La Maison Tellier
by Guy de Maupassant · French · Gutenberg #11596 · 293,126 chars · public domain (US)
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Title: La Maison Tellier
Author: Guy de Maupassant
Release date: March 1, 2004 [eBook #11596]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/11596
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON TELLIER ***
GUY DE MAUPASSANT
La
Maison Tellier
1891
À
IVAN TOURGUENEFF
_Hommage d'une affection profonde et d'une grande admiration_
GUY DE MAUPASSANT.
LA MAISON TELLIER
I
On allait là, chaque soir, vers onze heures, comme au café, simplement.
Ils s'y retrouvaient à six ou huit, toujours les mêmes, non pas des
noceurs, mais des hommes honorables, des commerçants, des jeunes gens de
la ville; et l'on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les
filles, ou bien on causait sérieusement avec _Madame_, que tout le monde
respectait.
Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois
restaient.
La maison était familiale, toute petite, peinte en jaune, à l'encoignure
d'une rue derrière l'église Saint-Étienne; et, par les fenêtres, on
apercevait le bassin plein de navires qu'on déchargeait, le grand marais
salant appelé «la Retenue» et, derrière, la côte de la Vierge avec sa
vieille chapelle toute grise.
_Madame_, issue d'une bonne famille de paysans du département de l'Eure,
avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue
modiste ou lingère. Le préjugé du déshonneur attaché à la prostitution,
si violent et si vivace dans les villes, n'existe pas dans la campagne
normande. Le paysan dit:--«C'est un bon métier»;--et il envoie son
enfant tenir un harem de filles comme il l'enverrait diriger un
pensionnat de demoiselles.
Cette maison, du reste, était venue par héritage d'un vieil oncle qui la
possédait _Monsieur_ et _Madame_, autrefois aubergistes près d'Yvetot,
avaient immédiatement liquidé, jugeant l'affaire de Fécamp plus
avantageuse pour eux; et ils étaient arrivés un beau matin prendre la
direction de l'entreprise qui périclitait en l'absence des patrons.
C'étaient de braves gens qui se firent aimer tout de suite de leur
personnel et des voisins.
Monsieur mourut d'un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelle
profession l'entretenant dans la mollesse et l'immobilité, il était
devenu très gros, et la santé l'avait étouffé.
Madame, depuis son veuvage, était vainement désirée par tous les
habitués de l'établissement; mais on la disait absolument sage, et ses
pensionnaires elles-mêmes n'étaient parvenues à rien découvrir.
Elle était grande, charnue, avenante. Son teint, pâli dans l'obscurité
de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mince
garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait son front, et
lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de ses
formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait
volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles
n'avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient
toujours un peu; et quand un garçon mal élevé appelait de son nom propre
l'établissement qu'elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. Enfin elle
avait l'âme délicate, et bien que traitant ses femmes en amies, elle
répétait volontiers qu'elles «n'étaient point du même panier».
Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage avec une
fraction de sa troupe; et l'on allait folâtrer sur l'herbe au bord de la
petite rivière qui coule dans les fonds de Valmont. C'étaient alors des
parties de pensionnaires échappées, des courses folles, des jeux
enfantins, toute une joie de recluses grisées par le grand air. On
mangeait de la charcuterie sur le gazon en buvant du cidre, et l'on
rentrait à la nuit tombante avec une fatigue délicieuse, un
attendrissement doux; et dans la voiture on embrassait Madame comme une
mère très bonne, pleine de mansuétude et de complaisance.
La maison avait deux entrées. À l'encoignure, une sorte de café borgne
s'ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des
personnes chargées du commerce spécial du lieu étaient particulièrement
destinées aux besoins de cette partie de la clientèle. Elles servaient,
avec l'aide du garçon, nommé Frédéric, un petit blond imberbe et fort
comme un boeuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de
marbre branlantes, et, les bras jetés au cou des buveurs, assises en
travers de leurs jambes, elles poussaient à la consommation.
Les trois autres dames (elles n'étaient que cinq) formaient une sorte
d'aristocratie, et demeuraient réservées à la compagnie du premier, à
moins pourtant qu'on n'eût besoin d'elles en bas et que le premier fût
vide.
Le salon de Jupiter, où se réunissaient les bourgeois de l'endroit,
était tapissé de papier bleu et agrémenté d'un grand dessin représentant
Léda étendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d'un
escalier tournant terminé par une porte étroite, humble d'apparence,
donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait toute la nuit,
derrière un treillage, une petite lanterne comme celles qu'on allume
encore en certaines villes aux pieds des madones encastrées dans les
murs.
Le bâtiment, humide et vieux, sentait légèrement le moisi. Par moments,
un souffle d'eau de Cologne passait dans les couloirs, ou bien une porte
entr'ouverte en bas faisait éclater dans toute la demeure, comme une
explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attablés au
rez-de-chaussée, et mettait sur la figure des messieurs du premier une
moue inquiète et dégoûtée.
_Madame_, familière avec les clients ses amis, ne quittait point le
salon, et s'intéressait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par
eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des
trois femmes; elle était comme un repos dans le badinage polisson des
particuliers ventrus qui se livraient chaque soir à cette débauche
honnête et médiocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles
publiques.
Les trois dames du premier s'appelaient Fernande, Raphaële et Rosa la
Rosse.
Le personnel étant restreint, on avait tâché que chacune d'elles fût
comme un échantillon, un résumé de type féminin, afin que tout
consommateur pût trouver là, à peu près du moins, la réalisation de son
idéal.
Fernande représentait la _belle blonde_, très grande, presque obèse,
molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient à
disparaître, et dont la chevelure filasse, écourtée, claire et sans
couleur, pareille à du chanvre peigné, lui couvrait insuffisamment le
crâne.
Raphaële, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait la rôle
indispensable de la _belle Juive_, maigre, avec des pommettes saillantes
plâtrées de rouge. Ses cheveux noirs, lustrés à la moelle de boeuf,
formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru beaux si le
droit n'avait été marqué d'une taie. Son nez arqué tombait sur une
mâchoire accentuée où deux dents neuves, en haut, faisaient tache à
côté de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une teinte foncée
comme les bois anciens.
Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes
minuscules, chantait du matin au soir, d'une voix éraillée, des couplets
alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des histoires
interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que pour manger et
de manger que pour parler, remuait toujours, souple comme un écureuil
malgré sa graisse et l'exiguïté de ses pattes; et son rire, une cascade
de cris aigus, éclatait sans cesse, de-ci, de-là, dans une chambre, au
grenier, dans le café, partout, à propos de rien.
Les deux femmes du rez-de-chaussée, Louise, surnommée Cocote, et Flora,
dite Balançoire parce qu'elle boitait un peu, l'une toujours en
_Liberté_ avec une ceinture tricolore, l'autre en Espagnole de fantaisie
avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux carotte à
chacun de ses pas inégaux, avaient l'air de filles de cuisine habillées
pour un carnaval. Pareilles à toutes les femmes du peuple, ni plus
laides, ni plus belles, vraies servantes d'auberge, on les désignait
dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.
Une paix jalouse, mais rarement troublée, régnait entre ces cinq femmes,
grâce à la sagesse conciliante de Madame et à son intarissable bonne
humeur.
L'établissement, unique dans la petite ville, était assidûment
fréquenté. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut; elle
se montrait si aimable, si prévenante envers tout le monde; son bon
coeur était si connu, qu'une sorte de considération l'entourait. Les
habitués faisaient des frais pour elle, triomphaient quand elle leur
témoignait une amitié plus marquée; et lorsqu'ils se rencontraient dans
le jour pour leurs affaires, ils se disaient: «À ce soir, où vous
savez», comme on se dit: «Au café, n'est-ce pas? après dîner.»
Enfin la maison Tellier était une ressource, et rarement quelqu'un
manquait au rendez-vous quotidien.
Or, un soir, vers la fin du mois de mai, le premier arrivé, M. Poulin,
marchand de bois et ancien maire, trouva la porte close. La petite
lanterne, derrière son treillage, ne brillait point; aucun bruit ne
sortait du logis, qui semblait mort. Il frappa, doucement d'abord, avec
plus de force ensuite; personne ne répondit. Alors il remonta la rue à
petits pas, et, comme il arrivait sur la place du Marché, il rencontra
M. Duvert, l'armateur, qui se rendait au même endroit. Ils y
retournèrent ensemble sans plus de succès. Mais un grand bruit éclata
soudain tout près d'eux, et, ayant tourné la maison, ils aperçurent un
rassemblement de matelots anglais et français qui heurtaient à coups de
poing les volets fermés du café.
Les deux bourgeois aussitôt s'enfuirent pour n'être pas compromis; mais
un léger «pss't» les arrêta: c'était M. Tournevau, le saleur de poisson,
qui, les ayant reconnus, les hélait. Ils lui dirent la chose, dont il
fut d'autant plus affecté que lui, marié, père de famille et fort
surveillé, ne venait là que le samedi, «_securitatis causa_», disait-il,
faisant allusion à une mesure de police sanitaire dont le docteur Borde,
son ami, lui avait révélé les périodiques retours. C'était justement son
soir et il allait se trouver ainsi privé pour toute la semaine.
Les trois hommes firent un grand crochet jusqu'au quai, trouvèrent en
route le jeune M. Philippe, fils du banquier, un habitué, et M.
Pimpesse, le percepteur. Tous ensemble revinrent alors par la rue «aux
Juifs» pour essayer une dernière tentative. Mais les matelots exaspérés
faisaient le siège de la maison, jetaient des pierres, hurlaient; et les
cinq clients du premier étage, rebroussant chemin le plus vite possible,
se mirent à errer par les rues.
Ils rencontrèrent encore M. Dupuis, l'agent d'assurances, puis M. Vasse,
le juge au tribunal de commerce; et une longue promenade commença qui
les conduisit à la jetée d'abord. Ils s'assirent en ligne sur le
parapet de granit et regardèrent moutonner les flots. L'écume, sur la
crête des vagues, faisait dans l'ombre des blancheurs lumineuses,
éteintes presque aussitôt qu'apparues, et le bruit monotone de la mer
brisant contre les rochers se prolongeait dans la nuit tout le long de
la falaise. Lorsque les tristes promeneurs furent restés là quelque
temps, M. Tournevau déclara:--«Ça n'est pas gai.»--«Non certes,» reprît
M. Pimpesse; et ils repartirent à petits pas.
Après avoir longé la rue que domine la côte et qu'on appelle:
«Sous-le-bois», ils revinrent par le pont de planches sur la Retenue,
passèrent près du chemin de fer et débouchèrent de nouveau place du
Marché, où une querelle commença tout à coup entre le percepteur, M.
Pimpesse, et le saleur, M. Tournevau, à propos d'un champignon
comestible que l'un d'eux affirmait avoir trouvé dans les environs.
Les esprits étant aigris par l'ennui, on en serait peut-être venu aux
voies de fait si les autres ne s'étaient interposés. M. Pimpesse,
furieux, se retira; et aussitôt une nouvelle altercation s'éleva entre
l'ancien maire, M. Poulin, et l'agent d'assurances, M. Dupuis, au sujet
des appointements du percepteur et des bénéfices qu'il pouvait se créer.
Les propos injurieux pleuvaient des deux côtés, quand une tempête de
cris formidables se déchaîna, et la troupe des matelots, fatigués
d'attendre en vain devant une maison fermée, déboucha sur la place. Ils
se tenaient par le bras, deux par deux, formant une longue procession,
et ils vociféraient furieusement. Le groupe des bourgeois se dissimula
sous une porte, et la horde hurlante disparut dans la direction de
l'abbaye. Longtemps encore on entendit la clameur diminuant comme un
orage qui s'éloigne; et le silence se rétablit.
M. Poulin et M. Dupuis, enragés l'un contre l'autre, partirent, chacun
de son côté, sans se saluer.
Les quatre autres se remirent en marche, et redescendirent
instinctivement vers l'établissement Tellier. Il était toujours clos,
muet, impénétrable. Un ivrogne, tranquille et obstiné, tapait des
petits coups dans la devanture du café, puis s'arrêtait pour appeler à
mi-voix le garçon Frédéric. Voyant qu'on ne lui répondait point, il prit
le parti de s'asseoir sur la marche de la porte, et d'attendre les
événements.
Les bourgeois allaient se retirer quand la bande tumultueuse des hommes
du port reparut au bout de la rue. Les matelots français braillaient la
_Marseillaise_, les anglais le _Rule Britannia_. Il y eut un ruement
général contre les murs, puis le flot de brutes reprit son cours vers le
quai, où une bataille éclata entre les marins des deux nations. Dans la
rixe, un Anglais eut le bras cassé, et un Français le nez fendu.
L'ivrogne, qui était resté devant la porte, pleurait maintenant comme
pleurent les pochards ou les enfants contrariés.
Les bourgeois, enfin, se dispersèrent.
Peu à peu le calme revint sur la cité troublée. De place en place,
encore par instants, un bruit de voix s'élevait, puis s'éteignait dans
le lointain.
Seul, un homme errait toujours, M. Tournevau, le saleur, désolé
d'attendre au prochain samedi; et il espérait on ne sait quel hasard, ne
comprenant pas, s'exaspérant que la police laissât fermer ainsi un
établissement d'utilité publique qu'elle surveille et tient sous sa
garde.
Il y retourna, flairant les murs, cherchant la raison; et il s'aperçut
que sur l'auvent une pancarte était collée. Il alluma bien vite une
allumette-bougie, et lut ces mots tracés d'une grande écriture inégale:
«_Fermé pour cause de première communion_.»
Alors il s'éloigna, comprenant bien que c'était fini.
L'ivrogne maintenant dormait, étendu tout de son long en travers de la
porte inhospitalière.
Et le lendemain, tous les habitués, l'un après l'autre, trouvèrent moyen
de passer dans la rue avec des papiers sous le bras pour se donner une
contenance; et, d'un coup d'oeil furtif, chacun lisait l'avertissement
mystérieux: «_Fermé pour cause de première communion_.»
II
C'est que Madame avait un frère établi menuisier en leur pays natal,
Virville, dans l'Eure. Du temps que Madame était encore aubergiste à
Yvetot, elle avait tenu sur les fonts baptismaux la fille de ce frère
qu'elle nomma Constance, Constance Rivet; étant elle-même une Rivet par
son père. Le menuisier, qui savait sa soeur en bonne position, ne la
perdait pas de vue, bien qu'ils ne se rencontrassent pas souvent,
retenus tous les deux par leurs occupations et habitant du reste loin
l'un de l'autre. Mais comme la fillette allait avoir douze ans, et
faisait, cette année-là, sa première communion, il saisit cette
occasion d'un rapprochement, et il écrivit à sa soeur qu'il comptait sur
elle pour, la cérémonie. Les vieux parents étaient morts, elle ne
pouvait refuser à sa filleule; elle accepta. Son frère, qui s'appelait
Joseph, espérait qu'à force de prévenances il arriverait peut-être à
obtenir qu'on fît un testament en faveur de la petite, Madame étant sans
enfants.
La profession de sa soeur ne gênait nullement ses scrupules, et, du
reste, personne dans le pays ne savait rien. On disait seulement en
parlant d'elle: «Madame Tellier est une bourgeoise de Fécamp», ce qui
laissait supposer qu'elle pouvait vivre de ses rentes. De Fécamp à
Virville on comptait au moins vingt lieues; et vingt lieues de terre
pour des paysans sont plus difficiles à franchir que l'Océan pour un
civilisé. Les gens de Virville n'avaient jamais dépassé Rouen; rien
n'attirait ceux de Fécamp dans un petit village de cinq cents feux,
perdu au milieu des plaines et faisant partie d'un autre département.
Enfin on ne savait rien.
Mais, l'époque de la communion approchant, Madame éprouva un grand
embarras. Elle n'avait point de sous-maîtresse, et ne se souciait
nullement de laisser sa maison, même pendant un jour. Toutes les
rivalités entre les dames d'en haut et celles d'en bas éclateraient
infailliblement; puis Frédéric se griserait sans doute, et quand il
était gris, il assommait les gens pour un oui ou pour un non. Enfin elle
se décida à emmener tout son monde, sauf le garçon à qui elle donna sa
liberté jusqu'au surlendemain.
Le frère consulté ne fit aucune opposition, et se chargea de loger la
compagnie entière pour une nuit. Donc, le samedi matin, le train express
de huit heures emportait Madame et ses compagnes dans un wagon de
seconde classe.
Jusqu'à Beuzeville elles furent seules et jacassèrent comme des pies.
Mais à cette gare un couple monta. L'homme, vieux paysan vêtu d'une
blouse bleue, avec un col plissé, des manches larges serrées aux
poignets et ornées d'une petite broderie branche, couvert d'un antique
chapeau de forme haute dont le poil roussi semblait hérissé, tenait
d'une main un immense parapluie vert, et de l'autre un vaste panier qui
laissait passer les têtes effarées de trois canards. La femme, raide en
sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointu
comme un bec. Elle s'assit en face de son homme et demeura sans bouger,
saisie de se trouver au milieu d'une aussi belle société.
Et c'était, en effet, dans le wagon un éblouissement de couleurs
éclatantes. Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds à la tête,
portait là-dessus un châle de faux cachemire français, rouge, aveuglant,
fulgurant. Fernande soufflait dans une robe écossaise dont le corsage,
lacé à toute force par ses compagnes, soulevait sa croulante poitrine en
un double dôme toujours agité qui semblait liquide sous l'étoffe.
Raphaële, avec une coiffure emplumée simulant un nid plein d'oiseaux,
portait une toilette lilas, pailletée d'or, quelque chose d'oriental qui
seyait à sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose à larges
volants, avait l'air d'une enfant trop grasse, d'une naine obèse; et les
deux Pompes semblaient s'être taillé des accoutrements étranges au
milieu de vieux rideaux de fenêtre, ces vieux rideaux à ramages datant
de la Restauration.
Sitôt qu'elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames
prirent une contenance grave, et se mirent à parler de choses relevées
pour donner bonne opinion d'elles. Mais à Bolbec apparut un monsieur à
favoris blonds, avec des bagues et une chaîne en or, qui mit dans le
filet sur sa tête plusieurs paquets enveloppés de toile cirée. Il avait
un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec
aisance:--«Ces dames changent de garnison?»--Cette question jeta dans le
groupe une confusion embarrassée. Madame enfin reprit contenance, et
elle répondit sèchement, pour venger l'honneur du corps:--«Vous pourriez
bien être poli!»--Il s'excusa:--«Pardon, je voulais dire de
monastère.»--Madame ne trouvant rien à répliquer, ou jugeant peut-être
la rectification suffisante, fit un salut digne en pinçant les lèvres.
Alors le monsieur, qui se trouvait assis entre Rosa la Rosse et le vieux
paysan, se mit à cligner de l'oeil aux trois canards dont les têtes
sortaient du grand panier; puis, quand il sentit qu'il captivait déjà
son public, il commença à chatouiller ces animaux sous le bec, en leur
tenant des discours drôles pour dérider la société:--«Nous avons quitté
notre petite ma-mare! couen! couen! couen!--pour faire connaissance avec
la petite broche,--couen! couen! couen!»--Les malheureuses bêtes
tournaient le cou afin d'éviter ses caresses, faisaient des efforts
affreux pour sortir de leur prison d'osier; puis soudain toutes trois
ensemble poussèrent un lamentable cri de détresse:--Couen! couen! couen!
couen!--Alors ce fut une explosion de rires parmi les femmes. Elles se
penchaient, elles se poussaient pour voir; on s'intéressait follement
aux canards; et le monsieur redoublait de grâce, d'esprit et
d'agaceries.
Rosa s'en mêla, et, se penchant par-dessus les jambes de son voisin,
elle embrassa les trois bêtes sur le nez. Aussitôt chaque femme voulut
les baiser à son tour; et le monsieur asseyait ces dames sur ses genoux,
les faisait sauter, les pinçait; tout à coup il les tutoya.
Les deux paysans, plus affolés encore que leurs volailles, roulaient des
yeux de possédés sans oser faire un mouvement, et leurs vieilles figures
plissées n'avaient pas un sourire, pas un tressaillement.
Alors le monsieur, qui était commis voyageur, offrit par farce des
bretelles à ces dames, et, s'emparant d'un de ses paquets, il l'ouvrit.
C'était une ruse, le paquet contenait des jarretières.
Il y en avait en soie bleue, en soie rose, en soie rouge, en soie
violette, en soie mauve, en soie ponceau, avec des boucles de métal
formées par deux amours enlacés et dorés. Les filles poussèrent des cris
de joie, puis examinèrent les échantillons, reprises par la gravité
naturelle à toute femme qui tripote un objet de toilette. Elles se
consultaient de l'oeil ou d'un mot chuchoté, se répondaient de même, et
Madame maniait avec envie une paire de jarretières orangées, plus
larges, plus imposantes que les autres: de vraies jarretières de
patronne.
Le monsieur attendait nourrissant une idée:--«Allons, mes petites
chattes, dit-il, il faut les essayer.»--Ce fut une tempête
d'exclamations; et elles serraient leurs jupes entre leurs jambes comme
si elles eussent craint des violences. Lui, tranquille, attendait son
heure. Il déclara:--«Vous ne voulez pas, je remballe.» Puis,
finement:--«J'offrirai une paire, au choix, à celles qui feront
l'essai.»--Mais elles ne voulaient pas, très dignes, la taille
redressée. Les deux Pompes cependant semblaient si malheureuses qu'il
leur renouvela la proposition. Flora Balançoire surtout, torturée de
désir, hésitait visiblement. Il la pressa:--«Vas-y, ma fille, un peu de
courage; tiens, la paire lilas, elle ira bien avec ta toilette.» Alors
elle se décida, et, relevant sa robe, montra une forte jambe de
vachère, mal serrée en un bas grossier. Le monsieur, se baissant,
accrocha la jarretière sous le genou d'abord, puis au-dessus; et il
chatouillait doucement la fille pour lui faire pousser des petits cris
avec de brusques tressaillements. Quand il eut fini, il donna la paire
lilas et demanda:--«À qui le tour?» Toutes ensemble s'écrièrent:--«À
moi! à moi!» Il commença par Rosa la Rosse; qui découvrit une chose
informe, toute ronde, sans cheville, un vrai «boudin de jambe», comme
disait Raphaële. Fernande fut complimentée par le commis voyageur
qu'enthousiasmèrent ses puissantes colonnes. Les maigres tibias de la
belle Juive eurent moins de succès. Louise Cocote, par plaisanterie,
coiffa le monsieur de sa jupe; et Madame fut obligée d'intervenir pour
arrêter cette farce inconvenante. Enfin Madame elle-même tendit sa
jambe, une belle jambe normande, grasse et musclée; et le voyageur,
surpris et ravi, ôta galamment son chapeau pour saluer ce maître mollet
en vrai chevalier français.
Les deux paysans, figés dans l'ahurissement, regardaient de côté, d'un
seul oeil; et ils ressemblaient si absolument à des poulets que l'homme
aux favoris blonds, en se relevant, leur fit dans le nez «Co-co-ri-co».
Ce qui déchaîna de nouveau un ouragan de gaîté.
Les vieux descendirent à Motteville, avec leur panier, leurs canards et
leur parapluie: et l'on entendit la femme dire à son homme en
s'éloignant:--«C'est des traînées qui s'en vont encore à ce satané
Paris.»
Le plaisant commis porte-balle descendit lui-même à Rouen, après s'être
montré si grossier que Madame se vit obligée de le remettre vertement à
sa place. Elle ajouta, comme morale:--«Ça nous apprendra à causer au
premier venu.»
À Oissel, elles changèrent de train, et trouvèrent à une gare suivante
M. Joseph Rivet qui les attendait avec une grande charrette pleine de
chaises et attelée d'un cheval blanc.
Le menuisier embrassa poliment toutes ces dames et les aida à monter
dans sa carriole. Trois s'assirent sur trois chaises au fond; Raphaële,
Madame et son frère, sur les trois chaises de devant, et Rosa, n'ayant
point de siège, se plaça tant bien que mal sur les genoux de la grande
Fernande; puis l'équipage se mit en route. Mais, aussitôt, le trot
saccadé du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises
commencèrent à danser, jetant les voyageuses en l'air, à droite, à
gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effarées, des cris
d'effroi, coupés soudain par une secousse plus forte. Elles se
cramponnaient aux côtés du véhicule; les chapeaux tombaient dans le dos,
sur le nez ou vers l'épaule; et le cheval blanc allait toujours,
allongeant la tête, et la queue droite, une petite queue de rat sans
poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un
pied tendu sur le brancard, l'autre jambe repliée sous lui, les coudes
très élevés, tenait les rênes, et de sa gorge s'échappait à tout instant
une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet,
accélérait son allure.
Des deux côtés de la route la campagne verte se déroulait. Les colzas
en fleur mettaient de place en place une grande nappe jaune ondulante
d'où s'élevait une saine et puissante odeur, une odeur pénétrante et
douce, portée très loin par le vent. Dans les seigles déjà grands des
bluets montraient leurs petites têtes azurées que les femmes voulaient
cueillir, mais M. Rivet refusa d'arrêter. Puis parfois, un champ tout
entier semblait arrosé de sang tant les coquelicots l'avaient envahi. Et
au milieu de ces plaines colorées ainsi par les fleurs de la terre, la
carriole, qui paraissait porter elle-même un bouquet de fleurs aux
teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait
derrière les grands arbres d'une ferme, pour reparaître au bout du
feuillage et promener de nouveau à travers les récoltes jaunes et
vertes, piquées de rouge ou de bleu, cette éclatante charretée de femmes
qui fuyait sous le soleil.
Une heure sonnait quand on arriva devant la porte du menuisier.
Elles étaient brisées de fatigue et pâles de faim, n'ayant rien pris
depuis le départ. Mme Rivet se précipita, les fit descendre l'une après
l'autre, les embrassant aussitôt qu'elles touchaient terre; et elle ne
se lassait point de bécoter sa belle-soeur, qu'elle désirait accaparer.
On mangea dans l'atelier débarrassé des établis pour le dîner du
lendemain.
Une bonne omelette que suivit une andouille grillée, arrosée de bon
cidre piquant, rendit la gaieté à tout le monde. Rivet, pour trinquer,
avait pris un verre, et sa femme servait, faisait la cuisine, apportait
les plats, les enlevait, murmurant à l'oreille de chacune:--«En
avez-vous à votre désir?»--Des tas de planches dressées contre les murs
et des empilements de copeaux balayés dans les coins répandaient un
parfum de bois varlopé, une odeur de menuiserie, ce souffle résineux qui
pénètre au fond des poumons.
On réclama la petite, mais elle était à l'église, ne devant rentrer que
le soir.
La compagnie alors sortit pour faire un tour dans le pays.
C'était un tout petit village que traversait une grand'route. Une
dizaine de maisons rangées le long de cette voie unique abritaient les
commerçants de l'endroit, le boucher, l'épicier, le menuisier, le
cafetier, le savetier et le boulanger. L'église, au bout de cette sorte
de rue, était entourée d'un étroit cimetière; et quatre tilleuls
démesurés, plantés devant son portail, l'ombrageaient tout entière. Elle
était bâtie en silex taillé, sans style aucun, et coiffée d'un clocher
d'ardoises. Après elle la campagne recommençait, coupée ça et là de
bouquets d'arbres cachant les fermes.
Rivet, par cérémonie, et bien qu'en vêtements d'ouvrier, avait pris le
bras de sa soeur qu'il promenait avec majesté. Sa femme, tout émue par
la robe à filets d'or de Raphaële, s'était placée entre elle et
Fernande. La boulotte Rosa trottait derrière avec Louise Cocote et Flora
Balançoire, qui boitaillait, exténuée.
Les habitants venaient aux portes, les enfants arrêtaient leurs jeux, un
rideau soulevé laissait entrevoir une tête coiffée d'un bonnet
d'indienne; une vieille à béquille et presque aveugle se signa comme
devant une procession; et chacun suivait longtemps du regard toutes les
belles dames de la ville qui étaient venues de si loin pour la première
communion de la petite à Joseph Rivet. Une immense considération
rejaillissait sur le menuisier.
En passant devant l'église, elles entendirent des chants d'enfants: un
cantique crié vers le ciel par des petites voix aiguës; mais Madame
empêcha qu'on entrât, pour ne point troubler ces chérubins.
Après un tour dans la campagne, et l'énumération des principales
propriétés, du rendement de la terre et de la production du bétail,
Joseph Rivet ramena son troupeau de femmes et l'installa dans son logis.
La place étant fort restreinte, on les avait réparties deux par deux
dans les pièces.
Rivet, pour cette fois, dormirait dans l'atelier, sur les copeaux; sa
femme partagerait son lit avec sa belle-soeur, et, dans la chambre à
côté, Fernande et Raphaële reposeraient ensemble. Louise et Flora se
trouvaient installées dans la cuisine sur un matelas jeté par terre; et
Rosa occupait seule un petit cabinet noir au-dessus de l'escalier,
contre l'entrée d'une soupente étroite où coucherait, cette nuit-là, la
communiante.
Lorsque rentra la petite fille, ce fut sur elle une pluie de baisers;
toutes les femmes la voulaient caresser, avec ce besoin d'expansion
tendre, cette habitude professionnelle de chatteries, qui, dans le
wagon, les avait fait toutes embrasser les canards. Chacune l'assit sur
ses genoux, mania ses fins cheveux blonds, la serra dans ses bras en des
élans d'affection véhémente et spontanée. L'enfant bien sage, toute
pénétrée de piété, comme fermée par l'absolution, se laissait faire,
patiente et recueillie.
La journée ayant été pénible pour tout le monde, on se coucha bien vite
après dîner. Ce silence illimité des champs qui semble presque religieux
enveloppait le petit village, un silence tranquille, pénétrant, et large
jusqu'aux astres. Les filles, accoutumées aux soirées tumultueuses du
logis public, se sentaient émues par ce muet repos de la campagne
endormie. Elles avaient des frissons sur la peau, non de froid, mais des
frissons de solitude venus du coeur inquiet et troublé.
Sitôt qu'elles furent en leur lit, deux par deux, elles s'étreignirent
comme pour se défendre contre cet envahissement du calme et profond
sommeil de la terre. Mais Rosa la Rosse, seule en son cabinet noir, et
peu habituée à dormir les bras vides, se sentit saisie par une émotion
vague et pénible. Elle se retournait sur sa couche, ne pouvant obtenir
le sommeil, quand elle entendit, derrière la cloison de bois contre sa
tête, de faibles sanglots comme ceux d'un enfant qui pleure. Effrayée,
elle appela faiblement, et une petite voix entrecoupée lui répondit.
C'était la fillette qui, couchant toujours dans la chambre de sa mère,
avait peur en sa soupente étroite.
Rosa, ravie, se leva, et doucement, pour ne réveiller personne, alla
chercher l'enfant. Elle l'amena dans son lit bien chaud, la pressa
contre sa poitrine en l'embrassant, la dorlota, l'enveloppa de sa
tendresse aux manifestations exagérées, puis, calmée elle-même,
s'endormit. Et jusqu'au jour la communiante reposa son front sur le sein
nu de la prostituée.
Dès cinq heures, à _l'Angélus_, la petite cloche de l'église sonnant à
toute volée réveilla ces dames qui dormaient ordinairement leur matinée
entière, seul repos des fatigues nocturnes. Les paysans dans le village
étaient déjà debout. Les femmes du pays allaient affairées de porte en
porte, causant vivement, apportant avec précaution de courtes robes de
mousseline empesées comme du carton, ou des cierges démesurés, avec un
noeud de soie frangée d'or au milieu, et des découpures de cire
indiquant la place de la main. Le soleil déjà haut rayonnait dans un
ciel tout bleu qui gardait vers l'horizon une teinte un peu rosée, comme
une trace affaiblie de l'aurore. Des familles de poules se promenaient
devant leurs maisons; et, de place en place, un coq noir au cou luisant
levait sa tête coiffée de pourpre, battait des ailes, et jetait au vent
son chant de cuivre que répétaient les autres coqs.
Des carrioles arrivaient des communes voisines, déchargeant au seuil des
portes les hautes Normandes en robes sombres, au fichu croisé sur la
poitrine et retenu par un bijou d'argent séculaire. Les hommes avaient
passé la blouse bleue sur la redingote neuve ou sur le vieil habit de
drap vert dont les deux basques passaient.
Quand les chevaux furent à l'écurie, il y eut ainsi tout le long de la
grande route une double ligne de guimbardes rustiques, charrettes,
cabriolets, tilburys, chars à bancs, voitures de toute forme et de tout
âge, penchées sur le nez ou bien cul par terre et les brancards au ciel.
La maison du menuisier était pleine d'une activité de ruche. Ces dames,
en caraco et en jupon, les cheveux répandus sur le dos, des cheveux
maigres et courts qu'on aurait dits ternis et rongés par l'usage,
s'occupaient à habiller l'enfant.
La petite, debout sur une table, ne remuait pas, tandis que Mme Tellier
dirigeait les mouvements de son bataillon volant. On la débarbouilla, on
la peigna, on la coiffa, on la vêtit, et, à l'aide d'une multitude
d'épingles, on disposa les plis de la robe, on pinça la taille trop
large, on organisa l'élégance de la toilette. Puis, quand ce fut
terminé, on fit asseoir la patiente en lui recommandant de ne plus
bouger; et la troupe agitée des femmes courut se parer à son tour.
La petite église recommençait à sonner. Son tintement frêle de cloche
pauvre montait se perdre à travers le ciel, comme une voix trop faible,
vite noyée dans l'immensité bleue.
Les communiants sortaient des portes, allaient vers le bâtiment communal
qui contenait les deux écoles et la mairie, et situé tout au bout du
pays, tandis que la «maison de Dieu» occupait l'autre bout.
Les parents, en tenue de fête, avec une physionomie gauche et ces
mouvements inhabiles des corps toujours courbés sur le travail,
suivaient leurs mioches. Les petites filles disparaissaient dans un
nuage de tulle neigeux semblable à de la crème fouettée, tandis que les
petits hommes, pareils à des embryons de garçons de café, la tête
encollée de pommade, marchaient les jambes écartées, pour ne point
tacher leur culotte noire.
C'était une gloire pour une famille quand un grand nombre des parents,
venus de loin, entouraient l'enfant: aussi le triomphe du menuisier
fut-il complet. Le régiment Tellier, patronne en tête, suivait
Constance; et le père donnant le bras à sa soeur, la mère marchant à
côté de Raphaële, Fernande avec Rosa, et les deux Pompes ensemble, la
troupe se déployait majestueusement comme un état-major en grand
uniforme.
L'effet dans le village fut foudroyant.
À l'école, les filles se rangèrent sous la cornette de la bonne soeur,
les garçons sous le chapeau de l'instituteur, un bel homme qui
représentait; et l'on partit en attaquant un cantique.
Les enfants mâles en tête allongeaient leurs deux files entre les deux
rangs de voitures dételées, les filles suivaient dans le même ordre; et
tous les habitants ayant cédé le pas aux dames de la ville par
considération, elles arrivaient immédiatement après les petites,
prolongeant encore la double ligne de la procession; trois à gauche et
trois à droite, avec leurs toilettes éclatantes comme un bouquet de feu
d'artifice.
Leur entrée dans l'église affola la population. On se pressait, on se
retournait, on se poussait pour les voir. Et des dévotes parlaient
presque haut, stupéfaites par le spectacle de ces dames plus chamarrées
que les chasubles des chantres. Le maire offrit son banc, le premier
banc à droite auprès du choeur, et Mme Tellier y prit place avec sa
belle-soeur, Fernande et Raphaële. Rosa la Rosse et les deux Pompes
occupèrent le second banc en compagnie du menuisier.
Le choeur de l'église était plein d'enfants à genoux, filles d'un côté,
garçons de l'autre, et les longs cierges qu'ils tenaient en main
semblaient des lances inclinées en tous sens.
Devant le lutrin, trois hommes debout chantaient d'une voix pleine. Ils
prolongeaient indéfiniment les syllabes du latin sonore, éternisant les
_Amen_ avec des _a-a_ indéfinis que le serpent soutenait de sa note
monotone poussée sans fin, mugie par l'instrument de cuivre à large
gueule. La voix pointue d'un enfant donnait la réplique, et, de temps en
temps, un prêtre assis dans une stalle et coiffé d'une barrette carrée
se levait, bredouillait quelque chose et s'asseyait de nouveau, tandis
que les trois chantres repartaient, l'oeil fixé sur le gros livre de
plain-chant ouvert devant eux et porté par les ailes déployées d'un
aigle de bois monté sur pivot.
Puis un silence se fit. Toute l'assistance, d'un seul mouvement, se mit
à genoux, et l'officiant parut, vieux, vénérable, avec des cheveux
blancs, incliné sur le calice qu'il portait de sa main gauche. Devant
lui marchaient les deux servants en robe rouge, et, derrière, apparut
une foule de chantres à gros souliers qui s'alignèrent des deux côtés du
choeur.
Une petite clochette tinta au milieu du grand silence. L'office divin
commençait. Le prêtre circulait lentement devant le tabernacle d'or,
faisait des génuflexions, psalmodiait de sa voix cassée, chevrotante de
vieillesse, les prières préparatoires. Aussitôt qu'il s'était tu, tous
les chantres et le serpent éclataient d'un seul coup, et des hommes
aussi chantaient dans l'église, d'une voix moins forte, plus humble,
comme doivent chanter les assistants.
Soudain le _Kyrie Eleison_ jaillit vers le ciel, poussé par toutes les
poitrines et tous les coeurs. Des grains de poussière et des fragments
de bois vermoulu tombèrent même de la voûte ancienne secouée par cette
explosion de cris. Le soleil qui frappait sur les ardoises du toit
faisait une fournaise de la petite église; et une grande émotion, une
attente anxieuse, les approches de l'ineffable mystère, étreignaient le
coeur des enfants, serraient la gorge de leurs mères.
Le prêtre, qui s'était assis quelque temps, remonta vers l'autel, et,
tête nue, couvert de ses cheveux d'argent, avec des gestes tremblants,
il approchait de l'acte surnaturel.
Il se tourna vers les fidèles, et, les mains tendues vers eux, prononça:
«_Orate, fratres_», «priez, mes frères.» Ils priaient tous. Le vieux
curé balbutiait maintenant tout bas les paroles mystérieuses et
suprêmes; la clochette tintait coup sur coup; la foule prosternée
appelait Dieu; les enfants défaillaient d'une anxiété démesurée.
C'est alors que Rosa, le front dans ses mains, se rappela tout à coup sa
mère, l'église de son village, sa première communion. Elle se crut
revenue à ce jour-là, quand elle était si petite, toute noyée en sa robe
blanche, et elle se mit à pleurer. Elle pleura doucement d'abord: les
larmes lentes sortaient de ses paupières, puis, avec ses souvenirs, son
émotion grandit, et, le cou gonflé, la poitrine battante, elle sanglota.
Elle avait tiré son mouchoir, s'essuyait les yeux, se tamponnait le nez
et la bouche pour ne point crier: ce fut en vain; une espèce de râle
sortit de sa gorge, et deux autres soupirs profonds, déchirants, lui
répondirent; car ses deux voisines, abattues près d'elle, Louise et
Flora, étreintes des mêmes souvenances lointaines, gémissaient aussi
avec des torrents de larmes.
Mais comme les larmes sont contagieuses, Madame, à son tour, sentit
bientôt ses paupières humides, et, se tournant vers sa belle-soeur, elle
vit que tout son banc pleurait aussi.
Le prêtre engendrait le corps de Dieu. Les enfants n'avaient plus de
pensée, jetés sur les dalles par une espèce de peur dévote; et, dans
l'église, de place en place, une femme, une mère, une soeur, saisie par
l'étrange sympathie des émotions poignantes, bouleversée aussi par ces
belles dames à genoux que secouaient des frissons et des hoquets,
trempait son mouchoir d'indienne à carreaux et, de la main gauche,
pressait violemment son coeur bondissant.
Comme la flammèche qui jette le feu à travers un champ mûr, les larmes
de Rosa et de ses compagnes gagnèrent en un instant toute la foule.
Hommes, femmes, vieillards, jeunes gars en blouse neuve, tous bientôt
sanglotèrent, et sur leur tête semblait planer quelque chose de
surhumain, une âme épandue, le souffle prodigieux d'un être invisible et
tout-puissant.
Alors, dans le choeur de l'église, un petit coup sec retentit: la bonne
soeur, en frappant sur son livre, donnait le signal de la communion; et
les enfants, grelottant d'une fièvre divine, s'approchèrent de la table
sainte.
Toute une file s'agenouillait. Le vieux curé, tenant en main le ciboire
d'argent doré, passait devant eux, leur offrant, entre deux doigts,
l'hostie sacrée, le corps du Christ, la rédemption du monde. Ils
ouvraient la bouche avec des spasmes, des grimaces nerveuses, les yeux
fermés, la face toute pâle; et la longue nappe étendue sous leurs
mentons frémissait comme de l'eau qui coule.
Soudain dans l'église une sorte de folie courut, une rumeur de foule en
délire, une tempête de sanglots avec des cris étouffés. Cela passa comme
ces coups de vent qui courbent les forêts; et le prêtre restait debout,
immobile, une hostie à la main, paralysé par l'émotion, se disant:
«C'est Dieu, c'est Dieu qui est parmi nous, qui manifeste sa présence,
qui descend à ma voix sur son peuple agenouillé.» Et il balbutiait des
prières affolées, sans trouver les mots, des prières de l'âme, dans un
élan furieux vers le ciel.
Il acheva de donner la communion avec une telle surexcitation de foi que
ses jambes défaillaient sous lui, et quand lui-même eut bu le sang de
son Seigneur, il s'abîma dans un acte de remerciement éperdu.
Derrière lui le peuple peu à peu se calmait. Les chantres, relevés dans
la dignité du surplis blanc, repartaient d'une voix moins sûre, encore
mouillée; et le serpent aussi semblait enroué comme si l'instrument
lui-même eût pleuré.
Alors, le prêtre, levant les mains, leur fit signe de se taire, et
passant entre les deux haies de communiants perdus en des extases de
bonheur, il s'approcha jusqu'à la grille du choeur.
L'assemblée s'était assise au milieu d'un bruit de chaises, et tout le
monde à présent se mouchait avec force. Dès qu'on aperçut le curé, on
fit silence, et il commença à parler d'un ton très bas, hésitant,
voilé.--«Mes chers frères, mes chères soeurs, mes enfants, je vous
remercie du fond du coeur: vous venez de me donner la plus grande joie
de ma vie. J'ai senti Dieu qui descendait sur nous à mon appel. Il est
venu, il était là, présent, qui emplissait vos âmes, faisait déborder
vos yeux. Je suis le plus vieux prêtre du diocèse, j'en suis aussi,
aujourd'hui, le plus heureux. Un miracle s'est fait parmi nous, un vrai,
un grand, un sublime miracle. Pendant que Jésus-Christ pénétrait pour la
première fois dans le corps de ces petits, le Saint-Esprit, l'oiseau
céleste, le souffle de Dieu, s'est abattu sur vous, s'est emparé de
vous, vous a saisis, courbés comme des roseaux sous la brise.»
Puis, d'une voix plus claire, se tournant vers les deux bancs où se
trouvaient les invitées du menuisier:--«Merci surtout à vous, mes chères
soeurs, qui êtes venues de si loin, et dont la présence parmi nous, dont
la foi visible, dont la piété si vive ont été pour tous un salutaire
exemple. Vous êtes l'édification de ma paroisse; votre émotion a
échauffé les coeurs; sans vous, peut-être, ce grand jour n'aurait pas eu
ce caractère vraiment divin. Il suffit parfois d'une seule brebis
d'élite pour décider le Seigneur à descendre sur le troupeau.»
La voix lui manquait. Il ajouta: «C'est la grâce que je vous souhaite.
Ainsi soit-il.» Et il remonta vers l'autel pour terminer l'office.
Maintenant on avait hâte de partir. Les enfants eux-mêmes s'agitaient,
las d'une si longue tension d'esprit. Ils avaient faim d'ailleurs, et
les parents peu à peu s'en allaient, sans attendre le dernier évangile,
pour terminer les apprêts du repas.
Ce fut une cohue à la sortie, une cohue bruyante, un charivari de voix
criardes où chantait l'accent normand. La population formait deux haies,
et lorsque parurent les enfants, chaque famille se précipita sur le
sien.
Constance se trouva saisie, entourée, embrassée par toute la maisonnée
de femmes. Rosa surtout ne se lassait pas de l'étreindre. Enfin elle lui
prit une main, Mme Tellier s'empara de l'autre; Raphaële et Fernande
relevèrent sa longue jupe de mousseline pour qu'elle ne traînât point
dans la poussière; Louise et Flora fermaient la marche avec Mme Rivet;
et l'enfant, recueillie, toute pénétrée par le Dieu qu'elle portait en
elle, se mit en route au milieu de cette escorte d'honneur.
Le festin était servi dans l'atelier sur de longues planches portées par
des traverses.
La porte ouverte, donnant sur la rue, laissait entrer toute la joie du
village. On se régalait partout. Par chaque fenêtre on apercevait des
tablées de monde endimanché, et des cris sortaient des maisons en
goguette. Les paysans, en bras de chemise, buvaient du cidre pur à
plein verre, et au milieu de chaque compagnie on apercevait deux
enfants, ici deux filles, là deux garçons, dînant dans l'une des deux
familles.
Quelquefois, sous la lourde chaleur de midi, un char à bancs traversait
le pays au trot sautillant d'un vieux bidet, et l'homme en blouse qui
conduisait jetait un regard d'envie sur toute cette ripaille étalée.
Dans la demeure du menuisier, la gaieté gardait un certain air de
réserve, un reste de l'émotion du matin. Rivet seul était en train et
buvait outre mesure. Mme Tellier regardait l'heure à tout moment, car
pour ne point chômer deux jours de suite on devait reprendre le train de
3 h 55 qui les mettrait à Fécamp vers le soir.
Le menuisier faisait tous ses efforts pour détourner l'attention et
garder son monde jusqu'au lendemain; mais Madame ne se laissait point
distraire; et elle ne plaisantait jamais quand il s'agissait des
affaires.
Aussitôt que le café fut pris, elle ordonna à ses pensionnaires de se
préparer bien vite; puis, se tournant vers son frère:--«Toi, tu vas
atteler tout de suite»; et elle-même alla terminer ses derniers
préparatifs.
Quand elle redescendit, sa belle-soeur l'attendait pour lui parler de la
petite; et une longue conversation eut lieu où rien ne fut résolu. La
paysanne finassait, faussement attendrie, et Mme Tellier, qui tenait
l'enfant sur ses genoux, ne s'engageait à rien, promettait vaguement: on
s'occuperait d'elle, on avait du temps, on se reverrait d'ailleurs.
Cependant la voiture n'arrivait point, et les femmes ne descendaient
pas. On entendait même en haut de grands rires, des bousculades, des
poussées de cris, des battements de mains. Alors, tandis que l'épouse du
menuisier se rendait à l'écurie pour voir si l'équipage était prêt,
Madame, à la fin, monta.
Rivet, très pochard et à moitié dévêtu, essayait, mais en vain, de
violenter Rosa qui défaillait de rire. Les deux Pompes le retenaient par
les bras, et tentaient de le calmer, choquées de cette scène après la
cérémonie du matin; mais Raphaële et Fernande l'excitaient, tordues de
gaieté, se tenant les côtes; et elles jetaient des cris aigus à chacun
des efforts inutiles de l'ivrogne. L'homme furieux, la face rouge, tout
débraillé, secouant en des efforts violents les deux femmes cramponnées
à lui, tirait de toutes ses forces sur la jupe de Rosa en
bredouillant:--«Salope, tu ne veux pas?»--Mais Madame, indignée,
s'élança, saisit son frère par les épaules, et le jeta dehors si
violemment qu'il alla frapper contre le mur.
Une minute plus tard, on l'entendait dans la cour qui se pompait de
l'eau sur la tête; et quand il reparut dans sa carriole, il était déjà
tout apaisé.
On se remit en route comme la veille, et le petit cheval blanc repartit
de son allure vive et dansante.
Sous le soleil ardent, la joie assoupie pendant le repas se dégageait.
Les filles s'amusaient maintenant des cahots de la guimbarde, poussaient
même les chaises des voisines, éclataient de rire à tout instant, mises
en train d'ailleurs par les vaines tentatives de Rivet.
Une lumière folle emplissait les champs, une lumière miroitant aux yeux;
et les roues soulevaient deux sillons de poussière qui voltigeaient
longtemps derrière la voiture sur la grand'route.
Tout à coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter; et
celle-ci entama gaillardement le _Gros Curé de Meudon._ Mais Madame tout
de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable en ce jour.
Elle ajouta:--«Chante-nous plutôt quelque chose de Béranger.»--Alors
Rosa, après avoir hésité quelques secondes, fixa son choix, et de sa
voix usée commença la _Grand'mère_:
Ma grand'mère, un soir à sa fête,
De vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait, en branlant la tête:
Que d'amoureux j'eus autrefois!
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!
Et le choeur des filles, que Madame elle-même conduisait, reprit:
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
--Ça, c'est tapé! déclara Rivet, allumé par la cadence: et Rosa aussitôt
continua:
Quoi, maman, vous n'étiez pas sage?
--Non, vraiment! et de mes appas,
Seule, à quinze ans, j'appris l'usage,
Car, la nuit, je ne dormais pas.
Tous ensemble hurlèrent le refrain; et Rivet tapait du pied sur son
brancard, battait la mesure avec les rênes sur le dos du bidet blanc
qui, comme s'il eût été lui-même enlevé par l'entrain du rythme, prit le
galop, un galop de tempête, précipitant ces dames en tas les unes sur
les autres dans le fond de la voiture.
Elles se relevèrent en riant comme des folles. Et la chanson continua,
braillée à tue-tête à travers la campagne, sous le ciel brûlant, au
milieu des récoltes mûrissantes, au train enragé du petit cheval qui
s'emballait maintenant à tous les retours du refrain, et piquait chaque
fois ses cent mètres de galop, à la grande joie des voyageurs.
De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et
regardait à travers son loup de fil de fer cette carriole enragée et
hurlante emportée dans la poussière.
Quand on descendit devant la gare, le menuisier s'attendrit:--«C'est
dommage que vous partiez, on aurait bien rigolé.»
Madame lui répondit sensément:--«Toute chose a son temps, on ne peut pas
s'amuser toujours.»--Alors une idée illumina l'esprit de Rivet:--«Tiens,
dit-il, j'irai vous voir à Fécamp le mois prochain.»--Et il regarda Rosa
d'un air rusé, avec un oeil brillant et polisson.--«Allons, conclut
Madame, il faut être sage; tu viendras si tu veux, mais tu ne feras
point de bêtises.»
Il ne répondit pas, et comme on entendait siffler le train, il se mit
immédiatement à embrasser tout le monde. Quand ce fut au tour de Rosa,
il s'acharna à trouver sa bouche que celle-ci, riant derrière ses lèvres
fermées, lui dérobait chaque fois par un rapide mouvement de côté. Il la
tenait en ses bras, mais il n'en pouvait venir à bout, gêné par son
grand fouet qu'il avait gardé à sa main et que, dans ses efforts, il
agitait désespérément derrière le dos de la fille.
--Les voyageurs pour Rouen, en voiture! cria l'employé. Elles montèrent.
Un mince coup de sifflet partit, répété tout de suite par le sifflement
puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur
pendant que les roues commençaient à tourner un peu avec un effort
visible.
Rivet, quittant l'intérieur de la gare, courut à la barrière pour voir
encore une fois Rosa; et comme le wagon plein de cette marchandise
humaine passait devant lui, il se mit à faire claquer son fouet en
sautant et chantant de toutes ses forces:
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite
Et le temps perdu!
Puis il regarda s'éloigner un mouchoir blanc qu'on agitait.
III
Elles dormirent jusqu'à l'arrivée, du sommeil paisible des consciences
satisfaites; et quand elles rentrèrent au logis, rafraîchies, reposées
pour la besogne de chaque soir, Madame ne put s'empêcher de
dire:--«C'est égal, il m'ennuyait déjà de la maison.»
On soupa vite, puis, quand on eut repris le costume de combat, on
attendit les clients habituels; et la petite lanterne allumée, la petite
lanterne de madone, indiquait aux passants que dans la bergerie le
troupeau était revenu.
En un clin d'oeil la nouvelle se répandit, on ne sait comment, on ne
sait par qui. M. Philippe, le fils du banquier, poussa même la
complaisance jusqu'à prévenir par un exprès M. Tournevau, emprisonné
dans sa famille.
Le saleur avait justement chaque dimanche plusieurs cousins à dîner, et
l'on prenait le café quand un homme se présenta avec une lettre à la
main. M. Tournevau, très ému, rompit l'enveloppe et devint pâle: il n'y
avait que ces mots tracés au crayon: «_Chargement de morues retrouvé;
navire entré au port; bonne affaire pour vous. Venez vite_.»
Il fouilla dans ses poches, donna vingt centimes au porteur, et
rougissant soudain jusqu'aux oreilles: «Il faut, dit-il, que je sorte.»
Et il tendit à sa femme le billet laconique et mystérieux. Il sonna,
puis lorsque parut la bonne:--«Mon pardessus, vite, vite, et mon
chapeau.»--À peine dans la rue, il se mit à courir en sifflant un air,
et le chemin lui parut deux fois plus long tant son impatience était
vive.
L'établissement Tellier avait un air de fête. Au rez-de-chaussée les
voix tapageuses des hommes du port faisaient un assourdissant vacarme.
Louise et Flora ne savaient à qui répondre, buvaient avec l'un, buvaient
avec l'autre, méritaient mieux que jamais leur sobriquet des «deux
Pompes». On les appelait partout à la fois; elles ne pouvaient déjà
suffire à la besogne, et la nuit pour elles s'annonçait laborieuse.
Le cénacle du premier fut au complet dès neuf heures. M. Vasse, le juge
au tribunal de commerce, le soupirant attitré mais platonique de Madame,
causait tout bas avec elle dans un coin; et ils souriaient tous les deux
comme si une entente était près de se faire. M. Poulin, l'ancien maire,
tenait Rosa à cheval sur ses jambes; et elle, nez à nez avec lui,
promenait ses mains courtes dans les favoris blancs du bonhomme. Un bout
de cuisse nue passait sous la jupe de soie jaune relevée, coupant le
drap noir du pantalon, et les bas rouges étaient serrés par une
jarretière bleue, cadeau du commis voyageur.
La grande Fernande, étendue sur le sopha, avait les deux pieds sur le
ventre de M. Pimpesse, le percepteur, et le torse sur le gilet du jeune
M. Philippe dont elle accrochait le cou de sa main droite, tandis que de
la gauche elle tenait une cigarette.
Raphaële semblait en pourparlers avec M. Dupuis, l'agent d'assurances,
et elle termina l'entretien par ces mots:--«Oui, mon chéri, ce soir, je
veux bien.»--Puis, faisant seule un tour de valse rapide à travers le
salon:--«Ce soir, tout ce qu'on voudra,» cria-t-elle.
La porte s'ouvrit brusquement et M. Tournevau parut. Des cris
enthousiastes éclatèrent:--«Vive Tournevau!»--Et Raphaële, qui pivotait
toujours, alla tomber sur son coeur. Il la saisit d'un enlacement
formidable, et sans dire un mot, l'enlevant de terre comme une plume, il
traversa le salon, gagna la porte du fond, et disparut dans l'escalier
des chambres avec son fardeau vivant, au milieu des applaudissements.
Rosa, qui allumait l'ancien maire, l'embrassant coup sur coup et tirant
sur ses deux favoris en même temps pour maintenir droite sa tête,
profita de l'exemple:--«Allons, fais comme lui,»--dit-elle. Alors le
bonhomme se leva, et, rajustant son gilet, suivit la fille en fouillant
dans la poche où dormait son argent.
Fernande et Madame restèrent seules avec les quatre hommes, et M.
Philippe s'écria:--«Je paye du champagne: Mme Tellier, envoyez chercher
trois bouteilles.»--Alors Fernande l'étreignant lui demanda dans
l'oreille:--«Fais-nous danser, dis, tu veux?--Il se leva, et, s'asseyant
devant l'épinette séculaire endormie en un coin, fit sortir une valse,
une valse enrouée, larmoyante, du ventre geignant de la machine. La
grande fille enlaça le percepteur, Madame s'abandonna aux bras de M.
Vasse; et les deux couples tournèrent en échangeant des baisers. M.
Vasse, qui avait jadis dansé dans le monde, faisait des grâces, et
Madame le regardait d'un oeil captivé, de cet oeil qui répond «oui», un
«oui» plus discret et plus délicieux qu'une parole!
Frédéric apporta le champagne. Le premier bouchon partit, et M.
Philippe exécuta l'invitation d'un quadrille.
Les quatre danseurs le marchèrent à la façon mondaine, convenablement,
dignement, avec des manières, des inclinations et des saluts.
Après quoi l'on se mit à boire. Alors M. Tournevau reparut, satisfait,
soulagé, radieux. Il s'écria:--«Je ne sais pas ce qu'a Raphaële, mais
elle est parfaite ce soir.»--Puis, comme on lui tendait un verre, il le
vida d'un trait en murmurant:--«Bigre, rien que ça de luxe!»
Sur-le-champ M. Philippe entama une polka vive, et M. Tournevau s'élança
avec la belle Juive qu'il tenait en l'air, sans laisser ses pieds
toucher terre. M. Pimpesse et M. Vasse étaient repartis d'un nouvel
élan. De temps en temps un des couples s'arrêtait près de la cheminée
pour lamper une flûte de vin mousseux; et cette danse menaçait de
s'éterniser, quand Rosa entr'ouvrit la porte avec un bougeoir à la main.
Elle était en cheveux, en savates, en chemise, tout animée, toute
rouge:--«Je veux danser,» cria-t-elle. Raphaële demanda;--«Et ton
vieux?»--Rosa s'esclaffa:--«Lui? il dort déjà, il dort tout de
suite.»--Elle saisit M. Dupuis, resté sans emploi sur le divan, et la
polka recommença.
Mais les bouteilles étaient vides:--«J'en paye une,» déclara M.
Tournevau.--«Moi aussi,» annonça M. Vasse.--«Moi de même,» conclut M.
Dupuis. Alors tout le monde applaudit.
Cela s'organisait, devenait un vrai bal. De temps en temps même, Louise
et Flora montaient bien vite, faisaient rapidement un tour de valse,
pendant que leurs clients, en bas, s'impatientaient; puis elles
retournaient en courant à leur café, avec le coeur gonflé de regrets.
À minuit, on dansait encore. Parfois une des filles disparaissait, et
quand on la cherchait pour faire un vis-à-vis, on s'apercevait tout à
coup qu'un des hommes aussi manquait.
--D'où venez-vous donc?» demanda plaisamment M. Philippe, juste au
moment où M. Pimpesse rentrait avec Fernande.--«De voir dormir M.
Poulin,» répondit le percepteur. Le mot eut un succès énorme; et tous, à
tour de rôle, montaient voir dormir M. Poulin avec l'une ou l'autre des
demoiselles, qui se montrèrent, cette nuit-là, d'une complaisance
inconcevable. Madame fermait les yeux; et elle avait dans les coins de
longs apartés avec M. Vasse comme pour régler les derniers détails d'une
affaire entendue déjà.
Enfin, à une heure, les deux hommes mariés, M. Tournevau et M. Pimpesse,
déclarèrent qu'ils se retiraient, et voulurent régler leur compte. On ne
compta que le Champagne, et, encore, à six francs la bouteille au lieu
de dix francs, prix ordinaire. Et comme ils s'étonnaient de cette
générosité, Madame, radieuse, leur répondit:
--Ça n'est pas tous les jours fête.
LES TOMBALES
Les cinq amis achevaient de dîner, cinq hommes du monde mûrs, riches,
trois mariés, deux restés garçons. Il se réunissaient ainsi tous les
mois, en souvenir de leur jeunesse, et, après avoir dîné, ils causaient
jusqu'à deux heures du matin. Restés amis intimes, et se plaisant
ensemble, ils trouvaient peut-être là leurs meilleurs soirs dans la vie.
On bavardait sur tout, sur tout ce qui occupe et amuse les Parisiens;
c'était entre eux, comme dans la plupart des salons d'ailleurs, une
espèce de recommencement parlé de la lecture des journaux du matin.
Un des plus gais était Joseph de Bardon, célibataire et vivant la vie
parisienne de la façon la plus complète et la plus fantaisiste. Ce
n'était point un débauché ni un dépravé, mais un curieux, un joyeux
encore jeune; car il avait à peine quarante ans. Homme du monde dans le
sens le plus large et le plus bienveillant que puisse mériter ce mot,
doué de beaucoup d'esprit sans grande profondeur, d'un savoir varié sans
érudition vraie, d'une compréhension agile sans pénétration sérieuse, il
tirait de ses observations, de ses aventures, de tout ce qu'il voyait,
rencontrait et trouvait, des anecdotes, de roman comique et
philosophique en même temps, et des remarques humoristiques qui lui
faisaient par la ville une grande réputation d'intelligence.
C'était l'orateur du dîner. Il avait la sienne, chaque fois, son
histoire, sur laquelle on comptait. Il se mit à la dire sans qu'on l'en
eût prié.
Fumant, les coudes sur la table, un verre de fine Champagne à moitié
plein devant son assiette, engourdi dans une atmosphère de tabac
aromatisée par le café chaud, il semblait chez lui tout à fait, comme
certains êtres sont chez eux absolument, en certains lieux et en
certains moments, comme une dévote dans une chapelle, comme un poisson
rouge dans son bocal.
Il dit, entre deux bouffées de fumée:
--Il m'est arrivé une singulière aventure il y a quelque temps.
Toutes les bouches demandèrent presque ensemble: «Racontez.»
Il reprit:
--Volontiers. Vous savez que je me promène beaucoup dans Paris, comme
les bibelotiers qui fouillent les vitrines. Moi je guette les
spectacles, les gens, tout ce qui passe, et tout ce qui se passe.
Or, vers la mi-septembre, il faisait très beau temps à ce moment-là, je
sortis de chez moi, une après-midi, sans savoir où j'irais. On a
toujours un vague désir de faire une visite à une jolie femme
quelconque. On choisit dans sa galerie, on les compare dans sa pensée,
on pèse l'intérêt qu'elles vous inspirent, le charme qu'elles vous
imposent et on se décide enfin suivant l'attraction, du jour. Mais quand
le soleil est très beau et l'air tiède, ils vous enlèvent souvent toute
envie de visites.
Le soleil était beau, et l'air tiède; j'allumai un cigare et je m'en
allai tout bêtement sur le boulevard extérieur. Puis comme je flânais,
l'idée me vint de pousser jusqu'au cimetière Montmartre et d'y entrer.
J'aime beaucoup les cimetières, moi, ça me repose et me mélancolise:
j'en ai besoin. Et puis, il y a aussi de bons amis là dedans, de ceux
qu'on ne va plus voir; et j'y vais encore, moi, de temps en temps.
Justement, dans ce cimetière Montmartre, j'ai une histoire de coeur, une
maîtresse qui m'avait beaucoup pincé, très ému, une charmante petite
femme dont le souvenir, en même temps qu'il me peine énormément, me
donne des regrets ... des regrets de toute nature ... Et je vais rêver
sur sa tombe... C'est fini pour elle.
Et puis, j'aime aussi les cimetières, parce que ce sont des villes
monstrueuses, prodigieusement habitées. Songez donc à ce qu'il y a de
morts dans ce petit espace, à toutes les générations de Parisiens qui
sont logés là, pour toujours, troglodytes définitifs enfermés dans leurs
petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d'une pierre ou marqués
d'une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et font tant
de bruit, ces imbéciles.
Puis encore, dans les cimetières, il y a des monuments presque aussi
intéressants que dans les musées. Le tombeau de Cavaignac m'a fait
songer, je l'avoue, sans le comparer, à ce chef-d'oeuvre de Jean Goujon:
le corps de Louis de Brézé, couché dans la chapelle souterraine de la
cathédrale de Rouen; tout l'art dit moderne et réaliste est venu de là,
messieurs. Ce mort, Louis de Brézé, est plus vrai, plus terrible, plus
fait de chair inanimée, convulsée encore par l'agonie, que tous les
cadavres tourmentés qu'on tortionne aujourd'hui sur les tombes.
Mais au cimetière Montmartre on peut encore admirer le monument de
Baudin, qui a de la grandeur; celui de Gautier, celui de Mürger, où j'ai
vu l'autre jour une seule pauvre couronne d'immortelles jaunes, apportée
par qui? par la dernière grisette, très vieille, et concierge aux
environs, peut-être? C'est une jolie statuette de Millet, mais que
détruisent l'abandon et la saleté. Chante la jeunesse, ô Mürger!
Me voici donc entrant dans le cimetière Montmartre, et tout à coup
imprégné de tristesse, d'une tristesse qui ne faisait pas trop de mal,
d'ailleurs, une de ces tristesses qui vous font penser, quand on se
porte bien: «Ça n'est pas drôle, cet endroit-là, mais le moment n'en est
pas encore venu pour moi...»
L'impression de l'automne, de cette humidité tiède qui sent la mort des
feuilles et le soleil affaibli, fatigué, anémique, aggravait en la
poétisant la sensation de solitude et de fin définitive flottant sur ce
lieu, qui sent la mort des hommes.
Je m'en allais à petits pas dans ces rues de tombes, où les voisins ne
voisinent point, ne couchent plus ensemble et ne lisent pas de journaux.
Et je me mis, moi, à lire les épitaphes. Ça, par exemple, c'est la chose
la plus amusante du monde. Jamais Labiche, jamais Meilhac ne m'ont fait
rire comme le comique de la prose tombale. Ah! quels livres supérieurs à
ceux de Paul de Kock pour ouvrir la rate que ces plaques de marbre et
ces croix où les parents des morts ont épanché leurs regrets, leurs
voeux pour le bonheur du disparu dans l'autre monde, et leur espoir de
le rejoindre--blagueurs!
Mais j'adore surtout, dans ce cimetière, la partie abandonnée,
solitaire, pleine de grands ifs et de cyprès, vieux quartier des anciens
morts qui redeviendra bientôt un quartier neuf, dont on abattra les
arbres verts, nourris de cadavres humains, pour aligner les récents
trépassés sous de petites galettes de marbre.
Quand j'eus erré là le temps de me rafraîchir l'esprit, je compris que
j'allais m'ennuyer et qu'il fallait porter au dernier lit de ma petite
amie l'hommage fidèle de mon souvenir. J'avais le coeur un peu serré en
arrivant près de sa tombe. Pauvre chère, elle était si gentille, et si
amoureuse, et si blanche, et si fraîche ... et maintenant ... si on
ouvrait ça...
Penché sur la grille de fer, je lui dis tout bas ma peine, qu'elle
n'entendit point sans doute, et j'allais partir quand je vis une femme
en noir, en grand deuil, qui s'agenouillait sur le tombeau voisin. Son
voile de crêpe relevé laissait apercevoir une jolie tête blonde, dont
les cheveux en bandeaux semblaient éclairés par une lumière d'aurore
sous la nuit de sa coiffure. Je restai.
Certes, elle devait souffrir d'une profonde douleur. Elle avait enfoui
son regard dans ses mains, et rigide, en une méditation de statue,
partie en ses regrets, égrenant dans l'ombre des yeux cachés et fermés
le chapelet torturant des souvenirs, elle semblait elle-même être une
morte qui penserait à un mort. Puis tout à coup je devinai qu'elle
allait pleurer, je le devinai à un petit mouvement du dos pareil à un
frisson de vent dans un saule. Elle pleura doucement d'abord, puis plus
fort, avec des mouvements rapides du cou et des épaules. Soudain elle
découvrit ses yeux. Ils étaient pleins de larmes et charmants, des yeux
de folle qu'elle promena autour d'elle, en une sorte de réveil de
cauchemar. Elle me vit la regarder, parut honteuse et se cacha encore
toute la figure dans ses mains. Alors ses sanglots devinrent convulsifs,
et sa tête lentement se pencha, vers le marbre. Elle y posa son front,
et son voile se répandant autour d'elle couvrit les angles blancs de la
sépulture aimée, comme un deuil nouveau. Je l'entendis gémir, puis elle
s'affaissa, sa joue sur la dalle, et demeura immobile, sans
connaissance.
Je me précipitai vers elle, je lui frappai dans les mains, je soufflai
sur ses paupières, tout en lisant l'épitaphe très simple: «Ici repose
Louis-Théodore Carrel, capitaine d'infanterie de marine, tué par
l'ennemi, au Tonkin. Priez pour lui.» Cette mort remontait à quelques
mois. Je fus attendri jusqu'aux larmes, et je redoublai mes soins. Ils
réussirent; elle revint à elle. J'avais l'air très ému--je ne suis pas
trop mal, je n'ai pas quarante ans.--Je compris à son premier regard
qu'elle serait polie et reconnaissante. Elle le fut, avec d'autres
larmes, et son histoire contée, sortie par fragments de sa poitrine
haletante, la mort de l'officier tombé au Tonkin, au bout d'un an de
mariage, après l'avoir épousée par amour, car, orpheline de père et de
mère, elle avait tout juste la dot réglementaire.
Je la consolai, je la réconfortai, je la soulevai, je la relevai. Puis
je lui dis:
--Ne restez pas ici. Venez.
Elle murmura:
--Je suis incapable de marcher.
--Je vais vous soutenir.
--Merci, monsieur, vous êtes bon. Vous veniez également ici pleurer un
mort?
--Oui, madame.
--Une morte?
--Oui, madame.
--Votre femme?
--Une amie.
--On peut aimer une amie autant que sa femme, la passion n'a pas de loi.
--Oui, madame.
Et nous voilà partis ensemble, elle appuyée sur moi, moi la portant
presque par les chemins du cimetière. Quand nous en fûmes sortis, elle
murmura, défaillante:
--Je crois que je vais me trouver mal.
--Voulez-vous entrer quelque part, prendre quelque chose?
--Oui, monsieur.
J'aperçus un restaurant, un de ces restaurants où les amis des morts
vont fêter la corvée finie. Nous y entrâmes. Et je lui fis boire une
tasse de thé bien chaud qui parut la ranimer. Un vague sourire lui vint
aux lèvres. Et elle me parla d'elle. C'était si triste, si triste d'être
toute seule dans la vie, toute seule chez soi, nuit et jour, de n'avoir
plus personne à qui donner de l'affection, de la confiance, de
l'intimité.
Cela avait l'air sincère. C'était gentil dans sa bouche. Je
m'attendrissais. Elle était fort jeune, vingt ans peut-être. Je lui fis
des compliments qu'elle accepta fort bien. Puis, comme l'heure passait,
je lui proposai de la reconduire chez elle avec une voiture. Elle
accepta; et, dans le fiacre, nous restâmes tellement l'un contre
l'autre, épaule contre épaule, que nos chaleurs se mêlaient à travers
les vêtements, ce qui est bien la chose la plus troublante du monde.
Quand la voiture fut arrêtée à sa maison, elle murmura: «Je me sens
incapable de monter seule mon escalier, car je demeure au quatrième.
Vous avez été si bon, voulez-vous encore me donner le bras jusqu'à mon
logis?»
Je m'empressai d'accepter. Elle monta lentement, en soufflant beaucoup.
Puis, devant sa porte, elle ajouta:
--Entrez donc quelques instants pour que je puisse vous remercier.
Et j'entrai, parbleu.
C'était modeste, même un peu pauvre, mais simple et bien arrangé, chez
elle.
Nous nous assîmes côte à côte sur un petit canapé, et elle me parla de
nouveau de sa solitude.
Elle sonna sa bonne, afin de m'offrir quelque chose à boire. La bonne ne
vint pas. J'en fus ravi en supposant que cette bonne-là ne devait être
que du matin: ce qu'on appelle une femme de ménage.
Elle avait ôté son chapeau. Elle était vraiment gentille avec ses yeux
clairs fixés sur moi, si bien fixés, si clairs que j'eus une tentation
terrible et j'y cédai. Je la saisis dans mes bras, et sur ses paupières
qui se fermèrent soudain, je mis des baisers ... des baisers ... des
baisers ... tant et plus.
Elle se débattait en me repoussant et répétant: «Finissez ... finissez
... finissez donc.»
Quel sens donnait-elle à ce mot? En des cas pareils, «finir» peut en
avoir au moins deux. Pour la faire taire je passai des yeux à la bouche,
et je donnai au mot «finir» la conclusion que je préférais. Elle ne
résista pas trop, et quand nous nous regardâmes de nouveau, après cet
outrage à la mémoire du capitaine tué au Tonkin, elle avait un air
alangui, attendri, résigné, qui dissipa mes inquiétudes.
Alors je fus galant, empressé et reconnaissant. Et après une nouvelle
causerie d'une heure environ, je lui demandai:
--Où dînez-vous?
--Dans un petit restaurant des environs.
--Toute seule?
--Mais oui.
--Voulez-vous dîner avec moi?
--Où ça?
--Dans un bon restaurant du boulevard.
Elle résista un peu. J'insistai: elle céda, en se donnant à elle-même
cet argument: «Je m'ennuie tant ... tant,» puis elle ajouta: «Il faut
que je passe une robe un peu moins sombre.»
Et elle entra dans sa chambre à coucher.
Quand elle en sortit, elle était en demi-deuil, charmante, fine et
mince, dans une toilette grise et fort simple. Elle avait évidemment
tenue de cimetière et tenue de ville.
Le dîner fut très cordial. Elle but du champagne, s'alluma, s'anima et
je rentrai chez elle, avec elle.
Cette liaison nouée sur les tombes dura trois semaines environ. Mais on
se fatigue de tout, et principalement des femmes. Je la quittai sous
prétexte d'un voyage indispensable. J'eus un départ très généreux, dont
elle me remercia beaucoup. Et elle me fit promettre, elle me fit jurer
de revenir après mon retour, car elle semblait vraiment un peu attachée
à moi.
Je courus à d'autres tendresses, et un mois environ se passa sans que la
pensée de revoir cette petite amoureuse funéraire fût assez forte, pour
que j'y cédasse. Cependant je ne l'oubliais point... Son souvenir me
hantait comme un mystère, comme un problème de psychologie, comme une de
ces questions inexplicables dont la solution nous harcèle.
Je ne sais pourquoi, un jour, je m'imaginai que je la retrouverais au
cimetière Montmartre, et j'y allai. Je m'y promenai longtemps sans
rencontrer d'autres personnes que les visiteurs ordinaires de ce lieu,
ceux qui n'ont pas encore rompu toutes relations avec leurs morts. La
tombe du capitaine tué au Tonkin n'avait pas de pleureuse sur son
marbre, ni de fleurs, ni de couronnes.
Mais comme je m'égarai dans un autre quartier de cette grande ville de
trépassés, j'aperçus tout à coup, au bout d'une étroite avenue de croix,
venant vers moi, un couple en grand deuil, l'homme et la femme. O
stupeur! quand ils s'approchèrent, je la reconnus. C'était elle!
Elle me vit, rougit, et, comme je la frôlais en la croisant, elle me fit
un tout petit signe, un tout petit coup d'oeil qui signifiaient: «Ne me
reconnaissez pas,» mais qui semblaient, dire aussi: «Revenez me voir,
mon chéri.»
L'homme était bien, distingué, chic, officier de la Légion d'honneur,
âgé d'environ cinquante ans.
Et il la soutenait, comme je l'avais soutenue moi-même en quittant le
cimetière.
Je m'en allai stupéfait, me demandant ce que je venais de voir, à quelle
race d'êtres appartenait cette sépulcrale chasseresse. Était-ce une
simple fille, une prostituée inspirée qui allait cueillir sur les tombes
les hommes tristes, hantés par une femme, épouse ou maîtresse, et
troublés encore du souvenir des caresses disparues. Était-elle unique?
Sont-elles plusieurs? Est-ce une profession? Fait-on le cimetière comme
on fait le trottoir? Les Tombales! Ou bien avait-elle eu seule cette
idée admirable, d'une philosophie profonde d'exploiter les regrets
d'amour qu'on ranime en ces lieux funèbres? Et j'aurais bien voulu
savoir de qui elle était veuve, ce jour-là?
SUR L'EAU
J'avais loué, l'été dernier, une petite maison de campagne au bord de la
Seine, à plusieurs lieues de Paris, et j'allais y coucher tous les
soirs. Je fis, au bout de quelques jours, la connaissance d'un de mes
voisins, un homme de trente à quarante ans, qui était bien le type le
plus curieux que j'eusse jamais vu. C'était un vieux canotier, mais un
canotier enragé, toujours près de l'eau, toujours sur l'eau, toujours
dans l'eau. Il devait être ne dans un canot, et il mourra bien
certainement dans le canotage final.
Un soir que nous nous promenions au bord de la Seine, je lui demandai de
me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voilà immédiatement
mon bonhomme qui s'anime, se transfigure, devient éloquent, presque
poète. Il avait dans le coeur une grande passion, une passion dévorante,
irrésistible: la rivière.
--Ah! me dit-il, combien j'ai de souvenirs sur cette rivière que vous
voyez couler là près de nous! Vous autres, habitants des rues, vous ne
savez pas ce qu'est la rivière. Mais écoutez un pêcheur prononcer ce
mot. Pour lui, c'est la chose mystérieuse, profonde, inconnue, le pays
des mirages et des fantasmagories, où l'on voit, la nuit, des choses qui
ne sont pas, où l'on entend des bruits que l'on ne connaît point, où
l'on tremble sans savoir pourquoi, comme en traversant un cimetière: et
c'est en effet le plus sinistre des cimetières, celui où l'on n'a point
de tombeau.
La terre est bornée pour le pêcheur, et dans l'ombre, quand il n'y a pas
de lune, la rivière est illimitée. Un marin n'éprouve point la même
chose pour la mer. Elle est souvent dure et méchante, c'est vrai, mais
elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la
rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule
toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l'eau qui coule est plus
effrayant pour moi que les hautes vagues de l'Océan.
Des rêveurs prétendent que la mer cache dans son sein d'immenses pays
bleuâtres, où les noyés roulent parmi les grands poissons, au milieu
d'étranges forêts et dans des grottes de cristal. La rivière n'a que des
profondeurs noires où l'on pourrit dans la vase. Elle est belle pourtant
quand elle brille au soleil levant et qu'elle clapote doucement entre
ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.
Le poète a dit en pariant de l'Océan:
O flots, que vous savez de lugubres histoires!
Flots profonds, redoutés des mères à genoux,
Vous vous les racontez en montant les marées
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous.
Eh bien, je crois que les histoires chuchotées par les roseaux minces
avec leurs petites voix si douces doivent être encore plus sinistres
que les drames lugubres racontés par les hurlements des vagues.
Mais puisque vous me demandez quelques-uns de mes souvenirs, je vais
vous dire une singulière aventure qui m'est arrivée ici, il y a une
dizaine d'années.
J'habitais, comme aujourd'hui, la maison de la mère Lafon, et un de mes
meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renoncé au canotage,
à ses pompes et à son débraillé pour entrer au Conseil d'État, était
installé au village de C..., deux lieues plus bas. Nous dînions tous les
jours ensemble, tantôt chez lui, tantôt chez moi.
Un soir, comme je revenais tout seul et assez fatigué, traînant
péniblement mon gros bateau, un _océan_ de douze pieds, dont je me
servais toujours la nuit, je m'arrêtai quelques secondes pour reprendra
haleine auprès de la pointe des roseaux, là-bas, deux cents mètres
environ avant le pont du chemin de fer. Il faisait un temps magnifique;
la lune resplendissait, le fleuve brillait, l'air était calme et doux.
Cette tranquillité me tenta; je me dis qu'il ferait bien bon fumer une
pipe en cet endroit. L'action suivit la pensée; je saisis mon ancre et
la jetai dans la rivière.
Le canot, qui redescendait avec le courant, fila sa chaîne jusqu'au
bout, puis s'arrêta; et je m'assis à l'arrière sur ma peau de mouton,
aussi commodément qu'il me fut possible. On n'entendait rien, rien:
parfois seulement, je croyais saisir un petit clapotement presque
insensible de l'eau contre la rive, et j'apercevais des groupes de
roseaux plus élevés qui prenaient des figures surprenantes et semblaient
par moments s'agiter.
Le fleuve était parfaitement tranquille, mais je me sentis ému par le
silence extraordinaire qui m'entourait. Toutes les bêtes, grenouilles et
crapauds, ces chanteurs nocturnes des marécages, se taisaient. Soudain,
à ma droite, contre moi, une grenouille coassa. Je tressaillis: elle se
tut; je n'entendis plus rien, et je résolus de fumer un peu pour me
distraire. Cependant, quoique je fusse un culotteur de pipes renommé, je
ne pus pas; dès la seconde bouffée, le coeur me tourna et je cessai. Je
me mis à chantonner; le son de ma voix m'était pénible; alors, je
m'étendis au fond du bateau et je regardai le ciel. Pendant quelque
temps, je demeurai tranquille, mais bientôt les légers mouvements de la
barque m'inquiétèrent. Il me sembla qu'elle faisait des embardées
gigantesques, touchant tour à tour les deux berges du fleuve; puis je
crus qu'un être ou qu'une force invisible l'attirait doucement au fond
de l'eau et la soulevait ensuite pour la laisser retomber. J'étais
ballotté comme au milieu d'une tempête; j'entendis des bruits autour de
moi; je me dressai d'un bond: l'eau brillait, tout était calme.
Je compris que j'avais les nerfs un peu ébranlés et je résolus de m'en
aller. Je tirai sur ma chaîne; le canot se mit en mouvement, puis je
sentis une résistance, je tirai plus fort, l'ancre ne vint pas; elle
avait accroché quelque chose au fond de l'eau et je ne pouvais la
soulever; je recommençai à tirer, mais inutilement. Alors, avec mes
avirons, je fis tourner mon bateau et je le portai en amont pour
changer la position de l'ancre. Ce fut en vain, elle tenait toujours; je
fus pris de colère et je secouai la chaîne rageusement. Rien ne remua.
Je m'assis découragé et je me mis à réfléchir sur ma position. Je ne
pouvais songer à casser cette chaîne ni à la séparer de l'embarcation,
car elle était énorme et rivée à l'avant dans un morceau de bois plus
gros que mon bras; mais comme le temps demeurait fort beau, je pensai
que je ne tarderais point, sans doute, à rencontrer quelque pêcheur qui
viendrait à mon secours. Ma mésaventure m'avait calmé; je m'assis et je
pus enfin fumer ma pipe. Je possédais une bouteille de rhum, j'en bus
deux ou trois verres, et ma situation me fit rire. Il faisait très
chaud, de sorte qu'à la rigueur je pouvais, sans grand mal, passer la
nuit à la belle étoile.
Soudain, un petit coup sonna contre mon bordage. Je fis un soubresaut,
et une sueur froide me glaça des pieds à la tête. Ce bruit venait sans
doute de quelque bout de bois entraîné par le courant, mais cela avait
suffi et je me sentis envahi de nouveau par une étrange agitation
nerveuse. Je saisis ma chaîne et je me raidis dans un effort désespéré.
L'ancre tint bon. Je me rassis épuisé.
Cependant, la rivière s'était peu à peu couverte d'un brouillard blanc
très épais qui rampait sur l'eau fort bas, de sorte que, en me dressant
debout, je ne voyais plus le fleuve, ni mes pieds, ni mon bateau, mais
j'apercevais seulement les pointes des roseaux, puis, plus loin, la
plaine toute pâle de la lumière de la lune, avec de grandes taches
noires qui montaient dans le ciel, formées par des groupes de peupliers
d'Italie. J'étais comme enseveli jusqu'à la ceinture dans une nappe de
coton d'une blancheur singulière, et il me venait des imaginations
fantastiques. Je me figurais qu'on essayait de monter dans ma barque que
je ne pouvais plus distinguer, et que la rivière, cachée par ce
brouillard opaque, devait être pleine d'êtres étranges qui nageaient
autour de moi. J'éprouvais un malaise horrible, j'avais les tempes
serrées, mon coeur battait à m'étouffer; et, perdant la tête, je pensai
à me sauver à la nage; puis aussitôt cette idée me fit frissonner
d'épouvante. Je me vis, perdu, allant à l'aventure dans cette brume
épaisse, me débattant au milieu des herbes et des roseaux que je ne
pourrais éviter, râlant de peur, ne voyant pas la berge, ne retrouvant
plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tiré par les
pieds tout au fond de cette eau noire.
En effet, comme il m'eût fallu remonter le courant au moins pendant cinq
cents mètres avant de trouver un point libre d'herbes et de joncs où je
pusse prendre pied, il y avait pour moi neuf chances sur dix de ne
pouvoir me diriger dans ce brouillard et de me noyer, quelque bon nageur
que je fusse.
J'essayai de me raisonner. Je me sentais la volonté bien ferme de ne
point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volonté, et
cette autre chose avait peur. Je me demandai ce que je pouvais redouter;
mon _moi_ brave railla mon _moi_ poltron, et jamais aussi bien que ce
jour-là je ne saisis l'opposition des deux êtres qui sont en nous, l'un
voulant, l'autre résistant, et chacun l'emportant tour à tour.
Cet effroi bête et inexplicable grandissait toujours et devenait de la
terreur. Je demeurais immobile, les yeux ouverts, l'oreille tendue et
attendant. Quoi? Je n'en savais rien, mais ce devait être terrible. Je
crois que si un poisson se fût avisé de sauter hors de l'eau, comme cela
arrive souvent, il n'en aurait pas fallu davantage pour me faire tomber
raide, sans connaissance.
Cependant, par un effort violent, je finis par ressaisir à peu près ma
raison qui m'échappait. Je pris de nouveau ma bouteille de rhum et je
bus à grands traits. Alors une idée me vint et je me mis à crier de
toutes mes forces en me tournant successivement vers les quatre points
de l'horizon. Lorsque mon gosier fut absolument paralysé, j'écoutai.--Un
chien hurlait, très loin.
Je bus encore et je m'étendis tout de mon long au fond du bateau. Je
restai ainsi peut-être une heure, peut-être deux, sans dormir, les yeux
ouverts, avec des cauchemars autour de moi. Je n'osais pas me lever et
pourtant je le désirais violemment; je remettais de minute en minute. Je
me disais:--«Allons, debout!» et j'avais peur de faire un mouvement. À
la fin, je me soulevai avec des précautions infinies, comme si ma vie
eût dépendu du moindre bruit que j'aurais fait, et je regardai
par-dessus le bord.
Je fus ébloui par le plus merveilleux, le plus étonnant spectacle qu'il
soit possible de voir. C'était une de ces fantasmagories du pays des
fées, une de ces visions racontées par les voyageurs qui reviennent de
très loin et que nous écoutons sans les croire.
Le brouillard qui, deux heures auparavant, flottait sur l'eau, s'était
peu à peu retiré et ramassé sur les rives. Laissant le fleuve absolument
libre, il avait formé sur chaque berge une colline ininterrompue, haute
de six ou sept mètres, qui brillait sous la lune avec l'éclat superbe
des neiges. De sorte qu'on ne voyait rien autre chose que cette rivière
lamée de feu entre ces deux montagnes blanches; et là-haut, sur ma tête,
s'étalait, pleine et large, une grande lune illuminante au milieu d'un
ciel bleuâtre et laiteux.
Toutes les bêtes de l'eau s'étaient réveillées; les grenouilles
coassaient furieusement, tandis que, d'instant en instant, tantôt à
droite, tantôt à gauche, j'entendais cette note courte, monotone et
triste, que jette aux étoiles la voix cuivrée des crapauds. Chose
étrange, je n'avais plus peur; j'étais au milieu d'un paysage tellement
extraordinaire que les singularités les plus fortes n'eussent pu
m'étonner.
Combien de temps cela dura-t-il, je n'en sais rien, car j'avais fini par
m'assoupir. Quand je rouvris les yeux, la lune était couchée, le ciel
plein de nuages. L'eau clapotait lugubrement, le vent soufflait, il
faisait froid, l'obscurité était profonde.
Je bus ce qui me restait de rhum, puis j'écoutai en grelottant le
froissement des roseaux et le bruit sinistre de la rivière. Je cherchai
à voir, mais je ne pus distinguer mon bateau, ni mes mains elles-mêmes,
que j'approchais de mes yeux.
Peu à peu, cependant, l'épaisseur du noir diminua. Soudain je crus
sentir qu'une ombre glissait tout près de moi; je poussai un cri, une
voix répondit; c'était un pêcheur. Je l'appelai, il s'approcha et je lui
racontai ma mésaventure. Il mit alors son bateau bord à bord avec le
mien, et tous les deux nous tirâmes sur la chaîne. L'ancre ne remua pas.
Le jour venait, sombre, gris, pluvieux, glacial, une de ces journées qui
vous apportent des tristesses et des malheurs. J'aperçus une autre
barque, nous la hélâmes. L'homme qui la montait unit ses efforts aux
nôtres; alors, peu à peu, l'ancre céda. Elle montait, mais doucement,
doucement, et chargée d'un poids considérable. Enfin nous aperçûmes une
masse noire, et nous la tirâmes à mon bord:
C'était le cadavre d'une vieille femme qui avait une grosse pierre au
cou.
HISTOIRE D'UNE FILLE DE FERME
I
Comme le temps était fort beau, les gens de la ferme avaient dîné plus
vite que de coutume et s'en étaient allés dans les champs.
Rose, la servante, demeura toute seule au milieu de la vaste cuisine où
un reste de feu s'éteignait dans l'âtre sous la marmite pleine d'eau
chaude. Elle puisait à cette eau par moments et lavait lentement sa
vaisselle, s'interrompant pour regarder deux carrés lumineux que le
soleil, à travers la fenêtre, plaquait sur la longue table, et dans
lesquels apparaissaient les défauts des vitres.
Trois poules très hardies cherchaient des miettes sous les chaises. Des
odeurs de basse-cour, des tiédeurs fermentées d'étable entraient par la
porte entr'ouverte; et dans le silence du midi brûlant on entendait
chanter les coqs.
Quand la fille eut fini sa besogne, essuyé la table, nettoyé la cheminée
et rangé les assiettes sur le haut dressoir au fond près de l'horloge en
bois au tictac sonore, elle respira, un peu étourdie, oppressée sans
savoir pourquoi. Elle regarda les murs d'argile noircis, les poutres
enfumées du plafond où pendaient des toiles d'araignée, des harengs
saurs et des rangées d'oignons; puis elle s'assit, gênée par les
émanations anciennes que la chaleur de ce jour faisait sortir de la
terre battue du sol où avaient séché tant de choses répandues depuis si
longtemps. Il s'y mêlait aussi la saveur âcre du laitage qui crémait au
frais dans la pièce à côté. Elle voulut cependant se mettre à coudre
comme elle en avait l'habitude, mais la force lui manqua et elle alla
respirer sur le seuil.
Alors, caressée par l'ardente lumière, elle sentit une douceur qui lui
pénétrait au coeur, un bien-être coulant dans ses membres.
Devant la porte, le fumier dégageait sans cesse une petite vapeur
miroitante. Les poules se vautraient dessus, couchées sur le flanc, et
grattaient un peu d'une seule patte pour trouver des vers. Au milieu
d'elles, le coq, superbe, se dressait. À chaque instant il en
choisissait une et tournait autour avec un petit gloussement d'appel. La
poule se levait nonchalamment et le recevait d'un air tranquille, pliant
les pattes et le supportant sur ses ailes; puis elle secouait ses plumes
d'où sortait de la poussière et s'étendait de nouveau sur le fumier,
tandis que lui chantait, comptant ses triomphes; et dans toutes les
cours tous les coqs lui répondaient, comme si, d'une ferme à l'autre,
ils se fussent envoyé des défis amoureux.
La servante les regardait sans penser; puis elle leva les yeux et fut
éblouie par l'éclat des pommiers en fleur, tout blancs comme des têtes
poudrées.
Soudain un jeune poulain, affolé de gaieté, passa devant elle en
galopant. Il fit deux fois le tour des fossés plantés d'arbres, puis
s'arrêta brusquement et tourna la tête comme étonné d'être seul.
Elle aussi se sentait une envie de courir, un besoin de mouvement et, en
même temps, un désir de s'étendre, d'allonger ses membres, de se reposer
dans l'air immobile et chaud. Elle fit quelques pas, indécise, fermant
les yeux, saisie par un bien-être bestial; puis, tout doucement, elle
alla chercher les oeufs au poulailler. Il y en avait treize, qu'elle
prit et rapporta. Quand ils furent serrés dans le buffet, les odeurs de
la cuisine l'incommodèrent de nouveau et elle sortit pour s'asseoir un
peu sur l'herbe.
La cour de ferme, enfermée par les arbres, semblait dormir. L'herbe
haute, où des pissenlits jaunes éclataient comme des lumières, était
d'un vert puissant, d'un vert tout neuf de printemps. L'ombre des
pommiers se ramassait en rond à leurs pieds; et les toits de chaume des
bâtiments, au sommet desquels poussaient des iris aux feuilles pareilles
à des sabres, fumaient un peu comme si l'humidité des écuries et des
granges se fût envolée à travers la paille.
La servante arriva sous le hangar où l'on rangeait les chariots et les
voitures. Il y avait là, dans le creux du fossé, un grand trou vert
plein de violettes dont l'odeur se répandait, et, par-dessus le talus,
on apercevait la campagne, une vaste plaine où poussaient les récoltes,
avec des bouquets d'arbres par endroits, et, de place en place, des
groupes de travailleurs lointains, tout petits comme des poupées, des
chevaux blancs pareils à des jouets, traînant une charrue d'enfant
poussée par un bonhomme haut comme le doigt.
Elle alla prendre une botte de paille dans un grenier et la jeta dans ce
trou pour s'asseoir dessus; puis, n'étant pas à son aise, elle défit le
lien, éparpilla son siège et s'étendit sur le dos, les deux bras sous sa
tête et les jambes allongées.
Tout doucement elle fermait les yeux, assoupie dans une mollesse
délicieuse. Elle allait même s'endormir tout à fait, quand elle sentit
deux mains qui lui prenaient la poitrine, et elle se redressa d'un bond.
C'était Jacques, le garçon de ferme, un grand Picard bien découplé, qui
la courtisait depuis quelque temps. Il travaillait ce jour-là dans la
bergerie, et, l'ayant vue s'étendre à l'ombre, il était venu à pas de
loup, retenant son haleine, les yeux brillants, avec des brins de paille
dans les cheveux.
Il essaya de l'embrasser, mais elle le gifla, forte comme lui; et,
sournois, il demanda grâce. Alors ils s'assirent l'un près de l'autre et
ils causèrent amicalement. Ils parlèrent du temps qui était favorable
aux moissons, de l'année qui s'annonçait bien, de leur maître, un brave
homme, puis des voisins, du pays tout entier, d'eux-mêmes, de leur
village, de leur jeunesse, de leurs souvenirs, des parents qu'ils
avaient quittés pour longtemps, pour toujours peut-être. Elle
s'attendrit en pensant à cela, et lui, avec son idée fixe, se
rapprochait, se frottait contre elle, frémissant tout envahi par le
désir. Elle disait:
--Y a bien longtemps que je n'ai vu maman; c'est dur tout de même d'être
séparées tant que ça.
Et son oeil perdu regardait au loin, à travers l'espace, jusqu'au
village abandonné là-bas, là-bas, vers le nord.
Lui, tout à coup, la saisit par le cou et l'embrassa de nouveau; mais,
de son poing fermé, elle le frappa en pleine figure si violemment qu'il
se mit à saigner du nez; et il se leva pour aller appuyer sa tête contre
un tronc d'arbre. Alors elle fut attendrie et, se rapprochant de lui,
elle demanda:
--Ça te fait mal?
Mais il se mît à rire. Non, ce n'était rien; seulement elle avait tapé
juste sur le milieu. Il murmurait: «Cré coquin!» et il la regardait avec
admiration, pris d'un respect, d'une affection tout autre, d'un
commencement d'amour vrai pour cette grande gaillarde si solide.
Quand le sang eut cessé de couler, il lui proposa de faire un tour,
craignant, s'ils restaient ainsi côte à côte, la rude poigne de sa
voisine. Mais d'elle-même elle lui prit le bras, comme font les promis
le soir, dans l'avenue, et elle lui dit:
--Ça n'est pas bien, Jacques, de me mépriser comme ça.
Il protesta. Non, il ne la méprisait pas, mais il était amoureux, voilà
tout.
--Alors tu me veux bien en mariage? dit-elle.
Il hésita, puis il se mit à la regarder de côté pendant qu'elle tenait
ses yeux perdus au loin devant elle. Elle avait les joues rouges et
pleines, une large poitrine saillante sous l'indienne de son caraco, de
grosses lèvres fraîches, et sa gorge, presque nue, était semée de
petites gouttes de sueur. Il se sentit repris d'envie, et, la bouche
dans son oreille il murmura:
--Oui, je veux bien.
Alors elle lui jeta ses bras au cou et elle l'embrassa si longtemps
qu'ils en perdaient haleine tous les deux.
De ce moment commença entre eux l'éternelle histoire de l'amour. Ils se
lutinaient dans les coins; ils se donnaient des rendez-vous au clair de
la lune, à l'abri d'une meule de foin, et ils se faisaient des bleus aux
jambes, sous la table, avec leurs gros souliers ferrés.
Puis, peu à peu, Jacques parut s'ennuyer d'elle; il l'évitait, ne lui
parlait plus guère, ne cherchait plus à la rencontrer seule. Alors elle
fut envahie par des doutes et une grande tristesse; et, au bout de
quelque temps, elle s'aperçut qu'elle était enceinte.
Elle fut consternée d'abord, puis une colère lui vint, plus forte chaque
jour, parce qu'elle ne parvenait point à le trouver, tant il l'évitait
avec soin.
Enfin, une nuit, comme tout le monde dormait dans la ferme, elle sortit
sans bruit, en jupon, pieds nus, traversa la cour et poussa la porte de
l'écurie où Jacques était couché dans une grande boîte pleine de paille
au-dessus de ses chevaux. Il fit semblant de ronfler en l'entendant
venir; mais elle se hissa près de lui, et, à genoux à son côté, le
secoua jusqu'à ce qu'il se dressât.
Quand il se fut assis, demandant:--«Qu'est-ce que tu veux?» elle
prononça, les dents serrées, tremblant de fureur:--«Je veux, je veux que
tu m'épouses, puisque tu m'as promis le mariage.» Il se mit à rire et
répondit:--«Ah bien! si on épousait toutes les filles avec qui on a
fauté, ça ne serait pas à faire.»
Mais elle le saisit à la gorge, le renversa sans qu'il pût se
débarrasser de son étreinte farouche, et, l'étranglant; elle lui cria
tout près, dans la figure:--«Je suis grosse, entends-tu, je suis
grosse.»
Il haletait, suffoquant; et ils restaient là tous deux, immobiles, muets
dans le silence noir troublé seulement par le bruit de mâchoire d'un
cheval qui tirait sur la paille du râtelier, puis la broyait avec
lenteur.
Quand Jacques comprit qu'elle était la plus forte, il balbutia:
--Eh bien, je t'épouserai, puisque c'est ça.
Mais elle ne croyait plus à ses promesses.
--Tout de suite, dit-elle; tu feras publier les bans.
Il répondit:
--Tout de suite.
--Jure-le sur le bon Dieu.
Il hésita pendant quelques secondes, puis, prenant son parti:
--Je le jure sur le bon Dieu.
Alors elle ouvrit les doigts et, sans ajouter une parole, s'en alla.
Elle fut quelques jours sans pouvoir lui parler, et, l'écurie se
trouvant désormais fermée à clef toutes les nuits, elle n'osait pas
faire de bruit de crainte du scandale.
Puis, un matin, elle vit entrer à la soupe un autre valet. Elle demanda:
--Jacques est parti?
--Mais oui, dit l'autre, je suis à sa place.
Elle se mit à trembler si fort, qu'elle ne pouvait décrocher sa marmite;
puis, quand tout le monde fut au travail, elle monta dans sa chambre et
pleura, la face dans son traversin, pour n'être pas entendue.
Dans la journée, elle essaya de s'informer sans éveiller les soupçons;
mais elle était tellement obsédée par la pensée de son malheur qu'elle
croyait voir rire malicieusement tous les gens qu'elle interrogeait. Du
reste, elle ne put rien apprendre, sinon qu'il avait quitté le pays tout
à fait.
II
Alors commença pour elle une vie de torture continuelle. Elle
travaillait comme une machine, sans s'occuper de ce qu'elle faisait,
avec cette idée fixe en tête: «Si on le savait!»
Cette obsession constante la rendait tellement incapable de raisonner
qu'elle ne cherchait même pas les moyens d'éviter ce scandale qu'elle
sentait venir, se rapprochant chaque jour, irréparable, et sûr comme la
mort.
Elle se levait tous les matins bien avant les autres et, avec une
persistance acharnée, essayait de regarder sa taille dans un petit
morceau d'une glace cassée qui lui servait à se peigner, très anxieuse
de savoir si ce n'était pas aujourd'hui qu'on s'en apercevrait.
Et, pendant le jour, elle interrompait à tout instant son travail, pour
considérer du haut en bas si l'ampleur de son ventre ne soulevait pas
trop son tablier.
Les mois passaient. Elle ne parlait presque plus et, quand on lui
demandait quelque chose, ne comprenait pas, effarée, l'oeil hébété, les
mains tremblantes; ce qui faisait dire à son maître:
--Ma pauvre fille, que t'es sotte depuis quelque temps!
À l'église, elle se cachait derrière un pilier, et n'osait plus aller à
confesse, redoutant beaucoup la rencontre du curé, à qui elle prêtait un
pouvoir surhumain lui permettant de lire dans les consciences.
À table, les regards de ses camarades la faisaient maintenant défaillir
d'angoisse, et elle s'imaginait toujours être découverte par le vacher,
un petit gars précoce et sournois dont l'oeil luisant ne la quittait
pas.
Un matin, le facteur lui remit une lettre. Elle n'en avait jamais reçu
et resta tellement bouleversée qu'elle fut obligée de s'asseoir. C'était
de lui, peut-être? Mais, comme elle ne savait pas lire, elle restait
anxieuse, tremblante, devant ce papier couvert d'encre. Elle le mit dans
sa poche, n'osant confier son secret à personne; et souvent elle
s'arrêtait de travailler pour regarder longtemps ces lignes également
espacées qu'une signature terminait, s'imaginant vaguement qu'elle
allait tout à coup en découvrir le sens. Enfin, comme elle devenait
folle d'impatience et d'inquiétude, elle alla trouver le maître d'école
qui la fit asseoir et lut:
«_Ma chère fille, la présente est pour te dire que je suis bien bas;
notre voisin, maître Dentu, a pris la plume pour te mander de venir si
tu peux_.
_Pour ta mère affectionnée_,
CÉSAIRE DENTU, _adjoint_.»
Elle ne dit pas un mot et s'en alla; mais, sitôt qu'elle fut seule,
elle s'affaissa au bord du chemin, les jambes rompues; et elle resta là
jusqu'à la nuit.
En rentrant, elle raconta son malheur au fermier, qui la laissa partir
pour autant de temps qu'elle voudrait, promettant de faire faire sa
besogne par une fille de journée et de la reprendre à son retour.
Sa mère était à l'agonie; elle mourut le jour même de son arrivée; et,
le lendemain, Rose accouchait d'un enfant de sept mois, un petit
squelette affreux, maigre à donner des frissons, et qui semblait
souffrir sans cesse, tant il crispait douloureusement ses pauvres mains
décharnées comme des pattes de crabe.
Il vécut cependant.
Elle raconta qu'elle était mariée, mais qu'elle ne pouvait se charger du
petit et elle le laissa chez des voisins qui promirent d'en avoir bien
soin.
Elle revint.
Mais alors, en son coeur si longtemps meurtri, se leva, comme une
aurore, un amour inconnu pour ce petit être chétif qu'elle avait laissé
là-bas; et cet amour même était une souffrance nouvelle, une souffrance
de toutes les heures, de toutes les minutes, puisqu'elle était séparée
de lui.
Ce qui la martyrisait surtout, c'était un besoin fou de l'embrasser, de
l'étreindre en ses bras, de sentir contre sa chair la chaleur de son
petit corps. Elle ne dormait plus la nuit; elle y pensait tout le jour;
et, le soir, son travail fini, elle s'asseyait devant le feu, qu'elle
regardait fixement comme les gens qui pensent au loin.
On commençait même à jaser à son sujet, et on la plaisantait sur
l'amoureux qu'elle devait avoir, lui demandant s'il était beau, s'il
était grand, s'il était riche, à quand la noce, à quand le baptême? Et
elle se sauvait souvent pour pleurer toute seule, car ces questions lui
entraient dans la peau comme des épingles.
Pour se distraire de ces tracasseries, elle se mit à l'ouvrage avec
fureur, et, songeant toujours à son enfant, elle chercha les moyens
d'amasser pour lui beaucoup d'argent.
Elle résolut de travailler si fort qu'on serait obligé d'augmenter ses
gages.
Alors, peu à peu, elle accapara la besogne autour d'elle, fit renvoyer
une servante qui devenait inutile depuis qu'elle peinait autant que
deux, économisa sur le pain, sur l'huile et sur la chandelle, sur le
grain qu'on jetait trop largement aux poules, sur le fourrage des
bestiaux qu'on gaspillait un peu. Elle se montra avare de l'argent du
maître comme si c'eût été le sien, et, à force de faire des marchés
avantageux, de vendre cher ce qui sortait de la maison et de déjouer les
ruses les paysans qui offraient leurs produits, elle eut seule le soin
des achats et des ventes, la direction du travail des gens de peine, le
compte des provisions; et, en peu de temps, elle devint indispensable.
Elle exerçait une telle surveillance autour d'elle, que la ferme, sous
sa direction, prospéra prodigieusement. On parlait à deux lieues à la
ronde de la «servante à maître Vallin»; et le fermier répétait partout:
«Cette fille-là, ça vaut mieux que de l'or.»
Cependant, le temps passait et ses gages restaient les mêmes. On
acceptait son travail forcé comme une chose due par toute servante
dévouée, une simple marque de bonne volonté; et elle commença à songer
avec un peu d'amertume que si le fermier encaissait, grâce à elle,
cinquante ou cent écus de supplément tous les mois, elle continuait à
gagner ses 240 francs par an, rien de plus, rien de moins.
Elle résolut de réclamer une augmentation. Trois fois elle alla trouver
le maître et, arrivée devant lui, parla d'autre chose. Elle ressentait
une sorte de pudeur à solliciter de l'argent, comme si c'eût été une
action un peu honteuse. Enfin, un jour que le fermier déjeunait seul
dans la cuisine, elle lui dit d'un air embarrassé qu'elle désirait lui
parler particulièrement. Il leva la tête, surpris, les deux mains sur la
table, tenant de l'une son couteau, la pointe en l'air, et de l'autre
une bouchée de pain, et il regarda fixement sa servante. Elle se troubla
sous son regard et demanda huit jours pour aller au pays parce qu'elle
était un peu malade.
Il les lui accorda tout de suite; puis, embarrassé lui-même, il ajouta:
--Moi aussi j'aurai à te parler quand tu seras revenue.
III
L'enfant allait avoir huit mois: elle ne le reconnut point. Il était
devenu tout rose, joufflu, potelé partout, pareil à un petit paquet de
graisse vivante. Ses doigts, écartés par des bourrelets de chair,
remuaient doucement dans une satisfaction visible. Elle se jeta dessus
comme sur une proie, avec un emportement de bête, et elle l'embrassa si
violemment qu'il se prit à hurler de peur. Alors elle se mit elle-même à
pleurer parce qu'il ne la reconnaissait pas et qu'il tendait ses bras
vers sa nourrice aussitôt qu'il l'apercevait.
Dès le lendemain cependant il s'accoutuma à sa figure, et il riait en
la voyant. Elle l'emportait dans la campagne, courait affolée en le
tenant au bout de ses mains, s'asseyait sous l'ombre des arbres; puis,
pour la première fois de sa vie, et bien qu'il ne l'entendît point, elle
ouvrait son coeur à quelqu'un, lui racontait ses chagrins, ses travaux,
ses soucis, ses espérances, et elle le fatiguait sans cesse par la
violence et l'acharnement de ses caresses.
Elle prenait une joie infinie à le pétrir dans ses mains, à le laver, à
l'habiller; et elle était même heureuse de nettoyer ses saletés
d'enfant, comme si ces soins intimes eussent été une confirmation de sa
maternité. Elle le considérait, s'étonnant toujours qu'il fût à elle, et
elle se répétait à demi-voix, en le faisant danser dans ses bras: «C'est
mon petiot, c'est mon petiot.»
Elle sanglota toute la route en retournant à la ferme, et elle était à
peine revenue que son maître l'appela dans sa chambre. Elle s'y rendit,
très étonnée et fort émue sans savoir pourquoi.
--Assieds-toi là, dit-il.
Elle s'assit et ils restèrent pendant quelques instants à côté l'un de
l'autre, embarrassés tous les deux, les bras inertes et encombrants, et
sans se regarder en face, à la façon des paysans.
Le fermier, gros homme de quarante-cinq ans, deux fois veuf, jovial et
têtu, éprouvait une gêne évidente qui ne lui était pas ordinaire. Enfin
il se décida et se mit à parler d'un air vague, bredouillant un peu et
regardant au loin dans la campagne.
--Rose, dit-il, est-ce que tu n'as jamais songé à t'établir?
Elle devint pâle comme une morte. Voyant qu'elle ne lui répondait pas,
il continua:
--Tu es une brave fille, rangée, active et économe. Une femme comme toi,
ça ferait la fortune d'un homme.
Elle restait toujours immobile, l'oeil effaré, ne cherchant même pas à
comprendre, tant ses idées tourbillonnaient comme à l'approche d'un
grand danger. Il attendit une seconde, puis continua:
--Vois-tu, une ferme sans maîtresse, ça ne peut pas aller, même avec
une servante comme toi.
Alors il se tut, ne sachant plus que dire; et Rose le regardait de l'air
épouvanté d'une personne qui se croit en face d'un assassin et s'apprête
à s'enfuir au moindre geste qu'il fera.
Enfin, au bout de cinq minutes, il demanda:
--Hé bien! ça te va-t-il?
Elle répondit avec une physionomie idiote:
--Quoi, not'maître?
Alors lui, brusquement:
--Mais de m'épouser, pardine!
Elle se dressa tout à coup, puis retomba comme cassée sur sa chaise, où
elle demeura sans mouvement, pareille à quelqu'un qui aurait reçu le
coup d'un grand malheur. Le fermier à la fin s'impatienta:
--Allons, voyons; qu'est-ce qu'il te faut alors?
Elle le contemplait affolée; puis, soudain, les larmes lui vinrent aux
yeux, et elle répéta deux fois en suffoquant:
--Je ne peux pas, je ne peux pas!
--Pourquoi ça? demanda l'homme. Allons; ne fais pas la bête; je te donne
jusqu'à demain pour réfléchir.
Et il se dépêcha de s'en aller, très soulagé d'en avoir fini avec cette
démarche qui l'embarrassait beaucoup, et ne doutant pas que, le
lendemain, sa servante accepterait une proposition qui était pour elle
tout à fait inespérée et, pour lui, une excellente affaire, puisqu'il
s'attachait ainsi à jamais une femme qui lui rapporterait certes
davantage que la plus belle dot du pays.
Il ne pouvait d'ailleurs exister entre eux de scrupules de mésalliance,
car, dans la campagne, tous sont à peu près égaux: le fermier laboure
comme son valet, qui, le plus souvent, devient maître à son tour un jour
ou l'autre, et les servantes à tout moment passent maîtresses sans que
cela apporte aucun changement dans leur vie ou leurs habitudes.
Rose ne se coucha pas cette nuit-là. Elle tomba assise sur son lit,
n'ayant plus même la force de pleurer, tant elle était anéantie. Elle
restait inerte, ne sentant plus son corps, et l'esprit dispersé, comme
si quelqu'un l'eût déchiqueté avec un de ces instruments dont se servent
les cardeurs pour effiloquer la laine des matelas.
Par instants seulement elle parvenait à rassembler comme des bribes de
réflexions, et elle s'épouvantait à la pensée de ce qui pouvait advenir.
Ses terreurs grandirent, et chaque fois que dans le silence assoupi de
la maison la grosse horloge de la cuisine battait lentement les heures,
il lui venait des sueurs d'angoisse. Sa tête se perdait, les cauchemars
se succédaient, sa chandelle s'éteignit; alors commença le délire, ce
délire fuyant des gens de la campagne qui se croient frappés par un
sort, un besoin fou de partir, de s'échapper, de courir devant le
malheur comme un vaisseau devant la tempête.
Une chouette glapit; elle tressaillit, se dressa, passa ses mains sur sa
face, dans ses cheveux, se tâta le corps comme une folle; puis, avec,
des allures de somnambule, elle descendit. Quand elle fut dans la cour,
elle rampa pour n'être point vue par quelque goujat rôdeur, car la lune,
près de disparaître, jetait une lueur claire dans les champs. Au lieu
d'ouvrir la barrière, elle escalada le talus; puis, quand elle fut en
face de la campagne, elle partit. Elle filait droit devant elle, d'un
trot élastique et précipité, et, de temps en temps, inconsciemment, elle
jetait un cri perçant. Son ombre démesurée, couchée sur le sol à son
côté, filait avec elle, et parfois un oiseau de nuit venait tournoyer
sur sa tête. Les chiens dans les cours de fermes aboyaient en
l'entendant passer; l'un d'eux sauta le fossé et la poursuivit pour la
mordre; mais elle se retourna sur lui en hurlant de telle façon que
l'animal épouvanté s'enfuit, se blottit dans sa loge et se tut.
Parfois une jeune famille de lièvres folâtrait dans un champ; mais,
quand approchait l'enragée coureuse, pareille à une Diane en délire, les
bêtes craintives se débandaient; les petits et la mère disparaissaient
blottis dans on sillon, tandis que le père déboulait à toutes pattes
et, parfois, faisait passer son ombre bondissante, avec ses grandes
oreilles dressées, sur la lune à son coucher, qui plongeait maintenant
au bout du monde et éclairait la plaine de sa lumière oblique, comme une
énorme lanterne posée par terre à l'horizon.
Les étoiles s'effacèrent dans les profondeurs du ciel; quelques oiseaux
pépiaient; le jour naissait. La fille, exténuée, haletait; et quand le
soleil perça l'aurore empourprée, elle s'arrêta.
Ses pieds enflés se refusaient à marcher; mais elle aperçut une mare,
une grande mare dont l'eau stagnante semblait du sang, sous les reflets
rouges du jour nouveau, et elle alla, à petits pas, boitant, la main sur
son coeur, tremper ses deux jambes dedans.
Elle s'assit sur une touffe d'herbe, ôta ses gros souliers pleins de
poussière, défit ses bas, et enfonça ses mollets bleuis dans l'onde
immobile où venaient parfois crever des bulles d'air.
Une fraîcheur délicieuse lui monta des talons jusqu'à la gorge; et,
tout à coup, pendant qu'elle regardait fixement cette mare profonde, un
vertige la saisit, un désir furieux d'y plonger tout entière. Ce serait
fini de souffrir là dedans, fini pour toujours. Elle ne pensait plus à
son enfant; elle voulait la paix, le repos complet, dormir sans fin.
Alors elle se dressa, les bras levés, et fit deux pas en avant. Elle
enfonçait maintenant jusqu'aux cuisses, et déjà elle se précipitait,
quand des piqûres ardentes aux chevilles la firent sauter en arrière, et
elle poussa un cri désespéré, car depuis ses genoux jusqu'au bout de ses
pieds de longues sangsues noires buvaient sa vie, se gonflaient, collées
à sa chair. Elle n'osait point y toucher et hurlait d'horreur. Ses
clameurs désespérées attirèrent un paysan qui passait au loin avec sa
voiture. Il arracha les sangsues une à une, comprima les plaies avec des
herbes et ramena la fille dans sa carriole jusqu'à la ferme de son
maître.
Elle fut pendant quinze jours au lit, puis, le matin où elle se releva,
comme elle était assise devant la porte, le fermier vint soudain se
planter devant elle.
--Eh bien, dit-il, c'est une affaire entendue, n'est-ce pas?
Elle ne répondit point d'abord, puis, comme il restait debout, la
perçant de son regard obstiné, elle articula péniblement:
--Non, not'maître, je ne peux pas.
Mais il s'emporta tout à coup.
--Tu ne peux pas, la fille, tu ne peux pas, pourquoi ça?
Elle se remit à pleurer et répéta:
--Je ne peux pas.
Il la dévisageait, et il lui cria dans la face:
--C'est donc que tu as un amoureux?
Elle balbutia, tremblant de honte:
--Peut-être bien que c'est ça.
L'homme, rouge comme un coquelicot, bredouillait de colère:
--Ah! tu l'avoues donc, gueuse! Et qu'est-ce que c'est, ce merle-là? Un
va-nu-pieds, un sans-le-sou, un couche-dehors, un crève-la-faim?
Qu'est-ce que c'est, dis?
Et, comme elle ne répondait rien:
--Ah! tu ne veux pas ... Je vas te le dire, moi: c'est Jean Baudu?
Elle s'écria:
--Oh! non, pas lui.
--Alors c'est Pierre Martin?
--Oh non! not' maître.
Et il nommait éperdument tous les garçons du pays, pendant qu'elle
niait, accablée, et s'essuyant les yeux à tout moment du coin de son
tablier bleu. Mais lui cherchait toujours avec son obstination de brute,
grattant à ce coeur pour connaître son secret, comme un chien de chasse
qui fouille un terrier tout un jour pour avoir la bête qu'il sent au
fond. Tout à coup l'homme s'écria:
--Eh! pardine, c'est Jacques, le valet de l'autre année; on disait bien
qu'il te parlait et que vous vous étiez promis mariage.
Rose suffoqua; un flot de sang empourpra sa face; ses larmes tarirent
tout à coup; elles se séchèrent sur ses joues comme des gouttes d'eau
sur du fer rouge. Elle s'écria:
--Non, ce n'est pas lui, ce n'est pas lui!
--Est-ce bien sûr, ça? demanda le paysan malin qui flairait un bout de
vérité.
Elle répondit précipitamment:
--Je vous le jure, je vous le jure ...
Elle cherchait sur quoi jurer, n'osant point invoquer les choses
sacrées. Il l'interrompit:
--Il te suivait pourtant dans les coins et il te mangeait des yeux
pendant tous les repas. Lui as-tu promis ta foi, hein, dis?
Cette fois, elle regarda son maître en face.
--Non, jamais, jamais, et je vous jure par le bon Dieu que s'il venait
aujourd'hui me demander, je ne voudrais pas de lui.
Elle avait l'air tellement sincère que le fermier hésita. Il reprit,
comme se parlant à lui-même:
--Alors, quoi? Il ne t'est pourtant pas arrivé un malheur, on le
saurait. Et puisqu'il n'y a pas eu de conséquence, une fille ne
refuserait pas son maître à cause de ça. Il faut pourtant qu'il y ait
quelque chose.
Elle ne répondait plus rien, étranglée par une angoisse.
Il demanda encore:--«Tu ne veux point?»
Elle soupira:--«Je n'peux pas, not' maître.» Et il tourna les talons.
Elle se crut débarrassée et passa le reste du jour à peu près
tranquille, mais aussi rompue et exténuée que si, à la place du vieux
cheval blanc, on lui eût fait tourner depuis l'aurore la machine à
battre le grain.
Elle se coucha sitôt qu'elle le put et s'endormit tout d'un coup.
Vers le milieu de la nuit, deux mains qui palpaient son lit la
réveillèrent. Elle tressauta de frayeur, mais elle reconnut aussitôt la
voix du fermier qui lui disait:--«N'aie pas peur, Rose, c'est moi qui
viens pour te parler.» Elle fut d'abord étonnée; puis, comme il essayait
de pénétrer sous ses draps, elle comprit ce qu'il cherchait et se mit à
trembler très fort, se sentant seule dans l'obscurité, encore lourde de
sommeil, et toute nue, et dans un lit, auprès de cet homme qui la
voulait. Elle ne consentait pas, pour sûr, mais elle résistait
nonchalamment, luttant elle-même contre l'instinct toujours plus
puissant chez les natures simples, et mal protégée par la volonté
indécise de ces races inertes et molles. Elle tournait sa tête tantôt
vers le mur, tantôt vers la chambre, pour éviter les caresses dont la
bouche du fermier poursuivait la sienne, et son corps se tordait un peu
sous sa couverture, énervé par la fatigue de la lutte. Lui, devenait
brutal, grisé par le désir. Il la découvrit d'un mouvement brusque.
Alors elle sentit bien qu'elle ne pouvait plus résister. Obéissant à une
pudeur d'autruche, elle cacha sa figure dans ses mains et cessa de se
défendre.
Le fermier resta la nuit auprès d'elle. Il y revint le soir suivant,
puis tous les jours.
Ils vécurent ensemble.
Un matin, il lui dit:--«J'ai fait publier les bans, nous nous marierons
le mois prochain.»
Elle ne répondit pas. Que pouvait-elle dire? Elle ne résista point. Que
pouvait-elle faire?
IV
Elle l'épousa. Elle se sentait enfoncée dans un trou aux bords
inaccessibles, dont elle ne pourrait jamais sortir, et toutes sortes de
malheurs restaient suspendus sur sa tête comme des gros rochers qui
tomberaient à la première occasion. Son mari lui faisait l'effet d'un
homme qu'elle avait volé et qui s'en apercevrait un jour ou l'autre. Et
puis elle pensait à son petit d'où venait tout son malheur, mais d'où
venait aussi tout son bonheur sur la terre.
Elle allait le voir deux fois l'an et revenait plus triste chaque fois.
Cependant, avec l'habitude, ses appréhensions se calmèrent, son coeur
s'apaisa, et elle vivait plus confiante avec une vague crainte flottant
encore en son âme.
Des années passèrent; l'enfant gagnait six ans. Elle était maintenant
presque heureuse, quand tout à coup l'humeur du fermier s'assombrit.
Depuis deux ou trois années déjà il semblait nourrir une inquiétude,
porter en lui un souci, quelque mal de l'esprit grandissant peu à peu.
Il restait longtemps à table après son dîner, la tête enfoncée dans ses
mains, et triste, triste, rongé par le chagrin. Sa parole devenait plus
vive, brutale parfois; et il semblait même qu'il avait une
arrière-pensée contre sa femme, car il lui répondait par moments avec
dureté, presque avec colère.
Un jour que le gamin d'une voisine était venu chercher des oeufs, comme
elle le rudoyait un peu, pressée par la besogne, son mari apparut tout à
coup et lui dit de sa voix méchante:
--Si c'était le tien, tu ne le traiterais pas comme ça.
Elle demeura saisie, sans pouvoir répondre, puis elle rentra, avec
toutes ses angoisses réveillées.
Au dîner, le fermier ne lui parla pas, ne la regarda pas, et il semblait
la détester, la mépriser, savoir quelque chose enfin.
Perdant la tête, elle n'osa point rester seule avec lui après le repas;
elle se sauva et courut jusqu'à l'église.
La nuit tombait; l'étroite nef était toute sombre, mais un pas rôdait
dans le silence là-bas, vers le choeur, car le sacristain préparait pour
la nuit la lampe du tabernacle. Ce point de feu tremblotant, noyé dans
les ténèbres de la voûte, apparut à Rose comme une dernière espérance,
et, les yeux fixés sur lui, elle s'abattit à genoux.
La mince veilleuse remonta dans l'air avec un bruit de chaîne. Bientôt
retentit sur le pavé un saut régulier de sabots que suivait un frôlement
de corde traînant, et la maigre cloche jeta _l'Angélus_ du soir à
travers les brumes grandissantes. Comme l'homme allait sortir, elle le
joignit.
--Monsieur le curé est-il chez lui? dit-elle.
Il répondit:
--Je crois bien, il dîne toujours à _l'Angélus._
Alors elle poussa en tremblant la barrière du presbytère.
Le prêtre se mettait à table. Il la fit asseoir aussitôt.
--Oui, oui, je sais, votre mari m'a parlé déjà de ce qui vous amène.
La pauvre femme défaillait. L'ecclésiastique reprit:
--Que voulez-vous, mon enfant?
Et il avalait rapidement des cuillerées de soupe dont les gouttes
tombaient sur sa soutane rebondie et crasseuse au ventre.
Rose n'osait plus parler, ni implorer, ni supplier; elle se leva; le
curé lui dit:
--Du courage ...
Et elle sortit.
Elle revint à la ferme sans savoir ce qu'elle faisait. Le maître
l'attendait, les gens de peine étant partis en son absence. Alors elle
tomba lourdement à ses pieds et elle gémit en versant des flots de
larmes.
--Qu'est-ce que t'as contre moi?
Il se mit à crier, jurant:
--J'ai que je n'ai pas d'éfants, nom de Dieu! Quand on prend une femme,
c'n'est pas pour rester tout seuls tous les deux jusqu'à la fin. V'là
c'que j'ai. Quand une vache n'a point de viaux, c'est qu'elle ne vaut
rien. Quand une femme n'a point d'éfant, c'est aussi qu'elle ne vaut
rien.
Elle pleurait balbutiant, répétant:
--C'n'est point d'ma faute! c'n'est point d'ma faute!
Alors il s'adoucit un peu et il ajouta:
--J'te dis pas, mais c'est contrariant tout de même.
V
De ce jour elle n'eut plus qu'une pensée: avoir un enfant, un autre; et
elle confia son désir à tout le monde.
Une voisine lui indiqua un moyen: c'était de donner à boire à son mari,
tous les soirs, un verre d'eau avec une pincée de cendres. Le fermier
s'y prêta, mais le moyen ne réussit pas.
Ils se dirent: «Peut-être qu'il y a des secrets.» Et ils allèrent aux
renseignements. On leur désigna un berger qui demeurait à dix lieues de
là; et maître Vallin ayant attelé son tilbury partit un jour pour le
consulter. Le berger lui remit un pain sur lequel il fit des signes, un
pain pétri avec des herbes et dont il fallait que tous deux mangeassent
un morceau, la nuit, avant comme après leurs caresses.
Le pain tout entier fut consommé sans obtenir de résultat.
Un instituteur leur dévoila des mystères, des procédés d'amour inconnus
aux champs, et infaillibles, disait-il. Ils ratèrent.
Le curé conseilla un pèlerinage au précieux Sang de Fécamp. Rose alla
avec la foule se prosterner dans l'abbaye, et, mêlant son voeu aux
souhaits grossiers qu'exhalaient tous ces coeurs de paysans, elle
supplia Celui que tous imploraient de la rendre encore une fois féconde.
Ce fut en vain. Alors elle s'imagina être punie de sa première faute et
une immense douleur l'envahit.
Elle dépérissait de chagrin; son mari aussi vieillissait, «se mangeait
les sangs,» disait-on, se consumait en espoirs inutiles.
Alors la guerre éclata entre eux. Il l'injuria, la battit. Tout le jour
il la querellait, et le soir, dans leur lit, haletant, haineux, il lui
jetait à la face des outrages et des ordures.
Une nuit enfin, ne sachant plus qu'inventer pour la faire souffrir
davantage, il lui ordonna de se lever et d'aller attendre le jour sous
la pluie devant la porte. Comme elle n'obéissait pas, il la saisit par
le cou et se mit à la frapper au visage à coups de poing. Elle ne dit
rien, ne remua pas. Exaspéré, il sauta à genoux sur son ventre; et, les
dents serrées, fou de rage, il l'assommait. Alors elle eut un instant de
révolte désespérée, et, d'un geste furieux le rejetant contre le mur,
elle se dressa sur son séant, puis, la voix changée, sifflante:
--J'en ai un éfant, moi, j'en ai un! je l'ai eu avec Jacques; tu sais
bien, Jacques. Il devait m'épouser: il est parti.
L'homme, stupéfait, restait là, aussi éperdu qu'elle-même; il
bredouillait:
--Qué que tu dis? qué que tu dis?
Alors elle se mit à sangloter, et à travers ses larmes ruisselantes elle
balbutia:
--C'est pour ça que je ne voulais pas t'épouser, c'est pour ça. Je ne
pouvais point te le dire, tu m'aurais mise sans pain avec mon petit. Tu
n'en as pas, toi, d'éfant; tu ne sais pas, tu ne sais pas!
Il répétait machinalement, dans une surprise grandissante:
--T'as un éfant? t'as un éfant?
Elle prononça au milieu des hoquets:
--Tu m'as prise de force; tu le sais bien peut-être? moi je ne voulais
point t'épouser.
Alors il se leva, alluma la chandelle, et se mit à marcher dans la
chambre, les bras derrière le dos. Elle pleurait toujours, écroulée sur
le lit. Tout à coup il s'arrêta devant elle:--«C'est de ma faute alors
si je t'en ai pas fait?» dit-il. Elle ne répondit pas. Il se remit à
marcher; puis, s'arrêtant de nouveau, il demanda:--«Quel âge qu'il a ton
petiot?»
Elle murmura:
--V'là qu'il va avoir six ans.
Il demanda encore:
--Pourquoi que tu ne me l'as pas dit?
Elle gémit:
--Est-ce que je pouvais!
Il restait debout immobile.
--Allons, lève-toi, dit-il.
Elle se redressa péniblement; puis, quand elle se fut mise sur ses
pieds, appuyée au mur, il se prit à rire soudain de son gros rire des
bons jours; et comme elle demeurait bouleversée, il ajouta:
--Eh bien, on ira le chercher, c't'éfant, puisque nous n'en avons pas
ensemble.»
Elle eut un tel effarement que si la force ne lui eût pas manqué, elle
se serait assurément enfuie. Mais le fermier se frottait les mains et
murmurait:
--Je voulais en adopter un, le v'là trouvé, le v'là trouvé. J'avais
demandé au curé un orphelin.
Puis, riant toujours, il embrassa sur les deux joues sa femme éplorée et
stupide, et il cria, comme si elle ne l'entendait pas:
--Allons, la mère, allons voir s'il y a encore de la soupe; moi j'en
mangerai bien une potée.
Elle passa sa jupe; ils descendirent; et pendant qu'à genoux elle
rallumait le feu sous la marmite, lui, radieux, continuait à marcher à
grands pas dans la cuisine en répétant:
--Eh bien, vrai, ça me fait plaisir; c'est pas pour dire, mais je suis
content, je suis bien content.
EN FAMILLE
Le tramway de Neuilly venait de passer la porte Maillot et il filait
maintenant tout le long de la grande avenue qui aboutit à la Seine. La
petite machine, attelée à son wagon, cornait pour écarter les obstacles,
crachait sa vapeur, haletait comme une personne essoufflée qui court; et
ses pistons faisaient un bruit précipité, de jambes de fer en mouvement.
La lourde chaleur d'une fin de journée d'été tombait sur la route d'où
s'élevait, bien qu'aucune brise ne soufflât, une poussière blanche,
crayeuse, opaque, suffocante et chaude, qui se collait sur la peau
moite, emplissait les yeux, entrait dans les poumons.
Des gens venaient sur leurs portes, cherchant de l'air.
Les glaces de la voiture étaient baissées, et tous les rideaux
flottaient agités par la course rapide. Quelques personnes seulement
occupaient l'intérieur (car on préférait, par ces jours chauds,
l'impériale ou les plates-formes). C'étaient de grosses dames aux
toilettes farces, de ces bourgeoises de banlieue qui remplacent la
distinction dont elles manquent par une dignité intempestive; des
messieurs las du bureau, la figure jaunie, la taille tournée, une épaule
un peu remontée par les longs travaux courbés sur les tables. Leurs
faces inquiètes et tristes disaient encore les soucis domestiques, les
incessants besoins d'argent, les anciennes espérances définitivement
déçues; car tous appartenaient à cette armée de pauvres diables râpés
qui végètent économiquement dans une chétive maison de plâtre, avec une
plate-bande pour jardin, au milieu de cette campagne à dépotoirs qui
borde Paris.
Tout près de la portière, un homme petit et gros, la figure bouffie, le
ventre tombant entre ses jambes ouvertes, tout habillé de noir et
décoré, causait avec un grand maigre d'aspect débraillé, vêtu de coutil
blanc très sale et coiffé d'un vieux panama. Le premier parlait
lentement, avec des hésitations qui le faisaient parfois paraître bègue;
c'était M. Caravan, commis principal au ministère de la marine. L'autre,
ancien officier de santé à bord d'un bâtiment de commerce, avait fini
par s'établir au rond-point de Courbevoie où il appliquait sur la
misérable population de ce lieu les vagues connaissances médicales qui
lui restaient après une vie aventureuse. Il se nommait Chenet et se
faisait appeler docteur. Des rumeurs couraient sur sa moralité.
M. Caravan avait toujours mené l'existence normale des bureaucrates.
Depuis trente ans, il venait invariablement à son bureau, chaque matin,
par la même route, rencontrant, à la même heure, aux mêmes endroits, les
mêmes figures d'hommes allant à leurs affaires; et il s'en retournait,
chaque soir, par le même chemin où il retrouvait encore les mêmes
visages qu'il avait vus vieillir.
Tous les jours, après avoir acheté sa feuille d'un sou à l'encoignure du
faubourg Saint-Honoré, il allait chercher ses deux petits pains, puis il
entrait au ministère à la façon d'un coupable qui se constitue
prisonnier; et il gagnait son bureau vivement, le coeur plein
d'inquiétude, dans l'attente éternelle d'une réprimande pour quelque
négligence qu'il aurait pu commettre.
Rien n'était jamais venu modifier l'ordre monotone de son existence; car
aucun événement ne le touchait en dehors des affaires du bureau, des
avancements et des gratifications. Soit qu'il fût au ministère, soit
qu'il fût dans sa famille (car il avait épousé, sans dot, la fille d'un
collègue), il ne parlait jamais que du service. Jamais son esprit
atrophié par la besogne abêtissante et quotidienne n'avait plus d'autres
pensées, d'autres espoirs, d'autres rêves, que ceux relatifs à son
ministère. Mais une amertume gâtait toujours ses satisfactions
d'employé: l'accès des commissaires de marine, des ferblantiers, comme
on disait à cause de leurs galons d'argent, aux emplois de sous-chef et
de chef; et chaque soir, en dînant, il argumentait fortement devant sa
femme, qui partageait ses haines, pour prouver qu'il est inique à tous
égards de donner des places à Paris aux gens destinés à la navigation.
Il était vieux, maintenant, n'ayant point senti passer sa vie, car le
collège, sans transition, avait été continué par le bureau, et les
pions, devant qui il tremblait autrefois, étaient aujourd'hui remplacés
par les chefs, qu'il redoutait effroyablement. Le seuil de ces despotes
en chambre le faisait frémir des pieds à la tête; et de cette
continuelle épouvante il gardait une manière gauche de se présenter, une
attitude humble et une sorte de bégaiement nerveux.
Il ne connaissait pas plus Paris que ne le peut connaître un aveugle
conduit par son chien, chaque jour, sous la même porte; et s'il lisait
dans son journal d'un sou les événements et les scandales, il les
percevait comme des contes fantaisistes inventés à plaisir pour
distraire les petits employés. Homme d'ordre, réactionnaire sans parti
déterminé, mais ennemi des «_nouveautés_», il passait les faits
politiques, que sa feuille, du reste, défigurait toujours pour les
besoins payés d'une cause; et quand il remontait tous les soirs l'avenue
des Champs-Elysées, il considérait la foule houleuse des promeneurs et
le flot roulant des équipages à la façon d'un voyageur dépaysé qui
traverserait des contrées lointaines.
Ayant complété, cette année même, ses trente années de service
obligatoire, on lui avait remis, au 1er janvier, la croix de la Légion
d'honneur, qui récompense, dans ces administrations militarisées, la
longue et misérable servitude--(on dit: _loyaux services_)--de ces
tristes forçats rivés au carton vert. Cette dignité inattendue, lui
donnant de sa capacité une idée haute et nouvelle, avait en tout changé
ses moeurs. Il avait dès lors supprimé les pantalons de couleur et les
vestons de fantaisie, porté des culottes noires et de longues
redingotes où son _ruban_, très large, faisait mieux; et, rasé tous les
matins, écurant ses ongles avec plus de soin, changeant de linge tous
les deux jours par un légitime sentiment de convenances et de respect
pour l'_Ordre_ national dont il faisait partie, il était devenu, du jour
au lendemain, un autre Caravan, rincé, majestueux et condescendant.
Chez lui, il disait «ma croix» à tout propos. Un tel orgueil lui était
venu, qu'il ne pouvait plus même souffrir à la boutonnière des autres
aucun ruban d'aucune sorte. Il s'exaspérait surtout à la vue des ordres
étrangers--«qu'on ne devrait pas laisser porter en France»; et il en
voulait particulièrement au docteur Chenet qu'il retrouvait tous les
soirs au tramway, orné d'une décoration quelconque, blanche, bleue,
orange ou verte.
La conversation des deux hommes, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à
Neuilly, était, du reste, toujours la même; et, ce jour-là comme les
précédents, ils s'occupèrent d'abord de différents abus locaux qui les
choquaient l'un et l'autre, le maire de Neuilly en prenant à son aise.
Puis, comme il arrive infailliblement en compagnie d'un médecin, Caravan
aborda le chapitre des maladies, espérant de cette façon glaner quelques
petits conseils gratuits, ou même une consultation, en s'y prenant bien,
sans laisser voir la ficelle. Sa mère, du reste, l'inquiétait depuis
quelque temps. Elle avait des syncopes fréquentes et prolongées; et,
bien que vieille de quatre-vingt-dix ans, elle ne consentait point à se
soigner.
Son grand âge attendrissait Caravan, qui répétait sans cesse au
_docteur_ Chenet:--«En voyez-vous souvent arriver là?» Et il se frottait
les mains avec bonheur, non qu'il tint peut-être beaucoup à voir la
bonne femme s'éterniser sur terre, mais parce que la longue durée de la
vie maternelle était comme une promesse pour lui-même.
Il continua:--«Oh! dans ma famille, on va loin; ainsi, moi, je suis sûr
qu'à moins d'accident je mourrai très vieux.» L'officier de santé jeta
sur lui un regard de pitié; il considéra une seconde la figure rougeaude
de son voisin, son cou graisseux, son bedon tombant entre deux jambes
flasques et grasses, toute sa rondeur apoplectique de vieil employé
ramolli; et, relevant d'un coup de main le panama grisâtre qui lui
couvrait le chef, il répondit en ricanant:--«Pas si sûr que ça, mon bon,
votre mère est une astèque et vous n'êtes qu'un plein-de-soupe.»
Caravan, troublé, se tut.
Mais le tramway arrivait à la station. Les deux compagnons descendirent,
et M. Chenet offrit le vermout au café du Globe, en face, où l'un et
l'autre avaient leurs habitudes. Le patron, un ami, leur allongea deux
doigts qu'ils serrèrent par-dessus les bouteilles du comptoir; et ils
allèrent rejoindre trois amateurs de dominos, attablés là depuis midi.
Des paroles cordiales furent échangées, avec le «Quoi de neuf?»
inévitable. Ensuite les joueurs se remirent à leur partie; puis on leur
souhaita le bonsoir. Ils tendirent leurs mains sans lever la tête; et
chacun rentra dîner.
Caravan habitait, auprès du rond-point de Courbevoie, une petite maison
à deux étages dont le rez-de-chaussée était occupé par un coiffeur.
Deux chambres, une salle à manger et une cuisine où des sièges recollés
erraient de pièce en pièce selon les besoins, formaient tout
l'appartement que Mme Caravan passait son temps à nettoyer, tandis que
sa fille Marie-Louise, âgée de douze ans, et son fils Philippe-Auguste,
âgé de neuf, galopinaient dans les ruisseaux de l'avenue, avec tous les
polissons du quartier.
Au-dessus de lui, Caravan avait installé sa mère, dont l'avarice était
célèbre aux environs et dont la maigreur faisait dire que le _Bon Dieu_
avait appliqué sur elle-même ses propres principes de parcimonie.
Toujours de mauvaise humeur, elle ne passait point un jour sans
querelles et sans colères furieuses. Elle apostrophait de sa fenêtre les
voisins sur leurs portes, les marchandes des quatre saisons, les
balayeurs et les gamins qui, pour se venger, la suivaient de loin, quand
elle sortait, en criant:--«À la chie-en-lit!»
Une petite bonne normande, incroyablement étourdie, faisait le ménage et
couchait au second près de la vieille, dans la crainte d'un accident.
Lorsque Caravan rentra chez lui, sa femme, atteinte d'une maladie
chronique de nettoyage, faisait reluire avec un morceau de flanelle
l'acajou des chaises éparses dans la solitude des pièces. Elle portait
toujours des gants de fil, ornait sa tête d'un bonnet à rubans
multicolores sans cesse chaviré sur une oreille, et répétait, chaque
fois qu'on la surprenait cirant, brossant, astiquant ou lessivant:--«Je
ne suis pas riche, chez moi tout est simple, mais la propreté c'est mon
luxe, et celui-là en vaut bien un autre.»
Douée d'un sens pratique opiniâtre, elle était en tout le guide de son
mari. Chaque soir, à table, et puis dans leur lit, ils causaient
longuement des affaires du bureau, et, bien qu'elle eût vingt ans de
moins que lui, il se confiait à elle comme à un directeur de conscience,
et suivait en tout ses conseils.
Elle n'avait jamais été jolie; elle était laide maintenant, de petite
taille et maigrelette. L'inhabileté de sa vêture avait toujours fait
disparaître ses faibles attributs féminins qui auraient dû saillir avec
art sous un habillage bien entendu. Ses jupes semblaient sans cesse
tournées d'un côté; et elle se grattait souvent, n'importe où, avec
indifférence du public, par une sorte de manie qui touchait au tic. Le
seul ornement qu'elle se permît consistait en une profusion de rubans de
soie entremêlés sur les bonnets prétentieux qu'elle avait coutume de
porter chez elle.
Aussitôt qu'elle aperçut son mari, elle se leva, et, l'embrassant sur
ses favoris:--«As-tu pensé à Potin, mon ami?» (C'était pour une
commission qu'il avait promis de faire.) Mais il tomba atterré sur un
siège; il venait encore d'oublier pour la quatrième fois:--«C'est une
fatalité, disait-il, c'est une fatalité; j'ai beau y penser toute la
journée, quand le soir vient j'oublie toujours.» Mais comme il semblait
désolé, elle le consola:--«Tu y songeras demain, voilà tout. Rien de
neuf au ministère?
--Si, une grande nouvelle: encore un ferblantier nommé sous-chef.
Elle devint très sérieuse:
--À quel bureau?
--Au bureau des achats extérieurs.
Elle se fâchait:
--À la place de Ramon alors, juste celle que je voulais pour toi; et
lui, Ramon? à la retraite?
Il balbutia:--«À la retraite.» Elle devint rageuse, le bonnet partit sur
l'épaule:
--C'est fini, vois-tu, cette boîte-là, rien à faire là dedans
maintenant. Et comment s'appelle-t-il, ton commissaire?
--Bonassot.
Elle prit l'Annuaire de la marine, qu'elle avait toujours sous la main,
et chercha: «Bonassot.--Toulon.--Né en 1851.--Élève-commissaire en 1871,
Sous-commissaire en 1875.»
--A-t-il navigué, celui-là?
À cette question, Caravan se rasséréna. Une gaieté lui vint qui secouait
son ventre:--«Comme Balin, juste comme Balin, son chef.» Et il ajouta,
dans un rire plus fort, une vieille plaisanterie que tout le ministère
trouvait délicieuse:--«Il ne faudrait pas les envoyer par eau inspecter
la station navale du Point-du-Jour, ils seraient malades sur les
bateaux-mouches.»
Mais elle restait grave comme si elle n'avait pas entendu, puis elle
murmura en se grattant lentement le menton:--«Si seulement on avait un
député dans sa manche? Quand la Chambre saura tout ce qui se passe là
dedans, le ministre sautera du coup ...»
Des cris éclatèrent dans l'escalier, coupant sa phrase. Marie-Louise et
Philippe-Auguste, qui revenaient du ruisseau, se flanquaient, de marche
en marche, des gifles et des coups de pied. Leur mère s'élança,
furieuse, et, les prenant chacun par un bras, elle les jeta dans
l'appartement en les secouant avec vigueur.
Sitôt qu'ils aperçurent leur père, ils se précipitèrent sur lui, et il
les embrassa tendrement, longtemps; puis, s'asseyant, les prit sur ses
genoux et fit la causette avec eux.
Philippe-Auguste était un vilain mioche, dépeigné, sale des pieds à la
tête, avec une figure de crétin. Marie-Louise ressemblait à sa mère
déjà, parlait comme elle, répétant ses paroles, l'imitant même en ses
gestes. Elle dit aussi:--«Quoi de neuf au ministère?» Il lui répondit
gaiement:--«Ton ami Ramon, qui vient dîner ici tous les mois, va nous
quitter, fifille. Il y a un nouveau sous-chef à sa place.» Elle leva les
yeux sur son père, et, avec une commisération d'enfant précoce:--«Encore
un qui t'a passé sur le dos, alors.»
Il finit de rire et ne répondit pas; puis, pour faire diversion,
s'adressant à sa femme qui nettoyait maintenant les vitres:--«La maman
va bien, là-haut?»
Mme Caravan cessa de frotter, se retourna, redressa son bonnet tout à
fait parti dans le dos, et, la lèvre tremblante;--«Ah! oui, parlons-en
de ta mère! Elle m'en a fait une jolie! Figure-toi que tantôt Mme
Lebaudin, la femme du coiffeur, est montée pour m'emprunter un paquet
d'amidon, et comme j'étais sortie, ta mère l'a chassée en la traitant de
«mendiante». Aussi je l'ai arrangée, la vieille. Elle a fait semblant de
ne pas entendre comme toujours quand on lui dit ses vérités, mais elle
n'est pas plus sourde que moi, vois-tu; c'est de la frime, tout ça; et
la preuve, c'est qu'elle est remontée dans sa chambre, aussitôt, sans
dire un mot.»
Caravan, confus, se taisait, quand la petite bonne se précipita pour
annoncer le dîner. Alors, afin de prévenir sa mère, il prit un manche à
balai toujours caché dans un coin et frappa trois coups au plafond. Puis
on passa dans la salle, et Mme Caravan la jeune servit le potage, en
attendant la vieille. Elle ne venait pas, et la soupe refroidissait.
Alors on se mit à manger tout doucement; puis, quand les assiettes
furent vides, on attendit encore. Mme Caravan, furieuse, s'en prenait à
son mari:--«Elle le fait exprès, sais-tu. Aussi tu la soutiens
toujours.» Lui, fort perplexe, pris entre les deux, envoya Marie-Louise
chercher grand'maman, et il demeura immobile, les yeux baissés, tandis
que sa femme tapait rageusement le pied de son verre avec le bout de son
couteau.
Soudain la porte s'ouvrit, et l'enfant seule réapparut tout essoufflée
et fort pâle; elle dit très vite:--«Grand'maman est tombée par terre.»
Caravan, d'un bond, fut debout, et, jetant sa serviette sur la table, il
s'élança dans l'escalier, où son pas lourd et précipité retentit,
pendant que sa femme, croyant à une ruse méchante de sa belle-mère, s'en
venait plus doucement en haussant avec mépris les épaules.
La vieille gisait tout de son long sur la face au milieu de la chambre,
et, lorsque son fils l'eut retournée, elle apparut, immobile et sèche,
avec sa peau jaunie, plissée, tannée, ses yeux clos, ses dents serrées,
et tout son corps maigre raidi.
Caravan, à genoux près d'elle, gémissait:--«Ma pauvre mère, ma pauvre
mère!» Mais l'autre Mme Caravan, après l'avoir considérée un instant,
déclara:--«Bah! elle a encore une syncope, voilà tout; c'est pour nous
empêcher de dîner, sois-en sûr.»
On porta le corps sur le lit, on le déshabilla complètement; et tous,
Caravan, sa femme, la bonne, se mirent à le frictionner. Malgré leurs
efforts, elle ne reprit pas connaissance. Alors on envoya Rosalie
chercher le _docteur_ Chenet. Il habitait sur le quai, vers Suresnes.
C'était loin, l'attente fut longue. Enfin il arriva, et, après avoir
considéré, palpé, ausculté la vieille femme, il prononça:--«C'est la
fin.»
Caravan s'abattit sur le corps, secoué par des sanglots précipités; et
il baisait convulsivement la figure rigide de sa mère en pleurant avec
tant d'abondance que de grosses larmes tombaient comme des gouttes d'eau
sur le visage de la morte.
Mme Caravan la jeune eut une crise convenable de chagrin, et, debout
derrière son mari, elle poussait de faibles gémissements en se frottant
les yeux avec obstination.
Caravan, la face bouffie, ses maigres cheveux en désordre, très laid
dans sa douleur vraie, se redressa soudain:--«Mais ... êtes-vous sûr,
docteur ... êtes-vous bien sûr?...» L'officier de santé s'approcha
rapidement, et maniant le cadavre avec une dextérité professionnelle,
comme un négociant qui ferait valoir sa marchandise:--«Tenez, mon bon,
regardez l'oeil.» Il releva la paupière, et le regard de la vieille
femme réapparut sous son doigt, nullement changé, avec la pupille un peu
plus large peut-être. Caravan reçut un coup dans le coeur, et une
épouvante lui traversa les os. M. Chenet prit le bras crispé, força les
doigts pour les ouvrir, et, l'air furieux comme en face d'un
contradicteur:--«Mais regardez-moi cette main, je ne m'y trompe jamais,
soyez tranquille.»
Caravan retomba vautré sur le lit, beuglant presque; tandis que sa
femme, pleurnichant toujours, faisait les choses nécessaires. Elle
approcha la table de nuit sur laquelle elle étendit une serviette, posa
dessus quatre bougies qu'elle alluma, prit un rameau de buis accroché
derrière la glace de la cheminée et le posa entre les bougies dans une
assiette qu'elle emplit d'eau claire, n'ayant point d'eau bénite. Mais,
après une réflexion rapide, elle jeta dans cette eau une pincée de sel,
s'imaginant sans doute exécuter là une sorte de consécration.
Lorsqu'elle eut terminé la figuration qui doit accompagner la Mort, elle
resta debout, immobile. Alors l'officier de santé, qui l'avait aidée à
disposer les objets, lui dit tout bas:--«Il faut emmener Caravan.» Elle
fit un signe d'assentiment, et s'approchant de son mari qui sanglotait,
toujours à genoux, elle le souleva par un bras, pendant que M. Chenet le
prenait par l'autre.
On l'assit d'abord sur une chaise, et sa femme, le baisant au front, le
sermonna. L'officier de santé appuyait ses raisonnements, conseillant la
fermeté, le courage, la résignation, tout ce qu'on ne peut garder dans
ces malheurs foudroyants. Puis tous deux le prirent de nouveau sous les
bras et l'emmenèrent.
Il larmoyait comme un gros enfant, avec des hoquets convulsifs, avachi,
les bras pendants, les jambes molles; et il descendit l'escalier sans
savoir ce qu'il faisait, remuant les pieds machinalement.
On le déposa dans le fauteuil qu'il occupait toujours à table, devant
son assiette presque vide où sa cuiller encore trempait dans un reste de
soupe. Et il resta là, sans un mouvement, l'oeil fixé sur son verre,
tellement hébété qu'il demeurait même sans pensée.
Mme Caravan, dans un coin, causait avec le docteur, s'informait des
formalités, demandait tous les renseignements pratiques. À la fin, M.
Chenet, qui paraissait attendre quelque chose, prit son chapeau et,
déclarant qu'il n'avait pas dîné, fit un salut pour partir. Elle
s'écria:
--Comment, vous n'avez pas dîné? Mais restez, docteur, restez donc! On
va vous servir ce que nous avons; car vous comprenez que nous, nous ne
mangerons pas grand'chose.»
Il refusa, s'excusant; elle insistait:
--Comment donc, mais restez. Dans des moments pareils, on est heureux
d'avoir des amis près de soi; et puis, vous déciderez peut-être mon mari
à se réconforter un peu: il a tant besoin de prendre des forces.
Le docteur s'inclina, et, déposant son chapeau sur un meuble:--«En ce
cas, j'accepte, madame.»
Elle donna des ordres à Rosalie affolée, puis elle-même se mit à table,
«pour faire semblant de manger, disait-elle, et tenir compagnie au
_docteur_».
On reprit du potage froid. M. Chenet en redemanda. Puis apparut un plat
de gras-double lyonnaise qui répandit un parfum d'oignon, et dont Mme
Caravan se décida à goûter.--«Il est excellent,» dit le docteur. Elle
sourit:--«N'est-ce pas?» Puis se tournant vers son mari:--«Prends-en
donc un peu, mon pauvre Alfred, seulement pour te mettre quelque chose
dans l'estomac; songe que tu vas passer la nuit!»
Il tendit son assiette docilement, comme il aurait été se mettre au lit
si on le lui eût commandé, obéissant à tout sans résistance et sans
réflexion. Et il mangea.
Le docteur, se servant lui-même, puisa trois fois dans le plat, tandis
que Mme Caravan, de temps en temps, piquait un gros morceau au bout de
sa fourchette et l'avalait avec une sorte d'inattention étudiée.
Quand parut un saladier plein de macaroni, le docteur murmura:--«Bigre!
voilà une bonne chose.» Et Mme Caravan, cette fois, servit tout le
monde. Elle remplit même les soucoupes où barbotaient les enfants, qui,
laissés libres, buvaient du vin pur et s'attaquaient déjà, sous la
table, à coups de pied.
M. Chenet rappela l'amour de Rossini pour ce mets italien; puis tout à
coup:--«Tiens! mais ça rime; on pourrait commencer une pièce de vers.»
Le maestro Rossini
Aimait le macaroni ...
On ne l'écoutait point. Mme Caravan, devenue soudain réfléchie, songeait
à toutes les conséquences probables de l'événement; tandis que son mari
roulait des boulettes de pain qu'il déposait ensuite sur la nappe, et
qu'il regardait fixement d'un air idiot. Comme une soif ardente lui
dévorait la gorge, il portait sans cesse à sa bouche son verre tout
rempli de vin; et sa raison, culbutée déjà par la secousse et le
chagrin, devenait flottante, lui paraissait danser dans l'étourdissement
subit de la digestion commencée et pénible.
Le docteur, du reste, buvait comme un trou, se grisait visiblement; et
Mme Caravan elle-même, subissant la réaction qui suit tout ébranlement
nerveux, s'agitait, troublée aussi, bien qu'elle ne prît que de l'eau,
et se sentait la tête un peu brouillée.
M. Chenet s'était mis à raconter des histoires de décès qui lui
paraissaient drôles. Car dans cette banlieue parisienne, remplie d'une
population de province, on retrouve cette indifférence du paysan pour le
mort, fût-il son père ou sa mère, cet irrespect, cette férocité
inconsciente si communs dans les campagnes, et si rares à Paris. Il
disait:--«Tenez la semaine dernière, rue de Puteaux, on m'appelle,
j'accours; je trouve le malade trépassé, et, auprès du lit, la famille
qui finissait tranquillement une bouteille d'anisette achetée la veille
pour satisfaire un caprice du moribond.»
Mais Mme Caravan n'écoutait pas, songeant toujours à l'héritage; et
Caravan, le cerveau vidé, ne comprenait rien.
On servit le café, qu'on avait fait très fort pour se soutenir le moral.
Chaque tasse, arrosée de cognac, fit monter aux joues une rougeur
subite, mêla les dernières idées de ces esprits vacillants déjà.
Puis le _docteur_, s'emparant soudain de la bouteille d'eau-de-vie,
versa la «_rincette_» à tout le monde. Et, sans parler, engourdis dans
la chaleur douce de la digestion, saisis malgré eux par ce bien-être
animal que donne l'alcool après dîner, ils se gargarisaient lentement
avec le cognac sucré qui formait un sirop jaunâtre au fond des tasses.
Les enfants s'étaient endormis et Rosalie les coucha.
Alors Caravan, obéissant machinalement au besoin de s'étourdir qui
pousse tous les malheureux, reprit plusieurs fois de l'eau-de-vie; et
son oeil hébété luisait.
Le _docteur_ enfin se leva pour partir; et s'emparant du bras de son
ami:
--Allons, venez avec moi, dit-il; un peu d'air vous fera du bien; quand
on a des ennuis, il ne faut pas s'immobiliser.
L'autre obéit docilement, mit son chapeau, prit sa canne, sortit; et
tous deux, se tenant par le bras, descendirent vers la Seine sous les
claires étoiles.
Des souffles embaumés flottaient dans la nuit chaude, car tous les
jardins des environs étaient à cette saison pleins de fleurs, dont les
parfums, endormis pendant le jour, semblaient s'éveiller à l'approche du
soir et s'exhalaient, mêlés aux brises légères qui passaient dans
l'ombre.
L'avenue large était déserte et silencieuse avec ses deux rangs de becs
de gaz allongés jusqu'à l'Arc de Triomphe. Mais là-bas Paris bruissait
dans une buée rouge. C'était une sorte de roulement continu auquel
paraissait répondre parfois au loin, dans la plaine, le sifflet d'un
train accourant à toute vapeur, ou bien fuyant, à travers la province,
vers l'Océan.
L'air du dehors, frappant les deux hommes au visage, les surprit
d'abord, ébranla l'équilibre du docteur, et accentua chez Caravan les
vertiges qui l'envahissaient depuis le dîner. Il allait comme dans un
songe, l'esprit engourdi, paralysé, sans chagrin vibrant, saisi par une
sorte d'engourdissement moral qui l'empêchait de souffrir, éprouvant
même un allégement qu'augmentaient les exhalaisons tièdes épandues dans
la nuit.
Quand ils furent au pont, ils tournèrent à droite, et la rivière leur
jeta à la face un souffle frais. Elle coulait, mélancolique et
tranquille, devant un rideau de hauts peupliers; et des étoiles
semblaient nager sur l'eau, remuées par le courant. Une brume fine et
blanchâtre qui flottait sur la berge de l'autre côté apportait aux
poumons une senteur humide; et Caravan s'arrêta brusquement, frappé par
cette odeur de fleuve qui remuait dans son coeur des souvenirs très
vieux.
Et il revit soudain sa mère, autrefois, dans son enfance à lui, courbée
à genoux devant leur porte, là-bas, en Picardie, et lavant au mince
cours d'eau qui traversait le jardin le linge en tas à côté d'elle. Il
entendait son battoir dans le silence tranquille de la campagne, sa voix
qui criait:--«Alfred, apporte-moi du savon.» Et il sentait cette même
odeur d'eau qui coule, cette même brume envolée des terres ruisselantes,
cette buée marécageuse dont la saveur était restée en lui, inoubliable,
et qu'il retrouvait justement ce soir-là même où sa mère venait de
mourir.
Il s'arrêta, raidi dans une reprise de désespoir fougueux. Ce fut comme
un éclat de lumière illuminant d'un seul coup toute l'étendue de son
malheur; et la rencontre de ce souffle errant le jeta dans l'abîme noir
des douleurs irrémédiables. Il sentit son coeur déchiré par cette
séparation sans fin. Sa vie était coupée au milieu; et sa jeunesse
entière disparaissait engloutie dans cette mort. Tout l' «_autrefois_»
était fini; tous les souvenirs d'adolescence s'évanouissaient; personne
ne pourrait plus lui parler des choses anciennes, des gens qu'il avait
connus jadis, de son pays, de lui-même, de l'intimité de sa vie passée;
c'était une partie de son être qui avait fini d'exister; à l'autre de
mourir maintenant.
Et le défilé des évocations commença. Il revoyait «la maman» plus jeune,
vêtue de robes usées sur elle, portées si longtemps qu'elles semblaient
inséparables de sa personne; il la retrouvait dans mille circonstances
oubliées: avec des physionomies effacées, ses gestes, ses intonations,
ses habitudes, ses manies, ses colères, les plis de sa figure, les
mouvements de ses doigts maigres, toutes ses attitudes familières
qu'elle n'aurait plus.
Et, se cramponnant au docteur, il poussa des gémissements. Ses jambes
flasques tremblaient; toute sa grosse personne était secouée par les
sanglots, et il balbutiait:--«Ma mère, ma pauvre mère, ma pauvre
mère!...»
Mais son compagnon, toujours ivre, et qui rêvait de finir la soirée en
des lieux qu'il fréquentait secrètement, impatienté par cette crise
aiguë de chagrin, le fit asseoir sur l'herbe de la rive, et presque
aussitôt le quitta sous prétexte de voir un malade.
Caravan pleura longtemps; puis, quand il fut à bout de larmes, quand
toute sa souffrance eut pour ainsi dire coulé, il éprouva de nouveau un
soulagement, un repos, une tranquillité subite.
La lune s'était levée; elle baignait l'horizon de sa lumière placide.
Les grands peupliers se dressaient avec des reflets d'argent, et le
brouillard, sur la plaine, semblait de la neige flottante; le fleuve, où
ne nageaient plus les étoiles, mais qui paraissait couvert de nacre,
coulait toujours, ridé par des frissons brillants. L'air était doux, la
brise odorante. Une mollesse passait dans le sommeil de la terre, et
Caravan buvait cette douceur de la nuit; il respirait longuement,
croyait sentir pénétrer jusqu'à l'extrémité de ses membres une
fraîcheur, un calme, une consolation surhumaine.
Il résistait toutefois à ce bien-être envahissant, se répétait:--«Ma
mère, ma pauvre mère», s'excitant à pleurer par une sorte de conscience
d'honnête homme; mais il ne le pouvait plus; et aucune tristesse même ne
l'étreignait aux pensées qui, tout à l'heure encore, l'avaient fait si
fort sangloter.
Alors il se leva pour rentrer, revenant à petits pas, enveloppé dans la
calme indifférence de la nature sereine, et le coeur apaisé malgré lui.
Quand il atteignit le pont, il aperçut le fanal du dernier tramway prêt
à partir et, par derrière, les fenêtres éclairées du café du Globe.
Alors un besoin lui vint de raconter la catastrophe à quelqu'un,
d'exciter la commisération, de se rendre intéressant. Il prit une
physionomie lamentable, poussa la porte de l'établissement, et s'avança
vers le comptoir où le patron trônait toujours. Il comptait sur un
effet, tout le monde allait se lever, venir à lui, la main
tendue:--«Tiens, qu'avez-vous?» Mais personne ne remarqua la désolation
de son visage. Alors il s'accouda sur le comptoir et, serrant son front
dans ses mains, il murmura: «Mon Dieu, mon Dieu!»
Le patron le considéra:--«Vous êtes malade, monsieur Caravan?»--Il
répondit:--«Non, mon pauvre ami; mais ma mère vient de mourir.» L'autre
lâcha un «Ah!» distrait; et comme un consommateur au fond de
l'établissement criait:--«Un bock, s'il vous plaît!» il répondit
aussitôt d'une voix terrible:--«Voilà, boum!... on y va,» et s'élança
pour servir, laissant Caravan stupéfait.
Sur la même table qu'avant dîner, absorbés et immobiles, les trois
amateurs de dominos jouaient encore. Caravan s'approcha d'eux, en quête
de commisération. Comme aucun ne paraissait le voir, il se décida à
parler:--«Depuis tantôt, leur dit-il, il m'est arrivé un grand
malheur.»
Ils levèrent un peu la tête tous les trois en même temps, mais en
gardant l'oeil fixe sur le jeu qu'ils tenaient en main.--«Tiens, quoi
donc?»--«Ma mère vient de mourir.» Un d'eux murmura:--«Ah! diable» avec
cet air faussement navré que prennent les indifférents. Un autre, ne
trouvant rien à dire, fit entendre, en hochant le front, une sorte de
sifflement triste. Le troisième se remit au jeu comme s'il eût
pensé:--«Ce n'est que ça!»
Caravan attendait un de ces mots qu'on dit «venus du coeur». Se voyant
ainsi reçu, il s'éloigna, indigné de leur placidité devant la douleur
d'un ami, bien que cette douleur, en ce moment même, fût tellement
engourdie qu'il ne la sentait plus guère.
Et il sortit.
Sa femme l'attendait en chemise de nuit, assise sur une chaise basse
auprès de la fenêtre ouverte, et pensant toujours à l'héritage.
--Déshabille-toi, dit-elle: nous allons causer quand nous serons au lit.
Il leva la tête, et, montrant le plafond de l'oeil:--«Mais ... là-haut
... il n'y a personne.»--«Pardon, Rosalie est auprès d'elle, tu iras la
remplacer à trois heures du matin, quand tu auras fait un somme.»
Il resta néanmoins en caleçon afin d'être prêt à tout événement, noua un
foulard autour de son crâne, puis rejoignit sa femme qui venait de se
glisser dans les draps.
Ils demeurèrent quelque temps assis côte à côte. Elle songeait.
Sa coiffure, même à cette heure, était agrémentée d'un noeud rose et
penchée un peu sur une oreille, comme par suite d'une invincible
habitude de tous les bonnets qu'elle portait.
Soudain, tournant la tête vers lui:--«Sais-tu si ta mère a fait un
testament?» dit-elle. Il hésita:--«Je ... je ... ne crois pas ... Non,
sans doute, elle n'en a pas fait.» Mme Caravan regarda son mari dans les
yeux, et, d'une voix basse et rageuse:--«C'est une indignité, vois-tu;
car enfin voilà dix ans que nous nous décarcassons à la soigner, que
nous la logeons, que nous la nourrissons! Ce n'est pas ta soeur qui en
aurait fait autant pour elle, ni moi non plus si j'avais su comment j'en
serais récompensée! Oui, c'est une honte pour sa mémoire! Tu me diras
qu'elle payait pension: c'est vrai; mais les soins de ses enfants, ce
n'est pas avec de l'argent qu'on les paye: on les reconnaît par
testament après la mort. Voilà comment se conduisent les gens
honorables. Alors, moi, j'en ai été pour ma peine et pour mes tracas!
Ah! c'est du propre! c'est du propre!»
Caravan, éperdu, répétait:--«Ma chérie, ma chérie, je t'en prie, je t'en
supplie.»
À la longue, elle se calma, et revenant au ton de chaque jour, elle
reprit:--«Demain matin, il faudra prévenir ta soeur.»
Il eut un sursaut:--«C'est vrai, je n'y avais pas pensé; dès le jour
j'enverrai une dépêche.» Mais elle l'arrêta, en femme qui a tout
prévu.--«Non, envoie-la seulement de dix à onze, afin que nous ayons le
temps de nous retourner avant son arrivée. De Charenton ici elle en a
pour deux heures au plus. Nous dirons que tu as perdu la tête. En
prévenant dans la matinée, on ne se mettra pas dans la commise!»
Mais Caravan se frappa le front, et, avec l'intonation timide qu'il
prenait toujours en parlant de son chef dont la pensée même le faisait
trembler:--«Il faut aussi prévenir au ministère,» dit-il. Elle
répondit:--«Pourquoi prévenir? Dans des occasions comme ça, on est
toujours excusable d'avoir oublié. Ne préviens pas, crois-moi; ton chef
ne pourra rien dire et tu le mettras dans un rude embarras.»--«Oh! ça,
oui, dit-il, et dans une fameuse colère quand il ne me verra point
venir. Oui, tu as raison, c'est une riche idée. Quand je lui annoncerai
que ma mère est morte, il sera bien forcé de se taire.»
Et l'employé, ravi de la farce, se frottait les mains en songeant à la
tête de son chef, tandis qu'au-dessus de lui le corps de la vieille
gisait à côté de la bonne endormie.
Mme Caravan devenait soucieuse, comme obsédée par une préoccupation
difficile à dire. Enfin elle se décida:--«Ta mère t'avait bien donné sa
pendule, n'est-ce pas, la jeune fille au bilboquet?» Il chercha dans sa
mémoire et répondit:--«Oui, oui; elle m'a dit (mais il y a longtemps de
cela, c'est quand elle est venue ici), elle m'a dit: Ce sera pour toi,
la pendule, si tu prends bien soin de moi.»
Mme Caravan tranquillisée se rasséréna:--«Alors, vois-tu, il faut aller
la chercher, parce que, si nous laissons venir ta soeur, elle nous
empêchera de la prendre.» Il hésitait:--«Tu crois?...» Elle se
fâcha:--«Certainement que je le crois; une fois ici, ni vu ni connu:
c'est à nous. C'est comme pour la commode de sa chambre, celle qui a un
marbre: elle me l'a donnée, à moi, un jour qu'elle était de bonne
humeur. Nous la descendrons en même temps.»
Caravan semblait incrédule.--«Mais, ma chère, c'est une grande
responsabilité!» Elle se tourna vers lui, furieuse:--«Ah! vraiment! Tu
ne changeras donc jamais? Tu laisserais tes enfants mourir de faim, toi,
plutôt que de faire un mouvement. Du moment qu'elle me l'a donnée,
cette commode, c'est à nous, n'est-ce pas? Et si ta soeur n'est pas
contente, elle me le dira, à moi! Je m'en moque bien de ta soeur.
Allons, lève-toi, que nous apportions tout de suite ce que ta mère nous
a donné.»
Tremblant et vaincu, il sortit du lit, et, comme il passait sa culotte,
elle l'en empêcha:--«Ce n'est pas la peine de t'habiller, va, garde ton
caleçon, ça suffit; j'irai bien comme ça, moi.»
Et tous deux, en toilette de nuit, partirent, montèrent l'escalier sans
bruit, ouvrirent la porte avec précaution et entrèrent dans la chambre
où les quatre bougies allumées autour de l'assiette au buis bénit
semblaient seules garder la vieille en son repos rigide; car Rosalie,
étendue dans son fauteuil, les jambes allongées, les mains croisées, sur
sa jupe, la tête tombée de côté, immobile aussi et la bouche ouverte,
dormait en ronflant un peu.
Caravan prit la pendule. C'était un de ces objets grotesques comme en
produisit beaucoup l'art impérial. Une jeune fille en bronze doré, la
tête ornée de fleurs diverses, tenait à la main un bilboquet dont la
boule servait de balancier.--«Donne-moi ça, lui dit sa femme, et prends
le marbre de la commode.»
Il obéit en soufflant et il percha le marbre sur son épaule avec un
effort considérable.
Alors le couple partit. Caravan se baissa sous la porte, se mit à
descendre en tremblant l'escalier, tandis que sa femme, marchant à
reculons, l'éclairait d'une main, ayant la pendule sous l'autre bras.
Lorsqu'ils furent chez eux, elle poussa un grand soupir.--«Le plus gros
est fait, dit-elle; allons chercher le reste.»
Mais les tiroirs du meuble étaient tout pleins des bardes de la vieille.
Il fallait bien cacher cela quelque part.
Mme Caravan eut une idée:--«Va donc prendre le coffre à bois en sapin
qui est dans le vestibule; il ne vaut pas quarante sous, on peut bien le
mettre ici.» Et quand le coffre fut arrivé, on commença le transport.
Ils enlevaient, l'un après l'autre, les manchettes, les collerettes,
les chemises, les bonnets, toutes les pauvres nippes de la bonne femme
étendue là, derrière eux, et les disposaient méthodiquement dans le
coffre à bois de façon à tromper Mme Braux, l'autre enfant de la
défunte, qui viendrait le lendemain.
Quand ce fut fini, on descendit d'abord les tiroirs, puis le corps du
meuble en le tenant chacun par un bout; et tous deux cherchèrent pendant
longtemps à quel endroit il ferait le mieux. On se décida pour la
chambre, en face du lit, entre les deux fenêtres.
Une fois la commode en place, Mme Caravan l'emplit de son propre linge.
La pendule occupa la cheminée de la salle; et le couple considéra
l'effet obtenu. Ils en furent aussitôt enchantés:--«Ça fait très bien,»
dit-elle. Il répondit:--«Oui, très Bien.» Alors ils se couchèrent. Elle
souffla la bougie; et tout le monde bientôt dormit aux deux étages de la
maison.
Il était déjà grand jour lorsque Caravan rouvrit les yeux. Il avait
l'esprit confus à son réveil, et il ne se rappela l'événement qu'au
bout de quelques minutes. Ce souvenir lui donna un grand coup dans la
poitrine; et il sauta du lit, très ému de nouveau, prêt à pleurer.
Il monta bien vite à la chambre au-dessus, où Rosalie dormait encore,
dans la même posture que la veille n'ayant fait qu'un somme de toute la
nuit. Il la renvoya à son ouvrage, remplaça les bougies consumées, puis
il considéra sa mère en roulant dans son cerveau ces apparences de
pensées profondes, ces banalités religieuses et philosophiques qui
hantent les intelligences moyennes en face de la mort.
Mais comme sa femme l'appelait, il descendit. Elle avait dressé une
liste des choses à faire dans la matinée, et elle lui remit cette
nomenclature dont il fut épouvanté.
Il lut: 1° Faire la déclaration à la mairie;
2° Demander le médecin des morts;
3° Commander le cercueil;
4° Passera l'église;
5° Aux pompes funèbres;
6° À l'imprimerie pour les lettres;
7° Chez le notaire;
8° Au télégraphe pour avertir la famille.
Plus une multitude de petites commissions. Alors il prit son chapeau et
s'éloigna.
Or, la nouvelle s'étant répandue, les voisines commençaient à arriver et
demandaient à voir la morte.
Chez le coiffeur, au rez-de-chaussée, une scène avait même eu lieu à ce
sujet entre la femme et le mari pendant qu'il rasait un client.
La femme, tout en tricotant un bas, murmura:--«Encore une de moins, et
une avare, celle-là, comme il n'y en avait pas beaucoup. Je ne l'aimais
guère, c'est vrai; il faudra tout de même que j'aille la voir.»
Le mari grogna, tout en savonnant le menton du patient:--«En voilà, des
fantaisies! Il n'y a que les femmes pour ça. Ce n'est pas assez de vous
embêter pendant la vie, elles ne peuvent seulement pas vous laisser
tranquille après la mort.»--Mais son épouse, sans se déconcerter,
reprit:--«C'est plus fort que moi; faut que j'y aille. Ça me tient
depuis ce matin. Si je ne la voyais pas, il me semble que j'y penserais
toute ma vie. Mais quand je l'aurai bien regardée pour prendre sa
figure, je serai satisfaite après.»
L'homme au rasoir haussa les épaules et confia au monsieur dont il
grattait la joue:--«Je vous demande un peu quelles idées ça vous a, ces
sacrées femelles! Ce n'est pas moi qui m'amuserais à voir un
mort!»--Mais sa femme l'avait entendu, et elle répondit sans se
troubler:--«C'est comme ça, c'est comme ça.»--Puis, posant son tricot
sur le comptoir, elle monta au premier étage.
Deux voisines étaient déjà venues et causaient de l'accident avec Mme
Caravan, qui racontait les détails.
On se dirigea vers la chambre mortuaire. Les quatre femmes entrèrent à
pas de loup, aspergèrent le drap l'une après l'autre avec l'eau salée,
s'agenouillèrent, firent le signe de la croix en marmottant une prière,
puis, s'étant relevées, les yeux agrandis, la bouche entr'ouverte,
considérèrent longuement le cadavre, pendant que la belle-fille de la
morte, un mouchoir sur la figure, simulait un hoquet désespéré.
Quand elle se retourna pour sortir, elle aperçut, debout près de la
porte, Marie-Louise et Philippe-Auguste, tous deux en chemise, qui
regardaient curieusement. Alors, oubliant son chagrin de commande, elle
se précipita sur eux, la main levée, en criant d'une voix
rageuse:--«Voulez-vous bien filer, bougres de polissons!»
Étant remontée dix minutes plus tard avec une fournée d'autres voisines,
après avoir de nouveau secoué le buis sur sa belle-mère, prié, larmoyé,
accompli tous ses devoirs, elle retrouva ses deux enfants revenus
ensemble derrière elle. Elle les talocha encore par conscience; mais, la
fois suivante, elle n'y prit plus garde; et, à chaque retour de
visiteurs, les deux mioches suivaient toujours, s'agenouillant aussi
dans un coin et répétant invariablement tout ce qu'ils voyaient faire à
leur mère.
Au commencement de l'après-midi, la foule des curieuses diminua. Bientôt
il ne vint plus personne. Mme Caravan, rentrée chez elle, s'occupait à
tout préparer pour la cérémonie funèbre; et la morte resta solitaire.
La fenêtre de la chambre était ouverte. Une chaleur torride entrait avec
des bouffées de poussière; les flammes des quatre bougies s'agitaient
auprès du corps immobile; et sur le drap, sur la face aux yeux fermés,
sur les deux mains allongées, des petites mouches grimpaient, allaient,
venaient, se promenaient sans cesse, visitaient la vieille, attendant
leur heure prochaine.
Mais Marie-Louise et Philippe-Auguste étaient repartis vagabonder dans
l'avenue. Ils furent bientôt entourés de camarades, de petites filles
surtout, plus éveillées, flairant plus vite tous les mystères de la vie.
Et elles interrogeaient comme les grandes personnes.--«Ta grand'maman
est morte?»--«Oui, hier au soir.»--«Comment c'est, un mort?»--Et
Marie-Louise expliquait, racontait les bougies, le buis, la figure.
Alors une grande curiosité s'éveilla chez tous les enfants; et ils
demandèrent aussi à monter chez la trépassée.
Aussitôt, Marie-Louise organisa un premier voyage, cinq filles et deux
garçons: les plus grands, les plus hardis. Elle les força à retirer
leurs souliers pour ne point être découverts; la troupe se faufila dans
la maison et monta lestement comme une armée de souris.
Une fois dans la chambre, la fillette, imitant sa mère, régla le
cérémonial. Elle guida solennellement ses camarades, s'agenouilla, fit
le signe de la croix, remua les lèvres, se releva, aspergea le lit, et
pendant que les enfants, en un tas serré, s'approchaient, effrayés,
curieux et ravis pour contempler le visage et les mains, elle se mit
soudain à simuler des sanglots en se cachant les yeux dans son petit
mouchoir. Puis, consolée brusquement en songeant à ceux qui attendaient
devant la porte, elle entraîna, en courant, tout son monde pour ramener
bientôt un autre groupe, puis un troisième; car tous les galopins du
pays, jusqu'aux petits mendiants en loques, accouraient à ce plaisir
nouveau; et elle recommençait chaque fois les simagrées maternelles
avec une perfection absolue.
À la longue, elle se fatigua. Un autre jeu entraîna les enfants au loin;
et la vieille grand'mère demeura seule, oubliée tout à fait, par tout le
monde.
L'ombre emplit la chambre, et sur sa figure sèche et ridée la flamme
remuante des lumières faisait danser des clartés.
Vers huit heures Caravan monta, ferma la fenêtre et renouvela les
bougies. Il entrait maintenant d'une façon tranquille, accoutumé déjà à
considérer le cadavre comme s'il était là depuis des mois. Il constata
même qu'aucune décomposition n'apparaissait encore, et il en fit la
remarque à sa femme au moment où ils se mettaient à table pour dîner.
Elle répondit:--«Tiens, elle est en bois; elle se conserverait un an.»
On mangea le potage sans prononcer une parole. Les enfants, laissés
libres tout le jour, exténués de fatigue, sommeillaient sur leurs
chaises et tout le monde restait silencieux.
Soudain la clarté de la lampe baissa.
Mme Caravan aussitôt remonta la clef; mais l'appareil rendit un son
creux, un bruit de gorge prolongé, et la lumière s'éteignit. On avait
oublié d'acheter de l'huile! Aller chez l'épicier retarderait le dîner,
on chercha des bougies; mais il n'y en avait plus d'autres que celles
allumées en haut sur la table de nuit.
Mme Caravan, prompte en ses décisions, envoya bien vite Marie-Louise en
prendre deux; et l'on attendait dans l'obscurité.
On entendait distinctement les pas de la fillette qui montait
l'escalier. Il y eut ensuite un silence de quelques secondes; puis
l'enfant redescendit précipitamment. Elle ouvrit la porte, effarée, plus
émue encore que la veille en annonçant la catastrophe, et elle murmura,
suffoquant;--«Oh! papa, grand'maman s'habille!»
Caravan se dressa avec un tel sursaut que sa chaise alla rouler contre
le mur. Il balbutia:--«Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis là?...»
Mais Marie-Louise, étranglée par l'émotion, répéta:--«Grand' ... grand'
... grand'maman s'habille ... elle va descendre.»
Il s'élança dans l'escalier follement, suivi de sa femme abasourdie;
mais devant la porte du second il s'arrêta, secoué par l'épouvante,
n'osant pas entrer. Qu'allait-il voir?--Mme Caravan, plus hardie, tourna
la serrure et pénétra dans la chambre.
La pièce semblait devenue plus sombre; et, au milieu, une grande forme
maigre remuait. Elle était debout, la vieille; et en s'éveillant du
sommeil léthargique, avant même que la connaissance lui fût en plein
revenue, se tournant de côté et se soulevant sur un coude, elle avait
soufflé trois des bougies qui brûlaient près du lit mortuaire. Puis,
reprenant des forces, elle s'était levée pour chercher ses hardes. Sa
commode partie l'avait troublée d'abord, mais peu à peu elle avait
retrouvé ses affaires tout au fond du coffre à bois, et s'était
tranquillement habillée. Ayant ensuite vidé l'assiette remplie d'eau,
replacé le buis derrière la glace et remis les chaises à leur place,
elle était prête à descendre, quand apparurent devant elle son fils et
sa belle-fille.
Caravan se précipita, lui saisit les mains, l'embrassa, les larmes aux
yeux; tandis que sa femme, derrière lui, répétait d'un air
hypocrite:--«Quel bonheur, oh! quel bonheur!»
Mais la vieille, sans s'attendrir, sans même avoir l'air de comprendre,
raide comme une statue, et l'oeil glacé, demanda seulement:--«Le dîner
est-il bientôt prêt?»--Il balbutia, perdant la tête:--«Mais oui, maman,
nous t'attendions.»--Et, avec un empressement inaccoutumé, il prit son
bras, pendant que Mme Caravan la jeune saisissait la bougie, les
éclairait, descendant l'escalier devant eux, à reculons et marche à
marche, comme elle avait fait, la nuit même, devant son mari qui portait
le marbre.
En arrivant au premier étage, elle faillit se heurter contre des gens
qui montaient. C'était la famille de Charenton, Mme Braux suivie de son
époux.
La femme, grande, grosse, avec un ventre d'hydropique qui rejetait le
torse en arrière, ouvrait des yeux effarés, prête à fuir. Le mari, un
cordonnier socialiste, petit homme poilu jusqu'au nez, tout pareil à un
singe, murmura sans s'émouvoir:--«Eh bien, quoi? Elle ressuscite!»
Aussitôt que Mme Caravan les eut reconnus, elle leur fit des signes
désespérés; puis, tout haut:--«Tiens! comment!... vous voilà! Quelle
bonne surprise!»
Mais Mme Braux, abasourdie, ne comprenait pas; elle répondit à
demi-voix:--«C'est votre dépêche qui nous a fait venir, nous croyions
que c'était fini.»
Son mari, derrière elle, la pinçait pour la faire taire. Il ajouta avec
un rire malin caché dans sa barbe épaisse:--«C'est bien aimable à vous
de nous avoir invités. Nous sommes venus tout de suite,»--faisant
allusion ainsi à l'hostilité qui régnait depuis longtemps entre les deux
ménages. Puis, comme la vieille arrivait aux dernières marches, il
s'avança vivement et frotta contre ses joues le poil qui lui couvrait
la face, en criant dans son oreille, à cause de sa surdité:--«Ça va
bien, la mère, toujours solide, hein?»
Mme Braux, dans sa stupeur de voir bien vivante celle qu'elle
s'attendait à retrouver morte, n'osait pas même l'embrasser; et son
ventre énorme encombrait tout le palier, empêchant les autres d'avancer.
La vieille, inquiète et soupçonneuse, mais sans parler jamais, regardait
tout ce monde autour d'elle; et son petit oeil gris, scrutateur et dur,
se fixait tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, plein de pensées visibles
qui gênaient ses enfants.
Caravan dit, pour expliquer:--«Elle a été un peu souffrante, mais elle
va bien maintenant, tout à fait bien, n'est-ce pas, mère?»
Alors la bonne femme, se remettant en marche, répondit de sa voix
cassée, comme lointaine:--«C'est une syncope; je vous entendais tout le
temps.»
Un silence embarrassé suivit. On pénétra dans la salle; puis on s'assit
devant un dîner improvisé en quelques minutes.
Seul, M. Braux avait gardé son aplomb. Sa figure de gorille méchant
grimaçait; et il lâchait des mots à double sens qui gênaient visiblement
tout le monde.
Mais à chaque instant le timbre du vestibule sonnait; et Rosalie éperdue
venait chercher Caravan qui s'élançait en jetant sa serviette. Son
beau-frère lui demanda même si c'était son jour de réception. Il
balbutia:--«Non, des commissions, rien du tout.»
Puis, comme on apportait un paquet, il l'ouvrit étourdiment, et des
lettres de faire part, encadrées de noir, apparurent. Alors, rougissant
jusqu'aux yeux, il referma l'enveloppe et l'engloutit dans son gilet.
Sa mère ne l'avait pas vu; elle regardait obstinément sa pendule dont le
bilboquet doré se balançait sur la cheminée. Et l'embarras grandissait
au milieu d'un silence glacial.
Alors la vieille, tournant vers sa fille sa face ridée de sorcière, eut
dans les yeux un frisson de malice et prononça:--«Lundi, tu m'amèneras
ta petite, je yeux la voir.» Mme Braux, la figure illuminée, cria:--«Oui
maman,»--tandis que Mme Caravan la jeune, devenue pâle, défaillait
d'angoisse.
Cependant, les deux hommes, peu à peu, se mirent à causer; et ils
entamèrent, à propos de rien, une discussion politique. Braux, soutenant
les doctrines révolutionnaires et communistes, se démenait, les yeux
allumés dans son visage poilu, criant:--«La propriété, monsieur, c'est
un vol au travailleur;--la terre appartient à tout le monde;--l'héritage
est une infamie et une honte!...»--Mais il s'arrêta brusquement, confus
comme un homme qui vient de dire une sottise; puis, d'un ton plus doux,
il ajouta:--«Mais ce n'est pas le moment de discuter ces choses-là.»
La porte s'ouvrit; le _docteur_ Chenet parut. Il eut une seconde
d'effarement, puis il reprit contenance, et s'approchant de la vieille
femme:--«Ah! ah! la maman! ça va bien aujourd'hui. Oh! je m'en doutais,
voyez-vous; et je me disais à moi-même tout à l'heure, en montant
l'escalier: Je parie qu'elle sera debout, l'ancienne.»--Et lui tapant
doucement dans le dos:--«Elle est solide comme le Pont-Neuf; elle nous
enterrera tous, vous verrez.»
Il s'assit, acceptant le café qu'on lui offrait, et se mêla bientôt à la
conversation des deux hommes, approuvant Braux, car il avait été
lui-même compromis dans la Commune.
Or, la vieille, se sentant fatiguée, voulut partir. Caravan se
précipita. Alors elle le fixa dans les yeux et lui dit:--«Toi, tu vas me
remonter tout de suite ma commode et ma pendule.»--Puis, comme il
bégayait:--«Oui, maman,»--elle prit le bras de sa fille et disparut avec
elle.
Les deux Caravan demeurèrent effarés, muets, effondrés dans un affreux
désastre, tandis que Braux se frottait les mains en sirotant son café.
Soudain Mme Caravan, affolée de colère, s'élança sur lui,
hurlant:--«Vous êtes un valeur, un gredin; une canaille.... Je vous
crache à la figure, je vous ... je vous ...» Elle ne trouvait rien,
suffoquant; mais lui, riait, buvant toujours.
Puis, comme sa femme revenait justement, elle s'élança vers sa
belle-soeur; et toutes deux, l'une énorme avec son ventre menaçant,
l'autre épileptique et maigre, la voix changée, la main tremblante,
s'envoyèrent à pleine gueule des hottées d'injures.
Chenet et Braux s'interposèrent, et ce dernier, poussant sa moitié par
les épaules, la jeta dehors en criant:--«Va donc, bourrique, tu brais
trop!»
Et on les entendit dans la rue qui se chamaillaient en s'éloignant.
M. Chenet prit congé.
Les Caravan restèrent face à face.
Alors l'homme tomba sur une chaise avec une sueur froide aux tempes, et
murmura:--«Qu'est-ce que je vais dire à mon chef?»
LE PAPA DE SIMON
Midi finissait de sonner. La porte de l'école s'ouvrit, et les gamins se
précipitèrent en se bousculant pour sortir plus vite. Mais au lieu de se
disperser rapidement et de rentrer dîner, comme ils le faisaient chaque
jour, ils s'arrêtèrent à quelques pas, se réunirent par groupes et se
mirent à chuchoter.
C'est que, ce matin-là, Simon, le fils de la Blanchotte, était venu à la
classe pour la première fois.
Tous avaient entendu parler de la Blanchotte dans leurs familles; et
quoiqu'on lui fit bon accueil en public, les mères la traitaient entre
elles avec une sorte de compassion un peu méprisante qui avait gagné les
enfants sans qu'ils sussent du tout pourquoi.
Quant à Simon, ils ne le connaissaient pas, car il ne sortait jamais, et
il ne galopinait point avec eux dans les rues du village ou sur les
bords de la rivière. Aussi ne l'aimaient-ils guère; et c'était avec une
certaine joie, mêlée d'un étonnement considérable, qu'ils avaient
accueilli et qu'ils s'étaient répété l'un à l'autre cette parole dite
par un gars de quatorze ou quinze ans qui paraissait en savoir long tant
il clignait finement des yeux:
--Vous savez.... Simon ... eh bien, il n'a pas de papa.
Le fils de la Blanchotte parut à son tour sur le seuil de l'école.
Il avait sept ou huit ans. Il était un peu pâlot, très propre, avec
l'air timide, presque gauche.
Il s'en retournait chez sa mère quand les groupes de ses camarades,
chuchotant toujours et le regardant avec les yeux malins et cruels des
enfants qui méditent un mauvais coup, l'entourèrent peu à peu et
finirent par l'enfermer tout à fait. Il restait là, planté au milieu
d'eux, surpris et embarrassé, sans comprendre ce qu'on allait lui faire.
Mais le gars qui avait apporté la nouvelle, enorgueilli du succès obtenu
déjà, lui demanda:
--Comment t'appelles-tu, toi?
Il répondit:--«Simon.»
--Simon quoi? reprit l'autre.
L'enfant répéta tout confus:--«Simon.»
Le gars lui cria:--«On s'appelle Simon quelque chose.. c'est pas un nom
ça ... Simon.»
Et lui, prêt à pleurer, répondit pour la troisième fois:
--Je m'appelle Simon.
Les galopins se mirent à rire. Le gars triomphant éleva la voix:--«Vous
voyez bien qu'il n'a pas de papa.»
Un grand silence se fit. Les enfants étaient stupéfaits par cette chose
extraordinaire, impossible, monstrueuse,--un garçon qui n'a pas de
papa;--ils le regardaient comme un phénomène, un être hors de la nature,
et ils sentaient grandir en eux ce mépris, inexpliqué jusque-là, de
leurs mères pour la Blanchotte.
Quant à Simon, il s'était appuyé contre un arbre pour ne pas tomber; et
il restait comme atterré par un désastre irréparable. Il cherchait à
s'expliquer. Mais il ne pouvait rien trouver pour leur répondre, et
démentir cette chose affreuse qu'il n'avait pas de papa. Enfin, livide,
il leur cria à tout hasard:--«Si, j'en ai un.»
--Où est-il? demanda le gars.
Simon se tut; il ne savait pas. Les enfants riaient, très excités; et
ces fils des champs, plus proches des bêtes, éprouvaient ce besoin cruel
qui pousse les poules d'une basse-cour à achever l'une d'entre elles
aussitôt qu'elle est blessée. Simon avisa tout à coup un petit voisin,
le fils d'une veuve, qu'il avait toujours vu, comme lui-même, tout seul
avec sa mère.
--Et toi non plus, dit-il, tu n'as pas de papa.
--Si, répondit l'autre, j'en ai un.
--Où est-il? riposta Simon.
--Il est mort, déclara l'enfant avec une fierté superbe, il est au
cimetière, mon papa.
Un murmure d'approbation courut parmi les garnements, comme si ce fait
d'avoir son père mort au cimetière eût grandi leur camarade pour écraser
cet autre qui n'en avait point du tout. Et ces polissons, dont les pères
étaient, pour la plupart, méchants, ivrognes, voleurs et durs à leurs
femmes, se bousculaient en se serrant de plus en plus, comme si eux, les
légitimes, eussent voulu étouffer dans une pression celui qui était hors
la loi.
L'un, tout à coup, qui se trouvait contre Simon, lui tira la langue d'un
air narquois et lui cria:
--Pas de papa! pas de papa!
Simon le saisit à deux mains aux cheveux et se mit à lui cribler les
jambes de coups de pied, pendant qu'il lui mordait la joue cruellement.
Il se fit une bousculade énorme. Les deux combattants furent séparés, et
Simon se trouva frappé, déchiré, meurtri, roulé par terre, au milieu du
cercle des galopins qui applaudissaient. Comme il se relevait, en
nettoyant machinalement avec sa main sa petite blouse toute sale de
poussière, quelqu'un lui cria:
--Va le dire à ton papa.
Alors il sentit dans son coeur un grand écroulement. Ils étaient plus
forts que lui, ils l'avaient battu, et il ne pouvait point leur
répondre, car il sentait bien que c'était vrai qu'il n'avait pas de
papa. Plein d'orgueil, il essaya pendant quelques secondes de lutter
contre les larmes qui l'étranglaient. Il eut une suffocation, puis, sans
cris, il se mit à pleurer par grands sanglots qui le secouaient
précipitamment.
Alors une joie féroce éclata chez ses ennemis, et naturellement, ainsi
que les sauvages dans leurs gaietés terribles, ils se prirent par la
main et se mirent à danser en rond autour de lui, et répétant comme un
refrain:--«Pas de papa! pas de papa!»
Mais Simon tout à coup cessa de sangloter. Une rage l'affola. Il y
avait des pierres sous ses pieds; il les ramassa et, de toutes ses
forces, les lança contre ses bourreaux. Deux ou trois furent atteints et
se sauvèrent en criant; et il avait l'air tellement formidable qu'une
panique eut lieu parmi les autres. Lâches, comme l'est toujours la foule
devant un homme exaspéré, ils se débandèrent et s'enfuirent.
Resté seul, le petit enfant sans père se mit à courir vers les champs,
car un souvenir lui était venu qui avait amené dans son esprit une
grande résolution. Il voulait se noyer dans la rivière.
Il se rappelait en effet que, huit jours auparavant, un pauvre diable
qui mendiait sa vie s'était jeté dans l'eau parce qu'il n'avait plus
d'argent. Simon était là lorsqu'on le repêchait; et le triste bonhomme,
qui lui semblait ordinairement lamentable, malpropre et laid, l'avait
alors frappé par son air tranquille, avec ses joues pâles, sa longue
barbe mouillée et ses yeux ouverts, très calmes. On avait dit
alentour:--«Il est mort.»--Quelqu'un avait ajouté:--«Il est bien
heureux maintenant.»--Et Simon voulait aussi se noyer, parce qu'il
n'avait pas de père, comme ce misérable qui n'avait pas d'argent.
Il arriva tout près de l'eau et la regarda couler. Quelques poissons
folâtraient, rapides, dans le courant clair, et, par moments, faisaient
un petit bond et happaient des mouches voltigeant à la surface. Il cessa
de pleurer pour les voir, car leur manège l'intéressait beaucoup. Mais,
parfois, comme dans les accalmies d'une tempête passent tout à coup de
grandes rafales de vent qui font craquer les arbres et se perdent à
l'horizon, cette pensée lui revenait avec une douleur aiguë:--«Je vais
me noyer parce que je n'ai point de papa.»
Il faisait très chaud, très bon. Le doux soleil chauffait l'herbe. L'eau
brillait comme un miroir. Et Simon avait des minutes de béatitude, de
cet alanguissement qui suit les larmes, où il lui venait de grandes
envies de s'endormir là, sur l'herbe, dans la chaleur.
Une petite grenouille verte sauta sous ses pieds. Il essaya de la
prendre. Elle lui échappa. Il la poursuivit et la manqua trois fois de
suite. Enfin il la saisit par l'extrémité de ses pattes de derrière et
il se mit à rire en voyant les efforts que faisait la bête pour
s'échapper. Elle se ramassait sur ses grandes jambes, puis, d'une
détente brusque, les allongeait subitement, raides comme deux barres;
tandis que, l'oeil tout rond avec son cercle d'or, elle battait l'air de
ses pattes de devant qui s'agitaient comme des mains. Cela lui rappela
un joujou fait avec d'étroites planchettes de bois clouées en zigzag les
unes sur les autres, qui, par un mouvement semblable, conduisaient
l'exercice de petits soldats piqués dessus. Alors, il pensa à sa maison,
puis à sa mère, et, pris d'une grande tristesse, il recommença à
pleurer. Des frissons lui passaient dans les membres; il se mit à genoux
et récita sa prière comme avant de s'endormir. Mais il ne put l'achever,
car des sanglots lui revinrent si pressés, si tumultueux, qu'ils
l'envahirent tout entier. Il ne pensait plus; il ne voyait plus rien
autour de lui et il n'était occupé qu'à pleurer.
Soudain, une lourde main s'appuya sur son épaule et une grosse voix lui
demanda:--«Q'est-ce qui te fait donc tant de chagrin, mon bonhomme?»
Simon se retourna. Un grand ouvrier qui avait une barbe et des cheveux
noirs tout frisés le regardait d'un air bon. Il répondit avec des larmes
plein les yeux et plein la gorge:
--Ils m'ont battu ... parce que ... je ... je ... n'ai pas ... de papa
... pas de papa.
--Comment, dit l'homme en souriant, mais tout le monde en a un.
L'enfant reprit péniblement au milieu des spasmes de son chagrin:--«Moi
... moi ... je n'en ai pas.»
Alors l'ouvrier devint grave; il avait reconnu le fils de la Blanchotte,
et, quoique nouveau dans le pays, il savait vaguement son histoire.
--Allons, dit-il, console-toi, mon garçon, et viens-t'en avec moi chez
ta maman. On t'en donnera ... un papa.
Ils se mirent en route, le grand tenant le petit par la main, et l'homme
souriait de nouveau, car il n'était pas fâché de voir cette Blanchotte,
qui était, contait-on, une des plus belles filles du pays; et il se
disait peut-être, au fond de sa pensée, qu'une jeunesse qui avait failli
pouvait bien faillir encore.
Ils arrivèrent devant une petite maison blanche, très propre.
--C'est là, dit l'enfant, et il cria:--«Maman!»
Une femme se montra, et l'ouvrier cessa brusquement de sourire, car il
comprit tout de suite qu'on ne badinait plus avec cette grande fille
pâle qui restait sévère sur sa porte, comme pour défendre à un homme le
seuil de cette maison où elle avait été déjà trahie par un autre.
Intimidé et sa casquette à la main, il balbutia:
--Tenez, madame, je vous ramène votre petit garçon qui s'était perdu
près de la rivière.
Mais Simon sauta au cou de sa mère et lui dit en se remettant à
pleurer:
--Non, maman, j'ai voulu me noyer, parce que les autres m'ont battu ...
m'ont battu ... parce que je n'ai pas de papa.
Une rougeur cuisante couvrit les joues de la jeune femme, et, meurtrie
jusqu'au fond de sa chair, elle embrassa son enfant avec violence
pendant que des larmes rapides lui coulaient sur la figure. L'homme ému
restait là, ne sachant comment partir. Mais Simon soudain courut vers
lui et lui dit:
--Voulez-vous être mon papa?
Un grand silence se fit. La Blanchotte, muette et torturée de honte,
s'appuyait contre le mur, les deux mains sur son coeur. L'enfant, voyant
qu'on ne lui répondait point, reprit:
--Si vous ne voulez pas, je retournerai me noyer.
L'ouvrier prit la chose en plaisanterie et répondit en riant:
--Mais oui, je veux bien.
--Comment est-ce que tu t'appelles, demanda alors l'enfant, pour que je
réponde aux autres quand ils voudront savoir ton nom?
--Philippe, répondit l'homme.
Simon se tut une seconde pour bien faire entrer ce nom-là dans sa tête,
puis il tendit les bras, tout consolé, en disant:
--Eh bien! Philippe, tu es mon papa.
L'ouvrier, l'enlevant de terre, l'embrassa brusquement sur les deux
joues; puis il s'enfuit très vite à grandes enjambées.
Quand l'enfant entra dans l'école, le lendemain, un rire méchant
l'accueillit; et à la sortie, lorsque le gars voulut recommencer, Simon
lui jeta ces mots à la tête, comme il aurait fait d'une pierre:--«Il
s'appelle Philippe, mon papa.»
Des hurlements de joie jaillirent de tous les côtés:
--Philippe qui?... Philippe quoi?... Qu'est-ce que c'est que ça,
Philippe?... Où l'as-tu pris, ton Philippe?
Simon ne répondit rien; et, inébranlable dans sa foi, il les défiait de
l'oeil, prêt à se laisser martyriser plutôt que de fuir devant eux. Le
maître d'école le délivra et il retourna chez sa mère.
Pendant trois mois, le grand ouvrier Philippe passa souvent auprès de la
maison de la Blanchotte et, quelquefois, il s'enhardissait à lui parler
lorsqu'il la voyait cousant auprès de sa fenêtre. Elle lui répondait
poliment, toujours grave, sans rire jamais avec lui, et sans le laisser
entrer chez elle. Cependant, un peu fat, comme tous les hommes, il
s'imagina qu'elle était souvent plus rouge que de coutume lorsqu'elle
causait avec lui.
Mais une réputation tombée est si pénible à refaire et demeure toujours
si fragile, que, malgré la réserve ombrageuse de la Blanchotte, on
jasait déjà dans le pays.
Quant à Simon, il aimait beaucoup son nouveau papa et se promenait avec
lui presque tous les soirs, la journée finie. Il allait assidûment à
l'école et passait au milieu de ses camarades fort digne, sans leur
répondre jamais.
Un jour, pourtant, le gars qui l'avait attaqué le premier lui dit:
--Tu as menti, tu n'as pas un papa qui s'appelle Philippe.
--Pourquoi ça?--demanda Simon très ému.
Le gars se frottait les mains. Il reprit:
--Parce que si tu en avais un, il serait le mari de ta maman.
Simon se troubla devant la justesse de ce raisonnement, néanmoins il
répondit:--«C'est mon papa tout de même.»
--Ça se peut bien, dit le gars en ricanant, mais ce n'est pas ton papa
tout à fait.
Le petit à la Blanchotte courba la tête et s'en alla rêveur du côté de
la forge au père Loizon, où travaillait Philippe.
Cette forge était comme ensevelie sous des arbres. Il y faisait très
sombre; seule, la lueur rouge d'un foyer formidable éclairait par grands
reflets cinq forgerons aux bras nus qui frappaient sur leurs enclumes
avec un terrible fracas. Ils se tenaient debout, enflammés comme des
démons, les yeux fixés sur le fer ardent qu'ils torturaient; et leur
lourde pensée montait et retombait avec leurs marteaux.
Simon entra sans être vu et alla tout doucement tirer son ami par la
manche. Celui-ci se retourna. Soudain le travail s'interrompit, et tous
les hommes regardèrent, très attentifs. Alors, au milieu de ce silence
inaccoutumé, monta la petite voix frêle de Simon.
--Dis donc, Philippe, le gars à la Michaude qui m'a conté tout à l'heure
que tu n'étais pas mon papa tout à fait.
--Pourquoi ça? demanda l'ouvrier.
L'enfant répondit avec toute sa naïveté:
--Parce que tu n'es pas le mari de maman.
Personne ne rit. Philippe resta debout, appuyant son front sur le dos de
ses grosses mains que supportait le manche de son marteau dressé sur
l'enclume. Il rêvait. Ses quatre compagnons le regardaient et, tout
petit entre ces géants, Simon, anxieux, attendait. Tout à coup, un des
forgerons, répondant à la pensée de tous, dit à Philippe:
--C'est tout de même une bonne et brave fille que la Blanchotte, et
vaillante et rangée malgré son malheur, et qui serait une digne femme
pour un honnête homme.
--Ça, c'est vrai, dirent les trois autres. L'ouvrier continua:
--Est-ce sa faute, à cette fille, si elle a failli? On lui avait promis
mariage, et j'en connais plus d'une qu'on respecte bien aujourd'hui et
qui en a fait tout autant.
--Ça, c'est vrai, répondirent en choeur les trois hommes.
Il reprit:--«Ce qu'elle a peiné, la pauvre, pour élever son gars toute
seule, et ce qu'elle a pleuré depuis qu'elle ne sort plus que pour aller
à l'église, il n'y a que le bon Dieu qui le sait.»
--C'est encore vrai, dirent les autres.
Alors on n'entendit plus que le soufflet qui activait le feu du foyer.
Philippe, brusquement, se pencha vers Simon:
--«Va dire à ta maman que j'irai lui parler ce soir.»
Puis il poussa l'enfant dehors par les épaules.
Il revint à son travail et, d'un seul coup, les cinq marteaux
retombèrent ensemble sur les enclumes. Ils battirent ainsi le fer
jusqu'à la nuit, forts, puissants, joyeux comme des marteaux satisfaits.
Mais, de même que le bourdon d'une cathédrale résonne dans les jours de
fête au-dessus du tintement des autres cloches, ainsi le marteau de
Philippe, dominant le fracas des autres, s'abattait de seconde en
seconde avec un vacarme assourdissant. Et lui, l'oeil allumé, forgeait
passionnément, debout dans les étincelles.
Le ciel était plein d'étoiles quand il vint frapper à la porte de la
Blanchotte. Il avait sa blouse des dimanches, une chemise fraîche et la
barbe faite. La jeune femme se montra sur le seuil et lui dit d'un air
peiné:--«C'est mal de venir ainsi la nuit tombée, monsieur Philippe.»
Il voulut répondre, balbutia et resta confus devant elle.
Elle reprit:--«Vous comprenez bien pourtant qu'il ne faut plus que l'on
parle de moi.»
Alors, lui, tout à coup:
--Qu'est-ce que ça fait, dit-il, si vous voulez être ma femme!
Aucune voix ne lui répondit, mais il crut entendre dans l'ombre de la
chambre le bruit d'un corps qui s'affaissait. Il entra bien vite; et
Simon, qui était couché dans son lit, distingua le son d'un baiser et
quelques mots que sa mère murmurait bien bas. Puis, tout à coup, il se
sentit enlevé dans les mains de son ami, et celui-ci, le tenant au bout
de ses bras d'hercule, lui cria:
--Tu leur diras, à tes camarades, que ton papa c'est Philippe Remy, le
forgeron, et qu'il ira tirer les oreilles à tous ceux qui te feront du
mal.
Le lendemain, comme l'école était pleine et que la classe allait
commencer, le petit Simon se leva, tout pâle et les lèvres
tremblantes:--«Mon papa, dit-il d'une voix claire, c'est Philippe Remy,
le forgeron, et il a promis qu'il tirerait les oreilles à tous ceux qui
me feraient du mal.»
Cette fois, personne ne rit plus, car on le connaissait bien ce Philippe
Remy, le forgeron, et c'était un papa, celui-là, dont tout le monde eût
été fier.
UNE PARTIE DE CAMPAGNE
On avait projeté depuis cinq mois d'aller déjeuner aux environs de
Paris, le jour de la fête de Mme Dufour, qui s'appelait Pétronille.
Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s'était-on levé
de fort bonne heure ce matin-là.
M. Dufour, ayant emprunté la voiture du laitier, conduisait lui-même. La
carriole, à deux roues, était fort propre; elle avait un toit supporté
par quatre montants de fer où s'attachaient des rideaux qu'on avait
relevés pour voir le paysage. Celui de derrière, seul, flottait au vent,
comme un drapeau. La femme, à côté de son époux, s'épanouissait dans
une robe de soie cerise extraordinaire. Ensuite, sur deux chaises, se
tenaient une vieille grand'mère et une jeune fille. On apercevait encore
la chevelure jaune d'un garçon qui, faute de siège, s'était étendu tout
au fond, et dont la tête seule apparais
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