
Salamandres, les Elfes, les Gnomes et les Gnomides naissent avec une
âme périssable comme leur corps et qu'ils acquièrent l'immortalité par
leur commerce avec les mages.** Mon cabaliste enseignait, au
contraire, que la vie éternelle n'est le partage d'aucune créature,
soit terrestre, soit aérienne. J'ai suivi son sentiment sans prétendre
m'en faire juge.

  * Ceci fut écrit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. (NOTE DE
    L'ÉDITEUR.)

  ** Cette opinion est soutenue notamment dans un petit livre de l'abbé
    Montfaucon de Villars: _Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les
    sciences secrètes et mystérieuses suivant les principes des
    anciens mages ou sages cabbalistes._ Il y en a plusieurs éditions.
    Je me contenterai de signaler celle d'Amsterdam (chez Jacques Le
    Jeune, 1700, in-18, figures) qui contient une seconde partie, qui
    n'est pas dans l'édition originale. (NOTE DE L'ÉDITEUR.).

Il avait coutume de dire que les Elfes tuent ceux qui révèlent leurs
mystères et il attribuait à la vengeance de ces esprits la mort de M.
l'abbé Coignard, qui fut assassiné sur la route de Lyon. Mais je sais
bien que cette mort, à jamais déplorable, eut une cause plus
naturelle. Je parlerai librement des Génies de l'air et du feu. Il
faut savoir courir quelques risques dans la vie, et celui des Elfes
est extrêmement petit.

J'ai recueilli avec zèle les propos de mon bon maître, M. l'abbé
Jérôme Coignard, qui périt comme je viens de le dire. C'était un homme
plein de science et de piété. S'il avait eu l'âme moins inquiète, il
aurait égalé en vertu M. l'abbé Rollin, qu'il surpassait de beaucoup
par l'étendue du savoir et la profondeur de l'intelligence. Il eut du
moins, dans les agitations d'une vie troublée, l'avantage sur M.
Rollin de ne point tomber dans le jansénisme. Car la solidité de son
esprit ne se laissait point ébranler par la violence des doctrines
téméraires, et je puis attester devant Dieu la pureté de sa foi. Il
avait une grande connaissance du monde, acquise dans la fréquentation
de toutes sortes de compagnies. Cette expérience l'aurait beaucoup
servi dans les histoires romaines qu'il aurait sans doute composées, à
l'exemple de M. Rollin, si le loisir et le temps ne lui eussent fait
défaut, et si sa vie eût été mieux assortie à son génie. Ce que je
rapporterai d'un si excellent homme fera l'ornement de ces mémoires.
Et comme Aulu-Gelle, qui conféra les plus beaux endroits des
philosophes en ses _Nuits attiques_, comme Apulée, qui mit dans _sa
Métamorphose_ les meilleures fables des Grecs, je me donne un travail
d'abeille et je veux recueillir un miel exquis. Je ne saurais
néanmoins me flatter au point de me croire l'émule de ces deux grands
auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie
et non dans d'abondantes lectures, que je puise toutes mes richesses.
Ce que je fournis de mon propre fonds c'est la bonne foi. Si jamais
quelque curieux lit mes mémoires, il reconnaîtra qu'une âme candide
pouvait seule s'exprimer dans un langage si simple et si uni. J'ai
toujours passé pour très naïf dans les compagnies où j'ai vécu. Cet
écrit ne peut que continuer cette opinion après ma mort.




J'ai nom Elme-Laurent-Jacques Ménétrier. Mon père, Léonard Ménétrier,
était rôtisseur rue Saint-Jacques à l'enseigne de la _Reine Pédauque_,
qui, comme on sait, avait les pieds palmés à la façon des oies et des
canards.

Son auvent s'élevait vis-à-vis de Saint-Benoît-le-Bétourné, entre
madame Gilles, mercière aux _Trois-Pucelles_, et M. Blaizot, libraire
à l'_Image Sainte-Catherine_, non loin du _Petit Bacchus_, dont la
grille, ornée de pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il
m'aimait beaucoup et quand, après souper, j'étais couché dans mon
petit lit, il me prenait la main, soulevait l'un après l'autre mes
doigts, en commençant par le pouce, et disait:

--Celui-là l'a tué, celui-là l'a plumé, celui-là l'a fricassé,
celui-là l'a mangé. Et le petit Riquiqui, qui n'a rien du tout.

"Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de
mon petit doigt, le creux de la main.

Et il riait très fort. Je riais aussi en m'endormant, et ma mère
affirmait que le sourire restait encore sur mes lèvres le lendemain
matin.

Mon père était bon rôtisseur et craignait Dieu. C'est pourquoi il
portait, aux jours de fête, la bannière des rôtisseurs, sur laquelle
un beau saint Laurent était brodé avec son gril et une palme d'or. Il
avait coutume de me dire:

--Jacquot, ta mère est une sainte et digne femme.

C'est un propos qu'il se plaisait à répéter. Et il est vrai que ma
mère allait tous les dimanches à l'église avec un livre imprimé en
grosses lettres. Car elle savait mal lire le petit caractère qui,
disait-elle, lui tirait les yeux hors de la tête. Mon père passait,
chaque soir, une heure ou deux au cabaret du _Petit Bacchus_, que
fréquentaient Jeannette la vielleuse et Catherine la dentellière. Et,
chaque fois qu'il en revenait un peu plus tard que de coutume, il
disait d'une voix attendrie en mettant son bonnet de coton:

--Barbe, dormez en paix. Je le disais tantôt encore au coutelier
boiteux: Vous êtes une sainte et digne femme.

J'avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui était
en lui signe de résolution, il me parla de la sorte:

--Miraut, notre bon chien, a tourné ma broche pendant quatorze ans. Je
n'ai pas de reproche à lui faire. C'est un bon serviteur qui ne m'a
jamais volé le moindre morceau de dinde ni d'oie. Il se contentait
pour prix de sa peine de lécher la rôtissoire. Mais il se fait vieux.
Sa patte devient raide, il n'y voit goutte et ne vaut plus rien pour
tourner la manivelle. Jacquot, c'est à toi, mon fils, de prendre sa
place. Avec de la réflexion et quelque usage, tu y réussiras sans
faute aussi bien que lui.

Miraut écoutait ces paroles et secouait la queue en signe
d'approbation. Mon père poursuivit:

--Donc, assis sur cet escabeau, tu tourneras la broche. Cependant,
afin de te former l'esprit, tu repasseras ta Croix de Dieu, et quand,
par la suite, tu sauras lire toutes les lettres moulées, tu apprendras
par coeur quelque livre de grammaire ou de morale ou encore les belles
maximes de l'Ancien et Nouveau Testament. Car la connaissance de Dieu
et la distinction du bien et du mal sont nécessaires même dans un état
mécanique, de petit renom sans doute, mais honnête comme est le mien,
qui fut celui de mon père et qui sera le tien, s'il plaît à Dieu.

A compter de ce jour, assis du matin au soir, au coin de la cheminée,
je tournai la broche, ma Croix de Dieu ouverte sur mes genoux. Un bon
capucin, qui venait, avec son sac, quêter chez mon père, m'aidait à
épeler. Il le faisait d'autant plus volontiers que mon père, qui
estimait le savoir, lui payait ses leçons d'un beau morceau de dinde
et d'un grand verre de vin, tant qu'enfin le petit frère, voyant que
je formais assez bien les syllabes et les mots, m'apporta une belle
Vie de sainte Marguerite, où il m'enseigna à lire couramment.

Un jour, ayant posé, comme de coutume, sa besace sur le comptoir, il
vint s'asseoir près de moi, et, chauffant ses pieds nus dans la cendre
du foyer, il me fit dire pour la centième fois:

    Pucelle sage, nette et fine,
    Aide des femmes en gésine,
    Ayez pitié de nous.

 A ce moment, un homme d'une taille épaisse et pourtant assez noble,
vêtu de l'habit ecclésiastique, entra dans la rôtisserie et cria d'une
voix ample:

--Holà! l'hôte, servez-moi un bon morceau.

Il paraissait, sous ses cheveux gris, dans le plein de l'âge et de la
force. Sa bouche était riante et ses yeux vifs. Ses joues un peu
lourdes et ses trois mentons descendaient majestueusement sur un
rabat, devenu par sympathie aussi gras que le cou qui s'y répandait.

Mon père, courtois par profession, tira son bonnet et dit en
s'inclinant:

--Si Votre Révérence veut se chauffer un moment à mon feu, je lui
servirai ce qu'elle désire. Sans se faire prier davantage, l'abbé prit
place devant la cheminée à côté du capucin.

Entendant le bon frère qui lisait:

    Pucelle sage, nette et fine,
    Aide des femmes en gésine...,

il frappa dans ses mains et dit:

--Oh, l'oiseau rare! l'homme unique! Un capucin qui sait lire! Eh!
petit frère, comment vous nommez-vous?

--Frère Ange, capucin indigne, répondit mon maître.

Ma mère, qui de la chambre haute entendit des voix, descendit dans la
boutique, attirée par la curiosité.

L'abbé la salua avec une politesse déjà familière et lui dit:

--Voilà qui est admirable, madame: Frère Ange est capucin et il sait
lire!

--Il sait même lire toutes les écritures, répondit ma mère.

Et, s'approchant du frère, elle reconnut l'oraison de sainte
Marguerite à l'image, qui représentait la vierge martyre, un goupillon
à la main.

--Cette prière, ajouta-t-elle, est difficile à lire, parce que les
mots en sont tout petits et à peine séparés. Par bonheur, il suffit,
dans les douleurs, de se l'appliquer comme un emplâtre à l'endroit où
l'on ressent le plus de mal, et elle opère de la sorte aussi bien et
mieux même que si on la récitait. J'en ai fait l'épreuve, monsieur,
lors de la naissance de mon fils Jacquot, ici présent.

--N'en doutez point, ma bonne dame, répondit frère Ange: L'oraison de
sainte Marguerite est souveraine pour ce que vous dites, à la
condition expresse de faire l'aumône aux capucins.

Sur ces mots, frère Ange vida le gobelet que ma mère lui avait rempli
jusqu'au bord, jeta sa besace sur son épaule et s'en alla du côté du
_Petit Bacchus_.

Mon père servit un quartier de volaille à l'abbé, qui, tirant de sa
poche un morceau de pain, un flacon de vin et un couteau dont le
manche de cuivre représentait le feu roi en empereur romain sur une
colonne antique, commença de souper.

Mais, à peine avait-il mis le premier morceau dans sa bouche, qu'il se
tourna vers mon père, et lui demanda du sel, surpris qu'on ne lui eût
point d'abord présenté la salière.

--Ainsi, dit-il, en usaient les anciens. Ils offraient le sel en signe
d'hospitalité. Ils plaçaient aussi des salières dans les temples, sur
la nappe des dieux.

Mon père lui présenta du sel gris dans le sabot, qui était accroché à
la cheminée. L'abbé en prit à sa convenance et dit:

--Les anciens considéraient le sel comme l'assaisonnement nécessaire
de tous les repas et ils le tenaient en telle estime qu'ils appelaient
sel, par métaphore, les traits d'esprit qui donnent de la saveur au
discours.

--Ah! dit mon père, en quelque estime que vos anciens l'aient tenu, la
gabelle aujourd'hui le met encore à plus haut prix.

Ma mère, qui écoutait en tricotant un bas de laine, fut contente de
placer son mot.

--Il faut croire, dit-elle, que le sel est une bonne chose, puisque le
prêtre en met un grain sur la langue des enfants qu'on tient sur les
fonts du baptême. Quand mon Jacquot sentit ce sel sur sa langue, il
fit la grimace, car, tout petit qu'il était, il avait déjà de
l'esprit. Je parle, monsieur l'abbé, de mon fils Jacques, ici présent.

L'abbé me regarda et dit:

--C'est maintenant un grand garçon. La modestie est peinte sur son
visage, et il lit attentivement la Vie de sainte Marguerite.

--Oh! reprit ma mère, il lit aussi l'oraison pour les engelures et la
prière de saint Hubert, que frère Ange lui a données, et l'histoire de
celui qui a été dévoré, au faubourg Saint-Marcel, par plusieurs
diables, pour avoir blasphémé le saint nom de Dieu.

Mon père me regarda avec admiration, puis il coula dans l'oreille de
l'abbé que j'apprenais tout ce que je voulais, par une facilité native
et naturelle.

--Ainsi donc, répliqua l'abbé, le faut-il former aux bonnes lettres,
qui sont l'honneur de l'homme, la consolation de la vie et le remède à
tous les maux, même à ceux de l'amour, ainsi que l'affirme le poète
Théocrite.

--Tout rôtisseur que je suis, répondit mon père, j'estime le savoir et
je veux bien croire qu'il est, comme dit Votre Grâce, un remède à
l'amour. Mais je ne crois pas qu'il soit un remède à la faim.

--Il n'y est peut-être pas un onguent souverain, répondit l'abbé; mais
il y porte quelque soulagement à la manière d'un baume très doux,
quoique imparfait.

Comme il parlait ainsi, Catherine la dentellière parut au seuil, le
bonnet sur l'oreille et son fichu très chiffonné. A sa vue, ma mère
fronça le sourcil et laissa tomber trois mailles de son tricot.

--Monsieur Ménétrier, dit Catherine à mon père, venez dire un mot aux
sergents du guet. Si vous ne le faites, ils conduiront sans faute
frère Ange en prison. Le bon frère est entré tantôt au _Petit
Bacchus_, où il a bu deux ou trois pots qu'il n'a point payés, de
peur, disait-il, de manquer à la règle de saint François. Mais le pis
de l'affaire est que, me voyant sous la tonnelle en compagnie, il
s'approcha de moi pour m'apprendre certaine oraison nouvelle. Je lui
dis que ce n'était pas le moment, et, comme il devenait pressant, le
coutelier boiteux, qui se trouvait tout à côté de moi, le tira très
fort par la barbe. Alors, frère Ange se jeta sur le coutelier, qui
roula à terre, emportant la table et les brocs. Le cabaretier accourut
au bruit et, voyant la table culbutée, le vin répandu et frère Ange,
un pied sur la tête du coutelier, brandissant un escabeau dont il
frappait tous ceux qui l'approchaient, ce méchant hôte jura comme un
diable et s'en fut appeler la garde. Monsieur Ménétrier, venez sans
tarder, venez tirer le petit frère de la main des sergents. C'est un
saint homme et il est excusable dans cette affaire.

Mon père était enclin à faire plaisir à Catherine. Mais cette fois les
paroles de la dentellière n'eurent point l'effet qu'elle en attendait.
Il répondit net qu'il ne trouvait pas d'excuse à ce capucin et qu'il
lui souhaitait une bonne pénitence au pain et à l'eau, au plus noir
cul de basse-fosse du couvent dont il était l'opprobre et la honte.

Il s'échauffait en parlant:

--Un ivrogne et un débauché à qui je donne tous les jours du bon vin
et de bons morceaux et qui s'en va au cabaret lutiner des guilledines
assez abandonnées pour préférer la société d'un coutelier ambulant et
d'un capucin à celle des honnêtes marchands jurés du quartier! Fi! fi!

Il s'arrêta court à cet endroit de ses invectives et regarda à la
dérobée ma mère qui, debout et droite contre l'escalier, poussait à
petits coups secs l'aiguille à tricoter.

Catherine, surprise par ce mauvais accueil, dit sèchement:

--Ainsi, vous ne voulez pas dire une bonne parole au cabaretier et aux
sergents?

--Je leur dirai, si vous voulez, qu'ils emmènent le coutelier avec le
capucin.

--Mais, fit-elle en riant, le coutelier est votre ami.

--Moins mon ami que le vôtre, dit mon père irrité. Un gueux qui tire
la bricole et va clochant!

--Oh! pour cela s'écria-t-elle, c'est bien vrai qu'il cloche. Il
cloche, il cloche, il cloche!

Et elle sortit de la rôtisserie, en éclatant de rire.

Mon père, se tournant alors vers l'abbé, qui grattait un os avec son
couteau:

--C'est comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Grâce: chaque leçon de
lecture et d'écriture que ce capucin donne à mon enfant, je la paie
d'un gobelet de vin et d'un fin morceau, lièvre, lapin, oie, voire
géline ou chapon. C'est un ivrogne et un débauché!

--N'en doutez point, répondit l'abbé.

--Mais s'il ose jamais mettre le pied sur mon seuil, je le chasserai à
grands coups de balai.

--Ce sera bien fait, dit l'abbé. Ce capucin est un âne, et il
enseignait à votre fils bien moins à parler qu'à braire. Vous ferez
sagement de jeter au feu cette Vie de sainte Catherine, cette prière
pour les engelures et cette histoire de loup-garou, dont le frocard
empoisonnait l'esprit de votre fils. Au prix où frère Ange donnait ses
leçons, je donnerai les miennes; j'enseignerai à cet enfant le latin
et le grec, et même le français, que Voiture et Balzac ont porté à sa
perfection. Ainsi, par une fortune doublement singulière et favorable,
ce Jacquot Tournebroche deviendra savant et je mangerai tous les
jours.

--Topez là! dit mon père. Barbe, apportez deux gobelets. Il n'y a
point d'affaire conclue quand les parties n'ont pas trinqué en signe
d'accord. Nous boirons ici. Je ne veux de ma vie remettre le pied au
_Petit Bacchus_, tant ce coutelier et ce moine m'inspirent
d'éloignement.

L'abbé se leva, et, les mains posées sur le dossier de sa chaise, dit
d'un ton lent et grave:

--Avant tout, je remercie Dieu, créateur et conservateur de toutes
choses, de m'avoir conduit dans cette maison nourricière. C'est lui
seul qui nous gouverne, et nous devons reconnaître sa providence dans
les affaires humaines, encore qu'il soit téméraire et parfois incongru
de l'y suivre de trop près. Car, étant universelle, elle se trouve
dans toutes sortes de rencontres, sublimes assurément pour la conduite
que Dieu y tient, mais obscènes ou ridicules pour la part que les
hommes y prennent, et qui est le seul endroit par où elles nous
apparaissent. Aussi, ne faut-il pas crier, à la façon des capucins et
des bonnes femmes, qu'on voit Dieu à tous les chats qu'on fouette.
Louons le Seigneur; prions-le de m'éclairer dans les enseignements que
je donnerai à cet enfant, et, pour le reste, remettons-nous-en à sa
sainte volonté, sans chercher à la comprendre par le menu.

Puis, soulevant son gobelet, il but un grand coup de vin.

--Ce vin, dit-il, porte dans l'économie du corps humain une chaleur
douce et salutaire. C'est une liqueur digne d'être chantée à Téos et
au Temple, par les princes des poètes bachiques, Anacréon et Chaulieu.
J'en veux frotter les lèvres de mon jeune disciple.

Il me mit le gobelet sous le menton et s'écria:

--Abeilles de l'Académie, venez, venez vous poser en harmonieux
essaims sur la bouche, désormais sacrée aux Muses, de Jacobus
Tournebroche.

--Oh! monsieur l'abbé, dit ma mère, il est vrai que le vin attire les
abeilles, surtout quand il est doux. Mais il ne faut pas souhaiter que
ces méchantes mouches se posent sur les lèvres de mon Jacquot, car
leur piqûre est cruelle. Un jour que je mordais dans une pêche, je fus
piquée à la langue par une abeille et je souffris les tourments de
l'enfer. Je ne fus soulagée que par un peu de terre, mêlée de salive,
que frère Ange me mît dans la bouche, en récitant l'oraison de saint
Côme.

L'abbé lui fit entendre qu'il parlait d'abeilles au sens allégorique.
Et mon père dit sur un ton de reproche:

--Barbe, vous êtes une sainte et digne femme, mais j'ai maintes fois
remarqué que vous aviez un fâcheux penchant à vous jeter étourdiment
dans les entretiens sérieux comme un chien dans un jeu de quilles.

--Il se peut, répondit ma mère. Mais si vous aviez mieux suivi mes
conseils, Léonard, vous vous en seriez bien trouvé. Je puis ne pas
connaître toutes les espèces d'abeilles, mais je m'entends au
gouvernement de la maison et aux convenances que doit garder dans ses
moeurs un homme d'âge, père de famille et porte-bannière de sa
confrérie.

Mon père se gratta l'oreille et versa du vin à l'abbé qui dit en
soupirant:

--Certes, le savoir n'est pas de nos jours honoré dans le royaume de
France comme il l'était chez le peuple romain, pourtant dégénéré de sa
vertu première, au temps où la rhétorique porta Eugène à l'Empire. Il
n'est pas rare de voir en notre siècle un habile homme dans un grenier
sans feu ni chandelle. _Exemplum ut talpa_. J'en suis un exemple.

Il nous fit alors un récit de sa vie, que je rapporterai tel qu'il
sortit de sa bouche, à cela près qu'il s'y trouvait des endroits que
la faiblesse de mon âge m'empêcha de bien entendre, et, par suite, de
garder dans ma mémoire. J'ai cru pouvoir les rétablir d'après les
confidences qu'il me fit plus tard quand il m'accorda l'honneur de son
amitié.




--Tel que vous me voyez, dit-il, ou pour mieux dire, tout autre que
vous ne me voyez, jeune, svelte, l'oeil vif et les cheveux noirs, j'ai
enseigné les arts libéraux au collège de Beauvais, sous MM. Dugué,
Guérin, Coffin et Baffier. J'avais reçu les ordres et je pensais me
faire un grand renom dans les lettres. Mais une femme renversa mes
espérances. Elle se nommait Nicole Pigoreau et tenait une boutique de
librairie à la _Bible d'or_, sur la place, devant le collège. J'y
fréquentais, feuilletant sans cesse les livres qu'elle recevait de
Hollande, et aussi ces éditions bipontiques, illustrées de notes,
gloses et commentaires très savants. J'étais aimable, madame Pigoreau
s'en aperçut pour mon malheur. Elle avait été jolie et savait plaire
encore. Ses yeux parlaient. Un jour, les Cicéron et les Tite-Live, les
Platon et les Aristote, Thucydide, Polybe et Varron, Épictète,
Sénèque, Boèce et Cassiodore, Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide,
Plaute et Térence, Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse, saint
Jean Chrysostôme et saint Basile, saint Jérôme et saint Augustin,
Erasme, Saumaise, Turnèbe et Scaliger, saint Thomas-d'Aquin,
Saint-Bonaventure, Bossuet traînant Ferri à sa suite, Lenain,
Godefroy, Mézeray, Mainbourg, Fabricius, le père Lelong et le père
Pitou, tous les poètes, tous les orateurs, tous les historiens, tous
les pères, tous les docteurs, tous les théologiens, tous les
humanistes, tous les compilateurs, assemblés du haut en bas des murs,
furent témoins de nos baisers.

"--Je n'ai pu vous résister, me dit-elle, n'en prenez pas une mauvaise
opinion de moi.

"Elle m'exprimait son amour avec des transports inconcevables. Une
fois, elle me fit essayer un rabat et des manchettes de dentelle, et
trouvant qu'ils m'allaient à ravir, elle me pressa de les garder. Je
n'en voulus rien faire. Mais comme elle s'irritait de mes refus, où
elle voyait une offense à l'amour, je consentis à prendre ce qu'elle
m'offrait, de peur de la fâcher.

"Ma bonne fortune dura jusqu'au temps où je fus remplacé par un
officier. J'en conçus un violent dépit, et dans l'ardeur de me venger,
je fis savoir aux régents du collège que je n'allais plus à la _Bible
d'or_, de peur d'y voir des spectacles propres à offenser la modestie
d'un jeune ecclésiastique. A vrai dire, je n'eus pas à me féliciter de
cet artifice. Car madame Pigoreau, apprenant comme j'en usais à son
égard, publia que je lui avais volé des manchettes et un rabat de
dentelle. Ses fausses plaintes allèrent aux oreilles des régents qui
firent fouiller mon coffre et y trouvèrent la parure, qui était d'un
assez grand prix. Ils me chassèrent, et c'est ainsi que j'éprouvai, à
l'exemple d'Hippolyte et de Bellérophon, la ruse et la méchanceté des
femmes. Me trouvant dans la rue avec mes hardes et mes cahiers
d'éloquence, j'étais en grand risque d'y mourir de faim, lorsque,
laissant le petit collet, je me recommandai à un seigneur huguenot,
qui me prit pour secrétaire et me dicta des libelles sur la religion.

--Ah! pour cela! s'écria mon père, c'était mal à vous, monsieur
l'abbé. Un honnête homme ne doit pas prêter la main à ces
abominations. Et, pour ma part, bien qu'ignorant et de condition
mécanique, je ne puis sentir la vache à Colas.

--Vous avez raison, mon hôte, reprit l'abbé. Cet endroit est le plus
mauvais de ma vie. C'est celui qui me donne le plus de repentir. Mais
mon homme était calviniste. Il ne m'employait qu'à écrire contre les
luthériens et les sociniens, qu'il ne pouvait souffrir, et je vous
assure qu'il m'obligea à traiter ces hérétiques plus durement qu'on ne
le fit jamais en Sorbonne.

--_Amen_, dit mon père. Les agneaux paissent en paix, tandis que les
loups se dévorent entre eux.

L'abbé poursuivit son récit:

--Au reste, dit-il, je ne demeurai pas longtemps chez ce seigneur, qui
faisait plus de cas des lettres d'Ulric de Hutten que des harangues de
Démosthène et chez qui on ne buvait que de l'eau. Je fis ensuite
divers métiers dont aucun ne me réussit. Je fus successivement
colporteur, comédien, moine, laquais. Puis, reprenant le petit collet,
je devins secrétaire de l'évêque de Séez et je rédigeai le catalogue
des manuscrits précieux renfermés dans sa bibliothèque. Ce catalogue
forme deux volumes in-folio, qu'il plaça dans sa galerie, reliés en
maroquin rouge, à ses armes, et dorés sur tranches. J'ose dire que
c'est un bon ouvrage.

"Il n'aurait tenu qu'à moi de vieillir dans l'étude et la paix auprès
de monseigneur. Mais j'aimais la chambrière de madame la baillive. Ne
m'en blâmez pas avec trop de sévérité. Brune, grasse, vive, fraîche,
saint Pacôme lui-même l'eût aimée. Un jour, elle prit le coche pour
aller chercher fortune à Paris. Je l'y suivis. Mais je n'y fis point
mes affaires aussi bien qu'elle fit les siennes. J'entrai, sur sa
recommandation, au service de madame de Saint-Ernest, danseuse de
l'Opéra, qui, connaissant mes talents, me chargea d'écrire, sous sa
dictée, un libelle contre mademoiselle Davilliers, de qui elle avait à
se plaindre. Je fus un assez bon secrétaire, et méritai bien les
cinquante écus qui m'avaient été promis. Le livre fut imprimé à
Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec un frontispice allégorique, et
mademoiselle Davilliers reçut le premier exemplaire au moment où elle
entrait en scène pour chanter le grand air d'Armide. La colère rendit
sa voix rauque et tremblante. Elle chanta faux et fut sifflée. Son
rôle fini, elle courut avec sa poudre et ses paniers chez l'intendant
des menus, qui n'avait rien à lui refuser. Elle se jeta tout en
larmes à ses pieds et cria vengeance. On sut bientôt que le coup
partait de madame de Saint-Ernest.

"Interrogée, pressée, menacée, elle me dénonça et je fus mis à la
Bastille, où je restai quatre ans. J'y trouvai quelque consolation à
lire Boèce et Cassiodore.

"Depuis j'ai tenu une échoppe d'écrivain public au cimetière des
Saints-Innocents et prêté aux servantes amoureuses une plume, qui
devait plutôt peindre les hommes illustres de Rome et commenter les
écrits des Pères. Je gagne deux liards par lettre d'amour et c'est un
métier dont je meurs plutôt que je n'en vis. Mais je n'oublie pas
qu'Épictète fut esclave et Pyrrhon jardinier.

"Tantôt j'ai reçu, par grand hasard, un écu pour une lettre anonyme.
Je n'avais pas mangé depuis deux jours. Aussi me suis-je mis tout de
suite en quête d'un traiteur. J'ai vu, de la rue, votre enseigne
enluminée et le feu de votre cheminée, qui faisait flamber joyeusement
les vitres. J'ai senti sur votre seuil une odeur délicieuse. Je suis
entré. Mon cher hôte, vous connaissez maintenant ma vie.

--Je vois qu'elle est d'un brave homme, dit mon père, et, hors la
vache à Colas, il n'y a trop rien à y reprendre. Votre main! Nous
sommes amis. Comment vous appelez-vous?

--Jérôme Coignard, docteur en théologie, licencié ès arts.




Ce qu'il y a de merveilleux dans les affaires humaines, c'est
l'enchaînement des effets et des causes. M. Jérôme Coignard avait bien
raison de le dire: A considérer cette suite bizarre de coups et de
contre-coups où s'entre-choquent nos destinées, on est obligé de
reconnaître que Dieu, dans sa perfection, ne manque ni d'esprit ni de
fantaisie, ni de force comique; qu'il excelle au contraire dans
l'imbroglio comme en tout le reste, et qu'après avoir inspiré Moïse,
David et les prophètes, s'il daignait inspirer M. Le Sage et les
poètes de la foire, il leur dicterait les pièces les plus
divertissantes pour Arlequin. C'est ainsi que je devins latiniste
parce que frère Ange fut pris par les sergents et mis en chartre
ecclésiastique, pour avoir assommé un coutelier sous la tonnelle du
_Petit Bacchus_. M. Jérôme Coignard accomplit sa promesse. Il me donna
ses leçons, et, me trouvant docile et intelligent, il prit plaisir à
m'enseigner les lettres anciennes. En peu d'années il fit de moi un
assez bon latiniste.

J'ai gardé à sa mémoire une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma
vie. On concevra toute l'obligation que je lui ai, quand j'aurai dit
qu'il ne négligea rien pour former mon coeur et mon âme en même temps
que mon esprit. Il me récitait les Maximes d'Épictète, les Homélies de
saint Basile et les Consolations de Boèce. Il m'exposait, par de beaux
extraits, la philosophie des stoïciens; mais il ne la faisait paraître
dans sa sublimité que pour l'abattre de plus haut devant la
philosophie chrétienne. Il était subtil théologien et bon catholique.
Sa foi demeurait entière sur les débris de ses plus chères illusions
et de ses plus légitimes espérances. Ses faiblesses, ses erreurs, ses
fautes, qu'il n'essayait ni de dissimuler ni de colorer, n'avaient
point ébranlé sa confiance en la bonté divine. Et, pour le bien
connaître, il faut savoir qu'il gardait le soin de son salut éternel
dans les occasions où il devait, en apparence, s'en soucier le moins.
Il m'inculqua les principes d'une piété éclairée. Il s'efforçait aussi
de m'attacher à la vertu et de me la rendre, pour ainsi dire,
domestique et familière par des exemples tirés de la vie de Zénon.

Pour m'instruire des dangers du vice, il puisait ses arguments dans
une source plus voisine, me confiant que, pour avoir trop aimé le vin
et les femmes, il avait perdu l'honneur de monter dans une chaire de
collège, en robe longue et en bonnet carré.

A ces rares mérites il joignait la constance et l'assiduité, et il
donnait ses leçons avec une exactitude qu'on n'eût pas attendue d'un
homme livré comme lui à tous les caprices d'une vie errante et sans
cesse emporté dans les agitations d'une fortune moins doctorale que
picaresque. Ce zèle était l'effet de sa bonté et aussi du goût qu'il
avait pour cette bonne rue Saint-Jacques, où il trouvait à satisfaire
tout ensemble les appétits de son corps et ceux de son esprit. Après
m'avoir donné quelque profitable leçon en prenant un repas succulent,
il faisait un tour au _Petit Bacchus_ et à l'_Image Sainte-Catherine_,
trouvant réunis ainsi dans un petit espace de terre, qui était son
paradis, du vin frais et des livres.

Il était devenu l'hôte assidu de M. Blaizot, le libraire, qui lui
faisait bon accueil, bien qu'il feuilletât tous les livres sans faire
emplette d'aucun. Et c'était un merveilleux spectacle de voir mon bon
maître, au fond de la boutique, le nez enfoui dans quelque petit livre
fraîchement venu de Hollande et relevant la tête pour disserter selon
l'occurrence, avec la même science abondante et riante, soit des plans
de monarchie universelle attribués au feu roi, soit des aventures
galantes d'un financier et d'une fille de théâtre. M. Blaizot ne se
lassait pas de l'écouter. Ce M. Blaizot était un petit vieillard sec
et propre, en habit et culotte puce et bas de laine gris. Je
l'admirais beaucoup et je n'imaginais rien de plus beau au monde que
de vendre comme lui des livres, à _l'Image Sainte-Catherine_.

Un souvenir contribuait à revêtir pour moi la boutique de M. Blaizot
d'un charme mystérieux. C'est là qu'un jour, étant très jeune, j'avais
vu pour la première fois une femme nue. Je la vois encore. C'était
l'Ève d'une Bible en estampes. Elle avait un gros ventre et les jambes
un peu courtes, et elle s'entretenait avec le serpent dans un paysage
hollandais. Le possesseur de cette estampe m'inspira dès lors une
considération qui se soutint par la suite, quand je pris, grâce à M.
Coignard, le goût des livres.

A seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon
maître dit à mon père:

--Ne pensez-vous point, mon hôte, qu'il est indécent de laisser un
jeune cicéronien en habit de marmiton?

--Je n'y avais pas songé, répondit mon père.

--Il est vrai, dit ma mère, qu'il conviendrait de donner à notre fils
une veste de basin. Il est agréable de sa personne, de bonnes manières
et bien instruit. Il fera honneur à ses habits.

Mon père demeura pensif un moment, puis il demanda s'il serait bien
séant à un rôtisseur de porter une veste de basin. Mais l'abbé
Coignard lui représenta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais
jamais rôtisseur, et que les temps étaient proches où je porterais le
petit collet.

Mon père soupira en songeant que je ne serais point, après lui,
porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens. Et ma mère
devint toute ruisselante de joie et d'orgueil à l'idée que son fils
serait d'église.

Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de
l'assurance et de m'encourager à prendre des femmes une idée plus
complète que celle que m'avait donnée jadis l'Ève de M. Blaizot. Je
songeais raisonnablement pour cela à Jeannette la vielleuse et à
Catherine la dentellière, que je voyais passer vingt fois le jour
devant la rôtisserie, montrant quand il pleuvait une fine cheville
et un petit pied dont la pointe sautillait d'un pavé à l'autre.
Jeannette était moins jolie que Catherine. Elle était aussi moins
jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de Savoie et se
coiffait en marmotte, avec un mouchoir à carreaux qui lui cachait
les cheveux. Mais elle avait le mérite de ne point faire de façons
et d'entendre ce qu'on voulait d'elle avant qu'on eût parlé. Ce
caractère était extrêmement convenable à ma timidité. Un soir, sous
le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, qui est garni de bancs de
pierre, elle m'apprit ce que je ne savais pas encore et qu'elle
savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas aussi
reconnaissant que j'aurais dû, et je ne songeais qu'à porter à
d'autres plus jolies la science qu'elle m'avait inculquée. Je dois
dire, pour excuser mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse
n'attachait pas à ces leçons plus de prix que je n'y donnais
moi-même, et qu'elle les prodiguait à tous les polissons du
quartier.

Catherine était plus réservée dans ses façons; elle me faisait
grand'peur et je n'osais pas lui dire combien je la trouvais jolie. Ce
qui redoublait mon embarras, c'est qu'elle se moquait sans cesse de
moi et ne perdait pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait
de ce que je n'avais pas de poil au menton. Cela me faisait rougir et
j'aurais voulu être sous terre. J'affectais en la voyant un air sombre
et chagrin. Je feignais de la mépriser. Mais elle était bien trop
jolie pour que ce mépris fût véritable.




Cette nuit-là, nuit de l'Épiphanie et dix-neuvième anniversaire de ma
naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide
humeur dont on était pénétré jusqu'aux os et qu'un vent glacial
faisait grincer l'enseigne de la _Reine Pédauque_, un feu clair,
parfumé de graisse d'oie, brillait dans la rôtisserie et la soupière
fumait sur la nappe blanche, autour de laquelle M. Jérôme Coignard,
mon père et moi, étions assis. Ma mère, selon sa coutume, se tenait
debout derrière le maître du logis, prête à le servir. Il avait déjà
rempli l'écuelle de l'abbé, quand, la porte s'étant ouverte, nous
vîmes frère Ange très pâle, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon
père en leva de surprise sa cuiller à pot jusqu'aux poutres enfumées
du plancher.

La surprise de mon père s'expliquait aisément. Frère Ange, qui, une
première fois, avait disparu pendant six mois après l'assommade du
coutelier boiteux, était demeuré cette fois deux ans entiers sans
donner de ses nouvelles. Il s'en était allé au printemps avec un âne
chargé de reliques, et le pis est qu'il avait emmené Catherine
habillée en béguine. On ne savait ce qu'ils étaient devenus, mais il y
avait vent au _Petit Bacchus_ que le petit frère et la petite soeur
avaient eu des démêlés avec l'official entre Tours et Orléans. Sans
compter qu'un vicaire de Saint-Benoît criait comme un diable que ce
pendard de capucin lui avait volé son âne.

--Quoi, s'écria mon père, ce coquin n'est pas dans un cul de
basse-fosse? Il n'y a plus de justice dans le royaume.

Mais frère Ange disait le _Bénédicité_ et faisait le signe de la croix
sur la soupière.

--Holà! reprit mon père, trêve de grimaces, beau moine! Et confessez
que vous passâtes en prison d'église à tout le moins une des deux
années durant lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face
de Belzébuth. La rue Saint-Jacques en était plus honnête, et le
quartier plus respectable. Ardez le bel Olibrius qui mène aux champs
l'âne d'autrui et la fille à tout le monde.

--Peut-être, répondit frère Ange, les yeux baissés et les mains dans
ses manches, peut-être, maître Léonard, voulez-vous parler de
Catherine, que j'eus le bonheur de convertir et de tourner à une
meilleure vie, tant et si bien qu'elle souhaita ardemment de me suivre
avec les reliques que je portais et de faire avec moi de beaux
pèlerinages, notamment à la Vierge noire de Chartres? J'y consentis à
la condition qu'elle prît un habit ecclésiastique. Ce qu'elle fit sans
murmurer.

--Taisez-vous! répondit mon père, vous êtes un débauché. Vous n'avez
point le respect de votre habit. Retournez d'où vous venez et allez
voir, s'il vous plaît, dans la rue si la reine Pédauque a des
engelures.

Mais ma mère fit signe au frère de s'asseoir sous le manteau de la
cheminée, ce qu'il fit tout doucement.

--Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l'abbé, car ils pèchent
sans malice.

Mon père pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le
seul nom lui échauffait les oreilles.

--Maître Léonard, dit l'abbé, la philosophie induit l'âme à la
clémence. Pour ma part, j'absous volontiers les fripons, les coquins
et tous les misérables. Et même je ne garde pas rancune aux gens de
bien, quoiqu'il y ait beaucoup d'insolence dans leur cas. Et si, comme
moi, maître Léonard, vous aviez fréquenté les personnes respectables,
vous sauriez qu'elles ne valent pas mieux que les autres et qu'elles
sont d'un commerce souvent moins agréable. Je me suis assis à la
troisième table de M. l'évêque de Séez, et deux serviteurs, vêtus de
noir, s'y tenaient à mon côté: la Contrainte et l'Ennui.

--Il faut convenir, dit ma mère, que les valets de monseigneur
portaient des noms fâcheux. Que ne les nommait-il Champagne, l'Olive
ou Frontin, selon l'usage!

L'abbé reprit:

--Il est vrai que certaines personnes s'arrangent aisément des
incommodités qu'on éprouve à vivre parmi les grands. Il y avait à la
deuxième table de M. l'évêque de Séez un chanoine fort poli, qui
demeura jusqu'à son dernier moment sur le pied cérémonieux. Apprenant
qu'il était au plus mal, monseigneur l'alla voir dans sa chambre et le
trouva à toute extrémité: "Hélas! dit le chanoine, je demande pardon à
Votre Grandeur d'être obligé de mourir devant Elle.

--Faites, faites! ne vous gênez point," répondit monseigneur
avec bonté.

A ce moment, ma mère apporta le rôti et le posa sur la table avec un
geste empreint de gravité domestique dont mon père fut ému, car il
s'écria brusquement et la bouche pleine:

--Barbe, vous êtes une sainte et digne femme.

--Madame, dit mon bon maître, est en effet comparable aux femmes
fortes de l'Écriture. C'est une épouse selon Dieu.

--Dieu merci! dit ma mère, je n'ai jamais trahi la fidélité que j'ai
jurée à Léonard Ménétrier, mon mari, et je compte bien, maintenant que
le plus difficile est fait, n'y point manquer jusqu'à l'heure de la
mort. Je voudrais qu'il me gardât sa foi comme je lui garde la mienne.

--Madame, j'avais vu, du premier coup d'oeil, que vous étiez une
honnête femme, repartit l'abbé, car j'ai ressenti près de vous une
quiétude qui tenait plus du ciel que de la terre.

Ma mère, qui était simple, mais point sotte, entendit fort bien ce
qu'il voulait dire et lui répliqua que, s'il l'avait connue vingt ans
en çà, il l'aurait trouvée toute autre qu'elle n'était devenue dans
cette rôtisserie, où sa bonne mine s'en était allée au feu des broches
et à la fumée des écuelles. Et, comme elle était piquée, elle conta
que le boulanger d'Auneau la trouvait assez à son goût pour lui offrir
des gâteaux chaque fois qu'elle passait devant son four. Elle ajouta
vivement qu'au reste, il n'est fille ou femme si laide qui ne puisse
mal faire quand l'envie lui en prend.

--Cette bonne femme a raison, dit mon père. Je me rappelle qu'étant
apprenti dans la rôtisserie de l'_Oie Royale_, proche la porte
Saint-Denis, mon patron, qui était en ce temps-là porte-bannière de la
confrérie, comme je le suis aujourd'hui, me dit: "Je ne serai jamais
cocu, ma femme est trop laide". Cette parole me donna l'idée de faire
ce qu'il croyait impossible. J'y réussis, dès le premier essai, un
matin qu'il était à la Vallée. Il disait vrai: sa femme était bien
laide; mais elle avait de l'esprit et elle était reconnaissante.

A cette anecdote, ma mère se fâcha tout de bon, disant que ce
n'étaient point là des propos qu'un père de famille dût tenir à sa
femme et à son fils, s'il voulait garder leur estime.

M. Jérôme Coignard, la voyant toute rouge de colère, détourna la
conversation avec une adroite bonté. Interpellant de façon soudaine le
frère Ange qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement au
coin du feu:

--Petit frère, lui dit-il, quelles reliques portiez-vous sur l'âne du
second vicaire, en compagnie de soeur Catherine? N'était-ce point
votre culotte que vous donniez à baiser aux dévotes, sur l'exemple
d'un certain corelier dont Henry Estienne a conté l'aventure?

--Ah! monsieur l'abbé, répondit frère Ange de l'air d'un martyr qui
souffre pour la vérité, ce n'était point ma culotte, mais un pied de
saint Eustache.

--Je l'eusse juré, si ce n'était péché, s'écria l'abbé en agitant un
pilon de volaille. Ces capucins vous dénichent des saints que les bons
auteurs, qui ont traité de l'histoire ecclésiastique, ignorent. Ni
Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, à qui l'on eut
bien tort de dédier une église de Paris, quand il est tant de saints
reconnus par les écrivains dignes de foi, qui attendent encore un tel
honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. Il
en est de même de celle de sainte Catherine, qui n'a jamais existé que
dans l'imagination de quelque méchant moine byzantin. Je ne la veux
pourtant pas trop attaquer parce qu'elle est la patronne des écrivains
et qu'elle sert d'enseigne à la boutique du bon M. Blaizot, qui est le
lieu le plus délectable du monde.

--J'avais aussi, reprit tranquillement le petit frère, une côte de
sainte Marie l'Égyptienne.

--Ah! ah! pour celle-là, s'écria l'abbé en jetant son os par la
chambre, je la tiens pour très sainte, car elle donna dans sa vie un
bel exemple d'humilité.

"Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mère par la manche, que
sainte Marie l'Égyptienne, se rendant en pèlerinage au tombeau de
Notre Seigneur, fut arrêtée par une rivière profonde, et que, n'ayant
pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement
aux bateliers. Qu'en dites-vous, ma bonne dame?

Ma mère demanda d'abord si l'histoire était bien vraie. Quand on lui
donna l'assurance qu'elle était imprimée dans les livres et peinte sur
une fenêtre de l'église de la Jussienne, elle la tint pour véritable.

--Je pense, dit-elle, qu'il faut être aussi sainte qu'elle pour en
faire autant sans pécher. Aussi, ne m'y risquerais-je point.

--Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils,
j'approuve la conduite de cette sainte. Elle est une leçon aux
honnêtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur
altière vertu. Il y a quelque sensualisme, si l'on y songe, à donner
trop de prix à la chair et à garder avec un soin excessif ce qu'on
doit mépriser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un
trésor à garder et qui exagèrent visiblement l'intérêt que portent à
leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une façon de
Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l'Égyptienne en jugeait mieux.
Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu'il y aurait trop de
superbe à s'arrêter dans son saint pèlerinage pour une chose
indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier, loin
d'être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de
la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où
elle accomplit des travaux merveilleux.

--Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes
trop savant pour moi.

--Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la
chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce
de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je
vous apporterai un tout béni, ma bonne dame.

Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le
bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le
bouillon aromatique.

--C'est le moment, dit mon père, de déboucher une de ces bouteilles,
que je tiens en réserve pour les grandes fêtes, qui sont la Noël, les
Rois et la Saint-Laurent. Rien n'est plus agréable que de boire du bon
vin, quand on est tranquille chez soi, et à l'abri des importuns.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte s'ouvrit et qu'un
grand homme noir aborda la rôtisserie, dans une rafale de neige et de
vent.

--Une Salamandre! une Salamandre! s'écriait-il.

Et, sans prendre garde à personne, il se pencha sur le foyer dont il
fouilla les tisons du bout de sa canne, au grand dommage de frère
Ange, qui, avalant des cendres et des charbons avec son potage,
toussait à rendre l'âme. Et l'homme noir remuait encore le feu, en
criant: "Une Salamandre!... Je vois une Salamandre", tandis que la
flamme agitée faisait trembler au plafond son ombre en forme de grand
oiseau de proie.

Mon père était surpris et même choqué des façons de ce visiteur. Mais
il savait se contraindre. Il se leva donc, sa serviette sous le bras,
et, s'étant approché de la cheminée, il se courba vers l'âtre, les
deux poings sur les cuisses.

Quand il eut suffisamment considéré son foyer bouleversé et frère Ange
couvert de cendres:

--Que Votre Seigneurie m'excuse, dit-il, je ne vois ici qu'un méchant
moine et point de Salamandre.

"Au demeurant, j'en ai peu de regret, ajouta mon père. Car, à ce que
j'ai ouï dire, c'est une vilaine bête, velue et cornue, avec de
grandes griffes.

--Quelle erreur! répondit l'homme noir, les Salamandres ressemblent à
des femmes, ou, pour mieux dire, à des Nymphes, et elles sont
parfaitement belles. Mais je suis bien simple de vous demander si vous
apercevez celle-ci. Il faut être philosophe pour voir une Salamandre,
et je ne pense pas qu'il y ait des philosophes dans cette cuisine.

--Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l'abbé Coignard. Je suis
docteur en théologie, maître ès arts; j'ai assez étudié les moralistes
grecs et latins, dont les maximes ont fortifié mon âme dans les
vicissitudes de ma vie, et j'ai particulièrement appliqué Boèce, comme
un topique, aux maux de l'existence. Et voici près de moi Jacobus
Tournebroche, mon élève, qui sait par coeur les sentences de Publius
Syrus.

L'inconnu tourna vers l'abbé des yeux jaunes, qui brillaient
étrangement sur un nez en bec d'aigle, et s'excusa, avec plus de
politesse que sa mine farouche n'en annonçait, de n'avoir pas tout de
suite reconnu une personne de mérite.

--Il est extrêmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est
venue pour vous ou pour votre élève. Je l'ai vue très distinctement de
la rue en passant devant cette rôtisserie. Elle serait plus apparente
si le feu était plus vif. C'est pourquoi il faut tisonner vivement dès
qu'on croit qu'une Salamandre est dans la cheminée.

Au premier mouvement que l'inconnu fit pour remuer de nouveau les
cendres, frère Ange, inquiet, couvrit la soupière d'un pan de sa robe
et ferma les yeux.

--Monsieur, poursuivit l'homme à la Salamandre, souffrez que votre
jeune élève approche du foyer et dise s'il ne voit pas quelque
ressemblance d'une femme au-dessus des flammes.

En ce moment, la fumée qui montait sous la hotte de la cheminée se
recourbait avec une grâce particulière et formait des rondeurs qui
pouvaient simuler des reins bien cambrés, à la condition qu'on y eût
l'esprit extrêmement tendu. Je ne mentis donc pas tout à fait en
disant que, peut-être, je voyais quelque chose.

A peine avais-je fait cette réponse que l'inconnu, levant son bras
démesuré, me frappa du poing l'épaule si rudement que je pensai en
avoir la clavicule brisée.

--Mon enfant, me dit-il aussitôt, d'une voix très douce, en me
regardant d'un air de bienveillance, j'ai dû faire sur vous cette
forte impression, afin que vous n'oubliiez jamais que vous avez vu une
Salamandre. C'est signe que vous êtes destiné à devenir un savant et,
peut-être, un mage. Aussi bien votre figure me faisait-elle augurer
favorablement de votre intelligence.

--Monsieur, dit ma mère, il apprend tout ce qu'il veut, et il sera
abbé s'il plaît à Dieu.

M. Jérôme Coignard ajouta que j'avais tiré quelque profit de ses
leçons et mon père demanda à l'étranger si sa Seigneurie ne voulait
pas manger un morceau.

--Je n'en ai nul besoin, dit l'homme, et il m'est facile de passer un
an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain élixir dont
la composition n'est connue que des philosophes. Cette faculté ne
m'est point particulière; elle est commune à tous les sages, et l'on
sait que l'illustre Cardan s'abstint de tout aliment pendant plusieurs
années, sans être incommodé. Au contraire, son esprit acquit pendant
ce temps une vivacité singulière. Toutefois, ajouta le philosophe, je
mangerai de ce que vous m'offrirez, à seule fin de vous complaire.

Et il s'assit sans façon à notre table. Dans le même moment, frère
Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon
maître et s'y coula à point pour recevoir sa part du pâté de perdreaux
que ma mère venait de servir.

Le philosophe ayant rejeté son manteau sur le dossier de sa chaise,
nous vîmes qu'il avait des boutons de diamant à son habit. Il
demeurait songeur. L'ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses
joues creuses rentraient dans ses mâchoires. Son humeur sombre gagnait
la compagnie. Mon bon maître lui-même buvait en silence. On
n'entendait plus que le bruit que faisait le petit frère en mâchant
son pâté.

Tout à coup, le philosophe dit:

--Plus j'y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue
pour ce jeune garçon.

Et il me désigna de la pointe de son couteau.

--Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que
vous le dites, c'est bien de l'honneur que celle-ci me fait, et je lui
ai beaucoup d'obligation. Mais, à vrai dire, je l'ai plutôt devinée
que vue, et cette première rencontre a éveillé ma curiosité sans la
satisfaire.

Faute de parler à son aise, mon bon maître étouffait.

--Monsieur, dit-il tout à coup au philosophe, avec un grand éclat:
J'ai cinquante et un ans, je suis licencié ès arts et docteur en
théologie; j'ai lu tous les auteurs grecs et latins qui n'ont point
péri par l'injure du temps ou la malice de l'homme, et je n'y ai point
vu de Salamandre, d'où je conclus raisonnablement qu'il n'en existe
point.

--Pardonnez-moi, dit frère Ange à demi étouffé de perdreau et
d'épouvante. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres,
et un père jésuite dont j'ai oublié le nom a traité de leurs
apparitions. J'ai vu moi-même, en un lieu nommé Saint-Claude, chez des
villageois, une Salamandre dans une cheminée, tout contre la marmite.
Elle avait une tête de chat, un corps de crapaud et une queue de
poisson. J'ai jeté une potée d'eau bénite sur cette bête et aussitôt
elle s'est évanouie dans les airs avec un bruit épouvantable comme de
friture et au milieu d'une fumée très acre, dont j'eus, peu s'en faut,
les yeux brûlés. Et ce que je dis est si véritable que pendant huit
jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve
mieux que tout le reste la nature maligne de cette bête.

--Vous vous moquez de nous, petit frère, dit l'abbé, votre crapaud à
tête de chat n'est pas plus véritable que la Nymphe de monsieur que
voici. Et, de plus, c'est une invention dégoûtante.

Le philosophe se mit à rire.

--Le frère Ange, dit-il, n'a pu voir la Salamandre des sages. Quand
les Nymphes du feu rencontrent des capucins, elles leur tournent le
dos.

--Oh! oh! dit mon père en riant très fort, un dos de Nymphe, c'est
encore trop bon pour un capucin.

Et, comme il était de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de
pâté au petit frère.

Ma mère posa le rôti au milieu de la table et elle en prit avantage
pour demander si les Salamandres étaient bonnes chrétiennes, ce dont
elle doutait, n'ayant jamais ouï dire que les habitants du feu
louassent le Seigneur.

--Madame, répondit l'abbé, plusieurs théologiens de la Compagnie de
Jésus ont reconnu l'existence d'un peuple d'incubes et de succubes,
qui ne sont point proprement des démons, puisqu'ils ne se laissent pas
mettre en déroute par une aspersion d'eau bénite et qui
n'appartiennent pas à l'église triomphante, car des esprits glorieux
n'eussent point, comme il s'est vu à Pérouse, tenté de séduire la
femme d'un boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont là plutôt
les sales imaginations d'un cafard que les vues d'un docteur. Il faut
haïr ces diableries ridicules et déplorer que des fils de l'Eglise,
nés dans la lumière, se fassent du monde et de Dieu une idée moins
sublime que celle qu'en formèrent un Platon ou un Cicéron, dans les
ténèbres du paganisme. Dieu, j'ose le dire, est moins absent du _Songe
de Scipion_ que de ces noirs traités de démonologie dont les auteurs
se disent chrétiens et catholiques.

--Monsieur l'abbé, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cicéron
parlait avec abondance et facilité, mais c'était un esprit banal, et
il n'était pas beaucoup avancé dans les sciences sacrées. Avez-vous
jamais ouï parler d'Hermès Trismégiste et de la Table d'Émeraude?

--Monsieur, dit l'abbé, j'ai trouvé un très vieux manuscrit de la
Table d'Émeraude dans la bibliothèque de M. l'évêque de Séez, et je
l'aurais déchiffré un jour ou l'autre sans la chambrière de madame la
baillive qui s'en fut à Paris chercher fortune et me fit monter dans
le coche avec elle. Il n'y eut point là de sorcellerie, monsieur le
philosophe, et je n'obéis qu'à des charmes naturels:

    _Non facit hoc verbis; facie tenerisque lacertis
    Devovet et flavis nostra puella comis._

--C'est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont
grandes ennemies de la science. Aussi le sage doit-il se garder de
tous rapports avec elles.

--Même en légitime mariage? demanda mon père.

--Surtout en légitime mariage, répondit le philosophe.

--Hélas! demanda encore mon père, que reste-t-il donc à vos pauvres
sages, quand ils sont d'humeur à rire un peu?

Le philosophe dit:

--Il leur reste les Salamandres.

A ces mots, frère Ange leva de dessus son assiette un nez épouvanté.

--Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-t-il; au nom de tous
les saints de mon ordre, ne parlez pas ainsi! Et ne perdez point de
vue que la Salamandre n'est autre que le diable, qui revêt, comme on
sait, les formes les plus diverses, tantôt agréables, quand il
parvient à déguiser sa laideur naturelle, tantôt hideuses, s'il laisse
voir sa vraie constitution.

--Prenez garde à votre tour, frère Ange, répondit le philosophe; et
puisque vous craignez le diable, ne le fâchez pas trop et ne l'excitez
pas contre vous par des propos inconsidérés. Vous savez que le vieil
Adversaire, que le grand Contradicteur garde, dans le monde spirituel,
une telle puissance, que Dieu même compte avec lui. Je dirai plus:
Dieu, qui le craignait, en a fait son homme d'affaires. Méfiez-vous,
petit frère; ils s'entendent.

En écoutant ce discours, le pauvre capucin crut ouïr et voir le diable
en personne, à qui l'inconnu ressemblait précisément par ses yeux de
feu, son nez crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre
personne. Son âme, déjà étonnée, acheva de s'abîmer dans une sainte
terreur. Sentant sur lui la griffe du Malin, il se mit à trembler de
tous ses membres, coula dans sa poche ce qu'il put ramasser de bons
morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte à reculons, en
marmonnant des exorcismes.

Le philosophe n'y prit pas garde. Il tira de sa veste un petit livre
couvert de parchemin racorni, qu'il tendit tout ouvert à mon bon
maître et à moi. C'était un vieux texte grec, plein d'abréviations et
de ligatures, et qui me fit tout d'abord l'effet d'un grimoire. Mais
M. l'abbé Goignard ayant chaussé ses besicles et placé le livre à la
bonne distance, commença de lire aisément ces caractères, plus
semblables à des pelotons de fil à demi dévidés par un chat, qu'aux
simples et tranquilles lettres de mon saint Jean-Chrysostôme où
j'apprenais la langue de Platon et de l'Évangile. Quand il eut terminé
sa lecture:

--Monsieur, dit-il, cet endroit s'entend de cette sorte: "_Ceux qui
sont instruits parmi les Égyptiens apprennent avant tout les lettres
appelées épistolographiques, en second lieu l'hiératique, dont se
servent les hiérogrammates, et enfin l'hiéroglyphique._"

Puis, tirant ses besicles et les secouant d'un air de triomphe:

--Ah! ah! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans
vert. Ceci est tiré du cinquième livre des _Stromates_, dont l'auteur,
Clément d'Alexandrie, n'est point inscrit au martyrologe, pour
diverses raisons que S. S. Benoît XI a savamment déduites, et dont la
principale est que ce Père errait souvent en matière de foi. Cette
exclusion doit lui être médiocrement sensible, si l'on considère quel
éloignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait le martyre. Il
y préférait l'exil et avait soin d'épargner un crime à ses
persécuteurs, car c'était un fort honnête homme. Il écrivait avec
élégance; son génie était vif, ses moeurs étaient pures, et même
austères. Il avait un goût excessif pour les allégories et pour la
laitue.

Le philosophe étendit le bras, qui, s'allongeant d'une manière
prodigieuse, autant du moins qu'il me parut, traversa toute la table
pour reprendre le livre des mains de mon savant maître.

--Il suffit, dit-il en remettant les _Stromates_ dans sa poche. Je
vois, monsieur l'abbé, que vous entendez le grec. Vous avez assez bien
rendu ce passage, du moins quant au sens vulgaire et littéral. Je veux
faire votre fortune et celle de votre élève. Je vous emploierai tous
deux à traduire, dans ma maison, des textes grecs que j'ai reçus
d'Égypte.

Et se tournant vers mon père:

--Je pense, monsieur le rôtisseur, que vous consentirez à me donner
votre fils pour que j'en fasse un savant et un homme de bien. S'il en
coûte trop à votre amour paternel de me l'abandonner tout à fait,
j'entretiendrai de mes deniers un marmiton pour le remplacer dans
votre rôtisserie.

--Puisque votre Seigneurie l'entend ainsi, répondit mon père, je ne
l'empêcherai point de faire du bien à mon fils.

--A condition, dit ma mère, que ce ne soit point aux dépens de son
âme. Il faut me jurer, monsieur, que vous êtes bon chrétien.

--Barbe, lui dit mon père, vous êtes une sainte et digne femme, mais
vous m'obligez à faire des excuses à ce seigneur sur votre
impolitesse, qui provient moins, à la vérité, de votre naturel qui est
bon que de votre éducation négligée.

--Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu'elle se
tranquillise, je suis un homme très religieux.

--Voilà qui est bon! dit ma mère. Il faut adorer le saint nom de Dieu.

--J'adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se
nomme Adonaï, Tetragrammaton, Jehovah, Otheos, Athanatos et Schyros.
Et il a beaucoup d'autres noms encore.

--Je n'en savais rien, dit ma mère. Mais ce que vous en dites,
monsieur, ne me surprend pas; car j'ai remarqué que les personnes de
condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je
suis native d'Auneau, proche la ville de Chartres, et j'étais bien
petite quand le seigneur du village vint à trépasser de ce monde à
l'autre; or je me souviens très bien que, lorsque le héraut cria le
décès du défunt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s'en faut,
qu'il s'en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers
que Dieu a plus de noms que le seigneur d'Auneau, puisqu'il est d'une
condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de
les savoir tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette
connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d'obligation.

--C'est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous,
monsieur l'abbé, il ne vous déplaira pas sans doute de traduire du
grec; moyennant salaire, s'entend.

Mon bon maître qui rassemblait depuis quelques moments les rares
esprits de sa cervelle qui n'étaient point déjà mêlés désespérément
aux fumées des vins, remplit son gobelet, se leva et dit:

--Monsieur le philosophe, j'accepte de grand coeur vos offres
généreuses. Vous êtes un mortel magnifique; je m'honore, monsieur,
d'être à vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c'est
le lit et la table. La table qui, tour à tour chargée de doctes livres
et de mets succulents, sert de support à la nourriture du corps et à
celle de l'esprit; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour.
C'est assurément un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit
et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles
précieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur,
d'une louange immortelle et je vous célébrerai dans des vers grecs et
latins de mètres divers.

Il dit, et but un grand coup de vin.

--Voilà donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous
deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain
jusqu'à la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez
cent pas en allant vers l'Occident et vous trouverez une petite porte
verte dans un mur de jardin. Vous soulèverez le marteau qui est formé
d'une figure voilée tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui
vous ouvrira cette porte vous demanderez M. d'Astarac.

--Mon fils, me dit mon bon maître, en me tirant par la manche, rangez
tout cela dans votre mémoire, mettez-y croix, marteau et le reste,
afin que nous puissions trouver demain cette porte fortunée. Et vous,
monsieur le Mécène...

Mais le philosophe était déjà parti sans que personne l'eût vu sortir.




Le lendemain, nous cheminions de bonne heure, mon maître et moi, sur
la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la
lumière rousse du ciel, rendait l'air muet et sourd. La route était
déserte. Nous marchions dans de larges sillons de roues, entre des
murs de potagers, des palissades chancelantes et des maisons basses
dont les fenêtres nous regardaient d'un oeil louche. Puis, ayant
laissé derrière nous deux ou trois masures de terre et de paille à
demi écroulées, nous vîmes, au milieu d'une plaine désolée, la croix
des Sablons. A cinquante pas au delà commençait un parc très vaste,
clos par un mur en ruines. Ce mur était percé d'une petite porte verte
dont le marteau représentait une figure horrible, un doigt sur la
bouche. Nous la reconnûmes facilement pour celle que le philosophe
nous avait décrite et nous soulevâmes le marteau.

Après un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous
fit signe de le suivre à travers un parc abandonné. Des statues de
Nymphes, qui avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le
lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l'allée, dont les
fondrières étaient recouvertes de neige, s'élevait un château de
pierre et de brique, aussi morose que celui de Madrid, son voisin, et
qui, coiffé tout de travers d'un haut toit d'ardoises, semblait le
château de la Belle au Bois dormant.

Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux, l'abbé me dit à
l'oreille:

--Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il
témoigne de la rudesse dans laquelle les moeurs des Français étaient
encore endurcies au temps du roi Henri IV, et il porte l'âme à la
tristesse et même à la mélancolie, par l'état d'abandon où il a été
laissé malheureusement. Qu'il nous serait plus doux de gravir les
coteaux enchanteurs de Tusculum, avec l'espoir d'entendre Cicéron
discourir de la vertu sous les pins et les térébinthes de sa villa,
chère aux philosophes. Et n'avez-vous point observé, mon fils, qu'il
ne se rencontre sur cette route ni cabaret, ni hôtellerie d'aucune
sorte, et qu'il faudra passer le pont et monter la côte jusqu'au
rond-point des Bergères pour boire du vin frais? Il se trouve en effet
à cet endroit une auberge du _Cheval-Rouge_ où il me souvient qu'un
jour madame de Saint-Ernest m'emmena dîner avec son singe et son
amant. Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche, à quel point la chère y
est fine. Le _Cheval-Rouge_ est autant renommé pour les dîners du
matin qu'on y fait, que pour l'abondance des chevaux et des voitures
de poste qu'on y loue. Je m'en suis assuré par moi-même, en
poursuivant dans l'écurie une certaine servante qui me semblait jolie.
Mais elle ne l'était point; on l'eût mieux jugée en la disant laide.
Je la colorais du feu de mes désirs, mon fils. Telle est la condition
des hommes livrés à eux-mêmes: ils errent pitoyablement. Nous sommes
abusés par de vaines images; nous poursuivons des songes et nous
embrassons des ombres; en Dieu seul est la vérité et la stabilité.

Cependant nous montâmes, à la suite du vieux valet, les degrés
disjoints du perron.

--Hélas! me dit l'abbé dans le creux de l'oreille, je commence à
regretter la rôtisserie de monsieur votre père, où nous mangions de
bons morceaux en expliquant Quintilien.

Après avoir gravi le premier étage d'un large escalier de pierre, nous
fûmes introduits dans un salon, où M. d'Astarac était occupé à écrire
près d'un grand feu, au milieu de cercueils égyptiens, de forme
humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine peinte de figures
sacrées et leur face d'or, aux longs yeux luisants.

M. d'Astarac nous invita poliment à nous asseoir et dit:

--Messieurs, je vous attendais. Et puisque vous voulez bien tous deux
m'accorder la faveur d'être à moi, je vous prie de considérer cette
maison comme vôtre. Vous y serez occupés à traduire des textes grecs
que j'ai rapportés d'Egypte. Je ne doute point que vous ne mettiez
tout votre zèle à accomplir ce travail quand vous saurez qu'il se
rapporte à l'oeuvre que j'ai entreprise et qui est de retrouver la
science perdue, par laquelle l'homme sera rétabli dans sa première
puissance sur les éléments. Bien que je n'aie pas dessein aujourd'hui
de soulever à vos yeux les voiles de la nature et de vous montrer Isis
dans son éblouissante nudité, je vous confierai l'objet de mes études,
sans craindre que vous en trahissiez le mystère, car je m'assure en
votre probité, et, aussi, dans ce pouvoir que j'ai de deviner et de
prévenir tout ce qu'on pourrait tenter contre moi, et de disposer,
pour ma vengeance, de forces secrètes et terribles. A défaut d'une
fidélité dont je ne doute point, ma puissance, messieurs, m'assure de
votre silence, et je ne risque rien à me découvrir à vous. Sachez donc
que l'homme sortit des mains de Jéhovah avec la science parfaite,
qu'il a perdue depuis. Il était très puissant et très sage à sa
naissance. C'est ce qu'on voit dans les livres de Moïse. Mais encore
faut-il les comprendre. Tout d'abord, il est clair que Jéhovah n'est
pas Dieu, mais qu'il est un grand Démon, puisqu'il a créé ce monde.
L'idée d'un Dieu à la fois parfait et créateur n'est qu'une rêverie
gothique, d'une barbarie digne d'un Welche ou d'un Saxon. On n'admet
point, si peu qu'on ait l'esprit poli, qu'un être parfait ajoute quoi
que ce soit à sa perfection, fût-ce une noisette. Cela tombe sous le
sens. Dieu n'a point d'entendement. Car, étant infini, que pourrait-il
bien entendre? Il ne crée point, car il ignore le temps et l'espace,
conditions nécessaires à toute construction. Moïse était trop bon
philosophe pour enseigner que le monde a été créé par Dieu. Il tenait
Jéhovah pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour un puissant
Démon, et, s'il faut le nommer, pour le Démiurge.

"Or donc, quand Jéhovah créa l'homme, il lui donna la connaissance du
monde visible et du monde invisible. La chute d'Adam et d'Ève, que je
vous expliquerai un autre jour, ne détruisit pas tout à fait cette
connaissance chez le premier homme et chez la première femme, dont les
enseignements passèrent à leurs enfants. Ces enseignements, d'où
dépend la domination de la nature, ont été consignés dans le livre
d'Enoch. Les prêtres égyptiens en avaient gardé la tradition, qu'ils
fixèrent en signes mystérieux, sur les murs des temples et dans les
cercueils des morts. Moïse, élevé dans les sanctuaires de Memphis, fut
un de leurs initiés. Ses livres, au nombre de cinq et même de six,
renferment, comme autant d'arches précieuses, les trésors de la
science divine. On y découvre les plus beaux secrets, si toutefois,
après les avoir purgés des interpolations qui les déshonorent, on
dédaigne le sens littéral et grossier pour ne s'attacher qu'au sens
plus subtil, que j'ai pénétré en grande partie, ainsi qu'il vous
apparaîtra plus tard. Cependant, les vérités gardées, comme des
vierges, dans les temples de l'Egypte, passèrent aux sages
d'Alexandrie, qui les enrichirent encore et les couronnèrent de tout
l'or pur légué à la Grèce par Pythagore et ses disciples, avec qui les
puissances de l'air conversaient familièrement. Il convient donc,
messieurs, d'explorer les livres des Hébreux, les hiéroglyphes des
Égyptiens et les traités de ces Grecs qu'on nomme gnostiques,
précisément parce qu'ils eurent la connaissance. Je me suis réservé,
comme il était juste, la part la plus ardue de ce vaste travail. Je
m'applique à déchiffrer ces hiéroglyphes, que les Égyptiens
inscrivaient dans les temples des dieux et sur les tombeaux des
prêtres. Ayant rapporté d'Egypte beaucoup de ces inscriptions, j'en
pénètre le sens au moyen de la clé que j'ai su découvrir chez Clément
d'Alexandrie.

"Le rabbin Mosaïde, qui vit retiré chez moi, travaille à rétablir le
sens véritable du _Pentateuque_. C'est un vieillard très savant en
magie, qui vécut enfermé pendant dix-sept années dans les cryptes de
la grande Pyramide, où il lut les livres de Toth. Quant à vous,
messieurs, je compte employer votre science à lire les manuscrits
alexandrins que j'ai moi-même recueillis en grand nombre. Vous y
trouverez, sans doute, des secrets merveilleux, et je ne doute point
qu'à l'aide de ces trois sources de lumières, l'égyptienne,
l'hébraïque et la grecque, je ne parvienne bientôt à acquérir les
moyens qui me manquent encore de commander absolument à la nature tant
visible qu'invisible. Croyez bien que je saurai reconnaître vos
services en vous faisant participer de quelque manière à ma puissance.

"Je ne vous parle pas d'un moyen plus vulgaire de les reconnaître. Au
point où j'en suis de mes travaux philosophiques, l'argent n'est pour
moi qu'une bagatelle.

Quand M. d'Astarac en fut à cet endroit de son discours, mon bon
maître l'interrompit:

--Monsieur, dit-il, je ne vous cèlerai point que cet argent, qui vous
semble une bagatelle, est pour moi un cuisant souci, car j'ai éprouvé
qu'il était malaisé d'en gagner en demeurant honnête homme, ou même
différemment. Je vous serai donc reconnaissant des assurances que vous
voudrez bien me donner à ce sujet.

M. d'Astarac, d'un geste qui semblait écarter quelque objet invisible,
rassura M. Jérôme Coignard. Pour moi, curieux de tout ce que je
voyais, je ne souhaitais que d'entrer dans ma nouvelle vie.

A l'appel du maître, le vieux serviteur, qui nous avait ouvert la
porte, parut dans le cabinet.

--Messieurs, reprit notre hôte, je vous donne votre liberté jusqu'au
dîner de midi. Je vous serais fort obligé cependant de monter dans les
chambres que je vous ai fait préparer et de me dire s'il n'y manque
rien. Criton vous conduira.

Après s'être assuré que nous le suivions, le silencieux Criton sortit
et commença de monter l'escalier. Il le gravit jusqu'aux combles.
Puis, ayant fait quelques pas dans un long couloir, il nous désigna
deux chambres très propres où brillait un bon feu. Je n'aurais jamais
cru qu'un château aussi délabré au dehors, et qui ne laissait voir sur
sa façade que des murs lézardés et des fenêtres borgnes, fût aussi
habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon premier soin fut de
me reconnaître. Nos chambres donnaient sur les champs, et la vue,
répandue sur les pentes marécageuses de la Seine, s'étendait jusqu'au
Calvaire du mont Valérien. En donnant un regard à nos meubles, je vis,
étendu sur le lit, un habit gris, une culotte assortie, un chapeau et
une épée. Sur le tapis, des souliers à boucles se tenaient gentiment
accouplés, les talons réunis et les pointes séparées, comme s'ils
eussent d'eux-mêmes le sentiment du beau maintien.

J'en augurai favorablement de la libéralité de notre maître. Pour lui
faire honneur, je donnai grand soin à ma toilette et je répandis
abondamment sur mes cheveux de la poudre dont j'avais trouvé une boîte
pleine sur une petite table. Je découvris à propos, dans un tiroir de
la commode, une chemise de dentelle et des bas blancs.

Ayant vêtu chemise, bas, culotte, veste, habit, je me mis à tourner
dans ma chambre, le chapeau sous le bras, la main sur la garde de mon
épée, me penchant, à chaque instant, sur mon miroir et regrettant que
Catherine la dentellière ne pût me voir en si galant équipage.

Je faisais depuis quelque temps ce manège, quand M. Jérôme Coignard
entra dans ma chambre avec un rabat neuf et un petit collet fort
respectable.

--Tournebroche, s'écria-t-il, est-ce vous, mon fils? N'oubliez jamais
que vous devez ces beaux habits au savoir que je vous ai donné. Ils
conviennent à un humaniste comme vous, car _humanités_ veut dire
élégances. Mais regardez-moi, je vous prie, et dites si j'ai bon air.
Je me sens fort honnête homme dans cet habit. Ce M. d'Astarac semble
assez magnifique. Il est dommage qu'il soit fou. Mais il est sage du
moins par un endroit, puisqu'il nomme son valet Criton, c'est-à-dire
le juge. Et il est bien vrai que nos valets sont les témoins de toutes
nos actions. Ils en sont parfois les guides. Quand milord Verulam,
chancelier d'Angleterre dont je goûte peu la philosophie, mais qui
était savant homme, entra dans la grand'chambre pour y être jugé, ses
laquais, vêtus avec une richesse qui faisait juger du faste avec
lequel le chancelier gouvernait sa maison, se levèrent pour lui faire
honneur. Mais le milord Verulam leur dit: "Asseyez-vous! Votre
élévation fait mon abaissement." En effet, ces coquins l'avaient, par
leur dépense, poussé à la ruine et contraint à des actes pour lesquels
il était poursuivi comme concussionnaire. Tournebroche, mon fils, que
l'exemple du milord Verulam, chancelier d'Angleterre et auteur du
_Novum organum_, vous soit toujours présent. Mais, pour en revenir à
ce seigneur d'Astarac, à qui nous sommes, c'est grand dommage qu'il
soit sorcier, et adonné aux sciences maudites. Vous savez, mon fils,
que je me pique de délicatesse en matière de foi. Il m'en coûte de
servir un cabbaliste qui met nos saintes écritures cul par-dessus
tête, sous prétexte de les mieux entendre ainsi. Toutefois, si comme
son nom et son parler l'indiquent, c'est un gentilhomme gascon, nous
n'avons rien à craindre. Un Gascon peut faire un pacte avec le diable;
soyez sûr que c'est le diable qui sera dupé.

La cloche du déjeuner interrompit nos propos.

--Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en descendant les
escaliers, songez, pendant le repas, à suivre tous mes mouvements,
afin de les imiter. Ayant mangé à la troisième table de M. l'évêque de
Séez, je sais comment m'y prendre. C'est un art difficile. Il est plus
malaisé de manger comme un gentilhomme que de parler comme lui.




Nous trouvâmes dans la salle à manger une table de trois couverts où
M. d'Astarac nous fit prendre place.

Criton, qui faisait office de maître d'hôtel, servit des gelées, des
coulis et des purées douze fois passées au tamis. Nous ne vîmes point
venir le rôti. Bien que nous fûmes, mon bon maître et moi, très
attentifs à cacher notre surprise, M. d'Astarac la devina et nous dit:

--Messieurs, ceci n'est qu'un essai et, pour peu qu'il vous semble
malheureux, je ne m'y entêterai point. Je vous ferai servir des mets
plus ordinaires, et je ne dédaignerai pas moi-même d'y toucher. Si les
plats que je vous offre aujourd'hui sont mal préparés, c'est moins la
faute de mon cuisinier que celle de la chimie, qui est encore dans
l'enfance. Ceci peut toutefois vous donner quelque idée de ce qui sera
à l'avenir. Pour le présent, les hommes mangent sans philosophie. Ils
ne se nourrissent point comme des êtres raisonnables. Ils n'y songent
même pas. Mais à quoi songent-ils? Ils vivent presque tous dans la
stupidité, et ceux mêmes qui sont capables de réflexion occupent leur
esprit à des sottises, telles que la controverse ou la poétique.
Considérez, messieurs, les hommes dans leurs repas depuis les temps
reculés où ils cessèrent tout commerce avec les Sylphes et les
Salamandres. Abandonnés par les Génies de l'air, ils s'appesantirent
dans l'ignorance et dans la barbarie. Sans police et sans art, ils
vivaient nus et misérables dans les cavernes, au bord des torrents, ou
dans les arbres des forêts. La chasse était leur unique industrie.
Quand ils avaient surpris ou gagné de vitesse un animal timide, ils
dévoraient cette proie encore palpitante.

"Ils mangeaient aussi la chair de leurs compagnons et de leurs parents
infirmes, et les premières sépultures des humains furent des tombeaux
vivants, des entrailles affamées et sourdes. Après de longs siècles
farouches, un homme divin parut, que les Grecs ont nommé Prométhée. Il
n'est point douteux que ce sage n'ait eu commerce, dans les asiles des
Nymphes, avec le peuple des Salamandres. Il apprit d'elles et enseigna
aux malheureux mortels l'art de produire et de conserver le feu. Parmi
les avantages innombrables que les hommes tirèrent de ce présent
céleste, un des plus heureux fut de pouvoir cuire les aliments et de
les rendre par ce traitement plus légers et plus subtils. Et c'est en
grande partie par l'effet d'une nourriture soumise à l'action de la
flamme, que les humains devinrent lentement et par degrés
intelligents, industrieux, méditatifs, aptes à cultiver les arts et
les sciences. Mais ce n'était là qu'un premier pas, et il est
affligeant de penser que tant de millions d'années se sont écoulées
sans qu'on en ait fait un second. Depuis le temps où nos ancêtres
cuisaient des quartiers d'ours sur un feu de broussailles, à l'abri
d'un rocher, nous n'avons point accompli de véritable progrès en
cuisine. Car sûrement vous ne comptez pour rien, messieurs, les
inventions de Lucullus et cette tourte épaisse à laquelle Vitellius
donnait le nom de bouclier de Minerve, non plus que nos rôtis, nos
pâtés, nos daubes, nos viandes farcies, et toutes ces fricassées qui
se ressentent de l'ancienne barbarie.

"A Fontainebleau, la table du Roi, où l'on dresse un cerf entier dans
son pelage, avec sa ramure, présente au regard du philosophe un
spectacle aussi grossier que celui des troglodytes accroupis dans les
cendres et rongeant des os de cheval. Les peintures brillantes de la
salle, les gardes, les officiers richement vêtus, les musiciens jouant
dans les tribunes des airs de Lambert et de Lulli, les nappes de soie,
les vaisselles d'argent, les hanaps d'or, les verres de Venise, les
flambeaux, les surtouts ciselés et chargés de fleurs, ne peuvent vous
donner le change ni jeter un charme qui dissimule la véritable nature
de ce charnier immonde, où des hommes et des femmes s'assemblent
devant des cadavres d'animaux, des os rompus et des chairs déchirées,
pour s'en repaître avidement. Oh! que c'est là une nourriture peu
philosophique. Nous avalons avec une gloutonnerie stupide les muscles,
la graisse, les entrailles des bêtes, sans distinguer dans ces
substances les parties qui sont vraiment propres à notre nourriture et
celles, beaucoup plus abondantes, qu'il faudrait rejeter; et nous
engloutissons dans notre ventre indistinctement le bon et le mauvais,
l'utile et le nuisible. C'est ici pourtant qu'il conviendrait de faire
une séparation, et, s'il se trouvait dans toute la faculté un seul
médecin chimiste et philosophe, nous ne serions plus contraints de
nous asseoir à ces festins dégoûtants.

"Il nous préparerait, messieurs, des viandes distillées, ne contenant
que ce qui est en sympathie et affinité avec notre corps. On ne
prendrait que la quintessence des boeufs et des cochons, que l'élixir
des perdrix et des poulardes, et tout ce qui serait avalé, pourrait
être digéré. C'est à quoi, messieurs, je ne désespère point de
parvenir un jour, en méditant sur la chimie et la médecine un peu plus
que je n'ai eu le loisir de le faire jusqu'ici.

A ces mots de notre hôte, M. Jérôme Coignard, levant les yeux de
dessus le brouet noir qui couvrait son assiette, regarda M. d'Astarac
avec inquiétude.

--Ce ne sera là, poursuivit celui-ci, qu'un progrès encore bien
insuffisant. Un honnête homme ne peut sans dégoût manger la chair des
animaux et les peuples ne peuvent se dire polis tant qu'ils auront
dans leurs villes des abattoirs et des boucheries. Mais nous saurons
un jour nous débarrasser de ces industries barbares. Quand nous
connaîtrons exactement les substances nourrissantes qui sont contenues
dans le corps des animaux, il deviendra possible de tirer ces mêmes
substances des corps qui n'ont point de vie et qui les fourniront en
abondance. Ces corps contiennent, en effet, tout ce qui se rencontre
dans les êtres animés, puisque l'animal a été formé du végétal, qui a
lui-même tiré sa substance de la matière inerte.

"On se nourrira alors d'extraits de métaux et de minéraux traités
convenablement par des physiciens. Ne doutez point que le goût n'en
soit exquis et l'absorption salutaire. La cuisine se fera dans des
cornues et dans des alambics, et nous aurons des alchimistes pour
maîtres-queux. N'êtes-vous point bien pressés, messieurs, de voir ces
merveilles? Je vous les promets pour un temps prochain. Mais vous ne
démêlez point encore les effets excellents qu'elles produiront.

--A la vérité, monsieur, je ne les démêle point, dit mon bon maître en
buvant un coup de vin.

--Veuillez, en ce cas, dit M. d'Astarac, m'écouter un moment. N'étant
plus appesantis par de lentes digestions, les hommes seront
merveilleusement agiles; leur vue deviendra singulièrement perçante,
et ils verront des navires glisser sur les mers de la lune. Leur
entendement sera plus clair, leurs moeurs s'adouciront. Ils
s'avanceront beaucoup dans la connaissance de Dieu et de la nature.

"Mais il faut envisager tous les changements qui ne manqueront pas de
se produire. La structure même du corps humain sera modifiée. C'est un
fait que, faute de s'exercer, les organes s'amincissent et finissent
même par disparaître. On a observé que les poissons privés de lumière
devenaient aveugles; et j'ai vu, dans le Valais, des pâtres qui, ne se
nourrissant que de lait caillé, perdent leurs dents de bonne heure;
quelques-uns d'entre eux n'en ont jamais eu. Il faut admirer en cela
la nature, qui ne souffre rien d'inutile. Quand les hommes se
nourriront du baume que j'ai dit, leurs intestins ne manqueront pas de
se raccourcir de plusieurs aunes, et le volume du ventre en sera
considérablement diminué.

--Pour le coup! dit mon bon maître, vous allez trop vite, monsieur, et
risquez de faire de mauvaise besogne. Je n'ai jamais trouvé fâcheux
que les femmes eussent un peu de ventre, pourvu que le reste y fût
proportionné. C'est une beauté qui m'est sensible. N'y taillez pas
inconsidérément.

--Qu'à cela ne tienne! Nous laisserons la taille et les flancs des
femmes se former sur le canon des sculpteurs grecs. Ce sera pour vous
faire plaisir, monsieur l'abbé, et en considération des travaux de la
maternité; bien que, à vrai dire, j'aie dessein d'opérer aussi de ce
côté divers changements dont je vous entretiendrai quelque jour. Pour
revenir à notre sujet, je dois vous avouer que tout ce que je vous ai
annoncé jusqu'à présent n'est qu'un acheminement à la véritable
nourriture, qui est celle des Sylphes et de tous les Esprits aériens.
Ils boivent la lumière, qui suffit à communiquer à leur corps une
force et une souplesse merveilleuses. C'est leur unique potion. Ce
sera un jour la nôtre, messieurs. Il s'agit seulement de rendre
potables les rayons du soleil. Je confesse ne pas voir avec une
suffisante clarté les moyens d'y parvenir et je prévois de nombreux
embarras et de grands obstacles sur cette route. Si toutefois quelque
sage touche le but, les hommes égaleront les Sylphes et les
Salamandres en intelligence et en beauté.

Mon bon maître écoutait ces paroles, replié sur lui-même et la tête
tristement baissée. Il semblait méditer les changements qu'apporterait
un jour à sa personne la nourriture imaginée par notre hôte.

--Monsieur, dit-il enfin, ne parlâtes-vous pas hier à la rôtisserie
d'un certain élixir qui dispense de toute autre nourriture?

--Il est vrai, dit M. d'Astarac, mais cette liqueur n'est bonne que
pour les philosophes; et vous concevez par là combien l'usage s'en
trouve restreint. Il vaut mieux n'en point parler.

Cependant, un doute me tourmentait; je demandai à mon hôte la
permission de le lui soumettre, certain qu'il l'éclaircirait tout de
suite. Il me permit de parler, et je lui dis:

--Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me
fais, sur votre rapport, une si charmante idée, ont-elles
malheureusement gâté leurs dents à boire de la lumière, comme les
paysans du Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du laitage?
Je vous avoue que j'en suis inquiet.

--Mon fils, répondit M. d'Astarac, votre curiosité me plaît et je veux
la satisfaire. Les Salamandres n'ont point de dents, à proprement
parler. Mais leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles, très
blanches et très brillantes, qui donnent à leur sourire une grâce
inconcevable. Sachez encore que ces perles sont de la lumière durcie.

Je dis à M. d'Astarac que j'en étais bien aise. Il poursuivit:

--Les dents de l'homme sont un signe de sa férocité. Quand on se
nourrira comme il faut, ces dents feront place à quelque ornement
semblable aux perles des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu'un
amant ait pu voir sans horreur et sans dégoût des dents de chien dans
la bouche de sa maîtresse.




Après le dîner, notre hôte nous conduisit dans une vaste galerie
contiguë à son cabinet et qui servait de bibliothèque. On y voyait,
rangée sur des tablettes de chêne, une armée innombrable ou plutôt un
grand concile de livres in-douze, in-octavo, in-quarto, in-folio,
vêtus de veau, de basane, de maroquin, de parchemin, de peau de truie.
Six fenêtres éclairaient cette assemblée silencieuse, qui s'étendait
d'un bout de la salle à l'autre, tout le long des hautes murailles. De
grandes tables, alternant avec des sphères célestes et des machines
astronomiques, occupaient le milieu de la galerie. M. d'Astarac nous
pria de choisir l'endroit qui nous parût le plus commode pour
travailler.

Mais mon bon maître, la tête renversée, du regard et du souffle
aspirant tous les livres, bavait de joie.

--Par Apollon! s'écria-t-il, voilà une magnifique librairie! La
bibliothèque de M. l'évêque de Séez, bien que riche en ouvrages de
droit canon, ne peut être comparée à celle-ci. Il n'est point de
séjour plus plaisant, à mon gré, non point même les Champs-Elysées
décrits par Virgile. J'y distingue, à première vue, tant d'ouvrages
rares et tant de précieuses collections, que je doute presque,
monsieur, qu'aucune bibliothèque particulière l'emporte sur celle-ci,
qui le cède seulement, en France, à la Mazarine et à la Royale. J'ose
dire même qu'à voir ces manuscrits latins et grecs, qui se pressent en
foule à cet angle, on peut, après la Bodléienne, l'Ambroisienne, la
Laurentienne et la Vaticane, nommer encore, monsieur, l'Astaracienne.
Sans me flatter, je flaire d'assez loin les truffes et les livres, et
je vous tiens, dès à présent, pour l'égal de Peiresc, de Groslier et
de Canevarius, princes des bibliophiles.

--Je l'emporte de beaucoup sur eux, répondit doucement M. d'Astarac,
et cette bibliothèque est infiniment plus précieuse que toutes celles
que vous venez de nommer. La bibliothèque du Roi n'est qu'une
bouquinerie auprès de la mienne, à moins que vous considériez
uniquement le nombre des volumes et la masse du papier noirci. Gabriel
Naudé et votre abbé Bignon, bibliothécaires renommés, n'étaient près
de moi que les pasteurs indolents d'un vil troupeau de livres
moutonniers. Quant aux Bénédictins, j'accorde qu'ils sont appliqués,
mais ils n'ont point d'esprit et leurs bibliothèques se ressentent de
la médiocrité des âmes qui les ont formées. Ma galerie, monsieur,
n'est point sur le modèle des autres. Les ouvrages que j'y ai
rassemblés composent un tout qui me procurera sans faute la
Connaissance. Elle est gnostique, oecuménique et spirituelle. Si
toutes les lignes tracées sur ces innombrables feuilles de papier et
de parchemin vous entraient en bon ordre dans la cervelle, monsieur,
vous sauriez tout, vous pourriez tout, vous seriez le maître de la
nature, le plasmateur des choses; vous tiendriez le monde entre les
deux doigts de votre main, comme je tiens ces grains de tabac.

A ces mots, il tendit sa boîte à mon bon maître.

--Vous êtes bien honnête, dit M. l'abbé Coignard.

Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles savantes:

--Voici, s'écria-t-il, entre la troisième fenêtre et la quatrième, des
tablettes qui portent un illustre faix. Les manuscrits orientaux s'y
sont donné rendez-vous et semblent converser ensemble. J'en vois dix
ou douze très vénérables, sous les lambeaux de pourpre et de soie
brochée d'or qui les revêtent. Il en est qui portent à leur manteau,
comme un empereur byzantin, des agrafes de pierreries. D'autres sont
renfermés dans des plaques d'ivoire.

--Ce sont, dit M. d'Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans.
Vous venez d'ouvrir la _Puissante Main_. Vous trouverez à côté la
_Table couverte_, le _Fidèle Pasteur_, les _Fragments du Temple_ et la
_Lumière dans les ténèbres_. Une place est vide: celle des _Eaux
lentes_, traité précieux, que Mosaïde étudie en ce moment. Mosaïde,
comme je vous l'ai dit, messieurs, est occupé dans ma maison à
découvrir les plus profonds secrets contenus dans les écrits des
Hébreux et, bien qu'âgé de plus d'un siècle, ce rabbin consent à ne
point mourir avant d'avoir pénétré le sens de tous les symboles
cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup d'obligation, et je vous prie,
messieurs, de lui montrer, quand vous le verrez, les sentiments que
j'ai moi-même.

"Mais laissons cela, et venons-en à ce qui vous regarde
particulièrement. J'ai songé à vous, monsieur l'abbé, pour transcrire
et mettre en latin des manuscrits grecs d'un prix inestimable. J'ai
confiance en votre savoir et dans votre zèle, et je ne doute point que
votre jeune élève ne vous soit bientôt d'un grand secours.

Et, s'adressant à moi:

--Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes espérances. Elles sont
fondées en bonne partie sur l'éducation que vous avez reçue. Car vous
fûtes nourri, pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau d'une
cheminée hantée par les Salamandres. Cette circonstance est
considérable.

Tout en parlant, il saisissait une brassée de manuscrits qu'il déposa
sur la table.

--Ceci, dit-il, en désignant un rouleau de papyrus, vient d'Egypte.
C'est un livre de Zozime le Panopolitain, qu'on croyait perdu, et que
j'ai trouvé moi-même dans le cercueil d'un prêtre de Sérapis.

"Et ce que vous voyez là, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de
feuilles luisantes et fibreuses sur lesquelles on distinguait à peine
des lettres grecques tracées au pinceau, ce sont des révélations
inouïes, dues, l'une à Sophar le Perse, l'autre à Jean, l'archiprêtre
de la Sainte-Évagie.

"Je vous serai infiniment obligé de vous occuper d'abord de ces
travaux. Nous étudierons ensuite les manuscrits de Synésius, évêque de
Ptolémaïs, d'Olympiodore et de Stéphanus, que j'ai découverts à
Ravenne dans un caveau où ils étaient renfermés depuis le règne de
l'ignare Théodose, qu'on a surnommé le Grand.

"Prenez, messieurs, s'il vous plaît, une première idée de ce vaste
travail. Vous trouverez au fond de la salle, à droite de la cheminée,
les grammaires et les lexiques que j'ai pu rassembler et qui vous
donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte; il y a dans mon
cabinet quatre ou cinq Sylphes qui m'attendent. Criton veillera à ce
qu'il ne vous manque rien. Adieu!

Dès que M. d'Astarac fut dehors, mon bon maître s'assit devant le
papyrus de Zozime et, s'armant d'une loupe qu'il trouva sur la table,
il commença le déchiffrement. Je lui demandai s'il n'était pas surpris
de ce qu'il venait d'entendre.

Il me répondit sans relever la tête:

--Mon fils, j'ai connu trop de sortes de personnes et traversé des
fortunes trop diverses pour m'étonner de rien. Ce gentilhomme paraît
fou, moins parce qu'il l'est réellement que parce que ses pensées
diffèrent à l'excès de celles du vulgaire. Mais, si l'on prêtait
attention aux discours qui se tiennent communément dans le monde, on y
trouverait moins de sens encore que dans ceux que tient ce philosophe.
Livrée à elle-même, la raison humaine la plus sublime fait ses palais
et ses temples avec des nuages, et vraiment M. d'Astarac est un assez
bel assembleur de nuées. Il n'y a de vérité qu'en Dieu; ne l'oubliez
pas, mon fils. Mais ceci est véritablement le livre _Imouth_, que
Zozime le Panopolitain écrivit pour sa soeur Théosébie. Quelle gloire
et quelles délices de lire ce manuscrit unique, retrouvé par une sorte
de prodige! J'y veux consacrer mes jours et mes veilles. Je plains,
mon fils, les hommes ignorants que l'oisiveté jette dans la débauche.
Ils mènent une vie misérable. Qu'est-ce qu'une femme auprès d'un
papyrus alexandrin? Comparez, s'il vous plaît, cette bibliothèque très
noble au cabaret du _Petit Bacchus_ et l'entretien de ce précieux
manuscrit aux caresses que l'on fait aux filles sous la tonnelle, et
dites-moi, mon fils, de quel côté se trouve le véritable contentement.
Pour moi, convive des Muses et admis à ces silencieuses orgies de la
méditation que le rhéteur de Madaura célébrait avec éloquence, je
rends grâce à Dieu de m'avoir fait honnête homme.




Tout le long d'un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura
appliqué, jours et nuits, comme il l'avait promis, à la lecture de
Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions à la table
de M. d'Astarac, l'entretien ne roulait que sur les opinions des
gnostiques et sur les connaissances des anciens Égyptiens. N'étant
qu'un écolier fort ignorant, je rendais peu de services à mon bon
maître. Mais je m'appliquais à faire de mon mieux les recherches qu'il
m'indiquait; j'y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous
vivions heureux et tranquilles. Vers la septième semaine, M. d'Astarac
me donna congé d'aller voir mes parents à la rôtisserie. La boutique
me parut étrangement rapetissée. Ma mère y était seule et triste. Elle
fit un grand cri en me voyant équipé comme un prince.

--Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse!

Et elle se mit à pleurer. Nous nous embrassâmes. Puis, s'étant essuyé
les yeux avec un coin de son tablier de serpillière:

--Ton père, me dit-elle, est au _Petit Bacchus_. Il y va beaucoup
depuis ton départ, en raison de ce que la maison lui est moins
plaisante en ton absence. Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi,
mon Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition? J'ai eu du
regret de t'avoir laissé partir chez ce seigneur; même je me suis
accusée en confession, à M. le troisième vicaire, d'avoir préféré le
bien de ta chair à celui de ton âme et de n'avoir pas assez pensé à
Dieu dans ton établissement. M. le troisième vicaire m'en a reprise
avec bonté, et il m'a exhortée à suivre l'exemple des femmes fortes de
l'Écriture, dont il m'a nommé plusieurs; mais ce sont là des noms que
je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s'est pas expliqué
tout au long, parce que c'était le samedi soir et que l'église était
pleine de pénitentes.

Je rassurai ma bonne mère du mieux qu'il me fut possible, et lui
représentai que M. d'Astarac me faisait travailler dans le grec, qui
est la langue de l'Évangile. Cette idée lui fut agréable. Pourtant
elle demeura soucieuse.

--Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit-elle, qui m'a parlé de
M. d'Astarac. C'est Cadette Saint-Avit, la servante de M. le curé de
Saint-Benoît. Elle est de Gascogne, et native d'un lieu nommé
Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont M. d'Astarac est
seigneur. Tu sais que Cadette Saint-Avit est ancienne, comme il
convient à la servante d'un curé. Elle a connu dans sa jeunesse, au
pays, les trois messieurs d'Astarac, dont l'un, qui commandait un
navire, s'est noyé depuis dans la mer. C'était le plus jeune. Le
cadet, étant colonel d'un régiment, s'en alla en guerre et y fut tué.
L'aîné, Hercule d'Astarac, est seul survivant des trois. C'est donc
celui à qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques, du moins je
l'espère. Il était, durant sa jeunesse, magnifique en ses habits,
libéral dans ses moeurs, mais d'humeur sombre. Il se tint éloigné des
emplois publics et ne se montra point jaloux d'entrer au service du
Roi, comme avaient fait messieurs ses frères, qui y trouvèrent une fin
honorable. Il avait coutume de dire qu'il n'y avait pas de gloire à
porter une épée au côté, qu'il ne savait point de métier plus ignoble
que le noble métier des armes et qu'un rebouteux de village était, à
son avis, bien au-dessus d'un brigadier ou d'un maréchal de France.
Tels étaient ses propos. J'avoue qu'ils ne me semblèrent ni mauvais ni
malicieux, mais plutôt hardis et bizarres. Pourtant il faut bien
qu'ils soient condamnables en quelque chose, puisque Cadette
Saint-Avit disait que M. le curé les reprenait comme contraires à
l'ordre établi par Dieu dans ce monde et opposés aux endroits de la
Bible où Dieu est nommé d'un nom qui veut dire maréchal de camp. Et ce
serait un grand péché. Ce M. Hercule avait tant d'éloignement pour la
cour, qu'il refusa de faire le voyage de Versailles pour être présenté
à Sa Majesté, selon les droits de sa naissance. Il disait: "Le roi ne
vient point chez moi, je ne vais pas chez lui." Et il tombe sous le
sens, mon Jacquot, que ce n'est pas là un discours naturel.

Ma bonne mère m'interrogea du regard avec inquiétude et poursuivit de
la sorte:

--Ce qu'il me reste à t'apprendre, mon Jacquot, est moins croyable
encore. Pourtant Cadette Saint-Avit m'en a parlé comme d'une chose
certaine. Je te dirai donc que M. Hercule d'Astarac, demeuré sur ses
terres, n'avait d'autres soins que de mettre dans des carafes la
lumière du soleil. Cadette Saint-Avit ne sait pas comme il s'y
prenait, mais ce dont elle est sûre, c'est qu'avec le temps, il se
formait dans ces carafes, bien bouchées et chauffées au bain-marie,
des femmes toutes petites, mais faites à ravir, et vêtues comme des
princesses de théâtre... Tu ris, mon Jacquot; pourtant on ne peut pas
plaisanter de ces choses, quand on en voit les conséquences. C'est un
grand péché de fabriquer ainsi des créatures qui ne peuvent être
baptisées et qui ne sauraient participer à la béatitude éternelle. Car
tu n'imagines pas que M. d'Astarac ait porté ces marmousets au prêtre,
dans leur bouteille, pour les tenir sur les fonts baptismaux. On
n'aurait pas trouvé de marraine.

--Mais, chère maman, répondis-je, les poupées de M. d'Astarac
n'avaient pas besoin de baptême, n'ayant pas eu de part au péché
originel.

--C'est à quoi je n'avais pas songé, dit ma mère, et Cadette
Saint-Avit elle-même ne m'en a rien dit, bien qu'elle soit la servante
d'un curé. Malheureusement, elle quitta toute jeune la Gascogne pour
venir en France, et elle n'eut plus de nouvelles de M. d'Astarac, de
ses carafes et de ses marmousets. J'espère bien, mon Jacquot, qu'il a
renoncé à ces oeuvres maudites, qu'on ne peut accomplir sans l'aide du
démon.

Je demandai:

--Dites-moi, ma bonne mère, Cadette Saint-Avit, la servante de M. le
curé, a-t-elle vu de ses yeux les dames dans les carafes?

--Non point, mon enfant. M. d'Astarac était bien trop secret pour
montrer ces poupées. Mais elle en a ouï parler par un homme d'église,
du nom de Fulgence, qui hantait le château et jurait avoir vu ces
petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un
menuet. Et elle n'avait en cela que plus de raison d'y croire. Car on
peut douter de ce qu'on voit, mais non pas de la parole d'un honnête
homme, surtout quand il est d'église. Il y a encore un malheur à ces
pratiques, c'est qu'elles sont extrêmement coûteuses et l'on ne
s'imagine point, m'a dit Cadette Saint-Avit, les dépenses que fit ce
monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes,
les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son château. Mais
il était devenu par la mort de ses frères le plus riche gentilhomme de
sa province, et pendant qu'il dissipait son bien en folies, ses bonnes
terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgré
ses dépenses, il doit encore être fort riche aujourd'hui.

Sur ces mots, mon père entra dans la rôtisserie. Il m'embrassa
tendrement et me confia que la maison avait perdu la moitié de son
agrément par suite de mon départ et de celui de M. Jérôme Coignard,
qui était honnête et jovial. Il me fit compliment de mes habits et me
donna une leçon de maintien, assurant que le négoce l'avait accoutumé
aux manières affables, par l'obligation continuelle où il était tenu
de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors même qu'ils
appartenaient à la vile canaille. Il me donna pour précepte d'arrondir
le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus,
d'aller voir Léandre, à la foire Saint-Germain, afin de m'ajuster
exactement sur lui.

Nous dînâmes ensemble de bon appétit et nous nous séparâmes en versant
des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me
faisait surtout pleurer, c'est que je sentais qu'en six semaines
d'absence, ils m'étaient devenus à peu près étrangers. Et je crois que
leur tristesse venait du même sentiment.




Quand je sortis de la rôtisserie, il faisait nuit noire. A l'angle de
la rue des Écrivains, j'entendis une voix grasse et profonde qui
chantait:

    Si ton honneur elle est perdue,
    La bell', c'est qu' tu l'as bien voulu.

Et je ne tardai pas à voir, du côté d'où venait cette voix, frère Ange
qui, son bissac ballant sur l'épaule, et tenant par la taille
Catherine la dentellière, marchait dans l'ombre d'un pas chancelant et
triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l'eau du ruisseau en
magnifiques gerbes de boue qui semblaient célébrer sa gloire
crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines
en l'honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de
porte, pour qu'ils ne me vissent point. C'était prendre un soin
inutile, car ils étaient assez occupés l'un de l'autre. La tête
renversée sur l'épaule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune
tremblait sur ses lèvres humides et dans ses yeux comme dans l'eau des
fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l'âme irritée et le coeur
serré, songeant à la taille ronde de cette belle fille, que pressait
dans ses bras un sale capucin.

--Est-il possible, me dis-je, qu'une si jolie chose soit en de si
laides mains? et si Catherine me dédaigne, faut-il encore qu'elle me
rende ses mépris plus cruels par le goût qu'elle a de ce vilain frère
Ange?

Cette préférence me semblait étonnante et j'en concevais autant de
surprise que de dégoût. Mais je n'étais pas en vain l'élève de M.
Jérôme Coignard. Ce maître incomparable avait formé mon esprit à la
méditation. Je me représentai les Satyres qu'on voit dans les jardins
ravissant des Nymphes, et fis réflexion que, si Catherine était faite
comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu'on nous les montre, étaient
aussi affreux que ce capucin. J'en conclus que je ne devais pas
m'étonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon
chagrin ne fut point dissipé par ma raison, sans doute parce qu'il n'y
avait point sa source. Ces méditations me conduisirent, à travers les
ombres de la nuit et les boues du dégel, jusqu'à la route de
Saint-Germain, où je rencontrai M. l'abbé Jérôme Coignard qui, ayant
soupé en ville, rentrait de nuit à la Croix-des-Sablons.

--Mon fils, me dit-il, je viens de m'entretenir de Zozime et des
gnostiques à la table d'un ecclésiastique très docte, d'un autre
Pereisc. Le vin était rude et la chère médiocre. Mais le nectar et
l'ambroisie coulaient de tous les discours.

Mon bon maître me parla ensuite du Panopolitain avec une éloquence
inconcevable. Hélas! je l'écoutai mal, songeant à cette goutte de
clair de lune qui était tombée dans la nuit sur les lèvres de
Catherine.

Enfin, il s'arrêta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs
avaient établi le goût des Nymphes pour les Satyres. Mon bon maître
était prêt à répondre sur toutes les questions, tant son savoir avait
d'étendue. Il me dit:

--Mon fils, ce goût est fondé sur une sympathie naturelle. Il est vif,
bien que moins ardent que le goût des Satyres pour les Nymphes, auquel
il correspond. Les poètes ont très bien observé cette distinction. A
ce propos, je vous conterai une singulière aventure que j'ai lue dans
un manuscrit qui faisait partie de la bibliothèque de M. l'évêque de
Séez. C'était, (je le vois encore) un recueil in-folio, d'une bonne
écriture du siècle dernier. Voici le fait singulier qui y est
rapporté. Un gentilhomme normand et sa femme prirent part à un
divertissement public, déguisés l'un en Satyre, l'autre en Nymphe. On
sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent les
Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les _Métamorphoses_. Il entra si bien
dans l'esprit de son déguisement que, neuf mois après, sa femme lui
donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds de bouc. Nous ne
savons ce qu'il advint du père, sinon que, par un sort commun à toute
créature, il mourut, laissant avec son petit capripède un autre enfant
plus jeune, chrétien celui-là, et de forme humaine. Ce cadet demanda à
la justice que son frère fût déchu de l'héritage paternel pour cette
raison qu'il n'appartenait pas à l'espèce rachetée par le sang de
Jésus-Christ. Le Parlement de Normandie siégeant à Rouen lui donna
gain de cause, et l'arrêt fut enregistré.

Je demandai à mon bon maître s'il était possible qu'un travestissement
pût avoir un tel effet sur la nature, et que la façon d'un enfant
résultât de celle d'un habit. M. l'abbé Coignard m'engagea à n'en rien
croire.

--Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu'il vous souvienne
qu'un bon esprit repousse tout ce qui est contraire à la raison, hors,
en matière de foi, où il convient de croire aveuglément. Dieu merci!
je n'ai jamais erré sur les dogmes de notre très sainte religion, et
j'espère bien me trouver en cette disposition à l'article de la mort.

En devisant de la sorte, nous arrivâmes au château. Le toit
apparaissait éclairé par une lueur rouge, au milieu des ténèbres.
D'une des cheminées sortaient des étincelles qui montaient en gerbes
pour retomber en pluie d'or sous une fumée épaisse dont le ciel était
voilé. Nous crûmes l'un et l'autre que les flammes dévoraient
l'édifice. Mon bon maître s'arrachait les cheveux et gémissait.

--Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs! Au secours! au
secours! mon Zozime!

Courant par la grande allée, sur les flaques d'eau qui reflétaient des
lueurs d'incendie, nous traversâmes le parc, enseveli dans une ombre
épaisse. Il était calme et désert. Dans le château tout semblait
dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui remplissait
l'escalier obscur. Nous montâmes deux à deux les degrés, nous arrêtant
par moments pour écouter d'où venait ce bruit épouvantable.

Il nous parut sortir d'un corridor du premier étage où nous n'avions
jamais mis les pieds. Nous nous dirigeâmes à tâtons de ce côté, et,
voyant par les fentes d'une porte close des clartés rouges, nous
heurtâmes de toutes nos forces les battants. Ils cédèrent tout à coup.

M. d'Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant
nous. Sa longue forme noire se dressait dans un air enflammé. Il nous
demanda doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions à
cette heure.

Il n'y avait point d'incendie, mais un feu terrible, qui sortait d'un
grand fourneau à réverbère, que j'ai su depuis s'appeler athanor.
Toute cette salle, assez vaste, était pleine de bouteilles de verre au
long col, sur lequel serpentaient des tubes de verre à bec de canard,
des cornues semblables à des visages joufflus, d'où partait un nez
comme une trompe, des creusets, des matras, des coupelles, des
cucurbites, et des vases de formes inconnues.

Mon bon maître dit, en s'épongeant le visage, qui luisait comme
braise:

--Ah! monsieur, nous avons cru que le château flambait ainsi qu'une
paille sèche. Dieu merci, la bibliothèque n'est pas brûlée. Mais je
vois que vous pratiquez, monsieur, l'art spagyrique.

--Je ne vous celerai pas, répondit M. d'Astarac, que j'y ai fait de
grands progrès, sans avoir trouvé toutefois le thélème qui rendra mes
travaux parfaits. Au moment même où vous avez heurté cette porte, je
recueillais, messieurs, l'Esprit du Monde et la Fleur du Ciel, qui est
la vraie Fontaine de Jouvence. Entendez-vous un peu l'alchimie,
monsieur Coignard?

L'abbé répondit qu'il en avait pris quelque teinture dans les livres,
mais qu'il en tenait la pratique pour pernicieuse et contraire à la
religion. M. d'Astarac sourit et dit encore:

--Vous êtes trop habile homme, monsieur Coignard, pour ne pas
connaître l'Aigle volante, l'Oiseau d'Hermès, le Poulet d'Hermogène,
la Tête de Corbeau, le Lion vert et le Phénix.

--J'ai ouï dire, répondit mon bon maître, que ces noms désignaient la
pierre philosophale, à ses divers états. Mais je doute qu'il soit
possible de transmuter les métaux.

M. d'Astarac répliqua avec beaucoup d'assurance:

--Rien ne me sera plus facile, monsieur, que de mettre fin à votre
incertitude.

Il alla ouvrir un vieux bahut boiteux, adossé au mur, y prit une pièce
de cuivre à l'effigie du feu roi et nous fit remarquer une tache ronde
qui la traversait de part en part.

--C'est, dit-il, l'effet de la pierre qui a changé le cuivre en
argent. Mais ce n'est là qu'une bagatelle.

Il retourna au bahut et en tira un saphir de la grosseur d'un oeuf,
une opale d'une merveilleuse grandeur et une poignée d'émeraudes
parfaitement belles.

--Voici, dit-il, quelques-uns de mes ouvrages, qui vous prouvent
suffisamment que l'art spagyrique n'est pas le rêve d'un cerveau
creux.

Il y avait au fond de la sébile où ces pierres étaient jetées cinq ou
six petits diamants, dont M. d'Astarac ne nous parla même point. Mon
bon maître lui demanda s'ils étaient aussi de sa façon. Et
l'alchimiste ayant répondu que oui:

--Monsieur, dit l'abbé, je vous conseillerais de montrer ceux-là en
premier lieu aux curieux, par prudence. Si vous faites paraître
d'abord le saphir, l'opale et le rubis, on vous dira que le diable
seul a pu produire de telles pierres, et l'on vous intentera un procès
en sorcellerie. Aussi bien le diable seul pourrait vivre à l'aise sur
ces fourneaux où l'on respire la flamme. Pour moi, qui y suis depuis
un quart d'heure, je me sens déjà à moitié cuit.

M. d'Astarac sourit avec bienveillance et s'exprima de la sorte en
nous mettant dehors:

--Bien que sachant à quoi m'en tenir sur la réalité du diable et de
l'Autre, je consens volontiers à parler d'eux avec les personnes qui y
croient. Le diable et l'Autre, ce sont là, comme on dit, des
caractères; et l'on en peut discourir ainsi que d'Achille et de
Thersite. Soyez assurés, messieurs, que, si le diable est tel qu'on le
dit, il n'habite pas un élément si subtil que le feu. C'est un grand
contresens que de mettre une si vilaine bête dans du soleil. Mais,
comme j'avais l'honneur de le dire, monsieur Tournebroche, au capucin
de madame votre mère, j'estime que les chrétiens calomnient Satan et
les démons. Qu'il puisse être, en quelque monde inconnu, des êtres
plus méchants encore que les hommes, c'est possible, bien que presque
inconcevable. Assurément, s'ils existent, ils habitent des régions
privées de lumière et, s'ils brûlent, c'est dans les glaces, qui, en
effet, causent des douleurs cuisantes, non dans les flammes illustres,
parmi les filles ardentes des astres. Ils souffrent, puisqu'ils sont
méchants et que la méchanceté est un mal; mais ce ne peut être que
d'engelures. Quant à votre Satan, messieurs, qui est en horreur à vos
théologiens, je ne l'estime pas si méprisable à le juger par tout ce
que vous en dites, et, s'il existait d'aventure, je le tiendrais non
pour une vilaine bête, mais pour un petit Sylphe ou tout au moins pour
un Gnome métallurgiste un peu moqueur et très intelligent.

Mon bon maître se boucha les oreilles et s'enfuit pour n'en point
entendre davantage.

--Quelle impiété, Tournebroche, mon fils, s'écria-t-il dans
l'escalier, quels blasphèmes! Avez-vous bien senti tout ce qu'il y
avait de détestable dans les maximes de ce philosophe? Il pousse
l'athéisme jusqu'à une sorte de frénésie joyeuse, qui m'étonne. Mais
cela même le rend presque innocent. Car étant séparé de toute
croyance, il ne peut déchirer la sainte Église comme ceux qui y
restent attachés par quelque membre à demi tranché et saignant encore.
Tels sont, mon fils, les Luthériens et les Calvinistes, qui gangrènent
l'Église au point de rupture. Au contraire, les athées se damnent tout
seuls, et l'on peut dîner chez eux sans péché. En sorte qu'il ne nous
faut pas faire scrupule de vivre chez ce M. d'Astarac, qui ne croit ni
à Dieu ni au diable. Mais avez-vous vu, Tournebroche, mon fils, qu'il
se trouvait au fond de la sébile une poignée de petits diamants, dont
il semble lui-même ignorer le nombre et qui me paraissent d'une assez
belle eau? Je doute de l'opale et des saphirs. Quant à ces petits
diamants, ils vous ont un air de vérité.

Arrivés à nos chambres hautes, nous nous souhaitâmes l'un à l'autre le
bonsoir.




Nous menâmes, mon bon maître et moi, jusqu'au printemps une vie exacte
et recluse. Nous travaillions toute la matinée, enfermés dans la
galerie, et nous y retournions après le dîner comme au spectacle,
selon l'expression même de M. Jérôme Coignard; non point, disait cet
homme excellent, pour nous donner, à la mode des gentilshommes et des
laquais, un spectacle scurrile, mais pour entendre les dialogues
sublimes, encore que contradictoires, des auteurs anciens.

De ce train, la lecture et la traduction du Panopolitain avançaient
merveilleusement. Je n'y contribuais guère. Un tel travail passait mes
connaissances, et j'avais assez d'apprendre la figure que les
caractères grecs ont sur le papyrus. J'aidai toutefois mon maître à
consulter les auteurs qui pouvaient l'éclairer dans ses recherches, et
notamment Olympiodore et Photius, qui, depuis ce temps, me sont restés
familiers. Les petits services que je lui rendais me haussaient
beaucoup dans ma propre estime.

Après un âpre et long hiver, j'étais en passe de devenir un savant,
quand le printemps survint tout à coup, avec son galant équipage de
lumière, de tendre verdure et de chants d'oiseaux. L'odeur des lilas,
qui montait dans la bibliothèque, me faisait tomber en de vagues
rêveries, dont mon bon maître me tirait brusquement en me disant:

--Jacquot Tournebroche, grimpez s'il vous plaît à l'échelle et
dites-moi si ce coquin de Manéthon ne parle point d'un dieu Imhotep
qui, par ses contradictions, me tourmente comme un diable?

Et mon bon maître s'emplissait le nez de tabac avec un air de
contentement.

--Mon fils, me dit-il encore, il est remarquable que nos habits ont
une grande influence sur notre état moral. Depuis que mon petit collet
est taché de diverses sauces que j'y ai laissé couler, je me sens
moins honnête homme. Tournebroche, maintenant que vous êtes vêtu comme
un marquis, n'êtes-vous point chatouillé de l'envie d'assister à la
toilette d'une fille d'Opéra et de pousser un rouleau de faux louis
sur une table de pharaon; en un mot, ne vous sentez-vous point homme
de qualité? Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, et
considérez qu'il suffit de donner un bonnet à poil à un couard pour
qu'il aille aussitôt se faire casser la tête au service du Roi.
Tournebroche, nos sentiments sont formés de mille choses qui nous
échappent par leur petitesse, et la destinée de notre âme immortelle
dépend parfois d'un souffle trop léger pour courber un brin d'herbe.
Nous sommes le jouet des vents. Mais passez-moi, s'il vous plaît, les
Rudiments de Vossius, dont je vois les tranches rouges bâiller là,
sous votre bras gauche.

Ce jour-là, après le dîner de trois heures, M. d'Astarac nous mena,
mon bon maître et moi, faire un tour de promenade dans le parc. Il
nous conduisit du côté occidental, qui regardait Rueil et le
Mont-Valérien. C'était le plus profond et le plus désolé. Le lierre et
l'herbe, tondus par les lapins, couvraient les allées, que barraient
ça et là de grands troncs d'arbres morts. Les statues de marbre qui
les bordaient souriaient sans rien savoir de leur ruine. Une Nymphe de
sa main brisée, qu'elle approchait de ses lèvres, faisait signe à un
berger d'être discret. Un jeune Faune, dont la tête gisait sur le sol,
cherchait encore à porter sa flûte à sa bouche. Et tous ces êtres
divins semblaient nous enseigner à mépriser l'injure du temps et de la
fortune. Nous suivions le bord d'un canal où l'eau des pluies
nourrissait les rainettes. Autour d'un rond-point, des vasques
penchantes s'élevaient où buvaient les colombes. Parvenus à cet
endroit, nous prîmes un étroit sentier pratiqué dans les taillis.

--Marchez avec précaution, nous dit M. d'Astarac. Ce sentier a ceci de
dangereux, qu'il est bordé de Mandragores qui, la nuit, chantent au
pied des arbres. Elles sont cachées dans la terre. Gardez-vous d'y
mettre le pied: vous y prendriez le mal d'aimer ou la soif des
richesses, et vous seriez perdus, car les passions qu'inspire la
mandragore sont mélancoliques.

Je demandai comment il était possible d'éviter ce danger invisible. M.
d'Astarac me répondit qu'on y pouvait échapper par intuitive
divination, et point autrement.

--Au reste, ajouta-t-il, ce sentier est funeste.

Il conduisait tout droit à un pavillon de brique, caché sous le
lierre, qui, sans doute, avait servi jadis de maison à un garde. Là
finissait le parc sur les marais monotones de la Seine.

--Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d'Astarac. Il renferme le plus
savant des hommes. C'est là que Mosaïde, âgé de cent douze ans,
pénètre, avec une majestueuse opiniâtreté, les arcanes de la nature.
Il a laissé bien loin derrière lui Imbonatus et Bartoloni. Je voulais
m'honorer, messieurs, en gardant sous mon toit le plus grand des
cabbalistes après Enoch, fils de Caïn. Mais des scrupules de religion
ont empêché Mosaïde de s'asseoir à ma table, qu'il tient pour
chrétienne, en quoi il lui fait trop d'honneur. Vous ne sauriez
concevoir à quelle violence la haine des chrétiens est portée chez ce
sage. C'est à grand'peine qu'il a consenti à loger dans ce pavillon,
où il vit seul avec sa nièce Jahel. Messieurs, vous ne devez pas
tarder davantage à connaître Mosaïde, et je vais vous présenter tout
de suite, l'un et l'autre, à cet homme divin.

Ayant ainsi parlé, M. d'Astarac nous poussa dans le pavillon et nous
fit monter, par un escalier à vis, dans une chambre où se tenait, au
milieu de manuscrits épars, dans un grand fauteuil à oreilles, un
vieillard aux yeux vifs, au nez busqué, dont le menton fuyant laissait
échapper deux maigres ruisseaux de barbe blanche. Un bonnet de
velours, en forme de couronne impériale, couvrait sa tête chauve, et
son corps, d'une maigreur qui n'était point humaine, s'enveloppait
d'une vieille robe de soie jaune, éblouissante et sordide.

Bien que ses regards perçants fussent tournés vers nous, il ne marqua
par aucun signe qu'il s'apercevait de notre venue. Son visage
exprimait un entêtement douloureux, et il roulait lentement, entre ses
doigts ridés, le roseau qui lui servait à écrire.

--N'attendez pas de Mosaïde des paroles vaines, nous dit M. d'Astarac.
Depuis longtemps, ce sage ne s'entretient plus qu'avec les Génies et
moi. Ses discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas, sans
doute, à converser avec vous, messieurs, je vous donnerai en peu de
mots une idée de son mérite. Le premier, il a pénétré le sens
spirituel des livres de Moïse, d'après la valeur des caractères
hébraïques, laquelle dépend de l'ordre des lettres dans l'alphabet.
Cet ordre avait été brouillé à partir de la onzième lettre. Mosaïde
l'a rétabli, ce que n'avaient pu faire Atrabis, Philon, Avicenne,
Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et Robert
Flydd. Mosaïde sait le nombre de l'or qui correspond à Jéhovah dans le
monde des Esprits. Et vous concevez, messieurs, que cela est d'une
conséquence infinie.

Mon bon maître tira sa boîte de sa poche et, nous l'ayant présentée
avec civilité, huma une prise de tabac et dit:

--Ne croyez-vous pas, monsieur d'Astarac, que ces connaissances sont
extrêmement propres à vous mener au diable, à l'issue de cette vie
transitoire. Car enfin, ce seigneur Mosaïde erre visiblement dans
l'interprétation des saintes écritures. Quand Notre Seigneur mourut
sur la croix pour le salut des hommes, la synagogue sentit un bandeau
descendre sur ses yeux; elle chancela comme une femme ivre, et sa
couronne tomba de sa tête. Depuis lors, l'intelligence de l'Ancien
Testament est renfermée dans l'Église catholique à laquelle
j'appartiens malgré mes iniquités multiples.

A ces mots, Mosaïde, semblable à un dieu bouc, sourit d'une manière
effrayante et dit à mon bon maître d'une voix lente, aigre et comme
lointaine:

--La Mashore ne t'a pas confié ses secrets et la Mischna ne t'a pas
révélé ses mystères.

--Mosaïde, reprit M. d'Astarac, interprète avec clarté, non seulement
les livres de Moïse, mais celui d'Enoch, qui est bien plus
considérable, et que les chrétiens ont rejeté faute de le comprendre,
comme le coq de la fable arabe dédaigna la perle tombée dans son
grain. Ce livre d'Enoch, monsieur l'abbé Coignard, est d'autant plus
précieux qu'on y voit les premiers entretiens des filles des hommes
avec les Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges, qu'Enoch nous
montre liant avec des femmes un commerce d'amour, sont des Sylphes et
des Salamandres.

--Je l'entendrai, monsieur, répondit mon bon maître, pour ne pas vous
contrarier. Mais par ce qui nous a été conservé du livre d'Enoch, qui
est visiblement apocryphe, je soupçonne que ces anges étaient, non
point des Sylphes, mais des marchands phéniciens.

--Et sur quoi, demanda M. d'Astarac, fondez-vous une opinion si
singulière?

--Je la fonde, monsieur, sur ce qu'il est dit dans ce livre que les
anges apprirent aux femmes l'usage des bracelets et des colliers,
l'art de se peindre les sourcils et d'employer toute sorte de
teintures. Il est dit encore au même livre, que les anges enseignèrent
aux filles des hommes les propriétés des racines et des arbres, les
enchantements, l'art d'observer les étoiles. De bonne foi, monsieur,
ces anges-là n'ont-ils pas tout l'air de Tyriens ou de Sidoniens
débarquant sur quelque côte à demi déserte et déballant au pied des
rochers leur pacotille pour tenter les filles des tribus sauvages? Ces
trafiquants leur donnaient des colliers de cuivre, des amulettes et
des médicaments, contre de l'ambre, de l'encens et des pelleteries, et
ils étonnaient ces belles créatures ignorantes en leur parlant des
étoiles avec une connaissance acquise dans la navigation. Voilà qui
est clair et je voudrais bien savoir par quel endroit M. Mosaïde y
pourrait contredire.

Mosaïde garda le silence et M. d'Astarac sourit de nouveau.

--Monsieur Coignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans
l'ignorance où vous êtes encore de la gnose et de la cabbale. Et ce
que vous dites me fait songer qu'il pouvait se trouver quelques Gnomes
métallurgistes et orfèvres parmi ces Sylphes qui s'unirent d'amour aux
filles des hommes. Les Gnomes, en effet, s'occupent volontiers
d'orfèvrerie, et il est probable que ce furent ces ingénieux démons
qui forgèrent ces bracelets que vous croyez de fabrication
phénicienne. Mais vous aurez quelque désavantage, monsieur, je vous en
préviens, à vous mesurer avec Mosaïde sur la connaissance des
antiquités humaines. Il en a retrouvé les monuments qu'on croyait
perdus et, entre autres, la colonne de Seth et les oracles de
Sambéthé, fille de Noé, la plus ancienne des Sibylles.

--Oh! s'écria mon bon maître en bondissant sur le plancher poudreux
d'où s'éleva un nuage de poussière, oh! que de rêveries! C'en est
trop, vous vous moquez! et M. Mosaïde ne peut emmagasiner tant de
folies dans sa tête, sous son grand bonnet qui ressemble à la couronne
de Charlemagne. Cette colonne de Seth est une invention ridicule de ce
plat Flavius Josèphe, un conte absurde qui n'avait encore trompé
personne avant vous. Quant aux prédictions de Sambéthé, fille de Noé,
je serais bien curieux de les connaître, et M. Mosaïde, qui paraît
assez avare de ses paroles, m'obligerait en en faisant passer
quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas possible, je me
plais à le reconnaître, de les proférer par la voie plus secrète à
travers laquelle les sibylles anciennes avaient coutume de faire
passer leurs mystérieuses réponses.

Mosaïde, qui ne semblait point entendre, dit tout à coup:

--La fille de Noé a parlé; Sambéthé a dit: "L'homme vain qui rit et
qui raille n'entendra pas la voix qui sort du septième tabernacle;
l'impie ira misérablement à sa ruine."

Sur cet oracle nous prîmes tous trois congé de Mosaïde.




Cette année-là, l'été fut radieux, d'où me vint l'envie d'aller dans
les promenades. Un jour, comme j'errais sous les arbres du
Cours-la-Reine, avec deux petits écus que j'avais trouvés le matin
dans la pochette de ma culotte et qui étaient le premier effet par
lequel mon faiseur d'or eût encore montré sa munificence, je m'assis
devant la porte d'un limonadier, à une table que sa petitesse
appropriait à ma solitude et à ma modestie, et là je me mis à songer à
la bizarrerie de ma destinée, tandis qu'à mes côtés, des mousquetaires
buvaient du vin d'Espagne avec des filles du monde. Je doutais si la
Croix-des-Sablons, M. d'Astarac, Mosaïde, le papyrus de Zozime et mon
bel habit n'étaient point des songes dont j'allais me réveiller, pour
me retrouver en veste de basin devant la broche de la _Reine
Pédauque_.

Je sortis de ma rêverie en me sentant tiré par la manche. Et je vis
devant moi frère Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon
et sa barbe.

--Monsieur Jacques Ménétrier, me dit-il, à voix basse, une demoiselle,
qui vous veut du bien, vous attend dans son carrosse sur la chaussée,
entre la rivière et la porte de la Conférence.

Le coeur me battit très fort. Effrayé et ravi de cette aventure, je me
rendis tout de suite à l'endroit indiqué par le capucin, en marchant
toutefois d'un pas tranquille, qui me parut le plus avantageux.
Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une petite main posée sur
le bord de la portière.

Cette portière s'entr'ouvrit à mon approche, et je fus bien surpris de
trouver dans le carrosse mam'selle Catherine en robe de satin rose, et
la tête couverte d'un coqueluchon où ses cheveux blonds se jouaient
dans la dentelle noire.

Je restais interdit sur le marchepied.

--Venez là, me dit-elle, et asseyez-vous près de moi. Fermez la
portière, je vous prie. Il ne faut pas qu'on vous voie. Tout à l'heure
en passant sur le Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussitôt je
vous ai fait quérir par le bon frère, que j'ai pris pour les exercices
du carême et que je garde près de moi depuis ce temps, car, dans
quelque condition où l'on se trouve, il faut avoir de la piété. Vous
aviez très bonne mine, monsieur Jacques, devant votre petite table,
l'épée en travers sur les cuisses, avec l'air chagrin d'un homme de
qualité. J'ai toujours eu de l'amitié pour vous, et je ne suis pas de
ces femmes qui, dans la prospérité, méprisent les amis d'autrefois.

--Eh! quoi? mam'selle Catherine, m'écriai-je, ce carrosse, ces
laquais, cette robe de satin....

--Viennent, me dit-elle, des bontés de M. de la Guéritaude, qui est
dans les partis, et des plus riches financiers. Il a prêté de l'argent
au Roi. C'est un excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais
fâcher. Mais il n'est pas si aimable que vous, monsieur Jacques. Il
m'a donné aussi une petite maison à Grenelle, que je vous montrerai de
la cave au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente de vous
voir en état de faire votre fortune. Le mérite se découvre toujours.
Vous verrez ma chambre à coucher, qui est copiée sur celle de
mademoiselle Davilliers. Elle est tout en glaces, avec des magots.
Comment va votre bonhomme de père? Entre nous, il négligeait un peu sa
femme et sa rôtisserie. C'est un grand tort chez un homme de sa
condition. Mais parlons de vous.

--Parlons de vous, mam'selle Catherine, dis-je enfin. Vous êtes bien
jolie, et c'est grand dommage que vous aimiez les capucins. Car il
faut bien vous passer les fermiers généraux.

--Oh! dit-elle, ne me reprochez point frère Ange. Je ne l'ai que pour
faire mon salut, et, si je donnais un rival à M. de la Guéritaude, ce
serait....

--Ce serait?

--Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous êtes un ingrat. Car
vous savez que je vous ai toujours distingué. Mais vous n'y preniez
pas garde.

--J'étais, au contraire, sensible à vos railleries, mam'selle
Catherine. Vous me faisiez honte de ce que je n'avais pas de barbe au
menton. Vous m'avez dit maintes fois que j'étais un peu niais.

--C'était vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez.
Que n'avez-vous deviné que je vous voulais du bien!

--Pourquoi, aussi, Catherine, étiez-vous jolie à faire peur? Je
n'osais vous regarder. Et puis, j'ai bien vu qu'un jour vous étiez
fâchée tout de bon contre moi.

--J'avais raison de l'être, monsieur Jacques. Vous m'aviez préféré
cette Savoyarde en marmotte, le rebut du port Saint-Nicolas.

--Ah! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par goût ni par
inclination, mais seulement parce qu'elle prit pour vaincre ma
timidité des moyens énergiques.

--Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre aînée: la timidité est un
grand péché contre l'amour. Mais n'avez-vous pas vu que cette
mendiante porte des bas troués et qu'elle a une dentelle de crasse et
de boue haute d'une demi-aune au bas de ses jupons?

--Je l'ai vu, Catherine.

--N'avez-vous point vu, Jacques, qu'elle était mal faite, et de plus
bien défaite?

--Je l'ai vu, Catherine.

--Comment alors aimâtes-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la
peau blanche et des manières distinguées?

--Je ne le conçois pas moi-même, Catherine. Il fallut qu'à ce moment
mon imagination fût pleine de vous. Et, puisque votre seule image me
donna le courage et la force que vous me reprochez aujourd'hui, jugez,
Catherine, de mes transports, si je vous avais pressée dans mes bras,
vous-même ou seulement une fille qui vous ressemblât un peu. Car je
vous aimais extrêmement.

Elle me prit les mains et soupira. Je repris d'un ton mélancolique:

--Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce
moine dégoûtant.

Elle se récria:

--Quel soupçon! vous me fâchez. C'est une folie.

--Vous n'aimez donc point les capucins?

--Fi!

Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris
la taille; nous nous embrassâmes, nos lèvres se rencontrèrent, et je
sentis tout mon être se fondre de volupté.

Après un moment de mol abandon, elle se dégagea, les joues roses,
l'oeil humide, les lèvres entr'ouvertes. C'est de ce jour que je
connus à quel point une femme est embellie et parée du baiser qu'on
met sur sa bouche. Le mien avait fait éclore sur les joues de
Catherine, des roses de la teinte la plus suave, et trempé la fleur
bleue de ses yeux d'une étincelante rosée.

--Vous êtes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon.
Allez! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. M. de la Guéritaude
va venir. Il m'aime avec une impatience qui devance l'heure des
rendez-vous.

Lisant alors sur mon visage la contrariété que j'en éprouvais, elle
reprit avec une tendre vivacité:

--Mais écoutez-moi, Jacques: il rentre chaque soir à neuf heures chez
sa vieille femme, devenue acariâtre avec l'âge, qui ne souffre plus
ses infidélités depuis qu'elle est hors d'état de les lui rendre et
dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir à neuf heures
et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac.
Vous la reconnaîtrez à ses trois fenêtres par étage, et au balcon qui
est couvert de roses. Vous savez que j'ai toujours aimé les fleurs. A
ce soir!

Elle me repoussa d'un geste caressant, où elle semblait trahir le
regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle
murmura encore:

--A ce soir!




Je ne sais comment il me fut possible de m'arracher des bras de
Catherine. Mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je
tombai, peu s'en faut, sur M. d'Astarac, dont la haute figure était
plantée comme un arbre au bord de la chaussée. Je le saluai poliment
et lui marquai ma surprise d'un si heureux hasard.

--Le hasard, me dit-il, diminue à mesure que la connaissance augmente:
il est supprimé pour moi. Je savais, mon fils, que je devais vous
rencontrer ici. Il faut que j'aie avec vous un entretien trop
longtemps différé. Allons, s'il vous plaît, chercher la solitude et le
silence qu'exigé le discours que je veux vous tenir. Ne prenez point
un visage soucieux. Les mystères que je vous dévoilerai sont sublimes,
à la vérité, mais aimables.

Ayant parlé ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu'à
l'île aux Cygnes, qui s'élevait au milieu du fleuve comme un navire de
feuillage. Là, il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans
l'île verte, fréquentée seulement par quelques invalides qui, dans les
beaux jours, y jouent aux boules et vident une chopine. La nuit
allumait ses premières étoiles dans le ciel et donnait une voix aux
insectes de l'herbe. L'île était déserte. M. d'Astarac s'assit sur un
banc de bois, à l'extrémité claire d'une allée de noyers, m'invita à
prendre place à son côté, et me parla en ces termes:

--Il est trois sortes de gens, mon fils, à qui le philosophe doit
cacher ses secrets. Ce sont les princes, parce qu'il serait imprudent
d'ajouter à leur puissance; les ambitieux, dont il ne faut pas armer
le génie impitoyable, et les débauchés, qui trouveraient dans la
science cachée le moyen d'assouvir leurs mauvaises passions. Mais je
puis m'ouvrir à vous, qui n'êtes ni débauché, car je compte pour rien
l'erreur où tantôt vous alliez tomber dans les bras de cette fille, ni
ambitieux, ayant vécu jusqu'ici content de tourner la broche
paternelle. Je peux donc vous découvrir sans crainte les lois cachées
de l'univers.

"Il ne faut pas croire que la vie soit bornée aux conditions étroites
dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire. Quand ils
enseignent que la création eut l'homme pour objet et pour fin, vos
théologiens et vos philosophes raisonnent comme des cloportes de
Versailles ou des Tuileries qui croiraient que l'humidité des caves
est faite pour eux et que le reste du château n'est point habitable.
Le système du monde, que le chanoine Copernic enseignait au siècle
dernier, d'après Aristarque de Samos et les philosophes
pythagoriciens, vous est sans doute connu, puisqu'on en a fait même
des abrégés pour les petits grimauds d'école et des dialogues à
l'usage des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une machine
qui le démontre parfaitement, au moyen d'un mouvement d'horloge.

"Levez les yeux, mon fils, et voyez sur votre tête le Chariot de David
qui, traîné par Mizar et ses deux compagnes illustres, tourne autour
du pôle; Arcturus, Véga de la Lyre, l'Épi de la Vierge, la Couronne
d'Ariane, et sa perle charmante. Ce sont des soleils. Un seul coup
d'oeil sur le monde vous fait paraître que la création tout entière
est une oeuvre de feu et que la vie doit, sous ses plus belles formes,
se nourrir de flammes!

"Et qu'est-ce que les planètes? Des gouttes de boue, un peu de fange
et de moisissure. Contemplez le choeur auguste des étoiles,
l'assemblée des soleils. Ils égalent ou surpassent le nôtre en
grandeur et en puissance et, lorsque, par quelque claire nuit d'hiver,
je vous aurai montré Sirius dans ma lunette, vos yeux et votre âme en
seront éblouis.

"Croyez-vous, de bonne foi, que Sirius, Altaïr, Régulus, Aldébaran,
tous ces soleils enfin, soient seulement des luminaires? Croyez-vous
que ce vieux Phébus, qui verse incessamment dans les espaces où nous
nageons ses flots démesurés de chaleur et de lumière, n'ait d'autre
fonction que d'éclairer la terre et quelques autres planètes
imperceptibles et dégoûtantes? Quelle chandelle! Un million de fois
plus grosse que le logis!

"J'ai dû vous présenter d'abord cette idée que l'Univers est composé
de soleils et que les planètes qui peuvent s'y trouver sont moins que
rien. Mais je prévois que vous voulez me faire une objection, et j'y
vais répondre. Les soleils, m'allez-vous dire, s'éteignent dans la
suite des siècles, et deviennent aussi de la boue.

--Non pas! vous répondrai-je; car ils s'entretiennent par les comètes
qu'ils attirent et qui y tombent. C'est l'habitacle de la vie
véritable. Les planètes et cette terre, où nous vivons ne sont que des
séjours de larves. Telles sont les vérités dont il fallait d'abord
vous pénétrer.

"Maintenant que vous entendez, mon fils, que le feu est l'élément par
excellence, vous concevrez mieux ce que je vais vous enseigner, qui
est plus considérable que tout ce que vous avez appris jusqu'ici et
même que ce que connurent jamais Érasme, Turnèbe et Scaliger. Je ne
parle pas des théologiens comme Quesnel ou Bossuet, qui, entre nous,
sont la lie de l'esprit humain et qui n'ont guère plus d'entendement
qu'un capitaine aux gardes. Ne nous attardons point à mépriser ces
cervelles comparables, pour le volume et la façon, à des oeufs de
roitelet, et venons-en tout de suite à l'objet de mon discours. Tandis
que les créatures formées de la terre ne dépassent point un degré de
perfection qui, pour la beauté des formes, fut atteint par Antinoüs et
par madame de Parabère, et auquel parvinrent seuls, pour la faculté de
connaître, Démocrite et moi, les êtres formés du feu jouissent d'une
sagesse et d'une intelligence dont il nous est impossible de concevoir
l'étendue.

"Telle est, mon fils, la nature des enfants glorieux des soleils: ils
possèdent les lois de l'univers comme nous possédons les règles du jeu
d'échecs, et le cours des astres dans le ciel ne les embarrasse pas
plus que ne nous trouble la marche sur le damier du roi, de la tour et
du fou. Ces Génies créent des mondes dans les parties de l'espace où
il ne s'en trouve point encore et les organisent à leur gré. Cela les
distrait, un moment, de leur grande affaire qui est de s'unir entre
eux par d'ineffables amours. Je tournais hier ma lunette sur le signe
de la Vierge et j'y aperçus un tourbillon lointain de lumière. Nul
doute, mon fils, que ce ne soit l'ouvrage encore informe de quelqu'un
de ces êtres de feu.

"L'univers à vrai dire n'a pas d'autre origine. Loin d'être l'effet
d'une volonté unique, il est le résultat des caprices sublimes d'un
grand nombre de Génies qui se sont récréés en y travaillant chacun en
son temps et chacun de son côté. C'est ce qui en explique la
diversité, la magnificence et l'imperfection. Car la force et la
clairvoyance de ces Génies, encore qu'immenses, ont des limites. Je
vous tromperais si je vous disais qu'un homme, fût-il philosophe et
mage, peut entrer avec eux en commerce familier. Aucun d'eux ne s'est
manifesté à moi, et tout ce que je vous en dis ne m'est connu que par
induction et ouï dire. Aussi quoique leur existence soit certaine, je
m'avancerais trop en vous décrivant leurs moeurs et leur caractère. Il
faut savoir ignorer, mon fils, et je me pique de n'avancer que des
faits parfaitement observés. Laissons donc ces Génies ou plutôt ces
Démiurges à leur gloire lointaine et venons-en à des êtres illustres
qui nous touchent de plus près. C'est ici, mon fils, qu'il vous faut
tendre l'oreille.

"En vous parlant, tout à l'heure, des planètes, si j'ai cédé à un
sentiment de mépris, c'est que je considérais seulement la surface
solide et l'écorce de ces petites boules ou toupies, et les animaux
qui y rampent tristement. J'eusse parlé d'un autre ton, si mon esprit
avait alors embrassé, avec les planètes, l'air et les vapeurs qui les
enveloppent. Car l'air est un élément qui ne le cède en noblesse qu'au
feu, d'où il suit que la dignité et illustration des planètes est dans
l'air dont elles sont baignées. Ces nuées, ces molles vapeurs, ces
souffles, ces clartés, ces ondes bleues, ces îles mouvantes de pourpre
et d'or qui passent sur nos têtes, sont le séjour de peuples
adorables. On les nomme les Sylphes et les Salamandres. Ce sont des
créatures infiniment aimables et belles. Il nous est possible et
convenable de former avec elles des unions dont les délices ne se
peuvent concevoir. Les Salamandres sont telles qu'auprès d'elles la
plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est qu'une répugnante
guenon. Elles se donnent volontiers aux philosophes. Vous avez sans
doute ouï parler de cette merveille dont M. Descartes était accompagné
dans ses voyages. Les uns disaient que c'était une fille naturelle,
qu'il menait partout avec lui; les autres pensaient que c'était un
automate qu'il avait fabriqué avec un art inimitable. En réalité
c'était une Salamandre que cet habile homme avait prise pour sa bonne
amie. Il ne s'en séparait jamais. Pendant une traversée qu'il fit dans
les mers de Hollande, il la prit à bord, renfermée dans une boîte
faite d'un bois précieux et garnie de satin à l'intérieur. La forme de
cette boîte et les précautions avec lesquelles M. Descartes la gardait
attirèrent l'attention du capitaine qui, pendant le sommeil du
philosophe, souleva le couvercle et découvrit la Salamandre. Cet homme
ignorant et grossier s'imagina qu'une si merveilleuse créature était
l'oeuvre du diable. D'épouvanté, il la jeta à la mer. Mais vous pensez
bien que cette belle personne ne s'y noya pas, et qu'il lui fut aisé
de rejoindre son bon ami M. Descartes. Elle lui demeura fidèle tant
qu'il vécut et quitta cette terre à sa mort pour n'y plus revenir.

"Je vous cite cet exemple, entre beaucoup d'autres, pour vous faire
connaître les amours des philosophes et des Salamandres. Ces amours
sont trop sublimes pour être assujetties à des contrats; et vous
conviendrez que l'appareil ridicule qu'on déploie dans les mariages ne
serait pas de mise en de telles unions. Il serait beau, vraiment,
qu'un notaire en perruque et un gros curé y missent le nez! Ces
messieurs sont propres seulement à sceller la vulgaire conjonction
d'un homme et d'une femme. Les hymens des Salamandres et des sages ont
des témoins plus augustes. Les peuples aériens les célèbrent dans des
navires qui, portés par des souffles légers, glissent, la poupe
couronnée de roses, au son des harpes, sur des ondes invisibles. Mais
n'allez pas croire que pour n'être pas inscrits sur un sale registre
dans une vilaine sacristie, ces engagements soient peu solides et
puissent être rompus avec facilité. Ils ont pour garants les Esprits
qui se jouent sur les nuées d'où jaillit l'éclair et tombe la foudre.
Je vous fais là, mon fils, des révélations qui vous seront utiles, car
j'ai reconnu à des indices certains, que vous étiez destiné au lit
d'une Salamandre.

--Hélas! monsieur, m'écriai-je, cette destinée m'effraye, et j'ai
presque autant de scrupules que ce capitaine hollandais qui jeta à la
mer la bonne amie de M. Descartes. Je ne puis me défendre de penser
comme lui que ces dames aériennes sont des démons. Je craindrais de
perdre mon âme avec elles, car enfin, monsieur, ces mariages sont
contraires à la nature et en opposition avec la loi divine. Que M.
Jérôme Coignard, mon bon maître, n'est-il là pour vous entendre! Je
suis bien sûr qu'il me fortifierait par de bons arguments contre les
délices de vos Salamandres, monsieur, et de votre éloquence.

--L'abbé Coignard, reprit M. d'Astarac, est admirable pour traduire du
grec. Mais il ne faut pas le tirer de ses livres. Il n'a point de
philosophie. Quant à vous, mon fils, vous raisonnez avec l'infirmité
de l'ignorance, et la faiblesse de vos raisons m'afflige. Ces unions,
dites-vous, sont contraires à la nature. Qu'en savez-vous? Et quel
moyen auriez-vous de le savoir? Comment est-il possible de distinguer
ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas? Connaît-on assez
l'universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de ce qui la
contrarie? Mais disons mieux: rien ne la contrarie et tout la seconde,
puisque rien n'existe qui n'entre dans le jeu de ses organes et qui ne
suive les attitudes innombrables de son corps. D'où viendraient, je
vous prie, des ennemis pour l'offenser? Rien n'agit ni contre elle ni
hors d'elle, et les forces qui semblent la combattre ne sont que des
mouvements de sa propre vie.

"Les ignorants seuls sont assez assurés pour décider si une action est
naturelle ou non. Mais entrons un moment dans leur illusion et dans
leur préjugé et feignons de reconnaître qu'on peut commettre des actes
contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela mauvais et
condamnables? je m'en attends sur ce point à l'opinion vulgaire des
moralistes qui représentent la vertu comme un effort sur les
instincts, comme une entreprise sur les inclinations que nous portons
en nous, comme une lutte enfin avec l'homme originel. De leur propre
aveu, la vertu est contre nature, et ils ne peuvent dès lors condamner
une action, quelle qu'elle soit, pour ce qu'elle a de commun avec la
vertu.

"J'ai fait cette digression, mon fils, afin de vous représenter la
légèreté pitoyable de vos raisons. Je vous offenserais en croyant
qu'il vous reste encore quelques doutes sur l'innocence du commerce
charnel que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres. Apprenez
donc maintenant que, loin d'être interdits par la loi religieuse, ces
mariages sont ordonnés par cette loi à l'exclusion de tous autres. Je
vais vous en donner des preuves manifestes.

Il s'arrêta de parler, tira sa boîte de sa poche et se mit dans le nez
une prise de tabac.

La nuit était profonde. La lune versait sur le fleuve ses clartés
liquides qui y tremblaient avec le reflet des lanternes. Le vol des
éphémères nous enveloppait de ses tourbillons légers. La voix aiguë
des insectes s'élevait dans le silence de l'univers. Une telle douceur
descendait du ciel qu'il semblait qu'il se mêlât du lait à la clarté
des étoiles.

M. d'Astarac reprit de la sorte:

--La Bible, mon fils, et principalement les livres de Moïse,
contiennent de grandes et utiles vérités. Cette opinion paraît absurde
et déraisonnable, par suite du traitement que les théologiens ont
infligé à ce qu'ils appellent l'Écriture et dont ils ont fait par
leurs commentaires, explications et méditations, un manuel d'erreur,
une bibliothèque d'absurdités, un magasin de niaiseries, un cabinet de
mensonges, une galerie de sottises, un lycée d'ignorance, un musée
d'inepties et le garde-meuble enfin de la bêtise et de la méchanceté
humaines. Sachez, mon fils, que ce fut à l'origine un temple rempli
d'une lumière céleste.

"J'ai été assez heureux pour le rétablir dans sa splendeur première.
Et la vérité m'oblige à déclarer que Mosaïde m'y a beaucoup aidé par
son intelligence de la langue et de l'alphabet des Hébreux. Mais ne
perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d'abord, mon
fils, que le sens de la Bible est figuré et que la principale erreur
des théologiens est d'avoir pris à la lettre ce qui doit être entendu
en matière de symbole. Ayez cette vérité présente dans toute la suite
de mon discours.

"Quand le Démiurge qu'on nomme Jéhovah et qui possède encore beaucoup
d'autres noms, puisqu'on lui applique généralement tous les termes qui
expriment la qualité ou la quantité, eut, je ne dis pas créé le monde,
car ce serait dire une sottise, mais aménagé un petit canton de
l'univers pour en faire le séjour d'Adam et d'Eve, il y avait dans
l'espace des créatures subtiles, que Jéhovah n'avait point formées et
qu'il n'était pas capable de former. C'était l'ouvrage de plusieurs
autres Démiurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice
n'allait pas au delà de celui d'un potier très excellent, capable de
pétrir dans l'argile des êtres en façon de pots, tels que nous sommes
précisément. Ce que j'en dis n'est pas pour le déprécier, car un
pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines.

"Mais il fallait bien marquer le caractère inférieur de l'oeuvre des
sept jours. Jéhovah travailla, non dans le feu qui seul donne
naissance aux chefs-d'oeuvre de la vie, mais dans la boue, où il ne
pouvait produire que les ouvrages d'un céramiste ingénieux. Nous ne
sommes pas autre chose, mon fils, qu'une poterie animée. L'on ne peut
reprocher à Jéhovah de s'être fait illusion sur la qualité de son
travail. S'il le trouva bon au premier moment et dans l'ardeur de la
composition, il ne tarda pas à reconnaître son erreur, et la Bible est
pleine de l'expression de son mécontentement, qui alla souvent jusqu'à
la mauvaise humeur et parfois jusqu'à la colère. Jamais artisan ne
traita les objets de son industrie avec plus de dégoût et d'aversion.
Il pensa les détruire et, dans le fait, il en noya la plus grande
partie. Ce déluge, dont le souvenir a été conservé par les Juifs, par
les Grecs et par les Chinois, prépara une dernière déception au
malheureux Démiurge qui, reconnaissant bientôt l'inutilité et le
ridicule d'une semblable violence, tomba dans un découragement et dans
une apathie dont les progrès n'ont point cessé depuis Noé jusqu'à nos
jours, où ils sont extrêmes. Mais je vois que je suis allé trop avant.
C'est l'inconvénient de ces vastes sujets, de ne pouvoir s'y borner.
Notre esprit, quand il s'y jette, ressemble à ces fils des soleils,
qui passent en un seul bond d'un univers à l'autre.

"Retournons au Paradis terrestre, où le Démiurge avait placé les deux
vases façonnés de sa main, Adam et Eve. Ils n'y vivaient point seuls
parmi les animaux et les plantes. Les Esprits de l'air, créés par les
Démiurges du feu, flottaient au-dessus d'eux et les regardaient avec
une curiosité où se mêlaient la sympathie et la pitié. C'est bien ce
que Jéhovah avait prévu. Hâtons-nous de le dire à sa louange, il avait
compté sur les Génies du feu, auxquels nous pouvons désormais donner
leurs vrais noms d'Elfes et de Salamandres, pour améliorer et parfaire
ses figurines d'argile. Il s'était dit, dans sa prudence: "Mon Adam et
mon Ève, opaques et scellés dans l'argile, manquent d'air et de
lumière. Je n'ai pas su leur donner des ailes. Mais, en s'unissant aux
Elfes et aux Salamandres, créés par un Démiurge plus puissant et plus
subtil que moi, ils donneront naissance à des enfants qui procéderont
des races lumineuses autant que de la race d'argile et qui auront à
leur tour des enfants plus lumineux qu'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'enfin
leur postérité égale presque en beauté les fils et les filles de l'air
et du feu.

"Il n'avait rien négligé, à vrai dire, pour attirer sur son Adam et
sur son Ève les regards des Sylphes et des Salamandres. Il avait
modelé la femme en forme d'amphore, avec une harmonie de lignes
courbes qui suffirait à le faire reconnaître pour le prince des
géomètres, et il parvint à racheter la grossièreté de la matière par
la magnificence de la forme. Il avait sculpté Adam d'une main moins
caressante, mais plus énergique, formant son corps avec tant d'ordre,
selon des proportions si parfaites que, appliquées ensuite par les
Grecs à l'architecture, cette ordonnance et ces mesures firent toute
la beauté des temples.

"Vous voyez donc, mon fils, que Jéhovah s'était appliqué selon ses
moyens à rendre ses créatures dignes des baisers aériens qu'il
espérait pour elles. Je n'insiste point sur les soins qu'il prit en
vue de rendre ces unions fécondes. L'économie des sexes témoigne assez
de sa sagesse à cet égard. Aussi eut-il d'abord à se féliciter de sa
ruse et de son adresse. J'ai dit que les Sylphes et les Salamandres
regardèrent Adam et Ève avec cette curiosité, cette sympathie, cet
attendrissement qui sont les premiers ingrédients de l'amour. Ils les
approchèrent et se prirent aux pièges ingénieux que Jéhovah avait
disposés et tendus à leur intention dans le corps et sur la panse même
de ces deux amphores. Le premier homme et la première femme goûtèrent
pendant des siècles les embrassements délicieux des Génies de l'air,
qui les conservaient dans une jeunesse éternelle.

"Tel fut leur sort, tel serait encore le nôtre. Pourquoi fallut-il que
les parents du genre humain, fatigués de ces voluptés sublimes,
cherchassent l'un près de l'autre des plaisirs criminels? Mais que
voulez-vous, mon fils, pétris d'argile, ils avaient le goût de la
fange. Hélas! ils se connurent l'un l'autre de la manière qu'ils
avaient connu les Génies.

"C'est ce que le Démiurge leur avait défendu le plus expressément.
Craignant, avec raison, qu'ils n'eussent ensemble des enfants épais
comme eux, terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines
les plus sévères, de s'approcher l'un de l'autre. Tel est le sens de
cette parole d'Ève: "Pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au
milieu du Paradis, Dieu nous a commandé de n'en point manger et de n'y
point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir." Car,
vous entendez bien, mon fils, que la pomme qui tenta la pitoyable Ève
n'était point le fruit d'un pommier, et que c'est là une allégorie
dont je vous ai révélé le sens. Bien qu'imparfait et quelquefois
violent et capricieux, Jéhovah était un Démiurge trop intelligent pour
se fâcher au sujet d'une pomme ou d'une grenade. Il faut être évêque
ou capucin pour soutenir des imaginations aussi extravagantes. Et la
preuve que la pomme était ce que j'ai dit, c'est qu'Ève fut frappée
d'un châtiment assorti à sa faute. Il lui fut dit, non point: "Tu
digéreras laborieusement," mais bien: "Tu enfanteras dans la douleur."
Or, quel rapport peut-on établir, je vous prie, entre une pomme et un
accouchement difficile? Au contraire, la peine est exactement
appliquée, si la faute est telle que je vous l'ai fait connaître.

"Voilà, mon fils, la véritable explication du péché originel. Elle
vous enseigne votre devoir, qui est de vous tenir éloigné des femmes.
Le penchant qui vous y porte est funeste. Tous les enfants qui
naissent par cette voie sont imbéciles et misérables.

--Mais, monsieur, m'écriai-je stupéfait, en saurait-il naître par une
autre voie?

--Il en naît heureusement, me dit-il, un grand nombre de l'union des
hommes avec les Génies de l'air. Et ceux-là sont intelligents et
beaux. Ainsi naquirent les géants dont parlent Hésiode et Moïse. Ainsi
naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa mère, avait contribué
jusqu'à lui faire une cuisse d'or. Ainsi naquirent Alexandre le Grand,
qu'on disait fils d'Olympias et d'un serpent, Scipion l'Africain,
Aristomène de Messénie, Jules César, Porphyre, l'empereur Julien, qui
rétablit le culte du feu aboli par Constantin l'Apostat, Merlin
l'Enchanteur, né d'un Sylphe et d'une religieuse, fille de
Charlemagne, saint Thomas d'Aquin, Paracelse et, plus récemment, M.
Van Helmont.

Je promis à M. d'Astarac, puisqu'il en était ainsi, de me prêter à
l'amitié d'une Salamandre, s'il s'en trouvait quelqu'une assez
obligeante pour vouloir de moi. Il m'assura que j'en rencontrerais,
non pas une, mais vingt ou trente, entre lesquelles je n'aurais que
l'embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter l'aventure que
pour lui complaire, je demandai au philosophe comment il était
possible de se mettre en communication avec ces personnes aériennes.

--Rien n'est plus facile, me répondit-il. Il suffit d'une boule de
verre dont je vous expliquerai l'usage. Je garde chez moi un assez
grand nombre de ces boules, et je vous donnerai bientôt, dans mon
cabinet, tous les éclaircissements nécessaires. Mais c'en est assez
pour aujourd'hui.

Il se leva et marcha vers le bac où le passeur nous attendait étendu
sur le dos, et ronflant à la lune. Quand nous eûmes touché le bord, il
s'éloigna vivement et ne tarda pas à se perdre dans la nuit.




Il me restait de ce long entretien le sentiment confus d'un rêve;
l'idée de Catherine m'était plus sensible. En dépit des sublimités que
je venais d'entendre, j'avais grande envie de la voir, bien que je
n'eusse point soupé. Les idées du philosophe ne m'étaient point assez
entré dans le sens pour que j'imaginasse rien de dégoûtant à cette
jolie fille. J'étais résolu à pousser jusqu'au bout ma bonne fortune,
avant d'être en possession de quelqu'une de ces belles furies de l'air
qui ne veulent point de rivales terrestres. Ma crainte était qu'à une
heure si avancée de la nuit, Catherine se fût lassée de m'attendre.
Prenant ma course le long du fleuve et passant au galop le pont Royal,
je me jetai dans la rue du Bac. J'atteignis en une minute celle de
Grenelle, où j'entendis des cris mêlés au cliquetis des épées. Le
bruit venait de la maison que Catherine m'avait décrite. Là, sur le
pavé, s'agitaient des ombres et des lanternes, et il en sortait des
voix:

--Au secours, Jésus! On m'assassine!... Sus au capucin! Hardi!
piquez-le!--Jésus, Marie, assistez-moi!--Voyez le joli greluchon! Sus!
sus! Piquez, coquins, piquez ferme!

Les fenêtres s'ouvraient aux maisons d'alentour pour laisser paraître
des têtes en bonnets de nuit.

Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une
chasse en forêt, et je reconnus frère Ange qui détalait d'une telle
vitesse que ses sandales lui donnaient la fessée, tandis que trois
grands diables de laquais, armés comme des suisses, le serrant de
près, lui lardaient le cuir de la pointe de leurs hallebardes. Leur
maître, un jeune gentilhomme courtaud et rougeaud, ne cessait de les
encourager de la voix et du geste, comme on fait aux chiens.

--Hardi! hardi! Piquez! La bête est dure.

Comme il se trouvait près de moi:

--Ah! monsieur, lui dis-je, vous n'avez point de pitié.

--Monsieur, me dit-il, on voit bien que ce capucin n'a point caressé
votre maîtresse et que vous n'avez point surpris madame, que voici,
dans les bras de cette bête puante. On s'accommode de son financier,
parce qu'on sait vivre. Mais un capucin ne se peut souffrir. Ardez
l'effrontée!

Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux
brillants de larmes, échevelée, se tordant les bras, plus belle que
jamais et murmurant d'une voix expirante, qui me déchirait l'âme:

--Ne le faites pas mourir! C'est frère Ange, c'est le petit frère!

Les pendards de laquais revinrent, annonçant qu'ils avaient cessé leur
poursuite en apercevant le guet, mais non sans avoir enfoncé d'un
demi-doigt leurs piques dans le derrière du saint homme. Les bonnets
de nuit disparurent des fenêtres, qui se refermèrent, et, tandis que
le jeune seigneur causait avec ses gens, je m'approchai de Catherine
dont les larmes séchaient sur ses joues, au joli creux de son sourire.

--Le pauvre frère est sauvé, me dit-elle. Mais j'ai tremblé pour lui.
Les hommes sont terribles. Quand ils vous aiment, ils ne veulent rien
entendre.

--Catherine, lui dis-je assez piqué, ne m'avez-vous fait venir que
pour assister à la querelle de vos amis? Hélas! je n'ai pas le droit
d'y prendre part.

--Vous l'auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l'auriez si vous
l'aviez voulu.

--Mais, lui dis-je encore, vous êtes la personne de Paris la plus
entourée. Vous ne m'aviez point parlé de ce jeune gentilhomme.

--Aussi bien n'y pensais-je guère. Il est venu impromptu.

--Et il vous a surprise avec frère Ange.

--Il a cru voir ce qui n'était pas. C'est un emporté à qui l'on ne
peut faire entendre raison.

Sa chemise entr'ouverte laissait voir dans la dentelle un sein, gonflé
comme un beau fruit, et fleuri d'une rose naissante. Je la pris dans
mes bras et couvris sa poitrine de baisers.

--Ciel! s'écria-t-elle, dans la rue! devant M. d'Anquetil, qui nous
voit!

--Qui est ça, M. d'Anquetil?

--C'est le meurtrier de frère Ange, pardi! Quel autre voulez-vous que
ce soit?

--Il est vrai, Catherine, qu'il n'en faut pas d'autres, vos amis sont
près de vous en forces suffisantes.

--Monsieur Jacques, ne m'insultez pas, je vous prie.

--Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits,
auxquels je voudrais rendre le même hommage que tant d'autres.

--Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la rôtisserie
de votre bonhomme de père.

--Vous étiez naguère bien contente, mam'selle Catherine, d'en flairer
la cheminée.

--Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme!

Comme elle commençait à glapir et à s'agiter, M. d'Anquetil quitta ses
gens, vint à nous, la poussa dans le logis en l'appelant friponne et
dévergondée, entra derrière elle dans l'allée, et me ferma la porte au
nez.




La pensée de Catherine occupa mon esprit pendant toute la semaine qui
suivit cette fâcheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des
in-folios sur lesquels je me courbais, dans la bibliothèque, à côté de
mon bon maître; si bien que Photius, Olympiodore, Fabricius, Vossius,
ne me parlaient plus que d'une petite demoiselle en chemise de
dentelle. Ces visions m'inclinaient à la paresse. Mais, indulgent à
autrui comme à lui-même, M. Jérôme Coignard souriait avec bonté de mon
trouble et de mes distractions.

--Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon maître, n'êtes-vous
point frappé des variations de la morale à travers les siècles? Les
livres assemblés dans cette admirable Astaracienne témoignent de
l'incertitude des hommes à ce sujet. Si j'y fais réflexion, mon fils,
c'est pour loger dans votre esprit cette idée solide et salutaire
qu'il n'est point de bonnes moeurs en dehors de la religion et que les
maximes des philosophes, qui prétendent instituer une morale
naturelle, ne sont que lubies et billevesées. La raison des bonnes
moeurs ne se trouve point dans la nature qui est, par elle-même,
indifférente, ignorant le mal comme le bien. Elle est dans la Parole
divine, qu'il ne faut point transgresser, à moins de s'en repentir
ensuite convenablement. Les lois humaines sont fondées sur l'utilité,
et ce ne peut être qu'une utilité apparente et illusoire, car on ne
sait pas naturellement ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur
convient en réalité. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers une bonne
moitié des articles auxquels le préjugé seul a donné naissance.
Soutenues par la menace du châtiment, les lois humaines peuvent être
éludées par ruse et dissimulation. Tout homme capable de réflexion est
au-dessus d'elles. Ce sont proprement des attrape-nigauds.

"Il n'en est pas de même, mon fils, des lois divines. Celles-là sont
imprescriptibles, inéluctables et stables. Leur absurdité n'est
qu'apparente et cache une sagesse inconcevable. Si elles blessent
notre raison, c'est parce qu'elles y sont supérieures et qu'elles
s'accordent avec les vraies fins de l'homme, et non avec ses fins
apparentes. Il convient de les observer, quand on a le bonheur de les
connaître. Toutefois, je ne fais pas de difficulté d'avouer que
l'observation de ces lois, contenues dans le Décalogue et dans les
commandements de l'Église, est difficile, la plupart du temps, et même
impossible sans la grâce qui se fait parfois attendre, puisque c'est
un devoir de l'espérer. C'est pourquoi nous sommes tous de pauvres
pécheurs.

"Et c'est là qu'il faut admirer l'économie de la religion chrétienne,
qui fonde principalement le salut sur le repentir. Il est à remarquer,
mon fils, que les plus grands saints sont des pénitents, et, comme le
repentir se proportionne à la faute, c'est dans les plus grands
pécheurs que se trouve l'étoffe des plus grands saints. Je pourrais
illustrer cette doctrine d'un grand nombre d'exemples admirables. Mais
j'en ai dit assez pour vous faire sentir que la matière première de la
sainteté est la concupiscence, l'incontinence, toutes les impuretés de
la chair et de l'esprit. Il importe seulement, après avoir amassé
cette matière, de la travailler selon l'art théologique et de la
modeler pour ainsi dire en figure de pénitence, ce qui est l'affaire
de quelques années, de quelques jours et parfois d'un seul instant,
comme il se voit dans le cas de la contrition parfaite. Jacques
Tournebroche, si vous m'avez bien entendu, vous ne vous épuiserez pas
dans des soins misérables pour devenir honnête homme selon le monde,
et vous vous étudierez uniquement à satisfaire à la justice divine.

Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renfermée dans les
maximes de mon bon maître. Je craignais seulement que cette morale, au
cas où elle serait pratiquée sans discernement, ne portât l'homme aux
plus grands désordres. Je fis part de mes doutes à M. Jérôme Goignard,
qui me rassura en ces termes:

--Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde à ce que je viens de
vous dire expressément, à savoir que ce que vous appelez désordres,
n'est tel en effet que dans l'opinion des légistes et des juges tant
civils qu'ecclésiastiques et par rapport aux lois humaines, qui sont
arbitraires et transitoires, et qu'en un mot se conduire selon ces
lois est le fait d'une âme moutonnière. Un homme d'esprit ne se pique
pas d'agir selon les règles en usage au Châtelet et chez l'official.
Il s'inquiète de faire son salut et il ne se croit pas déshonoré pour
aller au ciel par les voies détournées que suivirent les plus grands
saints. Si la bienheureuse Pélagie n'avait point exercé la profession
de laquelle vous savez que vit Jeannette la vielleuse, sous le porche
de Saint-Benoît-le-Bétourné, cette sainte n'aurait pas eu lieu d'en
faire une ample et copieuse pénitence, et il est infiniment probable
qu'après avoir vécu comme une matrone dans une médiocre et banale
honnêteté, elle ne jouerait pas du psaltérion, au moment où je vous
parle, devant le tabernacle où le Saint des Saints repose dans sa
gloire. Appelez-vous désordre une si belle ordonnance de la vie d'une
prédestinée? Non point! Il faut laisser ces façons basses de dire à M.
le lieutenant de police qui, après sa mort, ne trouvera peut-être pas
une petite place derrière les malheureuses qu'aujourd'hui il traîne
ignominieusement à l'hôpital. Hors la perte de l'âme et la damnation
éternelle, il ne saurait y avoir ni désordre, ni crime, ni mal aucun
dans ce monde périssable, où tout doit se régler et s'ajuster en vue
du monde divin. Reconnaissez donc, Tournebroche, mon fils, que les
actes les plus répréhensibles dans l'opinion des hommes peuvent
conduire à une bonne fin, et n'essayez plus de concilier la justice
des hommes avec celle de Dieu, qui seule est juste, non point à notre
sens, mais par définition. Pour le moment, vous m'obligerez, mon fils,
en cherchant dans Vossius la signification de cinq ou six termes
obscurs qu'emploie le Panopolitain, avec lequel il faut se battre dans
les ténèbres de cette façon insidieuse qui étonnait même le grand
coeur d'Ajax, au rapport d'Homère, prince des poètes et des
historiens. Ces vieux alchimistes avaient le style dur; Manilius, n'en
déplaise à M. d'Astarac, écrivait sur les mêmes matières avec plus
d'élégance.

A peine mon bon maître avait-il prononcé ces derniers mots, qu'une
ombre s'éleva entre lui et moi. C'était celle de M. d'Astarac, ou
plutôt c'était M. d'Astarac lui-même, mince et noir comme une ombre.

Soit qu'il n'eût point entendu ce propos, soit qu'il le dédaignât, il
ne laissa voir aucun ressentiment. Il félicita, au contraire, M.
Jérôme Coignard de son zèle et de son savoir, et il ajouta qu'il
comptait sur ses lumières pour l'achèvement de la plus grande oeuvre
qu'un homme eût encore tentée. Puis, se tournant vers moi:

--Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon
cabinet, où je veux vous communiquer un secret de conséquence.

Je le suivis dans la pièce où il nous avait d'abord reçus, mon bon
maître et moi, le jour qu'il nous prit tous deux à son service. J'y
retrouvai, rangés contre les murs, les vieux Égyptiens au visage d'or.
Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille, était posé sur la
table. M. d'Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de
m'asseoir devant lui et, s'étant passé deux ou trois fois sur le front
une main chargée de pierreries et d'amulettes, me dit:

--Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'après notre
entretien dans l'île des Cygnes, il vous reste encore un doute sur
l'existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi réelle que
celle des hommes et qui même l'est beaucoup plus, si l'on mesure la
réalité à la durée des apparences par lesquelles elle se manifeste,
car cette existence est bien plus longue que la nôtre. Les Salamandres
promènent de siècle en siècle leur inaltérable jeunesse; quelques-unes
ont vu Noé, Ménès et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la
fraîcheur de leur mémoire rendent leur conversation extrêmement
attrayante. On a prétendu même qu'elles acquéraient l'immortalité dans
les bras des hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait
dans le lit des philosophes. Mais ce sont là des mensonges qui ne
peuvent séduire un esprit réfléchi. Toute union des sexes, loin
d'assurer l'immortalité aux amants, est un signe de mort, et nous ne
connaîtrions pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il n'en
saurait être autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras
des sages qu'une seule espèce d'immortalité: celle de la race. C'est
aussi la seule qu'il soit raisonnable d'espérer. Et, bien que je me
promette, avec le secours de la science, de prolonger d'une façon
notable la vie humaine, et de l'étendre à cinq ou six siècles pour le
moins, je ne me suis jamais flatté d'en assurer indéfiniment la durée.
Il serait insensé d'entreprendre contre l'ordre naturel. Repoussez
donc, mon fils, comme de vaines fables, l'idée de cette immortalité
puisée dans un baiser. C'est la honte de plusieurs cabbalistes de
l'avoir seulement conçue. Il n'en est pas moins vrai que les
Salamandres sont enclines à l'amour des hommes. Vous en ferez
l'expérience sans tarder. Je vous ai suffisamment préparé à leur
visite, et, puisque, à compter de la nuit de votre initiation, vous
n'avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir
le prix de votre continence.

Mon ingénuité naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais
méritées malgré moi, et je pensai avouer à M. d'Astarac mes coupables
pensées. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit
avec vivacité:

--Il ne me reste plus, mon fils, qu'à vous donner la clef qui vous
ouvrira l'empire des Génies. C'est ce que je vais faire incontinent.

Et, s'étant levé, il alla poser la main sur le globe qui tenait la
moitié de la table.

--Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui échappe à
vos regards par sa pureté même. Car elle est beaucoup trop fine pour
tomber sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon fils, que
les plus belles parties de l'univers se dérobent à notre vue et ne se
révèlent qu'au savant muni d'appareils propres à les découvrir. Les
fleuves et les campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent
invisibles, bien qu'en réalité l'aspect en soit mille fois plus riche
et plus varié que celui du plus beau paysage terrestre.

"Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire
souverainement propre à exalter le feu qui est en nous. Et l'effet de
cette exaltation ne se fait guère attendre. Il consiste en une
subtilité des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures
aériennes flottant autour de nous. Sitôt que vous aurez rompu le sceau
qui ferme l'orifice de ce ballon et respiré la poudre solaire qui s'en
échappera, vous découvrirez dans cette chambre une ou plusieurs
créatures ressemblant à des femmes par le système de lignes courbes
qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais
aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que
celle que je vis, l'an passé, dans la rôtisserie de votre père ne vous
apparaisse la première, car elle a du goût pour vous, et je vous
conseille de contenter au plus tôt ses désirs. Ainsi donc, mettez-vous
à votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, débouchez ce ballon
et respirez-en doucement le contenu. Bientôt vous verrez tout ce que
je vous ai annoncé se réaliser de point en point. Je vous quitte.
Adieu.

Et il disparut à sa manière, qui était étrangement soudaine. Je
demeurai seul, devant ce ballon de verre, hésitant à le déboucher, de
peur qu'il ne s'en échappât quelque exhalaison stupéfiante. Je
songeais que, peut-être, M. d'Astarac y avait introduit, selon l'art,
des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des
rêves de Salamandres. Je n'étais pas encore assez philosophe pour me
soucier d'être heureux de cette façon. Peut-être, me disais-je, ces
vapeurs disposent à la folie. Enfin, j'avais assez de défiance pour
songer un moment à aller dans la bibliothèque demander conseil à M.
l'abbé Coignard, mon bon maître. Mais je reconnus tout de suite que ce
serait prendre un soin inutile. Dès qu'il m'entendra parler, me
dis-je, de poudre solaire et de Génies de l'air, il me répondra:
"Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter
foi à des absurdités, mais de vous en rapporter à votre raison en
toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi
ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la
cabbale et de l'art spagyrique."

Je croyais l'entendre lui-même faire ce petit discours entre deux
prises de tabac, et je ne savais que répondre à un langage si
chrétien. D'autre part, je considérais par avance dans quel embarras
je me trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait des
nouvelles de la Salamandre. Que lui répondre? Comment lui avouer ma
réserve et mon abstention, sans trahir en même temps ma défiance et ma
peur? Et puis, j'étais, à mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je
ne suis pas crédule. J'ai au contraire une propension merveilleuse au
doute, et ce penchant me porte à me défier du sens commun et même de
l'évidence comme du reste. A tout ce qu'on me dit d'étrange, je me
dis: "Pourquoi pas?" Ce "pourquoi pas" faisait tort, devant le ballon,
à mon intelligence naturelle. Ce "pourquoi pas" m'inclinait à la
crédulité, et il est intéressant de remarquer à cette occasion que: ne
rien croire, c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit
trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine d'aventure
des denrées d'une forme et d'un poids extravagant, qui ne sauraient
trouver place dans des esprits raisonnablement et médiocrement meublés
de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me
rappelais ce que ma mère m'avait conté des carafes magiques, mon
"pourquoi pas", me soufflait que peut-être après tout voit-on, à la
poussière du soleil, les fées aériennes. Mais, dès que cette idée,
après avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s'y loger et
d'y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque.
Les idées, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes. Il
en est peu qui puissent faire autre chose que d'agréables passantes;
et décidément celle-là avait un air de folie. Pendant que je me
demandais: Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne
cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma
main, et le flacon se trouva débouché.

J'attendis, j'observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J'en fus
déçu, tant l'espoir de sortir de la nature est habile et prompt à se
glisser dans nos âmes! Rien! pas même une vague et confuse illusion,
une incertaine image! Il arrivait ce que j'avais prévu: quelle
déception! J'en ressentis une sorte de dépit. Renversé dans mon
fauteuil, je me jurai, devant ces Égyptiens aux longs yeux noirs qui
m'entouraient, de mieux fermer à l'avenir mon âme aux mensonges des
cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse de mon bon
maître, et je résolus, à son exemple, de me conduire par la raison
dans toutes les affaires qui n'intéressent pas la foi chrétienne et
catholique. Attendre la visite d'une dame salamandre, quelle
simplicité! Est-il possible qu'il soit des Salamandres? Mais qu'en
sait-on, et "pourquoi pas"?

Le temps, déjà lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de
longs jours tranquilles et reclus, je sentais un poids sur mon front
et sur mes paupières. L'approche de l'orage acheva de m'appesantir. Je
laissai tomber mes bras et, la tête renversée, les yeux clos, je
glissai dans un demi-sommeil plein d'Égyptiens d'or et d'ombres
lascives. Cet état incertain, pendant lequel le sens de l'amour vivait
seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis un temps que je
ne puis dire, quand je fus réveillé par un bruit léger de pas et
d'étoffes froissées, j'ouvris les yeux et poussai un grand cri.

Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin
noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits
fermes dans une chair jeune et pure, les joues rondes et la bouche
animée par un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des pieds
petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait droite, ronde, un
peu ramassée dans sa perfection voluptueuse. On voyait, sous le ruban
de velours passé à son cou, un carré de gorge brune et pourtant
éclatante. Elle me regardait avec un air de curiosité.

J'ai dit que mon sommeil m'avait excité à l'amour. Je me levai, je
m'élançai.

--Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais M. d'Astarac.

Je lui dis:

--Madame, il n'y a pas de M. d'Astarac. Il y a vous et moi. Je vous
attendais. Vous êtes ma Salamandre. J'ai ouvert le flacon de cristal.
Vous êtes venue, vous êtes à moi.

Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes lèvres
purent trouver de chair au bord des habits.

Elle se dégagea et me dit:

--Vous êtes fou.

--C'est bien naturel, lui répondis-je. Qui ne le serait à ma place?

Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai à ses pieds.

--Puisque M. d'Astarac n'est pas ici, dit-elle, je n'ai qu'à me
retirer.

--Restez, m'écriai-je, en poussant le verrou.

Elle me demanda:

--Savez-vous s'il reviendra bientôt?

--Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m'a laissé seul
avec les Salamandres. Je n'en veux qu'une, et c'est vous.

Je la pris dans mes bras, je la portai sur le sopha, j'y tombai avec
elle, je la couvris de baisers. Je ne me connaissais plus. Elle
criait, je ne l'entendais point. Ses paumes ouvertes me repoussaient,
ses ongles me griffaient, et ces vaines défenses irritaient mes
désirs. Je la pressais, je l'enveloppais, renversée et défaite. Son
corps amolli céda, elle ferma les yeux; je sentis bientôt, dans mon
triomphe, ses beaux bras réconciliés me serrer contre elle.

Puis déliés, hélas! de cette étreinte délicieuse, nous nous regardâmes
tous deux avec surprise. Occupée à renaître avec décence, elle
arrangeait ses jupes et se taisait.

--Je vous aime, lui dis-je. Comment vous appelez-vous?

Je ne pensais pas qu'elle fût une Salamandre et, à vrai dire, je ne
l'avais pas cru véritablement.

--Je me nomme Jahel, me dit-elle.

--Quoi! vous êtes la nièce de Mosaïde?

--Oui, mais taisez-vous. S'il savait ...

--Que ferait-il?

--Oh! à moi, rien du tout. Mais à vous beaucoup de mal. Il n'aime pas
les chrétiens.

--Et vous?

--Oh! moi, je n'aime pas les juifs.

--Jahel, m'aimez-vous un peu?

--Mais il me semble, monsieur, qu'après ce que nous venons de nous
dire, votre question est une offense.

--Il est vrai, mademoiselle, mais je tâche de me faire pardonner une
vivacité, une ardeur, qui n'avaient pas pris soin de consulter vos
sentiments.

--Oh! monsieur, ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes.
Toute votre violence et toutes vos ardeurs ne vous auraient servi de
rien si vous ne m'aviez pas plu. Tout à l'heure, en vous voyant
endormi dans ce fauteuil, je vous ai trouvé du mérite, j'ai attendu
votre réveil, et vous savez le reste.

Je lui répondis par un baiser. Elle me le rendit. Quel baiser! Je crus
sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. Mes désirs se
ranimèrent et je la pressai ardemment sur mon coeur.

--Cette fois, me dit-elle, soyez moins emporté, et ne pensez pas qu'à
vous. Il ne faut pas être égoïste en amour. C'est ce que les jeunes
gens ne savent pas assez. Mais on les forme.

Nous nous plongeâmes dans l'abîme des délices. Après quoi, la divine
Jahel me dit:

--Avez-vous un peigne? Je suis faite comme une sorcière.

--Jahel, lui répondis-je, je n'ai point de peigne; j'attendais une
Salamandre. Je vous adore.

--Adorez-moi, mon ami, mais soyez discret. Vous ne connaissez pas
Mosaïde.

--Quoi! Jahel! est-il donc si terrible à cent trente ans, dont il
passa soixante-quinze dans une pyramide?

--Je vois, mon ami, qu'on vous a fait des contes sur mon oncle, et que
vous avez eu la simplicité de les croire. On ne sait pas son âge;
moi-même je l'ignore, je l'ai toujours connu vieux. Je sais seulement
qu'il est robuste et d'une force peu commune. Il faisait la banque à
Lisbonne, où il lui arriva de tuer un chrétien, qu'il avait surpris
avec ma tante Myriam. Il s'enfuit et m'emmena avec lui. Depuis lors,
il m'aime avec la tendresse d'une mère. Il me dit des choses qu'on ne
dit qu'aux petits enfants, et il pleure en me regardant dormir.

--Vous habitez avec lui?

--Oui, dans le pavillon du garde, à l'autre bout du parc.

--Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Comment ne vous
ai-je pas rencontrée plus tôt? Par quel sort funeste, demeurant si
près de vous, ai-je vécu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre?
Est-ce vivre que ne vous point connaître? Vous êtes donc renfermée
dans ce pavillon?

--Il est vrai que je suis très recluse et que je ne puis aller comme
je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et à la comédie.
La tendresse de Mosaïde ne me laisse point de liberté. Il me garde en
jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emportées de Lisbonne,
il n'aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d'attachement
pour moi qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon
ami, de meilleur coeur qu'il n'a tué le Portugais. Je vous en avertis
pour vous rendre discret et parce que ce n'est pas une considération
qui puisse arrêter un homme de coeur. Êtes-vous de qualité et fils de
famille, mon ami?

--Hélas! non, répondis-je, mon père est adonné à quelque art mécanique
et à une sorte de négoce.

--Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non?
C'est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-même. Mais dites-moi
la vérité: M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bientôt?

A ce nom, à cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je
soupçonnai cette ravissante Jahel de m'avoir été envoyée par le
cabbaliste pour jouer avec moi le rôle de Salamandre. Je l'accusai
même intérieurement d'être la nymphe de ce vieux fou. Pour en être
tout de suite éclairé, je lui demandai rudement si elle avait coutume
de faire la Salamandre dans ce château.

--Je ne vous entends point, me répondit-elle, en me regardant avec des
yeux pleins d'une innocente surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac
lui-même, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas
éprouvé que vous ne partagez point l'aversion que les femmes lui
donnent. Il ne peut en souffrir une, et c'est pour moi une véritable
gêne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout à
l'heure quand je vous ai trouvé.

Dans ma joie d'être rassuré, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea
pour me faire voir qu'elle avait des bas noirs, attachés au-dessus du
genou par des jarretières à boucles de diamants, et cette vue ramena
mes esprits aux idées qui lui plaisaient. Au surplus, elle me
sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse et d'ardeur, et je
m'aperçus qu'elle commençait à s'animer au jeu dans le moment même où
j'allais en être fatigué. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez
heureux cette fois encore pour épargner à cette belle personne
l'affront qu'elle méritait le moins. Il me sembla qu'elle n'était pas
mécontente de moi. Elle se leva, l'air tranquille, et me dit:

--Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bientôt?
Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu'il doit
à mon oncle une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me fait
grandement défaut.

Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois écus qui s'y trouvaient et
qu'elle me fit la grâce d'accepter. C'était tout ce qui me restait des
libéralités trop rares du cabbaliste qui, faisant profession de
mépriser l'argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages.

Je demandai à mademoiselle Jahel si je n'aurais pas l'heur de la
revoir.

--Vous l'aurez, me dit-elle.

Et nous convînmes qu'elle monterait la nuit dans ma chambre toutes les
fois qu'elle pourrait s'échapper du pavillon où elle était gardée.

--Faites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la
quatrième à droite, dans le corridor, et que la cinquième est celle de
l'abbé Coignard, mon bon maître. Quant aux autres, ajoutai-je, elles
ne donnent accès que dans des greniers où logent deux ou trois
marmitons et plusieurs centaines de rats.

Elle m'assura qu'elle n'aurait garde de s'y tromper, et qu'elle
gratterait à ma porte, non pas à quelque autre.

--Au reste, me dit-elle encore, votre abbé Coignard me semble un assez
bon homme. Je crois que nous n'avons rien à craindre de lui. Je l'ai
vu, par un judas, le jour où il rendait visite avec vous à mon oncle.
Il me parut aimable, quoique je n'entendisse guère ce qu'il disait.
Son nez surtout me sembla tout à fait ingénieux et capable. Celui qui
le porte doit être homme de ressources et je désire faire sa
connaissance. On a toujours à gagner à la fréquentation des gens
d'esprit. Je suis fâchée seulement qu'il ait déplu à mon oncle par la
liberté de ses paroles et par son humeur railleuse. Mosaïde le hait,
et il a pour la haine une capacité dont un chrétien ne peut se faire
idée.

--Mademoiselle, lui répondis-je, M. l'abbé Jérôme Coignard est un très
savant homme et il a, de plus, de la philosophie et de la
bienveillance. Il connaît le monde, et vous avez raison de le croire
de bon conseil. Je me gouverne entièrement sur ses avis. Mais,
répondez-moi, ne me vîtes-vous pas aussi, ce jour-là, dans le
pavillon, à travers ce judas que vous dites?

--Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous
distinguai. Mais il faut que je retourne chez mon oncle. Adieu.

M. d'Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, après le souper,
des nouvelles de la Salamandre. Sa curiosité m'embarrassait un peu. Je
répondis que la rencontre avait passé mes espérances, mais qu'au
surplus je croyais devoir me renfermer dans la discrétion convenable à
ces sortes d'aventures.

--Cette discrétion, mon fils, me dit-il, n'est point aussi utile en
votre affaire que vous vous le figurez. Les Salamandres ne demandent
point le secret sur des amours dont elles n'ont point de honte. Une de
ces Nymphes, qui m'aime, n'a point de passe-temps plus doux, en mon
absence, que de graver mon chiffre enlacé au sien dans l'écorce des
arbres, comme vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc de
cinq ou six pins dont vous voyez d'ici les têtes élégantes. Mais
n'avez-vous point remarqué, mon fils, que ces sortes d'amours,
vraiment sublimes, loin de laisser quelque fatigue, communiquent au
coeur une vigueur nouvelle? Je suis sûr qu'après ce qui s'est passé,
vous occuperez votre nuit à traduire pour le moins soixante pages de
Zozime le Panopolitain.

Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de
dormir, qu'il expliqua par l'étonnement d'une première rencontre.
Ainsi ce grand homme demeura persuadé que j'avais eu commerce avec une
Salamandre. J'avais scrupule à le tromper, mais j'y étais obligé et il
se trompait si bien lui-même qu'on ne pouvait ajouter grand'chose à
ses illusions. J'allai donc me coucher en paix: et, m'étant mis au
lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau de mes jours.




Jahel tint parole. Dès le surlendemain elle vint gratter à ma porte.
Nous fûmes bien plus à notre aise dans ma chambre, que nous ne
l'avions été dans le cabinet de M. d'Astarac, et ce qui s'était passé
lors de notre première connaissance n'était que jeux d'enfants au prix
de ce que l'amour nous inspira en cette seconde rencontre. Elle
s'arracha de mes bras au petit jour, avec mille serments de me
rejoindre bientôt, m'appelant son âme, sa vie, et son greluchon.

Je me levai fort tard ce jour-là. Quand je descendis dans la
bibliothèque, mon maître y était établi sur le papyrus de Zozime, sa
plume dans une main, sa loupe dans l'autre, et digne de l'admiration
de quiconque sait estimer les bonnes lettres.

--Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale difficulté de cette
lecture consiste en ce que diverses lettres peuvent être aisément
confondues avec d'autres, et il importe au succès du déchiffrement de
dresser un tableau des caractères qui prêtent à de semblables
méprises, car, faute de prendre ce soin, nous risquerions d'adopter de
mauvaises leçons, à notre honte éternelle et juste vitupère. J'ai fait
aujourd'hui même de risibles bévues. Il fallait que j'eusse, dès
matines, l'esprit troublé par ce que j'ai vu cette nuit et dont je
vais vous faire le récit.

"M'étant réveillé au petit jour, il me prit l'envie d'aller boire un
coup de ce petit vin blanc, dont il vous souvient que je fis hier
compliment à M. d'Astarac. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc
et le chant du coq, une sympathie qui date assurément du temps de Noé,
et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacrée nuit qu'il
passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin
clairet de la Moselle, ou seulement d'Orléans, il n'aurait pas renié
Jésus avant que le coq eût chanté pour la seconde fois. Mais nous ne
devons en aucune manière, mon fils, regretter cette mauvaise action,
car il importait que les prophéties fussent accomplies; et si ce
Pierre ou Céphas n'avait pas fait, cette nuit-là, la dernière des
infamies, il ne serait pas aujourd'hui le plus grand saint du paradis
et la pierre angulaire de notre sainte Église, pour la confusion des
honnêtes gens selon le monde qui voient les clefs de leur félicité
éternelle tenues par un lâche coquin. O salutaire exemple qui, tirant
l'homme hors des fallacieuses inspirations de l'honneur humain, le
conduit dans les voies du salut! O savante économie de la religion! O
sagesse divine, qui exalte les humbles et les misérables pour abaisser
les superbes! O merveille! O mystère! A la honte éternelle des
pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de
Tibériade, devenu par sa lâcheté épaisse la risée des filles de
cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand prêtre, un
rustre et un couard qui renonça son maître et sa foi devant des
maritornes bien moins jolies sans doute, que la femme de chambre de
madame la baillive de Séez, porte au front la triple couronne, au
doigt l'anneau pontifical, est établi au dessus des princes-évêques,
des rois et de l'empereur, est investi du droit de lier et de délier;
le plus respectable homme, la plus honnête dame n'entreront au ciel
que s'il leur en donne l'accès. Mais dites-moi, s'il vous plaît,
Tournebroche, mon fils, à quel endroit de mon récit j'en étais quand
j'en embrouillai le fil à ce grand saint Pierre, le prince des
apôtres. Je crois pourtant que je vous parlais d'un verre de vin blanc
que je bus à l'aube. Je descendis en chemise à l'office et tirai d'une
certaine armoire, dont la veille je m'étais prudemment assuré la clef,
une bouteille que je vidai avec plaisir. Après quoi, remontant
l'escalier, je rencontrai entre les deuxième et troisième étages une
petite demoiselle en pierrot, qui descendait les degrés. Elle parut
très effrayée et s'enfuit au fond du corridor. Je la poursuivis, je la
rejoignis, je la saisis dans mes bras et je l'embrassai par soudaine
et irrésistible sympathie. Ne m'en blâmez point, mon fils; vous en
eussiez fait tout autant à ma place, et peut-être davantage. C'est une
jolie fille, elle ressemble à la chambrière de la baillive, avec plus
de vivacité dans le regard. Elle n'osait crier. Elle me soufflait à
l'oreille: "Laissez-moi, laissez-moi, vous êtes fou!" Voyez,
Tournebroche, je porte encore au poignet les marques de ses ongles.
Que n'ai-je gardé aussi vive sur mes lèvres l'impression du baiser
qu'elle me donna!

--Quoi, monsieur l'abbé, m'écriai-je, elle vous donna un
  baiser?

--Soyez assuré, mon fils, me répondit mon bon maître, qu'à ma place
vous en eussiez reçu un tout semblable, à la condition toutefois que
vous eussiez saisi, comme j'ai fait, l'occasion. Je crois vous avoir
dit que je tenais cette demoiselle étroitement embrassée. Elle
essayait de fuir, elle étouffait ses cris, elle murmurait des
plaintes.

--Lâchez-moi, de grâce! Voici le jour, un moment de plus et je suis
perdue.

Ses craintes, sa frayeur, son péril, quel barbare n'en aurait point
été touché? Je ne suis point inhumain. Je mis sa liberté au prix d'un
baiser qu'elle me donna tout de suite. Croyez-m'en sur ma parole; je
n'en reçus jamais de plus délicieux.

A cet endroit de son récit, mon bon maître, levant le nez pour humer
une prise de tabac, vit mon trouble et ma douleur qu'il prit pour de
la surprise.

--Jacques Tournebroche, reprit-il, tout ce qui me reste à dire vous
surprendra bien davantage. Je laissai donc aller à regret cette jolie
demoiselle; mais ma curiosité m'invita à la suivre. Je descendis
l'escalier sur ses pas, je la vis traverser le vestibule, sortir par
la petite porte qui donne sur les champs, du côté où le parc est le
plus étendu, et courir dans l'allée. J'y courus sur ses pas. Je
pensais bien qu'elle n'irait pas loin en pierrot et en bonnet de nuit.
Elle prit le chemin des Mandragores. Ma curiosité en redoubla et je la
suivis jusqu'au pavillon de Mosaïde. Dans ce moment, ce vilain juif
parut à sa fenêtre avec sa robe et son grand bonnet, comme ces figures
qu'on voit se montrer à midi dans ces vieilles horloges plus gothiques
et plus ridicules que les églises où elles sont conservées, pour la
joie des rustres et le profit du bedeau.

"Il me découvrit sous la feuillée, au moment même où cette jolie
fille, prompte comme Galatée, se coulait dans le pavillon; en sorte
que j'avais l'air de la poursuivre à la manière, façon et usage de ces
satyres dont nous parlâmes un jour, en conférant les beaux endroits
d'Ovide. Et mon habit ajoutait à la ressemblance, car je crois que je
vous ai dit, mon fils, que j'étais en chemise. A ma vue, les yeux de
Mosaïde étincelèrent. Il tira de sa sale houppelande jaune un stylet
assez coquet et l'agita par la fenêtre d'un bras qui ne semblait point
appesanti par la vieillesse. Cependant, il me jetait des injures
bilingues. Oui, Tournebroche, mes connaissances grammaticales
m'autorisent à dire qu'elles étaient bilingues et que l'espagnol ou
plutôt le portugais s'y mêlait avec l'hébreu. J'enrageais de n'en
point saisir le sens exact, car je n'entends point ces langues, encore
que je les reconnaisse à certains sons qui y reviennent fréquemment.
Mais il est vraisemblable qu'il m'accusait de vouloir suborner cette
fille, que je crois être sa nièce Jahel, que M. d'Astarac, s'il vous
en souvient, nous a plusieurs fois nommée; en quoi ses invectives
contenaient une part de flatterie, car tel que je suis devenu, mon
fils, par les progrès de l'âge et les fatigues d'une vie agitée, je ne
puis plus prétendre à l'amour des jeunes pucelles. Hélas! à moins de
devenir évêque, c'est un plat dont je ne goûterai plus jamais. J'y ai
regret. Mais il ne faut pas s'attacher trop obstinément aux biens
périssables de ce monde, et nous devons quitter ce qui nous quitte.
Donc Mosaïde, maniant son stylet, tirait de sa gorge des sons rauques
qui alternaient avec des glapissements aigus, de sorte que j'étais
injurié et vitupéré en manière de chant ou de cantilène. Et sans me
flatter, mon fils, je puis dire que je fus traité de paillard et de
suborneur sur un ton solennel et cérémonieux. Quand ce Mosaïde fut au
bout de ses imprécations, je m'étudiai à lui faire une riposte
bilingue, comme l'attaque. Je lui répondis en latin et en français
qu'il était homicide et sacrilège, ayant égorgé des petits enfants et
poignardé des hosties consacrées. Le vent frais du matin, en glissant
sur mes jambes, me rappelait que j'étais en chemise. J'en éprouvai
quelque embarras, car il est évident, mon fils, qu'un homme qui n'a
point de culotte est en mauvais état pour faire paraître les sacrées
vérités, confondre l'erreur et poursuivre le crime. Toutefois, je lui
fis des tableaux effroyables de ses attentats et le menaçai de la
justice divine et de la justice humaine.

--Quoi! mon bon maître m'écriai-je, ce Mosaïde, qui a une si jolie
nièce, égorgea des nouveau-nés et poignarda des hosties?

--Je n'en sais rien, me répondit M. Jérôme Coignard, et n'en puis rien
savoir. Mais ces crimes lui appartiennent, étant ceux de sa race, et
je puis les lui donner sans injure. Je poursuivais sur ce mécréant une
longue suite d'aïeux scélérats. Car vous n'ignorez point ce qu'on dit
des juifs et de leurs rites abominables. Il y a dans la vieille
cosmographie de Münster une figure représentant des juifs mutilant un
enfant, et ils y sont reconnaissables à la roue ou rouelle de drap
qu'ils portent sur leurs vêtements, en signe d'infamie. Je ne crois
pas pourtant que ce soit chez eux un usage domestique et quotidien. Je
doute aussi que tous ces israélites soient si portés à outrager les
saintes espèces. Les en accuser, c'est les croire pénétrés aussi
profondément que nous de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Car on ne conçoit pas le sacrilège sans la foi, et le juif qui
poignarda la sainte hostie rendit par cela même un sincère hommage à
la vérité de la transsub

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