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La sagesse et la destinée

by Maurice Maeterlinck · French · Gutenberg #11178 · 319,840 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La sagesse et la destinée
    
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Title: La sagesse et la destinée

Author: Maurice Maeterlinck


        
Release date: February 1, 2004 [eBook #11178]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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Credits: Produced by Joris Van Dael, Mireille Harmelin and PG Distributed Proofreaders


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAGESSE ET LA DESTINÉE ***

LA SAGESSE ET LA DESTINÉE


MAURICE MAETERLINCK

1908




_À MADAME GEORGETTE LEBLANC_

_Je vous dédie ce livre, qui est pour ainsi dire votre oeuvre. Il y a une
collaboration plus haute et plus réelle que celle de la plume; c'est celle
de la pensée et de l'exemple. Il ne m'a pas fallu péniblement imaginer les
résolutions et les actions d'un sage idéal, ou tirer de mon coeur la morale
d'un beau rêve forcément un peu vague. Il a suffi que j'écoutasse vos
paroles. Il a suffi que mes yeux vous suivissent attentivement dans la vie;
ils y suivaient ainsi les mouvements, les gestes, les habitudes de la
sagesse même._

_MAETERLINCK._




I


En ce livre, on parlera souvent de sagesse, de fatalité, de justice, de
bonheur et d'amour. Il semble qu'il y ait quelque ironie à évoquer ainsi un
bonheur peu visible, au milieu de malheurs très réels, une justice
peut-être idéale, au sein d'une injustice, hélas! trop matérielle, et un
amour assez malaisément saisissable dans de la haine ou de l'indifférence
bien manifeste. Il semble qu'il ne soit guère opportun d'aller chercher, à
loisir, en des replis cachés au fond du coeur de l'humanité, quelques motifs
de confiance ou de sérénité, quelques occasions de sourire, de s'épanouir
et d'aimer, quelques raisons de remercier et d'admirer, quand la plus
grande partie de cette humanité, au nom de laquelle on se permet d'élever
la voix, loin de pouvoir s'attarder aux jouissances intérieures et aux
consolations profondes, mais si péniblement atteintes, que le penseur
satisfait préconise, n'a même pas l'assurance ni le temps de goûter
jusqu'au bout les misères et les désolations de la vie.

On a reproché ainsi aux moralistes, à Epictète entre autres, de ne jamais
s'occuper que du sage. Il y a du vrai dans ce reproche, comme il y a du
vrai dans presque tous les reproches qu'on peut faire. Au fond, si l'on
avait le courage de n'écouter que la voix la plus simple, la plus proche,
la plus pressante de sa conscience, le seul devoir indubitable serait de
soulager autour de soi, dans un cercle aussi étendu que possible, le plus
de souffrances qu'on pourrait. Il faudrait se faire infirmier, visiteur des
pauvres, consolateur des affligés, fondateur d'usines modèles, médecin,
laboureur, que sais-je, ou tout au moins ne s'appliquer, comme le savant de
laboratoire, qu'à arracher à la nature ses secrets matériels les plus
indispensables. Seulement, un monde où il n'y aurait plus, à un moment
donné, que des gens se secourant les uns les autres ne persisterait pas
longtemps dans cette oeuvre charitable si personne n'usurpait le loisir
nécessaire pour se préoccuper d'autre chose. C'est grâce à quelques hommes
qui paraissent inutiles qu'il y aura toujours un certain nombre d'hommes
incontestablement utiles. La meilleure partie du bien qu'on fait autour de
nous, à cette heure, est née d'abord dans l'esprit de l'un de ceux qui
négligèrent peut-être plus d'un devoir immédiat et urgent pour réfléchir,
pour rentrer en eux-mêmes, pour parler. Est-ce à dire qu'ils aient fait ce
qu'il y avait de mieux à faire? Qui oserait répondre à cette question? Ce
qu'il y a de mieux à faire semble toujours, aux yeux de l'âme humblement
honnête qu'il faut s'efforcer d'être, le devoir le plus simple et le plus
proche, mais il n'en serait pas moins regrettable que tout le monde s'en
fût toujours tenu au devoir le plus proche. À toutes les époques, il y eut
des êtres qui purent s'imaginer loyalement qu'ils remplissaient tous les
devoirs de l'heure présente en songeant aux devoirs de l'heure qui allait
suivre. La plupart des penseurs affirment volontiers que ces êtres ne se
trompèrent point. Il est bon que le penseur affirme quelque chose. Il est
vrai, pour le dire en passant, que la sagesse se trouve parfois dans le
contraire de ce que le plus sage affirme. Qu'importe? on ne l'y eût pas
aperçue sans cette affirmation; et le sage a fait son devoir.




II


Aujourd'hui, la misère est une maladie de l'humanité comme la maladie est
une misère de l'homme. Il y a des médecins pour la maladie, comme il
faudrait des médecins pour la misère humaine. Mais, de ce que l'état de
maladie est malheureusement très commun, s'ensuit-il qu'on ne doive jamais
s'occuper de la santé, et que celui qui enseigne l'anatomie, par exemple,
qui est la science physique correspondant le plus exactement à la morale,
ait uniquement à tenir compte des déformations qu'une déchéance plus ou
moins générale inflige au corps de l'homme? Il importe qu'il parte d'un
corps sain et bien constitué, comme il importe que le moraliste qui
s'efforce de regarder par delà l'heure présente, parte d'une âme heureuse,
ou qui du moins a ce qu'il faut pour l'être, hormis la conscience
suffisante.

Nous vivons au sein d'une grande injustice, mais il n'y a, je pense, ni
indifférence ni cruauté, à parler parfois comme si cette injustice n'était
plus, sans quoi l'on ne sortirait jamais de son cercle.

Il faut bien que quelques-uns se permettent de penser, de parler et d'agir
comme si tous étaient heureux; sinon, quel bonheur, quelle justice, quel
amour, quelle beauté, trouveraient tous les autres le jour où le destin
leur ouvrira les jardins publics de la terre promise? On peut dire, il est
vrai, qu'il conviendrait d'aller d'abord «au plus pressé». Mais aller «
au plus pressé» n'est pas toujours le parti le plus sage. Mieux vaut
souvent aller tout de suite «au plus haut». Si les eaux envahissent la
demeure du paysan hollandais, la mer ou la rivière voisine ayant percé la
digue qui défend la campagne, le plus pressé, pour lui, sera de sauver ses
bestiaux, ses fourrages et ses meubles, mais le plus sage, d'aller lutter
contre les flots, au sommet de la digue, et d'y appeler tous ceux qui
vivent sous la protection des terres ébranlées.

L'humanité a été jusqu'ici comme une malade qui se tourne et se retourne
sur son lit pour trouver le repos, mais cela n'empêche pas que les seules
paroles véritablement consolantes qui lui aient été dites, l'ont été par
ceux qui lui parlaient comme si elle n'eût jamais été malade. C'est que
l'humanité est faite pour être heureuse, comme l'homme est fait pour être
bien portant, et quand on lui parle de sa misère, au sein même de la misère
la plus universelle et la plus permanente, on a l'air de ne lui dire que
des paroles accidentelles et provisoires. Il n'y a rien de déplacé à
s'adresser à elle comme si elle se trouvait toujours à la veille d'un grand
bonheur ou d'une grande certitude. En réalité elle s'y trouve par son
instinct, dût-elle ne jamais atteindre le lendemain. Il est bon de croire
qu'un peu plus de pensée, un peu plus de courage, un peu plus d'amour, un
peu plus de curiosité, un peu plus d'ardeur à vivre suffira quelque jour à
nous ouvrir les portes de la joie et de la vérité. Cela n'est pas tout à
fait improbable. On peut espérer qu'un jour tout le monde sera heureux et
sage; et si ce jour ne vient jamais, il n'est pas criminel de l'avoir
espéré.

En tout cas, il est utile de parler du bonheur aux malheureux, pour leur
apprendre à le connaître. Ils s'imaginent si volontiers que le bonheur est
une chose extraordinaire et presque inaccessible! Mais si tous ceux qui
peuvent se croire heureux disaient bien simplement les motifs de leur
satisfaction, on verrait qu'il n'y a jamais, de la tristesse à la joie, que
la différence d'une acceptation un peu plus souriante, un peu plus
éclairée, à un asservissement hostile et assombri; d'une interprétation
étroite et obstinée à une interprétation harmonieuse et élargie. Ils
s'écrieraient alors: «N'est-ce donc que cela? Mais nous aussi nous
possédons dans notre coeur les éléments de ce bonheur.» En effet vous les
y possédez. À moins de grands malheurs physiques, tout le monde les
possède. Mais ne parlez pas de ce bonheur avec mépris. Il n'y en a point
d'autre. Le plus heureux des hommes est celui qui connaît le mieux son
bonheur; et celui qui le connaît le mieux est celui qui sait le plus
profondément que le bonheur n'est séparé de la détresse que par une idée
haute, infatigable, humaine et courageuse.

C'est de cette idée qu'il est salutaire de parler le plus souvent possible;
non pas pour imposer celle que l'on possède, mais pour faire naître peu à
peu dans le coeur de ceux qui nous écoutent le désir d'en posséder une à
leur tour. Cette idée est différente pour chacun de nous. La vôtre ne me
convient point; vous aurez beau me la répéter avec éloquence, elle
n'atteindra pas les organes cachés de ma vie. Il faut que j'acquière la
mienne en moi-même, par moi-même. Mais tout en ne parlant que de la vôtre,
vous m'aiderez sans le savoir à acquérir la mienne. Il arrivera que ce qui
vous attriste me réconfortera, que ce qui vous console m'affligera
peut-être, peu importe; ce qu'il y a de beau dans votre vision consolante
entrera dans mon affliction, et ce qu'il y a de grand dans votre tristesse
passera dans ma joie, si ma joie est digne de votre tristesse. Ce qu'il
faut, avant tout, c'est préparer à la surface de notre âme une certaine
hauteur pour y recevoir cette idée, comme les prêtres d'anciennes religions
dénudaient et débarrassaient de ses épines et de ses ronces le sommet d'une
montagne pour y recevoir le feu du ciel. Il n'est pas impossible que,
demain, on nous envoie du fond de la planète Mars, dans la vérité
définitive sur la constitution et sur le but de l'univers, la formule
infaillible du bonheur. Elle ne changera, n'améliorera quelque chose, en
notre vie morale, qu'autant que nous vivions depuis longtemps dans
l'attente et le désir de l'amélioration. Chacun de nous profitera et jouira
des bienfaits de cette formule, cependant invariable, en proportion de
l'espace désintéressé, purifié, attentif et déjà éclairé que cette formule
trouvera dans son âme. Toute la morale, toute la science de la justice et
du bonheur, ne devrait être qu'une attente, une préparation aussi vaste,
aussi expérimentée, aussi accueillante que possible. Certes, il est
désirable entre tous, le jour où nous vivrons enfin dans la certitude, dans
la vérité scientifique, totale, inébranlable; mais en attendant, il nous
est donné de vivre dans une vérité plus importante encore, la vérité de
notre âme et de notre caractère; et quelques sages nous ont prouvé que
cette vie était possible au sein même des plus grandes erreurs matérielles.




III


Est-il vain de parler de morale, de justice, de bonheur et de tout ce qui
s'y rapporte, avant l'heure définitive de la science qui peut tout
bouleverser? Peut-être sommes nous dans des ténèbres provisoires, et bien
des choses ne se font pas de la même façon dans les ténèbres qu'à la clarté
du jour.

Néanmoins, les événements essentiels de notre vie physique et de notre vie
morale ont lieu dans l'ombre, aussi nécessairement, aussi complètement qu'à
la lumière. Il nous faut vivre, en attendant le mot de l'énigme, et c'est
en vivant le plus heureusement, le plus noblement que l'on peut, qu'on
vivra le plus puissamment et qu'on aura le plus de courage, le plus
d'indépendance, le plus de clairvoyance, pour le désir et la recherche de
la vérité. Et puis, quoi qu'il arrive, le temps consacré à l'étude de
nous-même ne sera pas perdu. Quelle que soit la manière dont nous ayons un
jour à envisager ce monde dont nous faisons partie, il y aura toujours bien
plus de sentiments, de passions, de secrets inaltérés, inaltérables en
l'âme humaine, qu'il n'y aura d'étoiles reliées à la terre, ou de mystères
éclaircis par la science. Au sein de la vérité la plus irrécusable et la
plus pénétrante, l'homme s'élèvera sans doute, mais il s'élèvera selon la
direction invariable de l'âme humaine; et l'on peut affirmer que plus
l'universelle certitude sera forte et consolante, plus les problèmes de la
justice, de la morale, du bonheur et de l'amour prendront, aux yeux de
tous, l'aspect dominateur et passionnant, sous lequel ils se sont toujours
présentés aux regards du penseur.

Il importe de vivre comme si l'on se trouvait toujours à la veille de la
grande découverte et de se préparer à l'accueillir, le plus totalement, le
plus intimement, le plus ardemment qu'on pourra. Et la meilleure manière de
l'accueillir un jour, sous quelque forme qu'elle se doive révéler, c'est de
l'espérer dès aujourd'hui, aussi haute, aussi vaste, aussi parfaite, aussi
ennoblissante, qu'il nous est donné de nous l'imaginer. Nous ne saurions
lui prêter trop d'ampleur, trop de beauté, ni trop de majesté. Il est
certain qu'elle sera meilleure que nos meilleurs espoirs, car si elle en
diffère, si elle va jusqu'à les contredire, par le fait même qu'elle nous
apportera la vérité, elle nous apportera quelque chose de plus grand, de
plus haut, de plus conforme à la nature humaine que ce que nous avions
attendu. Pour l'homme, dût-il y perdre tout ce qu'il admirait, l'admirable
par excellence ce sera la vérité intime de l'univers. En supposant qu'au
jour où elle sera manifestée, les plus humbles cendres de nos espérances
soient dispersées, il nous restera en tout cas notre préparation à
l'admirable, et l'admirable entrera dans notre âme à flots plus ou moins
abondants, selon la largeur, selon la profondeur du lit que notre attente
aura creusé.




IV


Est-il nécessaire de se croire meilleur que l'univers? Nous aurons beau
raisonner, toute notre raison ne sera jamais qu'un bien faible rayon de la
nature, une infime partie de ce tout qu'elle s'arroge le droit de juger, et
faut-il qu'un rayon, pour qu'il fasse son devoir, souhaite de modifier la
lampe dont il émane?

Le sommet de notre être, du haut duquel nous entendons absoudre ou
condamner la totalité de la vie, n'est évidemment qu'une inégalité que
notre oeil seul remarque sur la sphère sans limite de la vie. Il est sage
de penser et d'agir comme si tout ce qui arrive à l'humanité était
indispensable. Il n'y a pas longtemps, pour ne citer qu'un seul de ces
problèmes que l'instinct de notre planète est appelé à résoudre, il n'y a
pas longtemps, on eut, paraît-il, l'intention de demander aux penseurs de
l'Europe s'il faudrait considérer comme un bonheur ou un malheur qu'une
race énergique, opiniâtre et puissante, mais qui nous semble, à nous autres
Aryens, en vertu de préjugés trop aveuglément acceptés, inférieure par
l'âme ou par le coeur, la race juive en un mot, disparût ou devînt
prépondérante. Je suis persuadé que le sage peut répondre, sans qu'il y ait
dans sa réponse ni résignation ni indifférence répréhensibles: «Ce qui
aura lieu sera le bonheur.» Souvent, ce qui a lieu nous paraît avoir tort,
mais qu'a donc fait de plus utile jusqu'ici toute la raison humaine que de
trouver une raison supérieure aux torts de la nature? Tout ce qui nous
soutient, tout ce qui nous assiste, dans la vie physique comme dans la vie
morale, vient d'une sorte de justification lente et graduelle de la force
inconnue qui nous parut d'abord impitoyable. Si une race absolument
conforme à notre idéal disparaît, c'est que notre idéal n'est pas
absolument conforme à l'idéal par excellence, qui est, comme je l'ai dit,
la vérité intime de l'univers.

Déjà, nous avons su tirer de notre expérience, déjà nous avons vu confirmer
par la réalité d'admirables rêves, d'admirables désirs, de grandes idées et
de grands sentiments d'amour, de beauté, de justice. S'il en est dans notre
imagination, de plus vastes et de plus consolants, mais qui ne
supporteraient pas l'épreuve de la réalité, c'est-à-dire de la puissance
anonyme et mystérieuse de la vie, c'est qu'il faut qu'ils soient autres,
mais non qu'ils soient moins beaux, moins vastes, ni moins consolants. En
attendant que la réalité se manifeste, il est peut-être salutaire
d'entretenir un idéal qu'on s'imagine plus beau que la réalité; mais après
que celle-ci s'est enfin révélée, il devient nécessaire que la flamme
idéale que nous avons nourrie de nos meilleurs désirs, ne serve plus qu'à
éclairer loyalement les beautés moins fragiles et moins complaisantes de la
masse imposante qui écrase ces désirs. Je ne crois pas qu'il y ait en tout
ceci acceptation servile, fatalisme endormi, optimisme passif. Il est
possible que le sage perde en mainte occasion une partie de l'ardeur
obstinée, exclusive et aveugle, qui fit réaliser par quelques-uns des
choses pour ainsi dire surhumaines, par cela même qu'ils ne possédaient pas
la plénitude de la raison humaine. Mais il n'en est pas moins certain
qu'il n'est permis à aucune âme honnête d'aller chercher de l'énergie, de
la bonne volonté, des illusions ou de l'aveuglement dans une région
inférieure à celle des pensées de ses meilleures heures. On ne fait
vraiment son devoir dans la vie intérieure qu'en le faisant toujours au
plus haut de son âme, au plus haut de sa vérité propre. Et si, dans
l'existence pratique et quotidienne, il est parfois licite de composer avec
les circonstances, s'il n'y est pas toujours opportun d'aller jusqu'au bout
de soi-même, comme Saint-Just, par exemple, qui, voulant, avec une ardeur
admirable, la justice, la paix et le bonheur universels, envoyait de bonne
foi à l'échafaud des milliers de victimes, dans la vie de la pensée, le
devoir est d'aller, en tout cas jusqu'à l'extrémité de sa pensée. Au reste,
savoir que l'on n'agit qu'en attendant la vérité n'empêchera d'agir que
ceux qui n'eussent pas davantage agi dans l'ignorance. La pensée qui
s'élève encourage ce qu'elle décourage. Il semble naturel à ceux qui
regardent de haut et admirent d'avance ce qui détruira leur action, de
faire tout ce qu'ils peuvent pour améliorer ce qu'il n'est pas interdit
d'appeler la raison, la justice, la beauté de la terre, l'instinct de la
planète. Ils savent qu'améliorer, ici, ce n'est, au fond, que découvrir,
comprendre, respecter. Avant tout, ils ont confiance dans «l'idée de
l'univers». Ils sont persuadés que tout effort vers le mieux les rapproche
de la volonté secrète de la vie, mais ils apprennent en même temps à tirer
de l'échec de leurs plus généreux efforts et de la résistance de ce grand
monde, un aliment nouveau pour leur admiration, pour leur ardeur, pour leur
espoir.

Si vous gravissez vers le soir une haute montagne, vous voyez diminuer peu
à peu, se perdre enfin dans l'ombre envahissante de la vallée, les arbres,
les maisons, le clocher, les prés, les vergers, la route et la rivière
même. Mais les petits points lumineux que l'on trouve, au fond des plus
obscures nuits, dans les lieux habités par les hommes ne s'affaibliront pas
à mesure que vous vous élèverez. Au contraire, à chaque pas que vous ferez
vers la hauteur, vous découvrirez un plus grand nombre de lumières dans les
villages endormis sous vos pieds. La lumière, si fragile qu'elle soit, est
peut-être la seule chose qui ne perde presque rien de sa valeur en face de
l'immensité. Il en est de même de nos lumières morales quand nous regardons
la vie d'un peu haut. Il est bon que la contemplation nous apprenne à nous
désintéresser de toutes nos passions inférieures, mais il ne faut pas
qu'elle affaiblisse ou décourage le plus humble de nos désirs de vérité, de
justice et d'amour.

D'où vient-elle, cette règle que je formule ainsi? je n'en sais rien
moi-même. Elle me paraît humaine et nécessaire, voilà tout; et je n'en
saurais donner d'autres raisons que des raisons sentimentales. Mais les
raisons sentimentales sont parfois les moins méprisables. Et si
j'atteignais un sommet d'où cette loi ne me paraîtrait plus utile,
j'écouterais l'instinct secret qui me dirait de ne pas m'arrêter, de
m'élever encore, jusqu'à ce que j'aperçoive de nouveau toute son utilité.




V


Après cette introduction générale, parlons plus particulièrement de
l'influence que la sagesse peut avoir sur notre destinée. Et puisque
l'occasion s'en présente, il est peut-être utile de faire observer, dès
l'abord, qu'on chercherait en vain une méthode bien rigoureuse dans ce
livre. Il n'est composé que de méditations interrompues, qui s'enroulent
avec plus ou moins d'ordre autour de deux ou trois objets. Il ne prétend
persuader personne, il n'entend rien prouver. Au demeurant, les livres
n'ont guère, dans la vie, l'importance que la plupart des hommes qui les
écrivent ou qui les lisent veulent bien leur accorder. Il suffirait de les
écouter dans l'esprit où l'un de mes amis, qui est un grand sage, écoutait
un jour le récit des derniers instants de l'empereur Antonin le Pieux.
Antonin le Pieux qui, à plus juste titre encore que Marc-Aurèle, peut être
considéré comme l'homme le meilleur et le plus parfait que la terre ait
porté, car à toute la sagesse, à toute la profondeur, à toute la bonté, à
toutes les vertus de son fils adoptif, il joignait je ne sais quoi de plus
viril, de plus énergique, de plus pratique, de plus simplement heureux et
de plus spontané, qui le rapprochait davantage de la vérité quotidienne,
Antonin le Pieux, étendu sur son lit, attendait la mort, les yeux voilés de
larmes involontaires et les membres baignés des pâles sueurs de l'agonie. À
ce moment, le chef des gardes du palais entra dans sa chambre, pour lui
demander, selon l'usage, le mot d'ordre. _Æquanimitas, égalité d'âme_,
répondit-il en tournant la tête du côté de l'ombre éternelle. Il est beau
d'aimer et d'admirer cette parole, disait mon ami. Il est plus beau encore,
ajoutait-il, de savoir sacrifier sans que personne le remarque, sans que
soi-même on songe à s'en apercevoir, le temps que le hasard nous accorde
pour l'admirer, à la première venue des petites oeuvres utiles et
simplement vivantes que le même hasard offre sans cesse à la bonne volonté
de notre coeur.




VI


«Leur destinée voulait sans doute qu'ils fussent opprimés par les hommes
ou par les événements partout où ils se planteraient.» dit un auteur en
parlant des héros de son livre. Il en est ainsi de la plupart des hommes.
Il en est ainsi de tous ceux qui n'ont pas appris à séparer leur destinée
extérieure de leur destinée morale. Ils sont semblables au petit ruisseau
aveugle que je contemplais un matin, du haut d'une colline. Tâtonnant, se
débattant, trébuchant et chancelant sans cesse au fond d'une vallée
obscure, il cherchait sa route vers le grand lac qui dormait de l'autre
côté de la forêt, dans la paix de l'aurore. Ici, c'était un quartier de
basalte qui l'obligeait à quatre longs détours, là-bas, les racines d'un
vieil arbre, plus loin encore, le simple souvenir d'un obstacle à jamais
disparu le faisait remonter vers sa source en bouillonnant en vain, et
l'éloignait indéfiniment de son but et de son bonheur. Mais, dans une autre
direction, et presque perpendiculairement au ruisseau affolé, malheureux,
inutile, une force supérieure aux forces instinctives avait tracé à travers
la campagne, à travers les pierres écroulées, à travers la forêt
obéissante, une sorte de long canal, ferme, verdoyant, insoucieux,
pacifique, allant sans hésiter, de son pas calme et clair, des profondeurs
d'une autre source cachée à l'horizon, vers le même lac lumineux et
tranquille. Et j'avais à mes pieds l'image des deux grandes destinées qui
sont offertes à l'homme.




VII


À côté de ceux qui sont opprimés par les hommes et par les événements, il
y a en effet d'autres êtres en qui se trouve une sorte de force intérieure
à laquelle se soumettent non seulement les hommes, mais même les
événements, qui les entourent. Ils ont conscience de cette force; et cette
force n'est d'ailleurs autre chose qu'un sentiment de soi-même qui a su
s'étendre au delà des bornes de la conscience habituelle aux hommes.

On n'est chez soi, on n'est à l'abri des caprices du hasard, on n'est
heureux et fort que dans l'enceinte de sa conscience. Au reste, ces choses
ont été dites trop souvent pour que nous nous y arrêtions, si ce n'est pour
fixer notre point de départ. Un être ne grandit que dans la mesure où il
augmente sa conscience, et sa conscience augmente à mesure qu'il grandit.
Il y a ici d'admirables échanges; et de même que l'amour est insatiable
d'amour, toute conscience est insatiable d'extension, d'élévation morale,
et toute élévation morale est insatiable de conscience.




VIII


Mais ce sentiment de soi-même, tel qu'on le comprend d'habitude, se limite
trop volontiers à la connaissance de nos défauts et de nos qualités. Il
peut s'étendre à des mystères infiniment plus secourables. Se connaître
soi-même, ce n'est pas seulement se connaître au repos ou se connaître plus
ou moins dans le présent et le passé. Les êtres dont je parle n'ont en eux
cette force que parce qu'ils se connaissent aussi dans l'avenir. Avoir
conscience de soi-même, pour les hommes les plus grands, c'est avoir
conscience, jusqu'à un certain point, de son étoile ou de sa destinée. Ils
connaissent une partie de leur avenir parce qu'ils sont déjà une partie de
cet avenir même. Ils ont confiance en eux parce qu'ils savent dès
aujourd'hui ce que les événements deviendront dans leur âme. L'événement en
soi, c'est l'eau pure que nous verse la fortune et il n'a d'ordinaire par
lui même ni saveur, ni couleur, ni parfum. Il devient beau ou triste, doux
ou amer, mortel ou vivifiant, selon la qualité de l'âme qui le recueille.
Il arrive sans cesse à ceux qui nous entourent mille et mille aventures qui
semblent toutes chargées de germes d'héroïsme, et rien d'héroïque ne
s'élève après que l'aventure s'est dissipée. Mais Jésus-Christ rencontre
sur sa route une troupe d'enfants, une femme adultère ou la Samaritaine, et
l'humanité monte trois fois de suite à la hauteur de Dieu.




IX


On devrait pouvoir dire qu'il n'arrive aux hommes que ce qu'ils veulent
qu'il leur arrive. Nous n'avons, il est vrai, qu'une influence affaiblie
sur un certain nombre d'événements extérieurs; mais nous avons une action
toute puissante sur ce que ces événements deviennent en nous-mêmes,
c'est-à-dire sur la partie spirituelle qui est la partie lumineuse et
immortelle de tout événement. Il est des milliers d'êtres en qui cette
partie spirituelle qui demande à naître de tout amour, de tout malheur ou
de toute rencontre n'a pu vivre un instant, et ceux-là passent comme des
épaves sur un fleuve. Il en est quelques autres en qui cette part
immortelle absorbe tout; et ceux-là sont comme des îles sur la mer, car ils
ont trouvé un point fixe d'où ils commandent aux destinées intimes; et la
destinée véritable est une destinée intime. Pour la plupart des hommes,
c'est ce qui leur arrive qui assombrit ou éclaire leur vie; mais la vie
intérieure de ceux dont je parle éclaire seule tout ce qui leur arrive. Si
vous aimez, ce n'est pas cet amour qui fait partie de votre destinée; c'est
la conscience de vous-même que vous aurez trouvée au fond de cet amour qui
modifiera votre vie. Si l'on vous a trahi, ce n'est pas la trahison qui
importe; c'est le pardon qu'elle a fait naître dans votre âme, et la nature
plus ou moins générale, plus ou moins élevée, plus ou moins réfléchie de ce
pardon, qui tournera votre existence vers le côté paisible et plus clair du
destin où vous vous verrez mieux que si l'on vous était resté fidèle. Mais
si la trahison n'a pas accru la simplicité, la confiance plus haute,
l'étendue de l'amour, on vous aura trahi bien inutilement, et vous pourrez
vous dire qu'il n'est rien arrivé.




X


N'oublions pas que rien ne nous arrive qui ne soit de la même nature que
nous-mêmes. Toute aventure qui se présente, se présente à notre âme sous la
forme de nos pensées habituelles, et aucune occasion héroïque ne s'est
jamais offerte à celui qui n'était pas un héros silencieux et obscur depuis
un grand nombre d'années. Gravissez la montagne ou descendez dans le
village, allez au bout du monde ou bien promenez-vous autour de la maison,
vous ne rencontrerez que vous-même sur les routes du hasard. Si Judas sort
ce soir, il ira vers Judas et aura l'occasion de trahir, mais si Socrate
ouvre sa porte, il trouvera Socrate endormi sur le seuil et aura l'occasion
d'être sage. Nos aventures errent autour de nous comme les abeilles sur le
point d'essaimer errent autour de la ruche. Elles attendent que l'idée-mère
sorte enfin de notre âme; et quand elle est sortie, elles s'agglomèrent
autour d'elle. Mentez, et les mensonges accourront; aimez, et la grappe
d'aventures frissonnera d'amour. Il semble que tout n'attende qu'un signal
intérieur, et si notre âme devient plus sage vers le soir, le malheur
aposté par elle-même le matin devient plus sage aussi.




XI


Il n'arrive jamais de grands événements intérieurs à ceux qui n'ont rien
fait pour les appeler à eux; et cependant le moindre accident de la vie
porte en lui la semence d'un grand événement intérieur. Mais ces événements
sont les esclaves de la justice, et chaque homme a la part de butin qu'il
mérite. Nous devenons exactement ce que nous découvrons dans les bonheurs
et les malheurs qui nous adviennent; et les caprices les plus inattendus de
la fortune s'accoutument à prendre la forme même de nos pensées. Les
vêtements, les armes et les parures du destin se trouvent dans notre vie
intérieure. Si Socrate et Thersite perdent leur fils unique le même jour,
le malheur de Socrate ne sera pas pareil au malheur de Thersite. La mort
même, que l'on croit invariable, a d'autres habitudes, d'autres gestes,
d'autres larmes dans la maison des bons que dans celle des méchants. On
dirait que le malheur ou le bonheur se purifie avant de frapper à la porte
du sage; et qu'il baisse la tête pour entrer dans une âme médiocre.




XII


À mesure que nous devenons sages, nous échappons à quelques-unes de nos
destinées instinctives. Il y a dans tout être un certain désir de sagesse,
qui pourrait transformer en conscience la plupart des hasards de la vie. Et
ce qui a été transformé en conscience n'appartient plus aux puissances
ennemies. Une souffrance que votre âme a changée en douceur, en indulgence
ou en sourires patients, est une souffrance qui ne reviendra plus sans
ornements spirituels; et une faute et un défaut que vous avez regardés face
à face est une faute et un défaut qui ne peuvent plus vous nuire, et qui ne
peuvent plus nuire aux autres.

Il existe des rapports incessants entre l'instinct et le destin, ils se
soutiennent l'un l'autre, et ils rôdent la main dans la main autour de
l'homme inattentif. Mais tout être qui sait diminuer en lui la force
aveugle de l'instinct, diminue tout autour de lui la force du destin. Il
semble qu'il crée une sorte de lieu d'asile, inviolable en proportion de sa
sagesse, et ceux qui passent par hasard dans la zone éclairée de sa
conscience acquise n'ont rien à craindre du hasard tant qu'ils s'attardent
en cette zone. Placez Socrate et Jésus-Christ au milieu des Atrides, et
l'Orestie n'aura pas lieu aussi longtemps qu'ils se trouveront dans le
palais d'Agamemnon; et s'ils se fussent assis sur le seuil des demeures de
Jocaste, OEdipe n'eût pas songé à se crever les yeux. Il y a des malheurs
que la fatalité n'ose entreprendre en présence d'une âme qui l'a vaincue
plus d'une fois, et le sage qui passe interrompt mille drames.




XIII


Il est si vrai que la présence du sage paralyse le destin, qu'il n'existe
peut-être pas un seul drame où paraisse un véritable sage, et s'il y en
paraît un, l'événement s'arrête de lui-même avant les larmes et le sang.
Non seulement, il n'y a jamais de drame entre les sages, mais il y a très
rarement un drame autour du sage. Il n'est guère possible d'imaginer qu'un
événement tragique se développe entre des êtres qui ont fait sérieusement
le tour de leur conscience, et les héros des grandes tragédies ont des âmes
qu'ils n'interrogent jamais profondément. C'est pourquoi le poète tragique
ne saurait nous montrer qu'une beauté plus ou moins enchaînée, car dès que
ses héros s'élèvent aussi haut que de véritables héros doivent monter, ils
laissent tomber leurs armes, et le drame n'est plus que le repos dans la
lumière. Le seul drame du sage se trouve dans le _Phédon_, dans
_Prométhée_, dans la passion du Christ, dans le meurtre d'Orphée ou le
sacrifice d'Antigone. Mais ce drame mis à part, qui est le drame unique de
la sagesse, observons que les poètes tragiques osent très rarement
permettre au sage de paraître un moment sur la scène. Ils craignent une âme
haute parce que les événements la craignent, et qu'un meurtre commis en
présence du sage n'a pas le même aspect que le meurtre commis en présence
de ceux dont l'âme s'ignore encore. Si Oedipe avait possédé quelques-unes
de ces certitudes que tout penseur peut acquérir, s'il avait eu en lui ce
refuge toujours ouvert que Marc-Aurèle, par exemple, avait su édifier en
lui-même, qu'aurait fait le destin, et qu'aurait-il pris à ses pièges, si
ce n'est la pure lumière que répand une grande âme en devenant plus belle
dans l'infortune?

Où se trouve le sage dans _OEdipe?_ Est-ce Tirésias? Il connaît l'avenir,
mais il ignore que la bonté et le pardon dominent l'avenir. Il sait la
vérité sacrée, mais il ignore la vérité humaine. Il ignore la sagesse qui
prend le malheur dans ses bras pour lui communiquer sa force. Ceux qui
savent ne savent rien s'ils ne possèdent pas la force de l'amour, car le
véritable sage n'est pas celui qui voit, mais celui qui, voyant le plus
loin, aime le plus profondément les hommes. Voir sans aimer, c'est regarder
dans les ténèbres.




XIV


On nous affirme que toutes les grandes tragédies ne nous offrent pas
d'autre spectacle que la lutte de l'homme contre la fatalité. Je crois, au
contraire, qu'il n'existe pas une seule tragédie où la fatalité règne
réellement. J'ai beau les parcourir, je n'en trouve pas une où le héros
combatte le destin pur et simple. Au fond, ce n'est jamais le destin, c'est
toujours la sagesse qu'il attaque. Il n'y a de fatalité véritable qu'en
certains malheurs extérieurs, tels que les maladies, les accidents, la mort
inopinée de personnes aimées, etc., mais il n'existe pas de _fatalité
intérieure_. La volonté de la sagesse a le pouvoir de rectifier tout ce qui
n'atteint par mortellement notre corps. Souvent même elle parvient à
s'introduire dans le domaine étroit des fatalités extérieures. Il est vrai
qu'il faut accumuler en soi, un lourd, un patient trésor, pour que cette
volonté trouve, au moment solennel, les forces nécessaires.




XV


La statue du destin projette une ombre énorme sur la vallée qu'elle semble
inonder de ténèbres; mais cette ombre a des contours très nets pour ceux
qui la regardent des flancs de la montagne. Nous naissons en elle, il est
vrai; mais, il est permis à beaucoup d'hommes d'en sortir; et si notre
faiblesse ou nos infirmités nous attachent jusqu'à la mort aux régions
assombries, c'est déjà quelque chose que de s'en éloigner parfois par le
désir et la pensée. Il est possible que le destin règne plus rigoureusement
sur l'un ou l'autre d'entre nous, en vertu de l'hérédité, en vertu de
l'instinct, en vertu d'autres lois plus inexorables encore, plus profondes
et plus inconnues, mais alors même qu'il nous accable de malheurs immérités
et étonnants, alors même qu'il nous oblige de faire ce que nous n'aurions
jamais fait s'il n'avait pas violenté nos mains, le malheur advenu, l'acte
accompli, il dépend de nous qu'il n'ait plus aucune influence sur ce qui va
se passer dans notre âme. Il ne peut empêcher, quand il frappe un coeur de
bonne volonté, que le malheur subi ou l'erreur reconnue n'ouvrent en ce
coeur une source de clarté. Il ne peut empêcher qu'une âme ne transforme
chacune de ses épreuves en pensées, en sentiments, en biens inviolables.
Quelle que soit sa puissance au dehors, il s'arrête toujours quand il
trouve sur le seuil l'un des gardiens silencieux d'une vie intérieure. Et
si on lui permet alors l'accès de la demeure cachée, il n'y peut pénétrer
qu'en hôte bienfaisant, pour ranimer l'atmosphère engourdie, renouveler la
paix, augmenter la lumière, étendre la sérénité, éclairer l'horizon.




XVI


Encore une fois, qu'aurait fait le destin, s'il s'était trompé d'âme et
qu'il eût tendu à Épicure, à Marc-Aurèle ou à Antonin-le-pieux les pièges
qu'il tendit à OEdipe? Je consens même à supposer qu'il eût pu entraîner
Antonin, par exemple, à massacrer son père et à profaner dans la même
ignorance, la couche de sa mère. Qu'aurait-il ébranlé dans l'âme du noble
souverain? La fin de tout ceci n'eût-elle pas été conforme au dénouement de
tous les drames qui s'attaquent au sage, c'est-à-dire une grande douleur,
il est vrai, mais aussi une grande lumière née de cette douleur même et
déjà victorieuse à demi de son ombre? Antonin eût pleuré comme tous les
hommes pleurent; mais les plus larges pleurs n'éteignent aucun rayon dans
une âme qui n'a pas de rayons empruntés. Il y a pour le sage, de la douleur
au désespoir, un long chemin que la sagesse n'a jamais parcouru. À la
hauteur morale où la vie d'Antonin nous montre qu'il était parvenu, les
pensées qui grandissent, les sentiments qui s'ennoblissent éclairent toutes
les larmes. Il aurait accueilli le malheur dans la partie la plus vaste et
la plus pure de son âme, et le malheur épouse, comme l'eau, toutes les
formes du vase dans lequel on l'enferme. Antonin se serait résigné,
disons-nous. Oui, mais encore faut-il remarquer que ce mot nous cache trop
souvent ce qui a lieu dans un grand coeur. Il est facile à la première âme
venue de s'imaginer qu'elle aussi se résigne. Hélas! ce n'est pas la
résignation qui nous console, nous purifie et nous élève, mais les pensées
et les vertus au nom desquelles on se résigne, et c'est ici que la sagesse
récompense ses fidèles en proportion de leurs mérites.

Il existe des idées qu'aucune catastrophe ne peut atteindre. Il suffit
d'ordinaire qu'une idée s'élève au-dessus de la vanité, de l'indifférence
et de l'égoïsme quotidiens pour que celui qui la nourrit ne soit plus aussi
vulnérable. Et c'est pourquoi, qu'il y ait bonheur ou malheur, l'homme le
plus heureux sera toujours celui dans lequel la plus grande idée vit avec
la plus grande ardeur. Si la fatalité l'eût voulu, Antonin le Pieux eût été
incestueux et parricide peut-être, mais sa vie intérieure, loin de
s'anéantir comme la vie d'OEdipe, eût été raffermie par ses désastres
mêmes, et le destin eût pris la fuite, en abandonnant, tout autour du
palais de l'empereur, ses réseaux et ses armes brisées, car de même que le
triomphe des consuls et des dictateurs ne pouvait avoir lieu que dans Rome,
le véritable triomphe du destin ne saurait avoir lieu que dans l'âme.




XVII


Où se trouve la fatalité dans _Hamlet_, le _Roi Lear_ et _Macbeth_? Son
trône n'est-il pas assis au centre même de la déraison du vieux roi, sur
les marches inférieures de l'imagination du jeune prince et sur la cime des
désirs maladifs du thane de Cawdor? Ne parlons pas de celui-ci, ni du père
de Cordélia, dont l'inconscience trop manifeste ne sera contestée par
personne, mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes
d'Elseneur d'assez haut? Il les aperçoit, semble-t-il, des sommets de
l'intelligence, mais les sommets de certains sentiments, les sommets de la
bonté, de la confiance, de l'indulgence et de l'amour, dans la lumineuse
chaîne de montagnes de la sagesse, ne dominent-ils pas ceux de
l'intelligence? Que serait-il advenu s'il avait contemplé les forfaits
d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon, par exemple, les
eussent contemplés? Et d'abord, n'arrive-t-il pas souvent qu'un crime qui
sent peser sur lui le regard d'une âme plus puissante, suspende sa marche
dans les ténèbres, de même que les abeilles suspendent leur travail quand
un rayon de jour pénètre dans la ruche?

En tout cas, le destin véritable auquel Claudius et Gertrude s'étaient
abandonnés,--car on ne se livre au destin que lorsqu'on fait le mal,--le
destin véritable, qui est le destin intérieur, aurait suivi sa voie dans
l'âme des coupables, mais aurait-il pu en sortir, aurait-il osé franchir la
barrière éclatante et accusatrice que la simple présence d'un de ces sages
eût mise en permanence devant les portes du palais? Si les destinées de
ceux qui sont moins sages participent malgré elles aux destinées du sage
qu'elles rencontrent, les destinés du sage sont rarement atteintes par des
destinées inférieures. Dans les domaines de la fatalité, non plus que sur
la terre, les fleuves ne remontent vers leurs sources. Mais pour en revenir
à la première idée, vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine,
comme celle de Jésus à la place d'Hamlet, dans Elseneur, et que la tragédie
suive son cours jusqu'aux quatre morts de la fin? Cela vous paraît-il
possible? Est-ce que le crime le plus habile, en présence d'une sagesse
profonde, ne ressemble pas un peu à ces spectacles que l'on offre le soir
aux tout petits enfants et dont un rayon de soleil révèlerait la pauvreté
et le mensonge? Voyez-vous Jésus-Christ, ou simplement le sage que vous
avez peut-être rencontré, au milieu des ténèbres volontaires d'Elseneur?
Qu'est-ce qui mène Hamlet, sinon une pensée aveugle qui lui dit que la
vengeance est l'unique devoir? Mais fallait-il vraiment un effort surhumain
pour reconnaître que la vengeance n'est jamais un devoir? Je le répète,
Hamlet pense beaucoup, mais il n'est guère sage. Il ne paraît pas
soupçonner où se trouve le défaut de la cuirasse du destin. Il ne suffit
pas toujours de s'armer de pensées hautes pour le vaincre, car le destin
sait opposer aux pensées hautes des pensées plus hautes encore; mais quel
destin a jamais résisté à des pensées douces, simples, bonnes et loyales?
La seule manière d'asservir le destin, c'est de faire le contraire du mal
qu'il voudrait nous faire faire. Il n'y a pas de drame inévitable. Les
catastrophes d'Elseneur n'ont lieu que parce que toutes les âmes se
refusent à voir; mais une âme vivante contraint toutes les autres à
entr'ouvrir les yeux. Où était-il écrit que Laërte, Ophélie, Gertrude,
Hamlet et Claudius dussent mourir, si ce n'est dans l'aveuglement misérable
d'Hamlet? Mais qu'y avait-il donc d'inévitable en cet aveuglement? Ne
faisons pas intervenir le destin là où une pensée peut désarmer encore les
puissances meurtrières. Il lui reste une part assez belle. Le destin, je
retrouve son empire dans un mur qui me tombe sur la tête, dans la tempête
qui éventre un navire et dans l'épidémie qui atteint ceux que j'aime. Mais
il n'entre jamais dans l'âme d'un homme qui ne l'appelle pas. Hamlet est
malheureux parce qu'il marche dans des ténèbres inhumaines, et c'est son
ignorance qui fixe son malheur. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus
longtemps que la fatalité à tous ceux qui osent lui donner des ordres.
Horatio lui-même eût pu lui en donner jusqu'au dernier moment, mais il n'a
pas eu l'énergie nécessaire pour sortir de l'ombre de son maître. Il eût
suffi qu'une âme eût eu l'audace de crier la vérité dans Elseneur, pour que
l'histoire d'Elseneur ne se fût pas écroulée tout entière dans des larmes
de haine et d'horreur. Mais le mauvais hasard, aux doigts de la sagesse,
est souple comme un jonc que l'on vient de couper et devient une barre
d'airain meurtrièrement inflexible aux mains de l'inconscience. Une fois de
plus, tout dépendait ici, non du destin, mais de la sagesse du plus sage,
car Hamlet était le plus sage, et c'est pourquoi il devenait, par sa seule
présence, le centre même du drame d'Elseneur--et la sagesse d'Hamlet ne
dépendait que de lui-même.




XVIII


Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un ou
l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez que la
destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes habitudes, les
mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les mêmes révoltes. Vous verrez
que là aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons à nommer
«fatalité» est une force créée par les hommes. Elle est énorme, il est
vrai, mais rarement irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un
abîme inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de l'énergie,
des désirs, des pensées, des souffrances, des passions de nos frères, et
nous devrions connaître ces passions puisqu'elles sont pareilles aux
nôtres. Même dans les moments les plus étranges, dans les malheurs les plus
mystérieux et les plus imprévus, nous n'avons presque jamais à lutter
contre un ennemi invisible ou totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir
le domaine de l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point
qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets,
mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement
que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent souvent. Nous aurons
singulièrement affermi notre sécurité, notre paix et notre bonheur, le jour
où notre ignorance et notre indolence auront cessé d'appeler fatal tout ce
que notre énergie et notre intelligence auraient dû appeler naturel et
humain.




XIX


Voyez une mémorable victime du destin: Louis XVI. Jamais, semble-t-il, la
fatalité ne voulut plus implacablement le malheur d'un pauvre homme,
honnête, bon, doux, vertueux. Mais si on regarde l'histoire de plus près,
de quoi est fait tout le venin de cette fatalité sinon des faiblesses, des
hésitations, des petites duplicités, des inconséquences, de la vanité et de
l'aveuglement de la victime? S'il est vrai qu'une sorte de prédestination
domine toutes les circonstances d'une vie, cette prédestination ne saurait
se trouver que dans notre caractère; et le caractère, n'est-ce pas ce qui
devrait se modifier le plus facilement dans un homme de bonne volonté?
N'est-ce pas, en fait, ce qui se modifie toujours dans la plupart des
existences? Avez-vous, à trente ans, le caractère que vous aviez à vingt?
Il est meilleur ou pire selon que vous avez vu triompher le mensonge et la
haine, la déloyauté et la méchanceté, ou bien la vérité, l'amour et la
bonté. Et vous avez cru voir triompher la haine ou l'amour, la vérité ou le
mensonge d'après l'idée plus ou moins élevée que vous vous êtes faite peu à
peu du bonheur et du but de la vie. C'est ce qui préoccupe notre secret
désir qui semble naturellement l'emporter. Si vous tournez les yeux du côté
du mal, le mal est partout victorieux; mais si vous avez appris à vos
regards à s'attacher à la simplicité, à la sincérité et à la vérité, vous
ne verrez au fond de toute chose que la victoire puissante et silencieuse
de ce que vous aimez.




XX


Toutefois, n'allons pas juger Louis XVI du point de vue où nous sommes.
Mettons-nous à sa place, au milieu de ses incertitudes, de son étonnement,
de ses difficultés, de ses obscurités. Il est trop facile de prévoir ce
qu'il eût fallu faire après que l'on sait tout ce qui a été fait. Nous
aussi, dans nos troubles, dans nos hésitations, dans notre ignorance du
devoir, on devra nous juger en cherchant à retrouver la trace de nos
derniers pas sur le sable de la petite éminence d'où nous nous efforcions
de découvrir l'avenir. Savons-nous mieux que Louis XVI ce qu'il convient de
faire en ce moment? Ce qu'il faut abandonner et ce qu'il faut défendre?
Flotterons-nous plus sagement que lui entre les droits de la raison humaine
et ceux des circonstances? L'hésitation consciencieuse n'a-t-elle pas
souvent tous les caractères d'un devoir? L'exemple du malheureux roi peut
cependant nous enseigner une chose importante: c'est que dans un grand et
noble doute, il faut toujours aller courageusement, directement et
infiniment au delà de ce qui nous paraît raisonnable, réalisable et juste.
L'idée que nous nous faisons du devoir, de la justice et de la vérité, si
claire, si avancée, si indépendante qu'elle nous paraisse, ne l'est jamais
autant qu'elle le sera tout naturellement quelques années, quelques siècles
plus tard. Il est donc sage d'aller du moins aussi promptement que possible
à la pointe extrême de ce que nous voyons, de ce que nous espérons. Si
Louis XVI avait fait ce que nous aurions fait à sa place, maintenant que
nous savons ce qu'il eût fallu faire, c'est-à-dire abdiquer franchement
toutes les folies du préjugé royal, accepter loyalement la vérité nouvelle
et la justice supérieure qu'on offrait à ses yeux, nous admirerions son
génie. Or, il est probable que Louis XVI, qui n'était ni un méchant homme
ni un imbécile, a pu voir, ne fût-ce qu'une minute, sa situation, du même
oeil que l'eût vue un philosophe désintéressé. En tout cas, cela n'est pas,
historiquement ou psychologiquement, impossible. Nous savons bien souvent,
dans nos doutes solennels, où se trouve le point fixe, le sommet
inaltérable du devoir, mais il nous semble qu'il y a, du devoir actuel à ce
sommet trop solitaire et trop étincelant, une distance qu'il ne serait pas
prudent de franchir tout de suite. Et pourtant, toute l'histoire de
l'humanité, toute l'expérience de notre propre vie ne nous prouvent-elles
pas que c'est toujours le plus haut sommet qui a raison, qu'il faut
toujours finir par y monter de force, après avoir perdu un temps précieux
sur la plupart des éminences intermédiaires? Qu'est-ce qu'un sage, un
héros, un grand homme, sinon celui qui est allé tout seul, avant les
autres, sur le plateau désert que tous apercevaient plus ou moins
clairement?




XXI


Nous ne prétendons pas qu'il eût fallu que Louis XVI eût été un homme de
ce genre, un homme de génie, bien que ce soit presque un devoir d'avoir du
génie quand on tient dans ses mains la destinée d'un grand nombre de ses
frères. Nous ne prétendons pas davantage que les meilleurs de nous eussent
évité ses erreurs et par conséquent ses malheurs. Non; mais une chose est
certaine, c'est qu'aucun de ces malheurs n'avait une origine surhumaine,
n'était surnaturellement ou trop mystérieusement inévitable. Ils ne
descendaient pas d'un autre monde; ils n'étaient pas envoyés par un Dieu
monstrueux, incompréhensible et capricieux. Ils étaient nés d'une idée de
justice méconnue, d'une idée de justice qui s'était reveillée en sursaut
dans la vie, mais qui n'avait jamais dormi dans la raison de l'homme. Et
qu'y a-t-il au monde de plus rassurant, de plus près de nous, de plus
profondément humain qu'une idée de justice? Il était regrettable, au point
de vue de la tranquillité de Louis XVI, que cette idée se fût précisément
réveillée sous son règne; c'est à peu près tout ce qu'il pouvait reprocher
au destin; et la plupart des reproches que nous lui faisons d'ordinaire ont
la même valeur.

Pour le reste, il est très légitimement permis de supposer qu'un seul acte
d'énergie, de loyauté totale, de sagesse désintéressée et noblement
clairvoyante eût pu changer le cours des événements. Si la fuite à
Varennes, qui était cependant un acte de duplicité et de faiblesse
coupable, avait été organisée d'une manière un peu moins puérile, un peu
moins absurde, comme aurait pu l'organiser tout homme habitué à la vie
réelle, il n'est pas douteux que Louis XVI ne serait pas mort sur
l'échafaud. Etait-ce un dieu ou son aveugle complaisance pour
Marie-Antoinette qui le poussait à confier au sot, vaniteux et maladroit de
Fersen les préparatifs et la direction du désastreux voyage? Etait-ce une
force pleine de grands mystères ou sa légèreté, son insouciance, son
inconscience, je ne sais quel abandon apathique et en même temps
provocateur à son étoile, comme les nonchalants et les faibles en ont
souvent dans les dangers, qui l'obligeait de mettre, à chaque relais, la
tête à la portière de la berline, de façon à être reconnu trois ou quatre
fois? Et dans le moment décisif, dans cette sinistre et haletante nuit de
Varennes, qui est une de ces nuits de l'histoire où la fatalité eût dû
régner à l'horizon comme une inébranlable montagne, ne la voit-on pas
chanceler à chaque pas, cette fatalité, telle qu'un enfant qui marche pour
la première fois et qui ne sait si c'est ce caillou blanc ou cette touffe
d'herbe qui le fera choir à droite ou à gauche dans le sentier? À l'arrêt
tragique de la berline, dans la nuit noire, au cri terrible poussé par un
adolescent, le jeune Drouet: «_Au nom de la nation!..._» un ordre du roi
dans la voiture, un coup de fouet, un coup de collier, et vous et moi, nous
ne serions probablement pas nés, car l'histoire du monde n'eût pas été la
même. Et puis devant le maire, respectueux, déconcerté, hésitant, et qui
n'attend qu'un mot impérieux pour ouvrir toutes les portes, et à l'auberge,
et dans la boutique de M. Sauce, le brave épicier du village, enfin à
l'arrivée de Goguelat et de Choiseul, entourés des hussards qui apportent
le salut, à vingt reprises, tout n'a-t-il pas dépendu d'un oui ou d'un non,
d'un pas, d'un geste, d'un regard? Mettez dix hommes que vous connaissez
assez intimement dans la situation du roi de France, et vous prévoirez à
coup sûr l'issue de leurs dix nuits. Ah! c'est bien là la nuit honteuse, la
nuit révélatrice de la fatalité! Vit-on jamais plus clairement la
dépendance, la misère familière et effarée de cette grande force
mystérieuse qui dans nos heures trop résignées semble peser sur notre vie?
La vit-on jamais, plus complètement dépouillée de ses vêtements empruntés,
imposants et trompeurs, aller et venir, cent fois de suite et tout en
larmes, de la mort à la vie, de la vie à la mort, et se jeter enfin, comme
une femme épouvantée, dans les bras d'un malheureux homme un peu moins
inexistant, un peu moins indécis qu'elle-même, pour implorer jusqu'au matin
une décision, une existence qu'elle ne trouve jamais qu'au fond d'une
intelligence, d'une volonté humaine?




XXII


Pourtant, ce n'est pas là toute la vérité. Il est salutaire d'envisager
les choses de cette façon, de diminuer ainsi le rôle de la fatalité, de la
traiter comme une femme hésitante et égarée qu'il convient de recueillir et
de guider. Cela nous donne, en attendant notre heure dangereuse, une
confiance, une initiative, un courage sans lesquels on ne ferait rien
d'utile: mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas autre chose, qu'il ne
faille jamais compter qu'avec sa volonté et son intelligence.
L'intelligence et la volonté, comme des soldats victorieux, doivent
s'habituer à vivre aux dépens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles
doivent apprendre à se nourrir de l'inconnu qui les domine. On ne sort du
bonheur trop étroit des hommes sans mission, on ne sort des actes
ordinaires, qu'en marchant avec une certitude volontaire dans le sentier
que l'on connaît, tout en ne cessant pas de songer à l'espace inexploré à
travers lequel ce sentier se déroule. Accoutumons-nous à agir comme si tout
nous était soumis; mais en entretenant dans notre âme une pensée chargée de
se soumettre noblement aux grandes forces que nous rencontrerons. Il est
nécessaire que la main croie que l'on a tout prévu; mais qu'une idée
secrète, inviolable, incorruptible, n'oublie jamais que tout ce qui est
grand est presque toujours imprévu. C'est l'imprévu, c'est l'inconnu qui
exécutent ce que nous n'aurions pas osé tenter; mais ils ne viennent à
notre aide que s'ils trouvent au fond de notre coeur un autel qui leur soit
dédié. Voyez la part que, dans leurs actes extraordinaires, les hommes les
plus doués de volonté, comme Napoléon, savent réserver à la fortune. Ceux
qui n'ont aucune espérance généreuse emprisonnent le hasard, comme un
enfant chétif; les autres lui livrent toutes grandes les plaines sans
limites que l'être humain n'a pas encore la force de parcourir, mais ne l'y
perdent pas de vue.




XXIII


Il en est de ces heures convulsives de l'histoire comme des tempêtes sur
la mer. On vient du fond des plaines, on accourt sur la plage, on regarde
du haut des falaises, on attend quelque chose, on interroge les vagues
énormes avec je ne sais quelle curiosité puérilement passionnée. En voici
une trois fois plus haute et plus furieuse que les autres. Elle s'avance
comme un monstre aux muscles transparents. Elle se déroule en hâte du bout
de l'horizon, porteuse, semble-t-il, d'une révélation urgente et décisive.
Elle creuse derrière elle un sillon si profond qu'il va livrer sans doute
l'un des secrets de l'Océan; et de même qu'entre les plus indolentes
petites vagues des jours sans souffle et sans nuage, des flots limpides et
insondables, roulent sur d'autres flots limpides et insondables. Pas un
être vivant, pas une herbe, pas une pierre ne surgit.

Si quelque chose pouvait décourager le sage, qui n'est point sage tant
qu'un motif inattendu de découragement n'illumine pas son étonnement et
n'élève pas sa curiosité, on trouverait dans cette même Révolution
française, plus d'une destinée infiniment plus sombre, plus écrasante et
plus inexplicable que celle de Louis XVI. Je songe aux Girondins, je songe
surtout à l'admirable Vergniaud. Même aujourd'hui que nous savons tout ce
que l'avenir lui cachait, et que nous devinons à peu près où voulait en
venir l'idée instinctive d'un siècle exceptionnel, il nous serait
probablement impossible d'agir plus sagement, plus noblement que lui. Il
serait, en tout cas, difficile à tout homme, jeté par le hasard dans le
brasier d'un drame qui n'avait plus de bornes, d'unir à un plus grand
esprit un plus grand caractère. Le beau fantôme sans souillure, le bel être
sans crainte, sans arrière-pensées, sans erreurs, sans faiblesses, que
parfois nous formons au fond de notre coeur, de toutes nos forces les plus
pures, de toute notre sagesse et de tout notre amour, voudrait aller
s'asseoir non loin de lui, sur ces bancs déjà déserts de la Convention «où
semblait planer l'ombre de la mort» pour penser, pour parler, pour agir
comme il fit. Il aperçut ce qu'il y avait d'éternel et d'infaillible de
l'autre côté du moment tragique, il sut rester fidèle à l'humanité et à
l'indulgence durant des jours terribles où l'humanité et l'indulgence
semblaient les pires ennemis d'un idéal de justice auquel il avait tout
sacrifié; et, «dans un grand et noble doute, il alla courageusement,
directement et infiniment au delà de ce qui paraissait raisonnable,
réalisable et juste». La mort, violente mais attendue, vint à sa rencontre
avant qu'il eût fait la moitié du chemin, pour nous apprendre que bien
souvent, dans ces étranges luttes de l'homme et du destin, il ne s'agit pas
de sauver la vie de notre corps, mais celle de nos sentiments les plus
beaux et de nos meilleures pensées.

Qu'importent mes meilleures pensées si je n'existe plus? disent les uns;
que reste-t-il de moi, si pour conserver ma vie, tout ce que j'aime doit
périr dans mon coeur et dans mon esprit? leur répondent les autres. Et
n'est-ce pas à ce choix-là que se réduit presque toujours toute la morale,
toute la vertu, tout l'héroïsme humain?




XXIV


Mais qu'est-ce enfin que cette sagesse dont nous parlons ainsi? N'essayons
pas de la définir trop strictement, car ce serait l'emprisonner. Tous ceux
qui le tentèrent font songer à un homme qui éteindrait d'abord une lumière
afin d'étudier la nature même de la lumière. Il ne trouvera jamais qu'une
mèche noircie et des cendres. «Le mot sage, observe Joubert, le mot sage
dit à un enfant est un mot qu'il comprend toujours et qu'on ne lui explique
jamais.» Acceptons-le comme l'accepte l'enfant, afin qu'il grandisse en
même temps que nous. Disons de la sagesse ce que soeur Hadewijck, l'ennemie
mystérieuse de Ruijsbroeck l'admirable, dit de l'Amour: «Son plus profond
abîme est sa plus belle forme.» Il ne faut pas que la sagesse ait une
forme; il faut que sa beauté soit aussi variable que la beauté des flammes.
Ce n'est pas une déesse immobile, éternellement assise sur son trône. C'est
Minerve qui nous accompagne, qui monte et qui descend, qui pleure et qui
joue avec nous. Vous n'êtes vraiment sage que si votre sagesse se
transforme sans cesse de votre enfance à votre mort. Plus le sens que vous
attachez au mot sage devient beau et profond, plus vous devenez sage; et
chaque degré que l'on gravit en s'élevant vers la sagesse augmente aux yeux
de l'âme l'étendue que la sagesse ne pourra jamais parcourir.




XXV


Être sage, c'est avoir conscience de soi-même; mais quand on a acquis une
conscience assez vaste de son être, on s'aperçoit que la véritable sagesse
est une chose bien plus profonde encore que la conscience. L'agrandissement
de la conscience ne doit être désiré que pour l'inconscience de plus en
plus haute qu'elle dévoile; et c'est sur les hauteurs de cette inconscience
nouvelle que se trouvent les sources de la sagesse la plus pure. Tous les
hommes ont le même héritage d'inconscience; mais une partie de ce domaine
est située en deçà, et une autre au delà de la conscience normale. La
plupart ne sortent pas de la première zone; mais ceux qui aiment la sagesse
n'ont de repos qu'ils n'aient ouvert des voies nouvelles vers la seconde.
Si j'aime, et que j'aie acquis de mon amour la conscience la plus complète
que l'homme puisse acquérir, cet amour sera éclairé par une inconscience
d'une tout autre nature que l'inconscience qui assombrit les amours
ordinaires. La dernière n'entoure que l'animal; la première environne le
Dieu. Mais elle ne l'environne sensiblement que lorsqu'il a perdu le
sentiment de la première. Nous ne sortons jamais de l'inconscience, mais
nous pouvons améliorer sans cesse la qualité de l'inconscience qui nous
baigne.




XXVI


Être sage, ce n'est pas adorer sa raison seule, et ce n'est pas seulement
avoir accoutumé cette raison à triompher sans peine de l'instinct
inférieur. Ce seraient là des triomphes très stériles s'ils n'enseignaient
à la raison une soumission plus grande à un instinct d'un autre genre, qui
est l'instinct de l'âme. Ces triomphes quotidiens ne doivent être
poursuivis que parce qu'ils permettent à un instinct de plus en plus divin
de se manifester de plus en plus librement. Leur but ne se trouve pas en
eux-mêmes. Ils ne servent qu'à débarrasser la route de la destinée de notre
âme qui est toujours une destinée de purification et de lumière.




XXVII


La raison ouvre la porte à la sagesse, mais la sagesse la plus vivante ne
se trouve pas dans la raison. La raison ferme la porte aux destinées
mauvaises, mais c'est notre sagesse qui ouvre à l'horizon une autre porte
aux destinées propices. La raison se défend, interdit, recule, élimine,
détruit; la sagesse attaque, ordonne, avance, ajoute, augmente et crée. La
sagesse est bien plutôt un certain appétit de nôtre âme qu'un produit de
notre raison. Elle vit au-dessus de la raison; aussi le propre de la
véritable sagesse est-il de faire mille choses que la raison n'approuve
pas, ou n'approuve qu'à la longue. C'est ainsi que la sagesse a dit un jour
à la raison qu'il fallait rendre le bien pour le mal et aimer ses ennemis.
La raison, s'élevant ce jour-là sur ce qu'il y a de plus haut dans son
empire, a fini par l'admettre. Mais la sagesse n'est pas encore satisfaite;
et toute seule elle cherche bien plus loin.




XXVIII


Si la sagesse n'obéissait qu'à la raison, et s'il suffisait qu'elle
triomphât exactement des conseils de l'instinct, elle serait toujours
pareille à elle-même. Il n'y aurait qu'une seule sagesse; et l'homme en
aurait fait le tour, parce que la raison a déjà fait plus d'une fois le
tour de son domaine.

Or, s'il y a plusieurs points fixes dans la sagesse, rien n'est cependant
plus différent que l'atmosphère qui l'enveloppe dans Socrate et dans
Jésus-Christ, dans Aristide et dans Marc-Aurèle, dans Fénelon et dans
Jean-Paul. Rien ne se transformerait plus complètement qu'un événement
pareil qui tomberait le même jour dans les eaux vives de la sagesse de ces
hommes, au lieu que s'il tombait dans l'eau stagnante de leur raison il y
demeurerait exactement semblable à ce qu'il est en soi. Imaginez que
Jésus-Christ et Socrate rencontrent la femme adultère; leur raison dira à
peu près les mêmes choses, mais leur sagesse, par delà leurs paroles, par
delà leurs pensées, aura des mouvements qui n'appartiendront pas aux mêmes
mondes. C'est la vie même de la sagesse qui veut ces différences. Les sages
partent tous du même point, qui est le seuil de la raison. Mais ils
commencent à s'éloigner les uns des autres à compter du moment où les
triomphes de la raison n'hésitent plus; c'est-à-dire à compter du moment où
ils pénètrent librement dans la région de l'inconscience supérieure.




XXIX


Il y a une grande différence entre dire: «Ceci est raisonnable», et
dire: «Ceci est sage». Ce qui est raisonnable n'est pas nécessairement
sage, et ce qui est très sage n'est presque jamais raisonnable aux yeux de
la raison trop froide. La raison, par exemple, enfante la justice; et la
sagesse enfante la bonté, laquelle, remarque le vieux Plutarque, «s'étend
beaucoup plus loin que la justice». Est-ce de la raison ou bien de la
sagesse que dépend l'héroïsme? On pourrait dire que la sagesse n'est que le
sentiment de l'infini appliqué à notre vie morale. La raison a aussi, il
est vrai, le sentiment de l'infini, mais en elle ce sentiment n'est qu'une
constatation inanimée. Elle se doit presque à elle-même de n'en tenir aucun
compte dans la vie; au lieu que la sagesse est sage à proportion de la
prédominance active que l'infini acquiert sur tout ce qu'elle fait faire.

Il n'y a pas d'amour dans la raison; il y en a beaucoup dans la sagesse; et
la sagesse la plus haute ne se discerne guère d'avec ce qu'il y a de plus
pur dans l'amour. Or, l'amour est la forme la plus divine de l'infini; et
en même temps, sans doute parce qu'elle est la plus divine, la plus
profondément humaine. Ne pourrait-on pas dire que la sagesse est la
victoire de la raison divine sur la raison humaine?




XXX


On ne saurait être trop raisonnable; mais seule la sagesse a droit de
faire appel à la raison. Il n'est pas sage celui dont la raison n'a pas
appris à obéir au premier signe de l'amour. Qu'aurait fait Jésus-Christ,
qu'auraient fait les héros si leur raison ne se fût pas soumise? Est-ce
qu'un acte héroïque ne dépasse pas toujours les bornes de la raison? et
cependant qui donc oserait dire que le héros n'est pas plus sage que ceux
qui ne bougent pas parce qu'ils n'écoutent que leur raison? Il faut le
répéter encore; ce n'est pas la raison, c'est l'amour qui doit être le vase
dans lequel on cultive la sagesse véritable. Il est vrai que la raison se
trouve à la racine de la sagesse; mais la sagesse n'est pas la fleur de la
raison. Car il ne s'agit pas ici, pour employer une autre métaphore, de la
sagesse logique, qui est sa petite-fille, mais d'une autre sagesse, qui est
la soeur préférée de l'amour.

La raison et l'amour luttent d'abord violemment dans une âme qui s'élève,
mais la sagesse naît de la paix qui finit par se faire entre l'amour et la
raison. Et cette paix est d'autant plus profonde que la raison a cédé plus
de droits à l'amour.




XXXI


La sagesse est la lumière de l'amour, et l'amour est l'aliment de la
lumière. Plus l'amour est profond, plus l'amour devient sage; et plus la
sagesse s'élève, plus elle s'approche de l'amour. Aimez et vous deviendrez
sage; devenez sage et vous devrez aimer. On n'aime véritablement qu'en
devenant meilleur; et devenir meilleur c'est devenir plus sage. Il n'y a
pas d'être au monde qui n'améliore quelque chose en son âme dès qu'il aime
un autre être, lors même qu'il ne s'agit que d'un amour vulgaire; et ceux
qui ne cessent pas d'aimer, ne continuent d'aimer que parce qu'ils ne
cessent pas de devenir meilleurs. L'amour alimente la sagesse, et la
sagesse alimente l'amour; et c'est un cercle de lumière au centre duquel
ceux qui aiment embrassent ceux qui sont sages. La sagesse et l'amour ne se
peuvent séparer; et dans le paradis de Swedenborg, l'épouse n'est que «
l'amour de la sagesse du sage».




XXXII


«Notre raison, dit Fénelon, ne consiste que dans nos idées claires.»
Mais notre sagesse, pourrions-nous ajouter, c'est-à-dire ce qu'il y a de
meilleur dans notre âme et dans notre caractère, se trouve surtout dans nos
idées qui ne sont pas encore tout à fait claires. Si l'on ne se laissait
guider dans la vie que par ses idées claires, on ne tarderait pas à devenir
un homme digne de peu d'amour, digne de peu d'estime. Au fond, rien n'est
moins clair que les raisons par lesquelles nous nous persuadons qu'il
convient d'être bon, juste, généreux et d'avoir en toute chose les
sentiments et les pensées les plus nobles que nous puissions atteindre.
Heureusement, plus on a d'idées claires, plus on apprend à respecter celles
qui ne sont pas encore claires. Il faut tâcher d'avoir le plus grand nombre
possible d'idées aussi claires que possible afin d'éveiller en son âme un
plus grand nombre d'idées qui soient encore obscures. Les idées claires
semblent guider parfois notre vie extérieure, mais il est incontestable que
les autres se trouvent à la tête de notre vie intime, et la vie que l'on
voit finit toujours par obéir à celle qu'on ne voit pas. Or, du nombre, de
la qualité et de la puissance de nos idées claires, dépendent le nombre, la
qualité et la puissance de nos idées obscures; et il est extrêmement
probable que la plupart des vérités définitives que nous cherchons avec
tant d'ardeur, attendent patiemment leur heure au milieu de la foule de nos
idées obscures. Il importe d'abréger leur attente. Une belle idée claire
que nous éveillons en nous, ne manquera jamais d'aller éveiller à son tour
une belle idée obscure, et quand l'idée obscure sera devenue claire en
vieillissant,--car la clarté parfaite n'est-elle pas d'ordinaire le signe
de la lassitude des idées?--elle ira, elle aussi, tirer de son sommeil une
autre idée obscure, plus belle et plus haute qu'elle n'était elle-même en
son ombre, et peut-être qu'en tâtonnant ainsi, successivement, sans se
décourager, le long des lignes endormies, l'une d'elles posera quelque
jour, par hasard, sa petite main presque invisible encore sur l'épaule
d'une grande vérité.




XXXIII


Idées claires, idées obscures, coeur, intelligence, volonté, raison, âme;
au fond, voilà des mots qui désignent à peu près la même chose, à savoir,
la richesse spirituelle d'un être. L'âme n'est sans doute que le plus beau
désir de notre intelligence, et Dieu n'est peut-être à son tour que le plus
beau des désirs de notre âme. Il y a tant d'obscurité en tout ceci que l'on
peut tout au mieux tenter de diviser l'obscurité à l'aide de grosses
lignes, souvent plus noires encore que les plans qu'elles coupent. Se
connaître soi-même est peut-être le seul idéal acceptable qui nous reste,
mais cette connaissance, qui semble, au premier abord, dépendre de notre
raison seule, jusqu'à quel point en dépend-elle? L'homme le meilleur, le
plus juste, le plus vrai, le plus moral en un mot, ne devrait-il pas être
celui qui se serait le plus exactement rendu compte de sa situation dans
l'univers? Mais qui peut croire de bonne foi qu'il s'en soit rendu compte;
et la morale la plus positive n'étend-elle pas toutes ses racines dans une
sorte d'inconscience mystique? Le plus beau désir de notre intelligence ne
fait guère que passer par notre intelligence; et nous croyons à tort que la
moisson, parce qu'elle passe sur la route, a été récoltée sur la route. La
raison la plus nette, alors même qu'elle explore son domaine, sort à chaque
pas de ce domaine.

Cependant, c'est par l'intelligence que nous commençons d'embellir ce
désir, le reste ne dépend pas entièrement de nous; mais ce reste ne se met
en mouvement que si l'intelligence lui a donné le branle. La raison, qui
est la fille aînée de notre intelligence, doit s'asseoir sur le seuil de
notre vie morale, après avoir ouvert les portes souterraines derrière
lesquelles sommeillent prisonnières les forces vives et instinctives de
notre être. Elle attend, sa lampe à la main; et sa seule présence rend ce
seuil inabordable à tout ce qui n'est pas encore conforme à la nature de la
lumière. Plus avant, dans les régions où ses rayons ne pénètrent pas, la
vie obscure continue. Elle ne s'en inquiète point, elle s'en réjouit au
contraire. Elle sait qu'aux yeux du Dieu qu'elle désire, tout ce qui n'a
pas franchi l'arcade lumineuse, songe, pensée, acte même, ne peut rien
ajouter, ne peut rien enlever à l'être idéal qu'elle forme. Le devoir de
sa flamme est d'être aussi claire, aussi étendue que possible, et de ne pas
abandonner son poste. Elle n'hésite pas tant qu'il n'y a qu'une agitation
d'instincts inférieurs et de ténèbres. Mais il arrive que parmi les
captives qui s'éveillent, des forces plus éclatantes qu'elle-même
s'approchent de l'entrée. Elles répandent une lumière plus immatérielle,
plus diffuse, plus incompréhensible que celle de la flamme nette et ferme
que protège sa main. Ce sont les puissances de l'amour, du bien
inexplicable, d'autres plus mystérieuses, plus infinies encore qui
demandent à passer. Que faire? Si elle s'est assise sur le seuil, alors
qu'elle n'avait pas acquis le droit de s'y asseoir, parce qu'elle n'avait
pas encore eu le courage d'apprendre qu'elle n'était pas seule au monde,
elle se trouble, elle a peur, elle referme les portes; et si jamais elle
se résout à les rouvrir, elle ne retrouve qu'une poignée de cendres légères
au bas des marches sombres. Mais si sa force ne tremble pas, parce que tout
ce qu'elle n'a pu apprendre lui a du moins appris qu'aucune lumière n'est
dangereuse; que dans la vie de la raison on peut risquer la raison même
dans une clarté plus grande, d'ineffables échanges auront lieu, de lampe à
lampe, sur le seuil. Des gouttes d'une huile inconnue se mêleront avec
l'huile de la sagesse humaine; et quand les blanches étrangères seront
passées, la flamme de sa lampe, à jamais transformée, s'élèvera plus haute,
plus puissante et plus pure entre les colonnes du porche agrandi.




XXXIV


Abandonnons ici la sagesse isolée pour revenir à celle qui marche vers la
tombe parmi le grand troupeau des destinées humaines. Est-il permis de dire
que le destin du sage ne se mêle jamais au destin du méchant ou à celui de
l'âme folle? Au contraire, toutes les existences s'entrecroisent sans
cesse; et les fils d'or s'enroulent autour des fils de chanvre dans le
tissu de la plupart des aventures. Il y a des malheurs plus lents et d'un
aspect moins effrayant que ceux d'OEdipe ou du prince d'Elseneur, et qui ne
baissent pas les yeux sous les regards de la justice, de l'amour ou de la
vérité. Ceux qui parlent des avantages de la sagesse ne sont jamais plus
sages que lorsqu'ils reconnaissent de bonne foi, sans amertume comme sans
orgueil, que la sagesse n'accorde presque rien à ses fidèles que ne
puissent dédaigner les ignorants ou les méchants. Il arrive maintes fois
que l'approche du sage ne change pas grand'chose à ce que les hommes
aperçoivent, soit qu'il vienne trop tard, soit qu'il passe trop vite et
qu'il n'y ait pas eu de contact véritable, soit qu'il ait à lutter contre
des forces accumulées par un trop grand nombre d'êtres depuis un trop grand
nombre de jours. Il ne fait pas de miracles extérieurs, il ne sauve jamais
que ce qui peut encore être sauvé selon les lois ordinaires de la vie, et
lui-même, il se peut qu'il soit pris dans un grand tourbillon inexorable.
Mais alors même qu'il périt, il peut se dire qu'il périt sans avoir été,
comme il arrive presque toujours, bien des semaines, bien des années
peut-être avant la catastrophe, le témoin impuissant et désespéré de la
ruine de son âme. Et puis, entendons-nous, sauver quelqu'un selon la vie
qui contient les deux vies, ce n'est pas nécessairement l'arracher à la
mort ou aux désastres du dehors; mais c'est certainement le rendre plus
heureux en le rendant un peu meilleur. Sauver moralement c'est tout, et
cela semble, en somme, comme tout ce qui a lieu sur les sommets de l'être,
une bien petite chose. Est-ce que le bon larron n'a pas été sauvé, non
seulement au sens chrétien, mais encore au sens plus parfait de ce mot?
Cependant il devait mourir dans l'heure même, mais il mourait éternellement
heureux parce qu'il avait été aimé au tout dernier moment; et qu'un être
infiniment sage avait su lui montrer que son âme n'était pas inutile,
qu'elle avait été bonne elle aussi et n'était pas passée inaperçue sur
cette terre....




XXXV


À mesure qu'on descend les degrés de la vie, on descend en même temps dans
le secret d'un plus grand nombre de tristesses et d'impuissances. On voit
alors que bien des âmes végètent autour de nous parce qu'elles se croient
inutiles, qu'elles s'imaginent que personne ne les a jamais regardées, et
qu'elles n'ont rien en elles qui puisse les faire aimer. Mais une heure ne
finit-elle pas par sonner pour le sage, où il regarde, approuve, et aime
toute âme qui existe, rien que parce qu'elle possède le don mystérieux
d'exister? Une heure ne finit-elle pas par sonner, où il voit toutes les
forces, toutes les vérités et toutes les vertus au fond de toutes les
faiblesses, de tous les vices et de tous les mensonges? Heure claire et
bénie où la méchanceté n'est plus que la bonté qui a perdu son guide, où la
trahison n'est que la loyauté qui ne retrouve plus le chemin du bonheur, où
la haine n'est plus que l'amour, qui ouvre avec angoisse la porte de son
tombeau. C'est alors que l'histoire du bon larron devient, sans qu'on s'en
doute, l'histoire de tous ceux qui entourent l'homme juste; et dans le plus
humble des êtres qu'un regard, qu'une parole, qu'un silence a sauvé de la
sorte, le bonheur véritable que le destin ne peut atteindre, oubliera,
jusqu'à la venue de la nuit, comme en l'âme de Socrate, que la coupe
mortelle a été bue avant le coucher du soleil.




XXXVI


Au reste, la vie intérieure n'est peut-être pas ce qu'on pense. Il y a
autant de genres de vies intérieures qu'il y en a d'extérieures. Les plus
petits pénètrent en ces domaines calmes aussi bien que les grands; et ce
n'est pas toujours par les portes de l'intelligence qu'on y entre. Il
arrive bien souvent que celui qui sait tout frappe vainement à ces portes,
et que celui qui ne sait rien lui répond du dedans. Certes, la vie
intérieure la plus sûre, la plus belle et la plus durable est celle que la
conscience édifie lentement en elle-même, à l'aide des éléments les plus
limpides de notre âme. Il est sage, celui qui apprend à entretenir cette
vie avec tout ce que le hasard lui apporte chaque jour. Il est sage, celui
en qui une déception ou une trahison ne descendent que pour purifier la
sagesse davantage. Il est sage, celui en qui le mal lui-même est obligé
d'alimenter le bûcher de l'amour. Il est sage celui qui a pris l'habitude
de ne plus voir en sa souffrance que la lumière qu'elle répand en son coeur
et qui ne regarde jamais l'ombre qu'elle étend sur ceux qui l'ont fait
naître. Il est plus sage encore celui en qui les joies et les douleurs
n'augmentent pas seulement la conscience, mais font voir en même temps
qu'il y a quelque chose de supérieur à la conscience même. C'est ici qu'on
atteint les sommets de la vie intérieure, sommets d'où l'on domine enfin
les flammes qui l'éclairent. Mais c'est la part du petit nombre, et l'on
peut vivre heureux dans les vallées moins ardentes où s'agitent les racines
assombries de ces flammes. Il est des existences plus obscures qui
connaissent aussi leurs refuges. Il y a des vies intérieures instinctives.
Il y a des âmes sans initiative ou sans intelligence qui ne trouveront
jamais le sentier qui descend en elles-mêmes, qui ne verront jamais ce
qu'elles possèdent dans cette retraite, et qui y agissent néanmoins de la
même façon que celles dont l'intelligence en a pesé tous les trésors. Il
existe des êtres qui, tout en ignorant qu'il est la seule étoile fixe de la
conscience la plus haute, ne veulent que le bien, sans qu'ils sachent
pourquoi ils le veulent. Or, toute vie intérieure commence moins au moment
où l'intelligence se développe qu'au moment où l'âme devient bonne. Il est
assez étrange qu'il ne soit pas possible d'acquérir une vie intérieure dans
le mal. Tout être qui ne possède pas quelque noblesse d'âme n'a pas de vie
intérieure. Il aura beau se connaître, peut-être saura-t-il pourquoi il
n'est pas bon, mais il n'aura ni cette force, ni ce refuge, ni ce trésor de
satisfactions invisibles que possède tout homme qui peut rentrer sans
crainte dans son coeur. La vie intérieure n'est faite que d'un certain
bonheur de l'âme, et l'âme n'est heureuse que lorsqu'elle peut aimer en
elle quelque chose de pur. Il arrive qu'elle se trompe dans son choix: mais
alors même qu'elle se trompe, elle sera plus heureuse que l'âme qui n'a pas
eu l'occasion de choisir.




XXXVII


Aussi est-ce déjà sauver quelqu'un que de faire qu'il aime le mal un peu
moins qu'il ne l'aimait, car c'est l'aider à entreprendre tout au fond de
son âme l'édification du refuge contre lequel la destinée viendra briser
ses armes. Ce refuge est le monument de la conscience ou de l'amour, peu
importe, car l'amour est la conscience qui se cherche encore obscurément,
tandis que la conscience véritable est l'amour qui se retrouve enfin dans
la clarté. Or, c'est au plus profond de ce refuge que l'âme allume le feu
intime de sa joie. La joie de l'âme qui écarte la tristesse que laissent
derrière elles les destinées mauvaises, de même que le feu matériel écarte
l'influence des maladies qui règnent sur la terre, la joie de l'âme n'est
pas semblable aux autres joies. Elle ne vient ni d'un bonheur extérieur, ni
d'une satisfaction de l'amour-propre. Car sous la joie de l'amour-propre
qui diminue à mesure que l'âme s'améliore, il y a la joie de l'amour pur
qui s'accroît à mesure que l'âme s'ennoblit. Non, cette joie ne naît point
de l'orgueil; et ce n'est pas parce qu'elle peut sourire à sa beauté que
l'âme se sent heureuse. Une âme qui a acquis quelque conscience d'elle-même
a le droit de savoir qu'elle est belle; mais tout ce qu'elle ajoute trop
volontairement à la conscience de sa beauté, elle l'enlève peut-être à
l'inconscience de l'amour. Et le premier devoir de la conscience qui se
découvre est de nous enseigner le respect de l'inconscience, qui ne veut
pas encore se dévoiler. Mais la joie dont je parle n'ôte pas à l'amour ce
qu'elle ajoute à la conscience. Au contraire, c'est en elle, ce qui n'a
lieu nulle autre part, que la conscience se nourrit de l'amour, cependant
que l'amour s'augmente de la conscience. Un esprit qui s'élève a des
bonheurs que ne connaît jamais un corps qui est heureux; mais une âme qui
s'améliore a des joies que ne connaîtra pas toujours un esprit qui s'élève.
Il est vrai que l'esprit qui s'élève et l'âme qui s'améliore ont coutume de
travailler ensemble à affermir l'édifice intérieur. Mais il arrive aussi
qu'ils travaillent séparément et que rien ne relie les deux enceintes
qu'ils construisent. S'il en était ainsi, et que l'être que j'aime le plus
au monde vînt me demander quel choix il lui faut faire, et quel est le
refuge le plus profond, le plus inattaquable et le plus doux, je lui dirais
d'abriter sa destinée dans le refuge de l'âme qui s'améliore.




XXXVIII


Le sage ne souffrira jamais? Aucun orage n'assombrira le ciel de sa
demeure? Personne ne lui tendra de piège? Sa femme et ses amis ne le
trahiront point? Ce qu'il avait cru noble ne deviendra pas vil? Ni son
père, ni sa mère, ni ses fils, ni ses frères ne mourront comme les autres?
Toutes les voies par lesquelles la douleur entre en nous seront donc
défendues par des anges? Et Jésus-Christ n'a pas pleuré devant le tombeau
de Lazare? Et Marc-Aurèle n'a pas souffert entre son fils Commode, en qui
le monstre apparaissait déjà, et sa femme Faustine, qu'il aimait et qui ne
l'aima point? Et Paul-Émile, aussi sage que Timoléon, n'a pas gémi sous la
main du destin quand l'aîné de ses fils mourut cinq jours avant son
triomphe dans Rome et le second trois jours après? Est-ce donc là l'abri
que la sagesse offre au bonheur? Nous faut-il effacer ce que nous avons
dit, et inscrire la sagesse au nombre de ces illusions par lesquelles l'âme
humaine tente de justifier aux yeux de la raison des désirs que
l'expérience déclare presque toujours déraisonnables?




XXXIX


En vérité, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un
des éléments de la sagesse. Il souffre peut-être plus qu'un autre homme,
parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que
moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il
lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et
dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de
l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi,
n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, mais le découragement et
les chaînes qu'elle apporte à celui qui l'accueille comme un maître et non
comme le messager du personnage plus important, qu'un détour du chemin
dérobe encore à notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera
réveillé en sursaut par les coups dont le messager importun ébranlera les
murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle.
Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'épaule
du malheur matinal, pour interroger, dans la poussière de l'horizon, la
grande idée qu'il précède peut-être. Au fond, quand on y songe au milieu du
bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien
petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changées,
mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait éteindre en nous le
foyer permanent du courage, il faudrait qu'il réussît à avilir
définitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que
nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance étrangère
parvient à avilir un sentiment et une idée, si nous ne les détrônons pas
nous-mêmes? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui
puisse nous atteindre autrement que par nos pensées? Et qui donc fournit à
nos pensées les armes à l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous
défendent? On souffre peu de sa souffrance même, on souffre énormément de
la manière dont on l'accepte. «Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole
France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus
l'épaule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les
misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons
faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de
nous, de notre propre substance.»




XL


La force active d'un événement ne se trouve que dans la manière dont on
envisage cet événement. Réunissez dix hommes qui comme Paul-Emile perdent
leurs deux fils dans l'heure la plus douce de leur vie: vous aurez dix
douleurs qui ne se ressembleront nullement. Le malheur vient en nous, mais
il n'y fait que ce qu'on lui ordonne de faire. Il sème, il ravage, il
moissonne, selon l'ordre qu'il a trouvé inscrit sur notre seuil. Si les
deux fils de mon voisin, qui est un homme médiocre, périssent dans
l'instant même où la fortune de leur père a réalisé ses désirs, tout s'en
ira dans les ténèbres, aucune étincelle ne jaillira, et le malheur, presque
ennuyé lui-même, ne laissera derrière lui que quelques cendres incolores.
Je n'ai pas besoin de revoir mon voisin. Je sais d'avance les petites
choses que la douleur lui a données, car la douleur ne fait jamais que nous
restituer ce que notre âme lui a prêté durant les jours heureux.




XLI


Mais le même malheur a frappé Paul-Emile. Rome effrayée attend,
retentissante encore de la marche du triomphe. Que va-t-il arriver? Les
dieux bravent-ils le sage, et de quelle façon le sage va-t-il répondre aux
dieux? Qu'est-ce que ce héros a fait de la douleur, ou qu'est-ce que la
douleur a fait de ce héros? C'est en de tels moments que l'humanité semble
avoir conscience que le destin éprouve une fois de plus la force de son
bras; que quelque chose sera changé pour elle, si ce bras ne peut pas
ébranler ce qu'il a attaqué. Aussi, voyez avec quelle inquiétude elle
cherche en ces occasions-là, dans les yeux de ses chefs, le mot d'ordre
contre l'invisible.

Mais Paul-Emile s'avance au milieu du peuple romain qu'il a convoqué. Il
est grave, et il parle ainsi: «Je n'ai jamais craint rien de ce qui vient
des hommes, mais entre les choses divines, ce que j'ai toujours redouté,
c'est l'extrême inconstance de la fortune, et l'inépuisable variété de ses
coups; surtout durant cette guerre où elle favorisait, comme un vent
propice, toutes mes entreprises. Sans cesse, en effet, je m'attendais à la
voir renverser mon bonheur, et soulever quelque tempête. Oui, en un seul
jour j'ai traversé la mer Ionienne, de Brindes à Corcyre, et, de Corcyre,
je suis arrivé en cinq jours à Delphes, où j'ai sacrifié à Apollon. Cinq
jours encore, et nous touchions, l'armée et moi, la Macédoine, et je
purifiais l'armée avec les cérémonies d'usage. À l'instant même, je
commençai mes opérations militaires, et quinze jours après j'avais terminé
cette guerre, par la plus glorieuse victoire.--Ce cours rapide de
prospérité m'inspirait une juste défiance de la fortune. Bien en repos sur
les ennemis et n'ayant aucun danger à craindre, c'est pour la traversée du
retour que je redoutais l'inconstance de la déesse, alors que je ramenais
une telle armée, si heureusement victorieuse, et des dépouilles immenses et
des rois captifs. Arrivé sans aucun accident auprès de vous, et voyant la
ville dans la joie, dans les fêtes et les sacrifices, je ne m'en suis pas
moins défié du sort; car je savais qu'il n'est pas une de ses faveurs qui
soit pour nous sans mélange, et que l'envie accompagne toujours les grands
succès. Mon âme, pleine de cette douloureuse inquiétude, et tremblante sur
ce que l'avenir réservait à Rome, n'a été délivrée de ses craintes qu'à
l'instant où j'ai vu ma maison périr en ce terrible naufrage, où il m'a
fallu, dans des jours sacrés, ensevelir de mes mains, coup sur coup, deux
fils de si belle espérance, les seuls que je me fusse réservés pour mes
héritiers. Me voici maintenant à l'abri des grands dangers, et j'ai une
ferme confiance que votre prospérité résistera, solide et durable. La
fortune est assez vengée de mes succès par les maux qu'elle a versés sur
moi. Elle a fait voir, dans le triomphateur autant que dans le captif
traîné en triomphe, un frappant exemple de la fragilité humaine; avec cette
différence pourtant que Persée, vaincu, a toujours ses enfants, et que
Paul-Emile, vainqueur, a perdu les siens.»




XLII


Voilà la manière romaine d'accueillir la plus grande douleur qui puisse
atteindre un homme dans le moment où il est le plus sensible à la douleur,
c'est-à-dire dans le moment de son plus grand bonheur. En est-il d'autres?
Oui, car il y a autant de manières de l'accueillir qu'il y a d'idées ou de
sentiments généreux sur cette terre, et chacun de ces sentiments, chacune
de ces idées tient la baguette magique qui change sur le seuil les
vêtements et le visage de la souffrance. Job nous eût dit: «Dieu a donné,
Dieu a repris, que son saint nom soit béni», et Marc-Aurèle peut-être: «
S'il ne m'est plus permis d'aimer ceux que j'aimais par-dessus tout, c'est
sans doute pour m'apprendre à aimer ceux que je n'aimais pas encore.»




XLIII


Et ne croyons pas qu'ils se consolent ainsi à l'aide de mots vides et que
toutes ces paroles cachent mal une blessure d'autant plus douloureuse
qu'ils la voudraient cacher. D'abord, mieux vaut encore se consoler à
l'aide de mots vides que de ne pas se consoler du tout. Et puis, s'il faut
admettre que tout cela ne soit qu'illusion, il est juste d'admettre, en
même temps, que l'illusion est la seule chose que puisse posséder une âme,
et au nom de quelle autre illusion nous arrogerions-nous le droit de
dédaigner une illusion?

Certes, lorsque les grands sages dont je viens de parler rentreront vers le
soir dans leur maison déserte, et chercheront à leur foyer les sièges où
leurs enfants ne viendront plus s'asseoir, ils connaîtront une partie de la
souffrance que connaissent entièrement ceux en qui cette souffrance
n'apporte pas une seule pensée noble. Car c'est faire tort à une belle
pensée, à un beau sentiment que de leur attribuer une vertu qu'ils n'ont
pas. Il y a des larmes extérieures qu'ils ne peuvent essuyer et des heures
sacrées où la sagesse ne console pas encore. Mais, disons-le une dernière
fois, ce n'est pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, puisqu'elle sera
toujours inévitable. Il s'agit de choisir ce que la souffrance nous
apporte. Prétendra-t-on que ce choix que l'oeil ne saurait voir est en
réalité une bien petite chose, qui ne peut effacer une douleur dont la
cause est sans cesse sous les yeux? Toutes nos joies morales, qui sont bien
plus profondes que toutes nos joies physiques ou intellectuelles, ne
sont-elles pas faites de petites choses de ce genre? Si nous le traduisons
par des mots, le sentiment qui pousse le héros à bien faire semble peu de
chose, en effet. C'était une petite chose aussi que l'idée que Caton le
Jeune s'était faite du devoir, si nous la comparons au trouble immense d'un
empire et à la mort sanglante qu'elle entraîna; et cependant, n'est-elle
pas plus grande que ces troubles, et ne domine-t-elle pas cette mort même
qu'elle a causée? Aujourd'hui encore, n'est-ce pas Caton qui a raison; et
quelle vie, grâce à cette idée, que la raison humaine ne peut peser en ses
balances, tant elle semble étrangère à la raison, quelle vie fut plus
intimement, plus noblement heureuse que celle de Caton?

Tout ce qui ennoblit notre existence; tout ce que nous respectons en
nous-mêmes, les motifs de notre vertu, et ces bornes sentimentales que tout
homme impose à ses vices et à ses crimes mêmes, semblent peu de chose en
effet, lorsque notre raison nous en demande compte. Pourtant, c'est là que
se trouvent les lois de la vie de chaque être.--Et quel homme pourrait
vivre sans se soumettre à plusieurs de ces vérités qui ne sont pas soumises
à la raison? Jusqu'aux plus misérables obéissent à l'une d'elles, et plus
le nombre est grand de celles auxquelles il obéit, moins l'homme est
misérable. Celui qui a assassiné vous dira: J'assassine il est vrai, mais
je ne vole pas. Celui qui a volé, vole, mais ne trahit point; et celui qui
trahit, ne trahit pas son frère. Ainsi, chacun se réfugie dans la dernière
beauté morale qui lui reste. Le plus déchu des hommes a toujours une sorte
de lieu sacré, une sorte de retraite dans son âme, où il retrouve un peu
d'eau pure, et où il va puiser la force nécessaire pour continuer de vivre.
Ici, non plus qu'ailleurs, ce n'est guère la raison qui console, et elle
doit s'arrêter au seuil de la dernière retraite du voleur ou du traître,
comme elle s'arrête au seuil du sacrifice d'Antigone, de la résignation de
Job et de l'amour de Marc-Aurèle. Elle s'arrête, elle ne se rend plus
compte, elle n'approuve guère, et néanmoins, elle sent que si elle se
révoltait, elle se révolterait contre la lumière dont elle n'est que
l'ombre visible, car elle est au milieu de ces choses comme un homme qui se
tiendrait en plein soleil. Il voit son ombre qui s'étend à ses pieds, il
peut la faire avancer ou reculer, et en modifier les contours selon qu'il
se baisse ou se relève, mais cette ombre est la seule chose qu'il domine,
qu'il possède et à laquelle il puisse commander dans la lumière
éblouissante qui l'entoure. Notre raison s'agite ainsi dans une lumière
supérieure; et l'ombre qu'elle y forme n'a pas d'action sur cette splendeur
immobile. Si loin que se trouvent l'un de l'autre Marc-Aurèle et le
traître, ils puisent à la même source l'eau mystique qui fait vivre leur
âme; et cette source n'est pas dans leur intelligence.

Il est assez étrange que toute notre vie morale soit située ailleurs que
dans notre raison; car celui qui ne vivrait que selon cette raison serait
le plus misérable des êtres. Il n'est pas une vertu, pas un acte de bonté,
pas une pensée noble, dont presque toutes les racines ne plongent à côté de
ce qu'on peut comprendre et expliquer. Pourtant, ne serait-ce pas l'orgueil
de l'homme de trouver toute vertu, toute vie intérieure, toute joie, dans
la seule chose qu'il possède véritablement, dans la seule chose en quoi il
puisse avoir confiance: c'est-à-dire sa raison? Mais il aura beau faire, le
moindre événement lui montrera bientôt que ce n'est jamais là qu'il faut se
réfugier, tant il est vrai que nous sommes autre chose que des êtres
simplement raisonnables.




XLIV


Mais si notre raison ne choisit pas ce que la souffrance nous apporte,
qu'est-ce donc qui choisit? Notre vie antérieure, qui a formé notre âme? On
ne récolte pas du jour au lendemain les fruits de la sagesse. Si je n'ai
pas vécu comme Paul-Emile, pas une seule des pensées qui le consolèrent ne
me consolera, alors même que tous les sages de ce monde s'uniraient pour me
les répéter sans cesse. Les anges qui viennent essuyer nos larmes prennent
exactement la forme et le visage de ce que nous avons dit, de ce que nous
avons pensé, et surtout de ce que nous avons fait, avant l'heure de la
douleur. Lorsque Thomas Carlyle, qui fut un sage, mais un sage maladif,
perdit, après plus de quarante années de vie commune, sa femme Jeannie
Welsh, l'être qu'il aima le plus profondément, sa peine, elle aussi, prit
avec une exactitude incroyable la forme de la vie antérieure de leur amour.
Et c'est pourquoi elle fut auguste, vaste, torturante et consolatrice à la
fois, dans la grandeur de ses reproches, de ses tendresses et de ses
regrets, comme une prière ou une contemplation au bord d'une mer assombrie.
C'est, en quelque façon, l'image synthétique de tous nos jours qui ne sont
plus, qui se reproduit avec une fidélité affectueuse ou malveillante dans
la souffrance de notre coeur. Si je n'ai dans ma vie que des souvenirs sans
générosité et sans lumière, quand viendra le moment, qui arrive toujours,
où les souvenirs se transforment en larmes, ces larmes seront sans
générosité et sans lumière aussi. Nos larmes n'ont pas de couleur par
elles-mêmes, afin qu'elles puissent refléter le passé de notre âme; et ce
qu'elles reflètent est notre châtiment ou notre récompense. Il n'y a qu'une
chose qui ne se transforme jamais en souffrance, c'est le bien que nous
avons fait. Quand nous perdons un être aimé, ce qui nous fait pleurer les
larmes qui ne soulagent point, c'est le souvenir des moments où nous ne
l'avons pas assez aimé. Si nous avions toujours souri à l'être qui n'est
plus, nous ignorerions tout ce qu'il y a d'amoindrissant dans la douleur,
et nous pleurerions des larmes telles, qu'il leur resterait un peu de la
douceur des caresses et des vertus dont elles se souviennent. Car les
souvenirs de l'amour véritable, qui est l'acte de vertu qui contient tous
les autres, arrachent à nos yeux les mêmes larmes bienfaisantes que les
plus belles heures dont ces souvenirs sont issus. Rien n'est plus juste que
la douleur, et toute notre vie attend que son heure sonne, comme le moule
attend le bronze en fusion, pour nous payer notre salaire.




XLV


Ici encore, où se trouve cependant le pilier le plus lourd de son trône,
nous voyons à quel point la puissance du destin se limite en tous ceux qui
deviennent meilleurs que le destin lui-même. Le destin est demeuré barbare;
et il n'est pas à la hauteur de tous les hommes. Il puise toutes ses armes
dans la vie ordinaire; et ses armes retardent. Il nous attaque encore
extérieurement comme il nous attaquait au temps d'OEdipe. Il tire droit
devant lui, comme un archer aveugle, mais quand ses flèches doivent
s'élever un peu pour atteindre leur but, elles retombent sans force.

Souffrances, regrets, larmes, douleurs et tout le reste; voilà des noms
semblables qui désignent des choses qui ne se ressemblent jamais. Si nous
allions jusqu'à l'âme de ces mots, nous reconnaîtrions que nous n'appelons
ainsi que la trace de nos fautes, et là où nos fautes furent nobles,--car
il y a de nobles fautes, comme il y a de petites vertus,--notre malheur
sera plus près du bonheur véritable que le bonheur de ceux qui sont heureux
sans avoir agrandi leur conscience. Croyez-vous que Carlyle eût voulu
échanger son malheur qui s'épanouissait comme une fleur immense et tendre
dans son âme, contre le bonheur conjugal, sans horizon et sans lumière du
plus heureux de ses voisins dé Chelsea? Et la douleur d'Ernest Renan,
lorsqu'il perdit sa soeur Henriette, n'est-elle pas meilleure à l'âme que
l'absence de douleur chez mille autres qui n'ont pas su aimer leur soeur?
Faut-il plaindre celui qui pleure certains soirs, au bord d'une mer
infinie, ou celui qui sourit, sans raison, toute sa vie, au fond d'une
petite chambre? «Bonheur, malheur»; si nous pouvions sortir un instant de
nous-mêmes, et goûter le malheur du héros, combien de nous reviendraient
sans regrets à leur bonheur étroit?

Il est donc vrai que le bonheur ou le malheur, lors même qu'il arrive du
dehors, n'existe qu'en nous-mêmes? Tout ce qui nous entoure devient ange ou
démon selon l'état de notre coeur. Jeanne d'Arc entend les saintes et
Macbeth les sorcières, et c'est toujours la même voix. Le destin, dont nous
aimons tant à nous plaindre, n'est peut-être pas ce que nous pensions tout
à l'heure. Il n'a d'autres armes que celles que nous lui tendons. Il n'est
ni juste, ni injuste; il ne rend jamais de sentence. Ce que nous prenons
pour un Dieu n'est qu'un messager déguisé. Il nous avertit simplement, à
certains jours de notre vie, que l'heure vient de sonner où nous avons à
nous juger nous-mêmes.




XLVI


Il est vrai que les êtres de second ordre ne se jugent pas eux-mêmes.
Aussi, est-ce précisément parce qu'ils refusent de se juger, qu'ils sont
jugés par le hasard. Ils sont soumis à un destin presque invariable; car le
destin ne peut se transformer qu'après le jugement que l'homme a rendu sur
lui-même. Au lieu de transformer l'événement qu'ils rencontrent, ils se
transforment eux-mêmes, moralement, au premier contact de tout ce qu'ils
rencontrent. Ils prennent immédiatement la forme même du malheur qu'ils
déplorent, et n'en prennent que la forme la plus pauvre et la plus usitée.
Tout ce qui leur arrive a l'odeur du destin. Pour celui-ci, c'est la
profession qu'il embrasse, pour celui-là, c'est une amitié qui l'accueille,
pour un troisième, c'est la maîtresse qu'il rencontre. À leur égard, hasard
et destin sont deux termes identiques; et le hasard est rarement un destin
favorable. Tout ce qui en nous-mêmes n'est pas occupé par la puissance de
notre âme, est immédiatement occupé par une puissance ennemie. Tout vide
dans le coeur ou dans l'intelligence devient le réservoir d'influences
fatales. L'Ophélie de Shakespeare et la Marguerite de Goethe sont soumises
au destin parce qu'elles sont si frêles, qu'on ne peut faire un geste, en
leur présence, qui ne devienne le geste même du destin. Mais si Marguerite
et Ophélie eussent possédé une parcelle de la force qui anime l'Antigone de
Sophocle, n'eussent-elles pas changé, non seulement leurs propres
destinées, mais encore celles d'Hamlet et de Faust? Et si le More de
Venise, au lieu d'épouser Desdémone, eût pris pour femme la Pauline de
Corneille, croyez-vous que dans des circonstances identiques la destinée de
Desdémone eût osé rôder un instant autour de l'amour éclairé de Pauline?
Etait-ce dans leur corps ou dans leur âme que se dissimulait la Fatalité
noire? Et, s'il est vrai, parfois, que le corps ne puisse acquérir plus de
force, l'âme ne peut-elle en acquérir toujours? Prenons-y garde: pour la
plupart des hommes on ne saurait imaginer qu'un destin véritable; ce
serait celui qui dirait: «À partir de ce jour, ton âme ne peut plus
s'affermir et ne grandira plus.» Mais est-il un destin qui ait le droit de
nous parler ainsi?




XLVII


Cependant la vertu est bien souvent punie, et la force même d'une âme
précipite parfois son malheur. Plus on aime, plus on offre de surface à de
nobles douleurs; mais le sage se plaît à agrandir cette surface qui est
belle.

Oui, reconnaissons-le, le destin ne reste pas toujours au fond de ses
ténèbres; il lui faut, à certaines heures, des victimes plus pures, qu'il
saisit en agitant ses grandes mains glacées dans la lumière. J'ai prononcé
tantôt le nom tragique d'Antigone, et l'on dira sans doute: «Voilà, malgré
sa force d'âme, la victime du destin que vous cherchiez en vain....» On ne
peut le nier; Antigone est la proie du dieu froid, parce que son âme a
trois fois plus de force que l'âme d'une autre femme. Elle périt, parce que
le destin l'a mise dans une situation telle, qu'elle est obligée de choisir
entre la mort et ce qu'elle considère comme le plus impérieux de ses
devoirs de soeur. Elle se voit prise tout à coup entre la mort et l'amour;
et l'amour le plus pur et le plus désintéressé, puisqu'il s'agit de l'amour
pour une ombre qu'elle ne verra jamais sur cette terre. Et pourquoi le
destin a-t-il pu l'acculer ainsi à l'angle meurtrier que forment derrière
elle la mort et le devoir? Uniquement parce que son âme, plus haute que les
autres, a vu cette paroi infranchissable du devoir, qu'Ismène, sa pauvre
soeur, n'aperçoit pas, même lorsqu'on la lui montre. Dans le même moment,
tandis qu'elles se trouvent toutes deux sur le seuil du palais, les mêmes
voix s'élèvent autour d'elles. Antigone n'entend que celle qui vient d'en
haut; et c'est pourquoi elle meurt; Ismène ne se doute guère qu'il en
existe une autre que celle qui vient d'en bas; et c'est pourquoi elle ne
meurt pas. Mettez dans l'âme d'Antigone un peu de l'impuissance qui se
trouve dans celle d'Ophélie ou de Marguerite, et le destin eût jugé inutile
de faire signe à la mort dans l'instant où la fille d'OEdipe apparaissait
sous le porche du palais de Créon. C'est donc uniquement parce que son âme
est forte que le destin a pu s'en rendre maître.

Il est vrai; et c'est la consolation du juste, du héros et du sage. Le
destin n'a d'empire sur eux que par le bien qu'il les oblige de faire. Les
autres hommes sont comme des villes aux cent portes ouvertes par lesquelles
il pénètre; mais le juste est une ville fermée qui n'a qu'une porte de
lumière; et le destin ne peut l'ouvrir que lorsqu'il parvient à contraindre
l'amour à frapper à cette porte. Il fait faire ce qu'il veut aux autres
hommes; et le destin, lorsqu'il est libre, ne veut guère que le mal; mais
s'il songe à régner sur le juste, il faut aussi qu'il songe à faire le
bien. Ce n'est plus à l'aide de ténèbres qu'il attaque. Le juste est à
l'abri dans sa lumière; et seule une lumière plus forte peut le vaincre. Il
faut alors que le destin devienne plus beau que sa victime. Il place les
hommes ordinaires entre une douleur et le malheur des autres; mais il ne
peut saisir le héros et le sage qu'entre une souffrance personnelle et le
bonheur d'autrui. Il assaille les premiers à l'aide de tout ce qui est
laid; il ne peut assaillir les derniers qu'à l'aide de ce qu'il y a de plus
beau sur la terre. Il a des milliers d'armes contre les uns, et les pierres
mêmes du chemin se transforment en armes; il n'a qu'un glaive irrésistible
pour attaquer les autres; et c'est le glaive ardent du sacrifice et du
devoir. L'histoire d'Antigone épuise toute l'histoire de l'empire du destin
sur le sage. Jésus qui meurt pour nous, Curtius qui se jette dans le
gouffre, Socrate qui refuse de se taire, la soeur de charité qui s'éteint
au chevet du malade, et l'humble passant qui périt pour sauver le passant
qui périt, ont été obligés de choisir, et portent à la même place la
blessure glorieuse d'Antigone. Certes, il y a de beaux périls aussi dans la
lumière, et il est dangereux d'être sage pour ceux qui craignent de se
sacrifier; mais ceux qui craignent de se sacrifier, lorsque l'heure
généreuse est sonnée, ne sont peut-être pas bien sages....




XLVIII


Quand nous prononçons le mot «Destin», il n'est personne qui ne se
représente quelque chose de sombre, d'affreux et de mortel. Au fond de la
pensée des hommes, il n'est que le chemin qui conduit à la mort. Même, la
plupart du temps, il n'est autre chose que le nom que l'on donne à la mort
qui n'est pas encore arrivée. Il est la mort envisagée dans l'avenir et
l'ombre de la mort sur la vie. «Nul homme n'échappe à son destin»,
disons-nous, par exemple, en songeant à la mort qui attend le voyageur au
détour de la route. Mais si le voyageur rencontre le bonheur, nous ne
parlons plus du destin, ou nous n'en parlons plus comme du même dieu. Et
cependant, ne peut-il advenir que celui qui chemine par la vie rencontre un
bonheur plus grand que le malheur et plus important que la mort? Ne peut-il
advenir qu'il rencontre un bonheur que nous ne voyons pas, et de sa nature
le bonheur n'est-il pas moins manifeste que le malheur, et ne devient-il
pas moins visible à mesure qu'il s'élève? Mais nous n'en tenons aucun
compte. Si c'est une aventure misérable, tout le village, toute la ville
accourt; mais si c'est un baiser, un rayon de beauté qui vient frapper
notre oeil, ou un rayon d'amour qui vient éclairer notre coeur, personne
n'y prend garde. Et pourtant un baiser peut être aussi important à la joie
qu'une blessure est importante à la douleur. Nous ne sommes pas justes;
nous ne mêlons presque jamais le destin au bonheur; et si nous ne le
joignons pas à la mort, c'est pour le joindre à un malheur plus grand que
la mort même.




XLIX


Si je vous parle du destin d'OEdipe, de Jeanne d'Arc et d'Agamemnon, vous
n'apercevrez pas la vie de ces trois êtres, vous ne verrez que les derniers
sentiers qui les menèrent à leur fin. Vous vous direz que leur destin n'a
pas été heureux, puisque leur mort n'a pas été heureuse. Mais vous oubliez
que la mort n'est jamais heureuse aux yeux de ceux qui ne meurent pas
encore, et pourtant c'est ainsi que nous jugeons la vie. Il semble que la
mort absorbe tout; et si trente années de félicité aboutissent à une mort
accidentelle, les trente années nous paraîtront perdues dans les ténèbres
d'une heure douloureuse.




L


Nous avons tort de relier ainsi le destin à la mort ou au malheur. Quand
donc quitterons-nous cette idée que la mort est plus importante que la vie,
et le malheur plus grand que le bonheur? Pourquoi ne regarder que du côté
des larmes, quand nous jugeons de la destinée d'un être, et jamais du côté
des sourires? Qui nous a dit qu'il fallût évaluer la vie à l'aide de la
mort et non pas la mort à l'aide de la vie? Nous plaignons la destinée de
Socrate, de Duncan, d'Antigone, de Jeanne d'Arc et de tant d'autres justes,
parce que leur fin fut inattendue ou cruelle, et nous nous disons que la
sagesse ou la vertu ne désarme pas le malheur. Mais d'abord, vous n'êtes ni
sage ni juste si vous cherchez dans la sagesse et la justice autre chose
que la sagesse et la justice mêmes. Et puis, de quel droit tassons-nous
ainsi une existence tout entière dans l'instant de la mort? Pourquoi me
dites-vous que la sagesse ou la vertu d'Antigone et de Socrate les rendit
malheureux parce que leur fin fut malheureuse? La mort occupe-t-elle dans
la vie un point plus vaste que la naissance? Et cependant vous ne tenez pas
compte de la naissance quand vous pesez la destinée du sage. Ce qui nous
rend heureux ou malheureux, c'est ce que nous faisons entre la naissance et
la mort; ce n'est pas dans sa mort, mais dans les jours et les années qui
la précèdent que se trouve le bonheur ou le malheur d'un être et son
véritable destin.

Nous raisonnons un peu comme si le sage dont l'histoire nous a appris la
mort affreuse eût passé son existence à prévoir la fin douloureuse que sa
sagesse lui préparait. Mais en réalité le sage est bien moins inquiété que
le méchant par l'idée de la mort. Socrate n'a pas à craindre comme Macbeth
que tout finisse mal. Et si tout finit mal, c'est contre toute attente, et
il n'a pas usé sa vie à la mourir d'avance comme le Thane de Cawdor. Mais
trop souvent au fond de nos pensées il semble qu'une blessure qui saigne
quelques heures anéantisse la paix d'une existence entière.




LI


Je ne dis pas que le destin soit juste, qu'il récompense les bons et
punisse les méchants. Quelle âme pourrait encore se dire bonne si la
récompense était sûre? Mais nous sommes bien plus injustes que le destin
lui-même lorsque nous le jugeons. Nous ne voyons que le malheur du sage,
car nous savons tous ce que c'est que le malheur; mais nous ne voyons pas
son bonheur, car il faut être exactement aussi sage que le sage et aussi
juste que le juste dont on pèse le destin pour connaître leur bonheur.

Lorsqu'un homme à l'âme basse tente de mesurer le bonheur d'un grand sage,
ce bonheur fuit comme l'eau entre ses doigts; mais dans la main d'un autre
sage, il devient aussi ferme, aussi brillant que l'or. On n'a que le
bonheur qu'on peut comprendre. Il arrive souvent que le malheur du sage
ressemble au malheur d'un autre homme, mais son bonheur n'a aucun rapport
avec ce qu'appelle bonheur celui qui n'est pas sage. Il y a bien plus de
terres inconnues dans le bonheur qu'il n'y a en a dans le malheur. Le
malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à
mesure qu'il devient plus profond.

Quand nous mettons le malheur dans un plateau de la balance, chacun de nous
dépose dans l'autre l'idée qu'il se fait du bonheur. Le sauvage y mettra de
l'alcool, de la poudre et des plumes; l'homme civilisé un peu d'or et
quelques jours d'ivresse; mais le sage y déposera mille choses que nous ne
voyons pas, toute son âme peut-être, et le malheur même qu'il aura purifié.




LII


Il n'est rien de plus juste que le bonheur, rien qui prenne plus
fidèlement la forme de notre âme, rien qui remplisse plus exactement les
lieux que la sagesse lui a ouverts. Mais il n'est rien qui manque encore de
voix autant que lui. L'ange de la douleur parle toutes les langues et
connaît tous les mots, mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que
lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est à même de comprendre.
Le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de siècles, mais on
dirait que le bonheur dort encore dans les langes.

Quelques hommes ont appris à être heureux, mais où sont-ils ceux qui dans
leur félicité songèrent à prêter leur voix à l'Archange muet qui éclairait
leur âme? D'où vient cet injuste silence? Parler du bonheur, n'est-ce pas
un peu l'enseigner? Prononcer son nom chaque jour, n'est-ce pas l'appeler?
Et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux, n'est-ce pas
d'apprendre aux autres à être heureux? Il est certain que l'on apprend à
être heureux; et rien ne s'enseigne plus aisément que le bonheur. Si vous
vivez parmi des gens qui bénissent leur vie, vous ne tarderez pas à bénir
votre vie. Le sourire est aussi contagieux que les larmes; et les époques
que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des époques où quelques
hommes surent se dire heureux. D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui
nous manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'être aussi
heureux que possible si on ignore qu'on est heureux, et la conscience du
plus petit bonheur importe bien plus à notre félicité que le plus grand
bonheur que notre âme ne regarde pas attentivement. Trop d'êtres
s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont, et c'est
pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possèdent
rien que ne possèdent tous les hommes dans leur coeur.

Être heureux, c'est avoir dépassé l'inquiétude du bonheur. Il serait
nécessaire, de temps à autre, qu'un homme favorisé par le destin d'une
félicité éclatante, enviée, surhumaine, vînt nous dire simplement: j'ai
reçu tout ce que vos désirs appellent chaque jour, j'ai la richesse, la
santé, la jeunesse, la gloire, la puissance et l'amour. Aujourd'hui, je
puis me dire heureux; non pas à cause des dons que la fortune a daigné
m'accorder, mais parce que ces dons m'ont appris à regarder plus haut que
le bonheur. Si j'ai trouvé dans mes voyages merveilleux, dans mes
victoires, dans ma force et dans mon amour, la paix et la félicité que je
cherchais, c'est qu'ils m'ont appris que ce n'est pas en eux que se
trouvent la félicité et la paix véritables. Avant tous ces triomphes, elles
n'existaient qu'en moi; après tous ces triomphes, elles s'y trouvent
toujours, et je n'ignore pas qu'avec un peu plus de sagesse j'aurais pu
posséder tout ce que je possède, sans qu'il eût été nécessaire de posséder
tant de bonheur. Je sais que je suis plus heureux aujourd'hui que je ne
l'étais hier, parce que je sais enfin que je n'ai plus besoin du bonheur
pour délivrer mon âme, apaiser ma pensée et éclairer mon coeur.




LIII


Le sage sait cela sans qu'il soit nécessaire qu'un bonheur surhumain le
lui vienne enseigner. Le juste le sait aussi, lors même qu'il est moins
sage que le sage et que sa conscience semble moins développée, car il est
remarquable qu'un acte de justice ou de bonté apporte avec soi une certaine
conscience inarticulée, souvent plus efficace, plus dévouée, plus
maternelle, que celle qui naît d'une pensée profonde. Il apporte notamment
une sorte de conscience spéciale du bonheur. On a beau faire, les pensées
les plus hautes sont presque toujours incertaines et variables; au lieu que
la lumière d'un acte bienfaisant est permanente et stable. Une pensée
profonde, c'est quelquefois de la conscience ornementale, mais une oeuvre
de charité, l'accomplissement d'un devoir héroïque, c'est de la conscience,
c'est-à-dire, du bonheur en action. Marc-Aurèle qui pardonne une mortelle
offense; Washington qui abdique au moment où sa gloire allait devenir une
source d'erreur pour son peuple; et l'être haineux et vil, qui, dans une
hypothèse d'ailleurs invraisemblable, aurait découvert par hasard la grande
loi de la gravitation, ne seront pas heureux de la même façon.

Il y a un long chemin, bordé des seules joies qui ne redoutent pas l'hiver,
d'une intelligence satisfaite à un coeur satisfait. Le bonheur est une
plante de la vie morale bien plus qu'une plante de la vie intellectuelle.
Ce n'est pas dans l'intelligence que la conscience en général, et surtout
la conscience du bonheur, cache ce qu'elle a de plus précieux. Même, on
dirait parfois que les parties les plus hautes et les plus consolantes de
l'intelligence ne se transforment pas en conscience si elles n'ont point
passé par un acte de vertu. Il ne suffit pas de découvrir une vérité
nouvelle dans le monde des idées ou des faits. Une vérité n'est vivante
pour nous qu'à partir du moment où elle a modifié, purifié, adouci quelque
chose dans notre âme. Ce qui constitue véritablement la conscience, ce qui
est son acte essentiel, c'est la conscience d'une amélioration morale. Il y
a des êtres très intelligents qui n'appliquent jamais leur intelligence à
la recherche d'une faute ou à l'encouragement d'un sentiment de charité. Le
cas est fréquent chez les femmes, par exemple. D'un homme et d'une femme
d'égale puissance intellectuelle, la femme emploiera toujours une bien
moindre part de cette puissance à se connaître moralement. Or, il semble
que l'intelligence qui ne va pas vers la conscience s'agite dans le vide.
Toute force de notre cerveau qui n'est pas immédiatement recueillie dans
les vases les plus purs de notre coeur, risque fort de se corrompre et de
se perdre. En tout cas, elle demeure étrangère au bonheur; par contre, elle
entre facilement en rapport avec le malheur. On peut avoir une intelligence
très puissante et très haute, et ne s'être jamais approché du bonheur. Mais
on ne peut avoir une âme douce, pure et bonne et ne pas connaître autre
chose que le malheur. Il est vrai que les frontières de l'intelligence et
de la conscience ne sont pas toujours aussi nettement séparées qu'on a
l'air de le dire ici; et qu'une belle pensée est souvent une bonne oeuvre.
Mais il arrive néanmoins qu'une belle pensée qui n'est pas née d'une bonne
action ou qui n'en fait pas naître une, ajoute peu de chose à notre
félicité, au lieu qu'une bonne action, lors même qu'aucune pensée ne prend
naissance en elle, avivera toujours, comme une pluie bienfaisante, notre
conscience du bonheur.




LIV


«Qu'il faut avoir dit adieu au bonheur, s'écrie Renan, parlant du
renoncement de Marc-Aurèle, qu'il faut avoir dit adieu au bonheur pour
arriver à de tels excès! On ne comprendra jamais tout ce que souffrit ce
pauvre coeur flétri, ce qu'il y eut d'amertume dissimulée par ce front
pâle, toujours calme et presque souriant. Il est vrai que l'adieu au
bonheur est le commencement de la sagesse et le moyen le plus sûr de
trouver le bonheur. Il n'y a rien de doux comme le retour de joie qui suit
le renoncement à la joie, rien de vif, de profond, de charmant, comme
l'enchantement du désenchanté.»

C'est ainsi qu'un sage décrit le bonheur d'un sage, et pourtant, le bonheur
de Renan, aussi bien que celui de Marc-Aurèle se trouvent-ils uniquement
dans le retour de joie qui suit le renoncement à la joie et dans
l'enchantement du désenchanté? S'il en était ainsi, mieux vaudrait encore
être moins sage pour être moins désenchanté. Mais que voulait-elle, la
sagesse qui se déclare désenchantée? Que cherchait-elle si elle ne
cherchait pas la vérité, et quelle est donc la vérité qui puisse détruire
ainsi au fond d'un coeur sincère l'amour même de la vérité? Si la vérité
vous apprend que l'homme est mauvais, la nature sans justice, la justice
inutile et l'amour sans puissance, dites-vous qu'elle ne vous apprend rien,
si elle ne vous apprend en même temps une vérité plus grande, qui enveloppe
toutes ces désillusions d'une lumière plus éclatante et moins vite épuisée
que les mille lumières éphémères qu'elle vient d'éteindre autour de vous.
Il n'y a pas de limites à la vérité, et c'est pourquoi la sagesse n'a
jamais le droit de déplier ainsi, au premier carrefour de l'orgueil, la
pauvre petite tente du désenchantement ou du renoncement. Car il y a un
incroyable et bien fragile orgueil à se déclarer satisfait de ce que rien
ne nous peut satisfaire. Une satisfaction de ce genre n'est qu'un
mécontentement qui n'a même plus la force de se lever; et être mécontent,
au fond, c'est ne plus essayer de comprendre.

Tant que l'homme s'imagine qu'il est de son devoir de renoncer au bonheur,
ne renonce-t-il pas à une chose qui n'est pas encore le bonheur? Et puis, à
quels bonheurs faut-il dire cet adieu, qui manque de simplicité? Certes, il
est juste d'écarter de nous tout bonheur qui fait du mal aux autres, mais
le bonheur qui fait du mal aux autres demeure-t-il longtemps un bonheur
pour le sage? Et lorsque sa sagesse connaît enfin d'autres satisfactions,
sait-elle encore qu'elle renonce aux premières?

Défions-nous toujours de la sagesse et du bonheur qui sont fondés sur le
mépris de quelque chose. Le mépris et le renoncement, qui est le fils
infirme du mépris, ne nous ouvrent guère que l'asile des vieillards et des
faibles. Nous n'aurions le droit de mépriser une joie que lorsqu'il ne nous
serait même plus possible de savoir que nous la méprisons. Mais tant que le
mépris ou le renoncement doit prendre la parole ou agiter une pensée amère
au fond de notre coeur, c'est que la joie dont nous ne voulons plus nous
est encore nécessaire.

Evitons d'introduire dans notre âme certains parasites des vertus. Et le
renoncement n'est bien souvent qu'un parasite. Alors même qu'il ne
l'affaiblit point, il inquiète notre vie intérieure. Quand un animal
étranger pénètre dans une ruche, toutes les abeilles suspendent leur
travail; et de même, quand le mépris ou le renoncement est entré dans
notre âme, toutes ses puissances et toutes ses vertus abandonnent leur
tâche pour se réunir autour de l'hôte singulier que l'orgueil leur amène.
Car tant que l'homme sait qu'il renonce, le bonheur de son renoncement naît
surtout de l'orgueil. Or, si l'on tient à renoncer à quelque chose, il
convient qu'on renonce avant tout aux bonheurs de l'orgueil, qui sont les
plus trompeurs et les plus vides.




LV


Qu'il est commode, en somme, et dépourvu de toute audace et de toute
énergie «cet enchantement du désenchanté»! Mais quel nom donner à celui
qui renonce à un bonheur qui le rendait heureux, et aime mieux le perdre
sûrement aujourd'hui, de peur de le perdre demain si le hasard le veut? La
seule mission de la sagesse est-elle d'écouter ainsi, dans un avenir
incertain, les pas d'une souffrance qui ne viendra peut-être point, et de
fermer l'oreille au bruit d'ailes d'un bonheur qui remplit l'espace de sa
présence?

Cherchons notre bonheur dans le renoncement quand il n'est plus possible de
le trouver ailleurs. Il est facile d'être sage lorsqu'on se contente du
bonheur que l'on trouve dans l'absence du bonheur. Mais le sage n'est pas
fait pour être malheureux; et il est plus glorieux et plus humain aussi de
ne pas cesser d'être sage en demeurant heureux. Le but suprême de la
sagesse est tout juste de trouver le point fixe du bonheur dans la vie;
mais chercher ce point fixe dans le renoncement et l'adieu à la joie, c'est
l'aller chercher assez sottement dans la mort. Il est aisé de se croire
sage lorsqu'on ne bouge plus. Mais l'homme a-t-il été créé pour ne jamais
bouger? Il faut choisir; la sagesse est l'épouse respectée de nos passions
et de nos sentiments, de toutes nos pensées et de tous nos désirs, ou la
mélancolique fiancée de la mort. Qu'il y ait une sagesse immobile pour la
tombe, mais qu'il y en ait une aussi pour la maison où l'âtre fume encore.




LVI


Ce n'est pas en renonçant à des bonheurs qui nous entourent que nous
deviendrons sages; c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le
savoir aux bonheurs qui ne s'élèvent plus jusqu'à nous. Ainsi, l'enfant, en
grandissant, abandonne, sans qu'il s'en aperçoive, les jeux qui ne
l'amusent plus. Et de même que l'enfant apprend plus de choses en jouant
qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose, la sagesse marche plus
vite dans le bonheur qu'elle ne l'eût fait dans le malheur. Les leçons du
malheur n'éclairent qu'une partie de la morale; et l'homme qui est sage
pour avoir été malheureux, ressemble à l'homme qui a aimé sans qu'on
l'aimât. Il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans
un amour auquel l'amour n'a jamais répondu.

«Y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit?»
demandait un jour, à deux âmes heureuses, un philosophe qu'une longue
injustice avait un peu trop attristé. Non, le bonheur est à la fois plus et
moins enviable qu'on ne pense, parce qu'il est tout autre chose que ce que
pensent ceux qui n'ont pas été complètement heureux. Etre gai, ce n'est pas
être heureux, et être heureux, ce n'est pas toujours être gai. Il n'y a que
les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans
le temps qu'ils sourient. Mais, arrivé à une certaine hauteur, le bonheur
permanent est aussi grave qu'une noble tristesse. Des sages nous ont appris
qu'il ne fallait pas être heureux, afin de pouvoir désirer le bonheur.
Mais, si le sage n'a pas été heureux, comment peut-il savoir que la sagesse
est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur? Les
penseurs qui connurent le bonheur ont appris à aimer la sagesse bien plus
intimement que ceux qui furent malheureux. Il y a une grande différence
entre la sagesse qui croît dans le malheur et celle qui se développe dans
la félicité. La première console en parlant du bonheur, mais la seconde ne
parle plus que d'elle-même. Au bout de la sagesse du malheureux, il y a
l'espoir du bonheur; au bout de celle de l'homme heureux, il n'y a plus que
la sagesse. Si le but de la sagesse est de trouver le bonheur, ce n'est
qu'à force d'être heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve
qu'en elle.




LVII


La première âme venue ne peut pas porter le bonheur. Il y a le courage du
bonheur, comme il y a le courage du malheur. Peut-être faut-il plus de
force pour continuer d'être heureux que pour continuer à être malheureux;
car l'attente de ce qu'il n'a pas encore donne plus de joie au coeur qui
n'est pas sage que la pleine possession de tout ce qu'il a désiré. C'est du
sommet d'un bonheur permanent qu'on voit le mieux les désirs de ce coeur
qui semble ne pouvoir se nourrir que de crainte ou d'espoir, et qui a tant
de mal à se nourrir de ce qu'il a, alors même qu'il a tout.

On voit souvent des êtres forts et pleins de prudence morale, vaincus par
le bonheur. N'y trouvant pas tout ce qu'ils y cherchaient, ils ne le
défendent ni ne le retiennent avec l'énergie qu'il faudrait toujours
déployer dans la vie. Ah! qu'il faut être sage, pour ne plus s'étonner que
le bonheur apporte aussi de la tristesse, et pour que cette tristesse ne
nous incline pas à croire que nous ne possédons pas encore le bonheur
véritable! Ce qu'on trouve de meilleur dans le bonheur, c'est la certitude
qu'il n'est pas une chose qui enivre, mais qui fait réfléchir. Il est plus
accessible et il devient moins rare, une fois qu'on a appris que le seul
don qu'il laisse à l'âme qui sait en profiter; c'est un élargissement de
conscience qu'elle n'aurait point trouvé ailleurs. Il est plus important
pour l'âme humaine de savoir la valeur d'un bonheur que d'en jouir. Il est
nécessaire de savoir bien des choses pour aimer longtemps le bonheur; il
est indispensable d'en savoir bien davantage pour reconnaître qu'au sein
d'un bonheur sans orage la partie fixe et stable de toute félicité se
trouve uniquement dans cette force, qui, tout au fond de notre conscience,
pourrait nous rendre heureux au sein du malheur même. Vous ne pouvez vous
dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d'où
vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de
vivre.




LVIII


On trouve des penseurs profonds et pleins du sentiment auguste de
l'infini, de l'éternel et de l'universel; on trouve des penseurs comme
Pascal, Hello, Schopenhauer, qui ne paraissent guère heureux. Mais on se
tromperait étrangement si l'on s'imaginait que l'expression d'une détresse
générale suppose toujours un grand désespoir personnel. L'horizon du
malheur, contemplé du haut d'une pensée qui n'est plus instinctive,
égoïste, médiocre, ne diffère pas sensiblement de l'horizon du bonheur,
contemplé du haut d'une pensée de la même nature, mais d'une autre origine.
Peu importe, après tout, que les nuages qui s'agitent là-bas, aux confins
de la plaine, soient tragiques ou charmants; ce qui apaise le voyageur,
c'est d'avoir atteint un endroit élevé, d'où il découvre enfin un espace
sans limites. Il n'est pas indispensable que des voiles blanches passent
sans cesse sur la mer, pour que la mer nous semble mystérieuse et
admirable; et une tempête, pas plus qu'une belle journée calme, n'affaiblit
la vie de notre âme. Ce qui l'affaiblit, c'est de rester jour et nuit dans
la chambre de nos petites pensées sans générosité, sans ardeur, sans
gravité, alors que l'océan illumine le ciel tout autour de notre demeure.

Mais il y a peut-être une différence entre le penseur et le sage. Il arrive
que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis, mais
le sage tâche d'y sourire de bonne foi et d'une façon si naturelle et si
humaine, que le plus humble de ses frères peut recueillir et comprendre ce
sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne. Le penseur ouvre
la route «qui va de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas», mais le sage
ouvre la voie qui mène de ce qu'on aime à ce qu'on aimera, et les sentiers
qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler
longtemps encore. Il est nécessaire, mais il ne suffit pas, d'avoir sur
l'homme, sur Dieu, sur la nature, des pensées vivantes et audacieuses.
Qu'est-ce qu'une pensée profonde qui n'apporte aucun réconfort? N'est-ce
pas, comme celle qui ne parvient pas à imprégner notre vie de tous les
jours, une pensée que le penseur ne possède pas encore tout entière? Il est
plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction, que de faire
sur-le-champ, le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au
delà de cette affliction. Il est plus facile de paraître profond dans la
méfiance et les ténèbres, que dans la confiance et l'honnête clarté où les
hommes doivent vivre. Est-on sûr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut
faire, en méditant ainsi, au nom de tous ses frères, sur la détresse de la
vie, si, pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette détresse, on leur
cache les raisons, décisives après tout, pour lesquelles on l'accepte,
puisque l'on continue de vivre? Est-ce aller jusqu'au bout de sa pensée que
de penser pour ne pas consoler? Il est plus facile de me dire pourquoi vous
vous plaignez, que de m'apprendre avec simplicité les motifs plus puissants
et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont
vous vous plaignez de la sorte.

Qui de nous ne trouve, sans les chercher, mille et mille raisons de n'être
pas heureux? Sans doute, il est utile que le sage nous indique les plus
hautes, car les raisons très hautes pour n'être pas heureux, sont bien près
de se transformer en raison d'être heureux. Mais toutes celles qui ne
portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur (il y a en effet
dans la vie morale une foule d'espaces découverts où grandeur et bonheur se
confondent), ne méritent pas qu'on les énumère. Il faut être heureux pour
rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux. Essayons
d'abord de sourire pour que nos frères apprennent à sourire, et puis nous
sourirons bien plus réellement en les voyant sourire. «Il ne me convient
pas que je me chagrine moi-même, moi qui jamais n'ai volontairement
chagriné personne», dit Marc-Aurèle, en une de ses plus belles lignes.
Mais n'est-ce pas se chagriner soi-même et apprendre en même temps à
chagriner les autres, que de n'apprendre pas à être aussi heureux que l'on
peut l'être?




LIX


Une petite pensée qui relie un regard satisfait, un acte de bonté
quotidienne ou la plus tranquille, la plus modeste des minutes heureuses, à
quelque chose de beau, de stable et d'éternel, est plus méritoire, et il
est infiniment plus difficile de l'arracher aux mystères de la vie qu'une
grande et sombre méditation qui rattache une douleur, un amour, un
désespoir, à la mort, au destin ou aux puissances indifférentes qui
environnent notre existence. Ne nous laissons pas tromper par des
apparences. Hamlet qui se lamente au bord du gouffre, nous semble plus
profond et plus passionnant qu'Antonin le Pieux, qui regarde tranquillement
les mêmes forces, les accepte et les interroge avec calme, au lieu de les
maudire et d'y chercher des sujets d'épouvante. Tout ce qu'on fait durant
le jour, paraît moins auguste que le moindre geste qu'on ébauche alors que
la nuit tombe, mais l'homme est né pour travailler durant le jour, et non
pour s'agiter dans les ténèbres.




LX


Il y a en outre, dans la moindre pensée consolante, une force qu'on ne
trouve jamais dans la plus vaste plainte, dans la plus belle idée
mélancolique. Une grande idée profonde et attristée, c'est de l'énergie qui
éclaire les murs de sa prison en consumant ses ailes dans les ténèbres;
mais la plus timide pensée de confiance, d'abandon enjoué aux lois
inévitables, c'est déjà une action qui cherche un point d'appui pour
prendre enfin son vol dans l'existence. Il n'est pas mauvais de se l'avouer
quelquefois: une pensée étendue et désintéressée, c'est chose excellente,
mais la réalité ne commence qu'à l'action. Ce qui constitue à proprement
parler toute notre destinée, ce sont celles de nos pensées qui, pressées
par la foule des pensées incomplètes, obscures, presque indistinctes
encore, ont eu la force, ou ont enfin cédé à la nécessité de se transformer
en faits, en gestes, en sentiments, en habitudes. Ce n'est pas affirmer
qu'il faille négliger les autres. Nos pensées, autour de notre vie réelle,
on dirait d'une armée qui assiège une ville. Il est probable que la plupart
des soldats, quand la ville sera prise, n'entreront pas dans son enceinte.
On écartera notamment les auxiliaires, les barbares, toutes les bandes
informes en un mot, qui céderaient trop facilement à l'ivresse du pillage,
des flammes et du sang. Il est probable aussi que les deux tiers des
troupes ne prendront aucune part au combat décisif. Mais on a bien souvent
besoin des forces inutiles; et il est évident que la ville n'aurait pas
tremblé, n'aurait jamais ouvert ses portes, si l'armée n'avait pas été
innombrable au fond des plaines et bien disciplinée au pied des murs. Il en
va de même dans notre vie morale. Les pensées qui ne sont pas entrées dans
la réalité n'ont pas été tout à fait vaines; elles ont poussé ou soutenu
les autres, mais celles-ci sont les seules qui aient accompli leur mission
jusqu'au bout. Et c'est pourquoi ayons toujours sous nos ordres, devant les
rangs épais de nos idées confuses et attristées, un groupe de pensées plus
confiantes, plus humaines, plus simples et prêtes à pénétrer hardiment dans
la vie.




LXI


On a beau vouloir s'élever au-dessus des réalités dans un désir très pur
du bien immatériel, mille intentions ne valent pas un geste; non que les
intentions n'aient aucune valeur, mais le moindre geste de bonté, de
courage, de justice, exige plus d'un millier de bonnes intentions.

Les chiromanciens prétendent que toute notre vie se grave dans notre main,
et ce qu'ils appellent notre vie, c'est un certain nombre d'actions qui
inscrivent dans notre chair, soit avant, soit après leur accomplissement,
des marques indélébiles. Nos pensées et nos intentions n'y laissent pour
ainsi dire aucune trace. Si j'ai nourri durant de longs jours des projets
de meurtre, de trahison, d'héroïsme ou de sacrifice, il se peut que ma main
n'en dise rien; mais si j'ai tué, par hasard, peut-être par erreur, au
détour d'une rue, quelqu'un qui paraissait me menacer; ou si, passant par
la même rue, je dois arracher quelque jour, un nouveau-né aux flammes qui
l'envelopperont, ma main portera toute ma vie l'irrécusable signe du
meurtre ou de l'amour. Que les chiromanciens s'illusionnent ou non, peu
importe, il y a une grande vérité morale au fond de cette distinction. Une
pensée peut me laisser jusqu'à ma mort à la même place dans l'univers; mais
une action me fera presque toujours avancer ou reculer d'un rang dans la
hiérarchie des êtres. Une pensée, c'est une force isolée, errante et
passagère, qui s'avance aujourd'hui et que je ne reverrai peut-être pas
demain; mais une action suppose une armée permanente d'idées et de désirs,
qui a su conquérir, après de longs efforts, un point d'appui dans la
réalité.




LXII


Mais nous voici bien loin de la noble Antigone et de l'éternel problème de
la vertu infructueuse. Il est certain que le destin, entendu au sens
ordinaire de ce mot, c'est-à-dire désignant uniquement le chemin qui
conduit à la mort, ne respecte guère la vertu. Arrivé au bord de cet abîme,
qui est comme la cuve centrale où les morales viennent se purifier ou se
troubler définitivement, on nous force à choisir entre la justification, et
la condamnation du hasard. La plupart des sacrifices du devoir peuvent se
ramener au type du sacrifice d'Antigone. Qui de nous n'a vu autour de soi
plus d'un exemple d'héroïsme châtié? Un ami, du fond du lit qu'il ne
devait quitter que pour un autre lit qu'on n'abandonne plus, me faisait un
jour suivre du doigt, pour ainsi dire, tous les détours dont se servit le
sort pour l'amener à boire, dans une ville étrangère, la gorgée d'eau
empoisonnée qui devait lui donner la mort. Rien n'était plus visible que
les fils innombrables tissés par le destin autour de cette vie, et le
moindre incident semblait doué d'une prévoyance et d'une malice
incomparables. Et pourtant, mon ami n'était allé là-bas que pour y remplir
un de ces devoirs que les sages, les héros ou les saints discernent seuls à
l'horizon de la conscience. Que faut-il répondre? Taisons-nous encore sur
ce point; nous y reviendrons tout à l'heure. Mon ami, s'il avait survécu,
serait reparti le lendemain pour une autre ville, où un autre devoir l'eût
appelé, sans même se demander s'il répondait encore à l'appel d'un devoir.
Il y a des êtres qui obéissent ainsi à tous les ordres chuchotés par leur
coeur. Ils n'ont nul souci de l'injustice de la fortune ou de l'ingratitude
de la vertu; ils ne s'occupent que de l'injustice des hommes et semblent se
dire que les autres injustices ne les regardent pas encore.

Est-il vrai qu'il ne faille jamais hésiter et qu'on ne fasse tout son
devoir qu'autant qu'on ne se doute même pas qu'on le fait? Est-il
indispensable qu'on s'élève à un point d'où le devoir n'apparaisse plus
comme un choix de nos sentiments les plus nobles, mais comme une
silencieuse nécessité de toute notre nature?




LXIII


Il en est qui attendent, s'interrogent, jugent, pèsent, et se décident
enfin. Ils ont raison aussi. Qu'importe que l'accomplissement d'un devoir
soit le résultat de l'instinct ou de l'intelligence? Les gestes de
l'instinct, comme les gestes de l'enfant, ont ordinairement une beauté un
peu vague, naïve, inattendue, qui nous touche davantage, mais ceux de la
bonne volonté réfléchie ne possèdent-ils pas une beauté plus sérieuse et
plus ferme? Il est donné à peu de coeurs d'être naïvement admirables; et
l'on aurait tort d'aller chercher en eux toutes les lois de nos devoirs. Au
reste, la bonne volonté réfléchie, alors même qu'elle n'a plus d'illusions,
aperçoit un grand nombre de devoirs moins séduisants, que l'instinct ne
voit pas; et la valeur morale d'un être ne s'estime-t-elle point au nombre
des devoirs qu'il aperçoit et qu'il a l'intention d'accomplir.

Il est bon que la plupart suivent sans s'interroger trop attentivement (car
il faut s'interroger bien longtemps pour que les réponses de la conscience
deviennent enfin semblables aux réponses de l'instinct); il est bon que la
plupart suivent en attendant l'instinct du sacrifice dans le devoir. Ils
suivent ainsi, les yeux fermés, une lumière que les meilleurs de leurs
ancêtres invisibles portent devant eux. Mais enfin, ce n'est pas là
l'idéal; et celui qui abandonne la moindre chose au profit de son frère,
sachant ce qu'il abandonne et pourquoi il le fait, occupe dans la vie
morale une situation plus haute que celui qui offre sa vie même sans avoir
jeté un regard en arrière.




LXIV


Le monde est plein d'êtres faibles et nobles qui s'imaginent que le
dernier mot du devoir se trouve dans le sacrifice. Le monde est plein de
belles âmes qui, ne sachant que faire, cherchent à sacrifier leur vie; et
cela est regardé comme la vertu suprême. Non, la vertu suprême est de
savoir que faire, et d'apprendre à choisir à quoi l'on peut donner sa vie.
Ce n'est que provisoirement que le devoir pour chacun de nous est ce qu'il
croit être son devoir. Le premier de tous nos devoirs est d'éclairer notre
idée du devoir. Le mot _devoir_ contient souvent bien plus d'erreurs et de
nonchalance morale qu'il ne renferme de vertus, Clytemnestre dévoue sa vie
à venger sur Agamemnon la mort d'Iphigénie, et Oreste sacrifie la sienne à
venger sur Clytemnestre la mort d'Agamemnon. Mais il a suffi qu'un sage
passât en disant: «Pardonnez à vos ennemis», pour que tous les devoirs de
la vengeance fussent effacés de la conscience humaine. Il suffira peut-être
qu'un autre sage passe un jour, pour que la plupart des devoirs du
sacrifice en soient également bannis. En attendant, certaines idées sur le
renoncement, la résignation et le sacrifice épuisent plus profondément que
de grands vices et que des crimes même, les plus belles forces morales de
l'humanité.




LXV


Oui, la résignation est bonne et nécessaire devant les faits généraux et
inévitables de la vie, mais sur tous les points où la lutte est possible,
la résignation n'est que de l'ignorance, de l'impuissance ou de la paresse
déguisées. Il en est de même du sacrifice, qui n'est trop souvent que le
bras affaibli que la résignation agite encore dans le vide. Il est beau de
savoir se sacrifier simplement, lorsque le sacrifice vient au-devant de
nous et qu'il apporte un bonheur véritable aux autres hommes; mais il n'est
ni sage ni utile de consacrer sa vie à la recherche du sacrifice, et de
regarder cette recherche comme le plus beau triomphe de l'esprit sur la
chair. (Pour le dire en passant, on attache d'ordinaire une importance
infiniment trop grande aux triomphes de l'esprit sur la chair; et ces
prétendus triomphes ne sont le plus souvent que des défaites totales de la
vie.) Le sacrifice peut être une fleur que la vertu cueille en passant,
mais ce n'est pas pour la cueillir qu'elle s'est mise en route. C'est une
grave erreur de croire que la beauté d'une âme se trouve dans son avidité
du sacrifice; sa beauté féconde réside dans sa conscience et dans
l'élévation et la puissance de sa vie. Il est vrai qu'il y a des âmes qui
ne se sentent vivre que dans le sacrifice; mais il est vrai aussi que ce
sont des âmes qui n'ont pas le courage ou la force d'aller à la recherche
d'une autre vie morale. Il est en général beaucoup plus facile de se
sacrifier, c'est-à-dire d'abandonner sa vie morale, au profit de qui veut
bien la prendre, que d'accomplir sa destinée morale et de remplir jusqu'au
bout la tâche pour laquelle la nature nous avait créés. Il est, en général,
beaucoup plus facile de mourir moralement et même physiquement pour les
autres, que d'apprendre à vivre pour eux. Trop d'êtres endorment ainsi
toute initiative, toute existence personnelle dans l'idée qu'ils sont
toujours prêts à se sacrifier. Une conscience qui ne va pas au delà de
l'idée du sacrifice et qui se croit en règle avec soi, parce qu'elle
cherche sans cesse l'occasion de donner ce qu'elle a, est une conscience
qui a fermé les yeux et qui s'est assoupie au pied de la montagne. Il est
beau de se donner, et c'est d'ailleurs à force de se donner qu'on finit par
se posséder quelque peu; mais c'est se préparer à donner peu de chose que
de n'avoir à donner à ses frères que le désir de se donner. Avant donc que
de donner, essayons d'acquérir; et ne croyons pas qu'en donnant nous soyons
dispensés du devoir d'acquérir. Attendons l'heure du sacrifice en
travaillant à autre chose. Elle finit toujours par sonner; mais ne perdons
pas notre temps à la chercher sans cesse au cadran de la vie.




LXVI


Il y a sacrifice et sacrifice; et je ne parle pas ici du sacrifice des
forts qui savent, comme Antigone, renoncer à eux-mêmes, quand le destin,
prenant la forme du bonheur évident de leurs frères, leur ordonne
d'abandonner leur bonheur et leur vie. Je parle ici du sacrifice des
faibles, du sacrifice qui se replie sur son inanité avec une satisfaction
puérile, du sacrifice qui se contente de nous bercer, comme une nourrice
aveugle, dans les bras amaigris du renoncement et de la souffrance
gratuite. Écoutons ce que nous dit à ce sujet un penseur excellent de ce
temps, John Ruskin: «La volonté de Dieu est que nous vivions par le
bonheur et la vie de nos frères et non par leur misère et par leur mort. Il
se peut qu'un enfant doive mourir pour ses parents, mais le dessein du ciel
est qu'il vive pour eux. Ce n'est pas par le sacrifice, mais par sa force,
sa joie, la puissance de sa vie, qu'il leur sera un renouvellement de
vigueur et comme la flèche dans la main du géant.» Il en est de même dans
toutes les autres relations véritables. Les hommes s'entr'aident par leurs
joies et non par leurs tristesses. Ils ne sont pas créés afin de se tuer
l'un pour l'autre, mais afin de se fortifier l'un par l'autre. Et parmi
maintes choses très belles, qu'un usage erroné a rendues très mauvaises, je
ne sais si certain esprit de sacrifice inconscient et trop doux ne doit
être compté parmi les plus fatales. On a si bien appris à quelques âmes
qu'il y a une vertu dans la souffrance comme telle, qu'elles acceptent la
peine et la détresse comme si c'était leur part inévitable, ne comprenant
point que leur défaite n'en est pas moins déplorable, parce qu'elle est
plus fatale à leurs ennemis qu'à elles-mêmes.




LXVII


On nous dit: «Aimez votre prochain comme vous-même», mais si vous vous
aimez d'une manière étroite, puérile et craintive, vous aimerez votre
prochain de la même façon. Apprenez donc à vous aimer largement, sainement,
sagement et complètement. C'est chose moins facile qu'on ne croit.
L'égoïsme d'une âme clairvoyante et forte est plus efficacement charitable
que tout le dévouement d'une âme aveugle et faible. Avant d'exister pour
les autres, il importe que vous existiez pour vous-même; avant de vous
donner, il faut vous acquérir. Soyez certain que l'acquisition d'une
parcelle de votre conscience importe mille fois plus, au bout du compte,
que le don de votre inconscience tout entière.

Presque toutes les grandes choses de ce monde ont été faites par des êtres
qui ne songeaient nullement à se sacrifier. Platon n'abandonne pas sa
pensée pour mêler ses larmes aux larmes de ceux qui pleurent dans Athènes;
Newton ne quitte pas ses spéculations pour sortir à la recherche de sujets
de pitié ou de tristesse; et surtout Marc-Aurèle (car il s'agit ici du
sacrifice moral le plus fréquent et le plus dangereux), Marc-Aurèle
n'éteint pas la clarté de son âme pour rendre plus heureuse l'âme
inférieure de Faustine. Or, ce qui est juste dans l'existence de Platon, de
Newton ou de Marc-Aurèle, est également juste dans l'existence de toute
âme. Car toute âme dans sa sphère a les mêmes devoirs envers soi que l'âme
des plus grands. Convainquons-nous une fois pour toutes, que le devoir
capital de notre âme est d'être aussi complète, aussi heureuse, aussi
indépendante, aussi grande que possible. Il ne s'agit pas ici d'égoïsme ou
d'orgueil. On ne devient efficacement généreux, on ne devient véritablement
humble que quand on a un sentiment de soi éclairé, confiant et pacifique.
On peut sacrifier à ce but la passion même du sacrifice; car le sacrifice
ne doit pas être un moyen de s'ennoblir, mais le signe d'un ennoblissement.




LXVIII


Sachons offrir, quand il le faut, à nos frères malheureux, nos richesses,
notre temps, notre vie; c'est là le don exceptionnel de quelques heures
exceptionnelles, mais le sage n'est pas tenu de négliger son bonheur et
tout ce qui entoure son existence, pour se préparer uniquement à traverser,
avec plus ou moins d'héroïsme, une ou deux heures exceptionnelles. En
morale, il faut avant tout s'attacher aux devoirs qui reviennent tous les
jours, aux actes fraternels qui ne s'épuisent pas. À ce point de vue, dans
la marche ordinaire de la vie, la seule chose dont nous puissions offrir
une part sans cesse renaissante aux âmes heureuses ou malheureuses de ceux
qui s'avancent à nos côtés le long des mêmes routes, c'est la force, la
confiance, l'indépendance apaisée de notre âme. C'est pourquoi le plus
humble des hommes est obligé d'entretenir et d'agrandir son âme, comme s'il
savait qu'un jour elle dût être appelée à consoler ou réjouir un Dieu.
Quand il s'agit de préparer une âme, il faut toujours la préparer pour une
mission divine. En ce domaine seul, et à cette condition, se fait le
véritable don de l'homme et s'accomplit le sacrifice par excellence. Et
quand son heure sonne, croyez-vous que ce que donne alors Socrate ou
Marc-Aurèle, qui vécut mille vies, ayant fait mille fois le tour de sa vie,
ne vaille pas mille fois tout ce que peut donner celui qui n'a pas fait un
pas dans sa conscience; et que s'il est un Dieu, il pèse seulement le
sacrifice au poids du sang de notre corps, et que le sang de l'âme, qui est
sa vertu, son sentiment d'elle-même, toute sa vie morale, et toute la force
qu'elle a accumulée durant bien des années, n'ait aucune valeur?




LXIX


Ce n'est pas en se sacrifiant que l'âme devient plus grande; mais c'est en
devenant plus grande qu'elle perd de vue le sacrifice, comme le voyageur
qui s'élève perd de vue les fleurs du ravin. Le sacrifice est un beau signe
d'inquiétude, mais il ne faut pas cultiver l'inquiétude pour elle-même.
Tout est sacrifice aux âmes qui s'éveillent; bien peu de choses portent
encore le nom de sacrifice pour une âme qui a su trouver une vie dont le
dévouement, la pitié et l'abnégation ne sont plus les racines
indispensables mais les fleurs invisibles. En vérité, trop d'êtres
éprouvent le besoin de détruire, même inutilement, un bonheur, un amour, un
espoir qui leur appartient, pour s'apercevoir à la clarté des flammes de
l'holocauste. On dirait qu'ils portent une lampe dont ils ne savent pas
l'usage; et lorsque la nuit tombe, et qu'ils sont avides de lumière, ils
en répandent la substance sur un feu étranger.

Évitons d'agir comme ce gardien du phare de la légende, qui distribuait aux
pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui devaient
éclairer l'océan. Toute âme, dans son milieu, est gardienne d'un phare plus
ou moins nécessaire. La mère la plus humble qui se laisse attrister,
absorber, anéantir tout entière par les plus étroits de ses devoirs de
mère, donne son huile aux pauvres, et ses enfants souffriront toute leur
vie que l'âme de leur mère n'ait pas été aussi claire qu'elle eût pu
l'être. La force immatérielle qui luit dans notre coeur doit luire avant
tout pour elle-même. Ce n'est qu'à ce prix-là qu'elle luira pour les
autres. Si petite que soit votre lampe, ne donnez jamais l'huile qui
l'alimente, mais la flamme qui la couronne.




LXX


Il est certain que l'altruisme demeurera toujours le centre de gravité des
âmes nobles, mais les âmes faibles se perdent dans les autres, tandis que
les âmes fortes s'y retrouvent. Voilà la grande différence. Ce qui vaut
mieux qu'aimer son prochain comme soi-même, c'est de s'aimer soi-même en
lui. Il y a une bonté qui précède certains êtres, il y en a une qui suit
certains autres. Il y a une bonté qui épuise, et une autre bonté qui
nourrit. N'oublions pas que, dans le commerce des âmes, ce ne sont point
celles qui croient donner toujours qui sont les généreuses. Une âme forte
prend sans cesse, même aux plus pauvres, une âme faible donne toujours,
même aux plus riches; mais il y a une façon de donner qui n'est que de
l'avidité qui a perdu courage, et si un Dieu venait faire le compte,
peut-être verrions-nous que c'est en prenant que l'on donne et en donnant
que l'on enlève. Il arrive souvent qu'une âme médiocre ne commence à
grandir que du jour où elle a rencontré une âme qui l'épuise.




LXXI


Pourquoi ne pas s'avouer que le devoir par excellence ce n'est pas de
pleurer avec tous ceux qui pleurent, de souffrir avec tous ceux qui
souffrent et de tendre son coeur à ceux qui passent pour qu'ils le
meurtrissent ou pour qu'ils le caressent? Les pleurs, les souffrances, les
blessures ne nous sont salutaires qu'autant qu'ils ne découragent pas notre
vie. Ne l'oublions jamais: quelle que soit notre mission sur cette terre,
quel que soit le but de nos efforts et de nos espérances, le résultat de
nos douleurs et de nos joies, nous sommes avant tout les dépositaires
aveugles de la vie. Voilà l'unique chose absolument certaine, voilà le seul
point fixe de la morale humaine. On nous a donné la vie, nous ne savons
pourquoi, mais il semble évident que ce n'est pas pour l'affaiblir ou pour
la perdre. Nous représentons même une forme toute spéciale de la vie sur
cette planète: la vie de la pensée, la vie des sentiments; et c'est
pourquoi tout ce qui est propre à diminuer l'ardeur de la pensée, l'ardeur
des sentiments est probablement immoral. Tâchons donc d'activer,
d'embellir, d'amplifier cette ardeur; avant tout, augmentons notre
confiance dans la grandeur, dans la puissance et dans la destinée de
l'homme. Il est vrai que je pourrais dire tout aussi bien: sa petitesse, sa
faiblesse et sa misère. Il est aussi passionnant d'être grandement
misérable que d'être grandement heureux. Peu importe, après tout, que ce
soit l'homme ou l'univers qui nous paraisse admirable, pourvu que quelque
chose nous paraisse admirable et que nous exaltions notre conscience de
l'infini. Une étoile qu'on découvre ajoute plus d'un rayon aux pensées, aux
passions, au courage de l'homme. Tout ce que nous voyons de beau dans ce
qui nous entoure est déjà beau dans notre coeur, tout ce que nous trouvons
d'adorable et de grand en nous-même, nous le trouvons en même temps dans
les autres. Si mon âme, en s'éveillant ce matin, a rencontré dans les
pensées de son amour une idée qui la rapprocha un peu d'un Dieu qui n'est
sans doute, comme on l'a dit plus haut, que le plus beau de ses désirs, je
vois trembler cette même idée dans le pauvre qui passe l'instant d'après
sous mes fenêtres, et je l'aime davantage pour le connaître mieux.

Ne croyons pas qu'il soit inutile d'aimer ainsi; ce sera grâce à
quelques-uns qui aimeront ainsi de plus en plus profondément, que l'homme
saura un jour ce qu'il lui faudra faire. La morale véritable doit naître de
l'amour conscient et infini. La grande charité, c'est l'ennoblissement.
Mais je ne puis vous ennoblir si je ne me suis pas ennobli le premier, je
ne puis vous admirer si je n'ai rien trouvé d'admirable en moi-même.
Lorsque j'ai fait un acte noble, la meilleure récompense que m'accorde cet
acte, c'est la certitude de plus en plus naturelle, de plus en plus
invincible que vous pouvez en faire autant. Toute pensée qui augmente mon
coeur, augmente en moi l'amour et le respect pour l'homme. À mesure que je
monte, vous montez avec moi. Mais si, pour vous aimer, parce que votre
amour n'a pas encore d'ailes, je coupe les ailes à mon amour, il y aura
deux fois plus de larmes et de plaintes inutiles au fond de la vallée, mais
l'amour ne fera pas un pas vers la montagne. Aimons toujours du plus haut
point que nous puissions atteindre. N'aimons pas par pitié lorsqu'on peut
aimer par amour; ne pardonnons pas par bonté lorsqu'on peut pardonner par
justice; n'apprenons pas à consoler lorsque l'on peut apprendre à
respecter. Ah! soyons attentifs à améliorer sans relâche la qualité de
l'amour que nous donnons aux hommes! Une coupe de cet amour prise sur les
sommets en vaut cent que l'on puise aux citernes stagnantes de la charité
ordinaire. Et si celui que vous n'aimez plus par pitié ou simplement parce
qu'il pleure, doit ignorer, jusqu'à la fin, que vous l'aimez en ce moment
pour l'avoir ennobli en même temps que vous-même, qu'importe après tout?
Vous avez fait ce que vous conceviez comme le meilleur, encore que le
meilleur puisse n'être pas utile. Ne faut-il pas toujours agir en cette vie
comme si le Dieu que désire le plus haut désir de notre coeur nous
contemplait sans cesse?




LXXII


Mais revenons aux grandes lois incohérentes. Il n'y a pas longtemps, dans
une catastrophe affreuse[1], le destin manifesta une fois de plus et d'une
manière plus éclatante que jamais, ce que les hommes appellent son
injustice, son aveuglement ou son indépendance. Il parut y punir
expressément la seule des vertus extérieures que la raison nous ait
laissée, je veux dire l'amour du prochain. Il est probable qu'il y avait
quelques justes imparfaits dans l'enceinte où la fatalité descendit ce
jour-là. Il paraît même certain qu'il s'y trouvait au moins un juste
véritable et désintéressé. C'est la présence presque certaine de ce juste
qui pose dans toute sa pureté la question terrible que nous ne pouvons nous
empêcher de faire. S'il n'avait pas été là, nous pourrions nous dire
que nous ne savons pas de quelle somme de justice souveraine est faite une
injustice qui nous paraît énorme. Nous pourrions nous dire que ce qu'on
appelait là-bas _charité_ n'était peut-être que la fleur trop audacieuse
d'une injustice permanente. L'homme ne peut se décider à croire qu'en tout
ce qui est extérieur il n'ait à lutter et à compter qu'avec des faits et
des forces aveugles: l'eau, le feu, l'air, les lois de la pesanteur et
quelques autres. Nous avons besoin d'excuser le hasard; et quand nous
l'accusons formellement, n'est-ce pas comme si nous l'excusions dans le
passé et l'avenir, avec l'étonnement pénible que nous éprouvons en
apprenant qu'un homme de bien a commis un acte bas et vil? Nous nous
plaisons à créer un hasard idéal plus juste que nous-mêmes, et lorsqu'il
vient de commettre une injustice irrécusable, notre stupeur passée, tout au
fond de notre coeur, nous lui rendons notre confiance, en nous disant que
nous ne savons pas tout ce qu'il sait, et qu'il doit avoir obéi à des lois
que nous ne pouvons pénétrer. Le monde nous semblerait trop noir si le
hasard n'était pas moral. Qu'il n'y ait pas une justice ou une morale
gardienne de la nôtre, cela nous paraîtrait la négation même de toute
morale et de toute justice. Nous ne voulons plus de la basse et étroite
morale des châtiments et des récompenses que nous offrent les religions
positives, mais nous oublions que si le hasard était doué du moindre
sentiment de justice, la morale haute et désintéressée que nous rêvons ne
serait plus possible. Si nous ne sommes pas convaincus que le hasard est
absolument sans justice, nous n'avons plus aucun mérite à être justes. Nous
refusons l'idéal des saints, et nous sommes persuadés que faire son devoir
dans l'espoir d'une récompense quelconque, ne serait-ce que la satisfaction
du devoir accompli, doit avoir, aux yeux d'un Dieu sage, à peu près la même
valeur que faire le mal parce qu'il nous profite. Nous nous disons
volontiers que si Dieu est aussi haut que l'idée la plus haute qu'il a mise
dans l'âme des meilleurs d'entre nous, il devrait écarter tous les hommes
qui ont voulu lui plaire, c'est-à-dire qui n'ont pas fait le bien comme
s'il n'existait pas, et qui n'ont pas aimé la vertu plus que Dieu même.
Mais, en réalité, et devant le moindre événement, nous nous apercevons que
nous sortons à peine des traités de _Morale en action_ de l'enfance, dans
lesquels tous les crimes sont punis. Il nous faudrait, au contraire, des «
recueils de vertus châtiées». Ils seraient plus utiles aux véritables âmes
et entretiendraient davantage la fierté et l'énergie du bien. Ne perdons
pas de vue que c'est de l'immoralité même du hasard que doit naître une
morale plus belle. Ici, comme partout plus l'homme se sent abandonné, plus
il retrouve la force propre de l'homme. Ce qui nous inquiète dans ces
grandes injustices, c'est la négation d'une haute loi morale; mais de cette
négation même naît immédiatement une loi morale supérieure. Avec la
suppression du châtiment et de la récompense naît la nécessité de faire le
bien pour le bien. Ne nous troublons jamais lorsqu'une loi morale nous
semble disparaître; il y en a toujours une plus grande en réserve. Tout ce
que nous ajoutons à la moralité du destin, nous l'enlevons à notre idéal
moral le plus pur. Au contraire, plus nous sommes convaincus que le destin
n'est pas juste, plus nous élargissons et purifions devant nous les champs
d'une morale meilleure. Ne nous imaginons pas que les bases de la vertu
s'effondrent parce que Dieu nous semble injuste. Ce serait dans l'injustice
évidente de son Dieu que la vertu humaine trouverait enfin des fondements
inébranlables.

[Note 1: L'incendie du Bazar de la Charité à Paris (4 mai 1897)]




LXXIII


Résignons-nous à l'indifférence de la nature envers le sage. Cette
indifférence ne nous semble étrange que parce que nous ne sommes pas assez
sages; car l'un des devoirs de la sagesse est de se rendre un compte aussi
exact et aussi humble que possible de la place que l'être humain occupe
dans l'univers.

L'être humain paraît grand dans sa sphère comme l'abeille paraît grande sur
la cellule de son rayon de miel; mais il serait absurde d'espérer qu'une
fleur de plus s'ouvrira dans les champs parce que la reine des abeilles a
été héroïque dans sa ruche. Ne croyons pas nous diminuer en agrandissant
l'univers. Que ce soit nous-mêmes ou le monde entier qui nous paraisse
grand, le sentiment de l'infini, qui est le sang de toute vertu, circulera
de la même façon dans notre âme.

Qu'est-ce qu'un acte de vertu pour en attendre ainsi des récompenses
extraordinaires? Ce n'est pas dans les lois de la gravitation mais en nous
qu'il faut trouver ces récompenses. Il n'y a que ceux qui ne savent pas ce
que c'est que le bien qui demandent un salaire pour le bien. Surtout
n'oublions pas qu'un acte de vertu est toujours un acte de bonheur. Il est
toujours la fleur d'une longue vie intérieure heureuse et satisfaite. Il
suppose toujours des heures et de longues journées de repos sur les
montagnes les plus paisibles de notre âme. Aucune récompense postérieure ne
vaudrait la calme récompense qui l'a précédé. Le juste qui périt dans la
catastrophe dont je viens de parler, n'était là que parce que son âme avait
trouvé dans le bien une certitude, une paix, que nul bonheur, nulle gloire,
nul amour n'aurait pu lui donner. Si les flammes s'ouvraient, si les eaux
reculaient, si la mort hésitait parfois devant de tels êtres, que seraient
désormais les héros et les justes? Où serait le bonheur d'une vertu qui
n'est complètement heureuse que parce qu'elle est noble et pure, et qui
n'est noble et pure que parce qu'elle n'attend aucune récompense? Il y a
une joie humaine à faire le bien en poursuivant un but; il y a une joie
divine à faire le bien et à n'espérer rien. On sait en général pourquoi
l'on fait le mal; mais moins on sait exactement pourquoi l'on fait le bien,
plus est pur le bien que l'on fait. Pour apprendre ce que vaut un juste,
demandons-lui pourquoi il est juste: il est probable que celui qui aura le
moins à répondre sera le juste le plus parfait. Il se peut qu'à mesure que
l'intelligence s'étend, le nombre des raisons qui poussent une âme à
l'héroïsme semblent diminuer, mais en même temps l'intelligence s'aperçoit
qu'elle n'a plus d'autre idéal qu'un héroïsme de plus en plus secret et
désintéressé.

Quoi qu'il en soit, celui qui éprouve le besoin d'agrandir la vertu en y
ajoutant l'approbation du destin et du monde, n'a pas encore le sentiment
de la vertu. On n'agit vraiment bien que lorsqu'on agit bien pour soi seul,
sans autre attente que de savoir de mieux en mieux ce que c'est que le
bien. «Sans autre témoin que son coeur», dit Saint-Just. Il y a,
j'imagine, aux yeux de Dieu, une différence notable entre l'âme d'un homme
qui est persuadé que les rayons d'un acte de vertu n'ont pas de limites, et
l'âme de celui qui se dit que ces rayons ne sont probablement pas faits
pour sortir de l'enceinte de son coeur. Une vérité trop ambitieuse, pour
n'être pas douteuse, peut donner un moment une force plus grande, mais une
vérité plus humble et plus humaine donne toujours une force plus patiente
et plus grave. Faut-il être le soldat convaincu que chacun de ses coups
détermine la victoire, ou celui qui sait la petite chose qu'il est dans la
mêlée et combat néanmoins d'un courage aussi ferme? L'homme de bien se
ferait scrupule de tromper son prochain, mais n'est que trop porté à
accepter la pensée que se tromper un peu soi-même est un acte d'idéal.

Mais revenons aux déceptions du juste. Je crois que les meilleurs d'entre
nous chercheraient un autre bonheur si la vertu était utile, et Dieu leur
ôterait leur grande raison de vivre s'il les récompensait souvent. Il est
probable que rien n'est nécessaire, que rien n'est indispensable, et que si
l'âme n'avait plus cette joie de faire le bien parce qu'il est le bien,
elle en trouverait une autre plus pure encore; mais en attendant, c'est la
plus belle qu'elle possède, n'y touchons pas sans motif. Ne touchons pas
trop aux malheurs de la vertu, de peur de toucher en même temps à l'essence
la plus limpide de son bonheur. Les âmes qui goûtent réellement ce bonheur
seraient aussi étonnées qu'on songeât à les récompenser, que les autres
seraient étonnées qu'on songeât à punir le malheur. Il n'y a que ceux qui
ne vivent pas dans la justice qui s'en plaignent toujours.




LXXIV


La sagesse hindoue a raison quand elle dit: «Travaille, comme travaillent
ceux-là qui sont ambitieux. Respecte la vie, comme le font ceux qui la
désirent. Sois heureux comme le sont ceux qui vivent pour le bonheur de
vivre.»

Et c'est encore le point central de la sagesse humaine. Agir comme si tout
acte portait un fruit extraordinaire et éternel, et cependant savoir
combien c'est peu de chose qu'un acte juste en face de l'univers. Avoir le
sentiment de la disproportion et marcher néanmoins comme si les proportions
étaient humaines. Ne pas perdre de vue la grande sphère, et se mouvoir dans
la petite avec autant de confiance, autant de gravité, de conviction et de
satisfaction, que si elle contenait la grande.

Avons-nous besoin d'illusions pour entretenir notre désir du bien? S'il en
était ainsi, il faudrait s'avouer que ce désir n'est pas conforme à la
nature humaine. Il n'est pas prudent de s'imaginer que le coeur croit
longtemps à des choses auxquelles la raison ne croit plus. Mais la raison
peut croire à des choses qui se trouvent dans le coeur. Elle finit même par
s'y réfugier de plus en plus simplement, chaque fois que la nuit tombe sur
son domaine. Car la raison est à l'égard du coeur comme une fille
clairvoyante, mais trop jeune, qui a souvent besoin des conseils de sa
mère, souriante et aveugle. Il arrive un moment dans la vie où la beauté
morale semble plus nécessaire que la beauté intellectuelle. Il arrive un
moment où toutes les acquisitions de l'esprit doivent se déverser dans la
grandeur de l'âme sous peine de mourir misérablement dans la plaine comme
un fleuve qui ne trouve pas la mer.




LXXV


Mais n'exagérons rien quand il s'agit de la sagesse, fût-ce la sagesse
même. Si les forces du dehors ne s'arrêtent pas toujours devant l'homme de
bien, la plupart des puissances intérieures lui sont soumises; et presque
tous les bonheurs et les malheurs des hommes proviennent des puissances
intérieures. Nous avons dit ailleurs que le sage qui passe interrompt mille
drames. Il interrompt, en effet, par sa seule présence, la plupart des
drames qui naissent de l'erreur ou du mal. Il les interrompt en lui-même et
les empêche de naître autour de lui. Des gens qui auraient fait mille
choses folles ou mauvaises, ne les font pas, parce qu'ils ont rencontré un
être doué d'une sagesse simple et vivante, car dans la vie, la plupart des
caractères sont des caractères accessoires, et suivant le hasard,
s'attachent à un sillage de souffrance ou de paix. Autour de Jean-Jacques
Rousseau, par exemple, tout gémit, tout trahit, tout est plein de détours
et d'arrière-pensées, tout paraît délirer; autour de Jean-Paul, tout est
loyal, tout semble noble et clair, tout s'apaise et tout aime. Ce que nous
dominons en nous, nous le dominons en même temps dans tous ceux qui
s'approchent de nous. Il se forme autour du juste un grand cercle paisible
où les flèches du mal perdent peu à peu l'habitude de passer. Les
souffrances morales qui l'atteignent ne dépendent plus des hommes. Il est
vrai, au pied de la lettre, que leur malice ne peut nous faire pleurer que
dans les régions où nous n'avons pas encore perdu le désir de faire pleurer
nos ennemis. Si les traits de l'envie nous font saigner encore, c'est que
nous aurions pu lancer ces mêmes traits, et si une trahison nous arrache
des larmes, c'est que nous avons toujours en nous la puissance de trahir.
On ne peut blesser l'âme qu'avec les armes offensives qu'elle n'a pas
encore jetées sur le grand bûcher de l'amour.




LXXVI


Quant aux drames du bien, ils se jouent sur une scène qui demeure
mystérieuse au sage comme aux autres hommes. Nous n'en apercevons que le
dénouement, mais nous ignorons dans quelle ombre ou dans quelle lumière ce
dénouement fut préparé. Le juste ne peut se promettre qu'une chose, c'est
que son destin l'atteindra dans un acte de charité ou de justice. Il ne
sera jamais frappé qu'en état de grâce, selon l'expression des chrétiens,
c'est-à-dire en état de bonheur intérieur. Et c'est déjà fermer toutes les
portes aux mauvaises destinées intérieures, et la plupart des portes aux
hasards du dehors.

À mesure que s'élève notre idée du devoir et du bonheur, l'empire de la
souffrance morale se purifie; et n'est-ce pas l'empire le plus tyrannique
du destin? Notre bonheur dépend, en somme, de notre liberté intérieure.
Cette liberté grandit quand nous faisons le bien, et diminue quand nous
faisons le mal. Ce n'est pas métaphoriquement, mais très réellement que
Marc-Aurèle se délivre chaque fois qu'il trouve une vérité nouvelle dans
l'indulgence, chaque fois qu'il pardonne ou qu'il pense. C'est moins
métaphoriquement encore que Macbeth s'enchaîne à chacun de ses crimes. Et
tout ce qui est vrai d'un grand crime sur une scène royale, et d'une grande
vertu dans une vie héroïque, est pareillement vrai des plus humbles fautes
et de toutes les vertus inconnues d'une vie ordinaire. Il y a tout autour
de nous des Marc-Aurèles enfants, et des Macbeths qui ne sortent pas de
leur chambre. Si imparfaite que soit notre idée du bien, dès que nous
l'abandonnons un instant, nous nous livrons aux forces malveillantes du
dehors. Un simple mensonge envers moi-même, enseveli dans le silence de mon
coeur, peut porter à ma liberté intérieure une atteinte aussi funeste qu'une
trahison sur la place publique. Et sitôt que ma liberté intérieure est
atteinte, le destin s'approche de ma liberté extérieure, comme un fauve
s'approche à pas lents d'une proie qu'il a longtemps guettée.




LXXVII


Existe-t-il un drame où un être parfaitement beau et parfaitement sage
souffre aussi profondément que le méchant? Il semble exact que dans ce
monde le mal entraîne son châtiment plus sûrement que la vertu ne voit sa
récompense. Il est vrai que le crime a l'habitude de se punir lui-même au
milieu de grands cris, tandis que la vertu se récompense dans le silence,
qui est le jardin clos de son bonheur. Le mal enfin amène des catastrophes
éclatantes, mais un acte de vertu n'est qu'un sacrifice muet aux lois les
plus profondes de l'existence humaine. Et c'est pourquoi, sans doute, la
balance de la grande justice nous paraît pencher plus volontiers du côté de
l'ombre que de celui de la lumière. Mais s'il est peu probable qu'existe
réellement «le bonheur dans le crime», le «malheur dans la vertu»
existe-t-il plus fréquemment? Éliminons d'abord les souffrances physiques,
celles du moins dont la source est cachée dans les forêts les plus obscures
du hasard. Il va sans dire qu'une troupe de bourreaux eût pu étendre
Spinoza sur un lit de tortures, et que rien n'empêche les maladies les plus
douloureuses d'assaillir Antonin le Pieux aussi bien que Régane ou Goneril.
Ceci n'est pas la part humaine, mais animale de la douleur. Observons
cependant que la sagesse envoie la science, la plus jeune de ses soeurs,
limiter chaque jour, dans les domaines du destin, la zone même de la
douleur physique. Mais, malgré tout, il y aura toujours dans ces domaines
un coin inabordable où la malaventure régnera. Il y aura toujours quelques
victimes d'une injustice irréductible, et si celle-ci nous attriste, du
moins nous apprend-elle à ajouter à une sagesse plus réelle, plus humaine
et plus fière, ce que nous enlevons à une sagesse trop mystique.

Nous ne devenons véritablement justes que du jour où nous sommes réduits à
chercher en nous seuls le modèle de la justice. Au reste, l'injustice du
destin remet l'homme à sa place dans la nature. Il n'est pas salutaire
qu'il regarde sans cesse autour de soi, comme un enfant qui cherche encore
sa mère. Ne croyons pas que le découragement moral doive naître de ces
déceptions. Une vérité, si décourageante qu'elle paraisse, transforme le
courage de ceux qui savent l'accepter. En tout cas, une vérité
décourageante, par cela seul qu'elle est une vérité, vaut toujours mieux
que le plus beau mensonge qui encourage. Mais il n'est pas de vérité
décourageante, il y a par contre des courages qui ne sont pas véritables.
Ce qui ébranle les faibles, est ce qui raffermit les forts: «Je pense au
jour de notre amour, écrivait une femme, où par une large fenêtre qui
s'ouvrait sur la mer, nous regardions venir à l'horizon une multitude de
barques blanches, qui toutes venaient docilement s'attacher au port que
nous dominions ... Ah! comme je revois ce jour!... Te rappelles-tu qu'une
seule barque portait une voile presque noire, et que ce fut la dernière qui
rentra au port? Te rappelles-tu aussi qu'il était l'heure de partir, cela
nous était pénible, et nous avions pris comme signal du départ l'arrivée de
la dernière barque? Dans ce hasard qui faisait la dernière barque sombre
nous aurions pu trouver une cause de mélancolie. Mais comme des amants qui
ont «admis» la vie, nous l'avons constaté en souriant et une fois de plus
nous nous sommes reconnus.»

Oui, c'est ainsi qu'il faudrait faire dans l'existence. Il n'est pas
toujours facile de sourire à l'arrivée des barques sombres, mais il est
possible de trouver dans la vie quelque chose qui nous domine sans nous
attrister, comme l'amour dominait sans l'attrister la femme qui parlait de
la sorte. À mesure que la pensée et le coeur s'élargissent, ils parlent
moins souvent d'injustice. Il est bon de se dire que dans ce monde tout est
pour le mieux par rapport à nous, puisque nous sommes les fruits de ce
monde. Une loi de l'univers qui nous semble cruelle doit être cependant
plus conforme à notre être que toutes les lois meilleures que nous
pourrions imaginer. Les temps sont probablement venus où l'homme doit
apprendre à placer ailleurs qu'en lui-même le centre de son orgueil et de
ses joies. Tandis que nos yeux s'ouvrent, nous nous sentons dominés par une
force de plus en plus énorme, mais nous acquérons en même temps la
certitude de plus en plus intime de faire partie de cette force; et même
quand elle nous frappe, nous pouvons l'admirer comme Télémaque enfant
admirait la force du bras paternel.

Accoutumons-nous peu à peu à considérer l'inconscience de la nature avec la
même curiosité et le même étonnement satisfaits et attendris que nous avons
parfois quand nous considérons les mouvements irrésistibles de notre propre
inconscience. Qu'importe que nous promenions le petit flambeau de notre
raison dans ce que nous appelons l'inconscience de l'univers ou la nôtre?
L'une nous appartient aussi intimement que l'autre. «Après la conscience
de notre pouvoir, dit Guyau un des plus hauts privilèges de l'homme, c'est
de prendre conscience de son impuissance, du moins comme individu. De la
disproportion même entre l'infini qui nous tue et ce rien que nous sommes,
naît le sentiment d'une certaine grandeur en nous: nous aimons mieux être
fracassés par une montagne que par un caillou; à la guerre, nous préférons
succomber dans une lutte contre mille que contre un. L'intelligence, en
nous montrant pour ainsi dire l'immensité de notre impuissance, nous ôte le
regret de notre défaite.»

Qui sait? il y a déjà des moments où ce qui nous défait paraît nous toucher
de plus près que la part de nous-même qui succombe. Rien ne change plus
aisément de foyer que l'amour-propre, car un instinct nous avertit que rien
ne nous appartient moins. L'amour-propre des courtisans qui entourent un
roi très puissant, ne tarde pas à chercher un refuge plus splendide dans la
toute-puissance de ce roi, et une humiliation qui descend sur leur tête du
haut d'un trône redouté, brise en eux d'autant moins d'orgueil qu'elle
tombe de plus haut. La nature, en devenant moins indifférente, ne nous
paraîtrait plus assez vaste. Notre sentiment de l'infini a besoin de tout
son infini, de toute son indifférence, pour se mouvoir à l'aise, et quelque
chose dans notre âme aimera toujours mieux pleurer parfois dans un monde
sans limite, que d'être constamment heureux dans un monde borné.

Si le destin était invariablement juste envers le sage, ce serait sans
doute parfait par le fait même que cela serait; mais puisqu'il est
indifférent, c'est mieux encore et peut-être plus grand; et en tout cas,
cela restitue à l'univers l'importance que cela enlève aux actes de notre
âme. Nous n'y perdons rien, puisque aucune grandeur, qu'elle soit dans la
nature ou au fond de son coeur, ne se perd pour le sage. Pourquoi nous
inquiéter ainsi de la situation de l'infini? Tout ce qui peut en appartenir
à un être n'appartiendra jamais qu'à celui qui l'admire.




LXXVIII


Vous souvenez-vous du roman de Balzac intitulé: _Pierrette_ dans la série
des _Célibataires_? Ce n'est pas un des chefs-d'oeuvre de Balzac, il s'en
faut; aussi n'est-ce pas à ce point de vue que j'en parle. On y voit une
douce et innocente orpheline bretonne que sa mauvaise étoile arrache un
jour à son grand-père et à sa grand'mère qui l'adorent, pour l'ensevelir au
fond d'une ville de province dans la triste maison d'un oncle et d'une
tante, M. Rogron, et sa soeur, Mlle Sylvie, merciers retirés des affaires,
bourgeois ternes et durs, sottement vaniteux et avares, célibataires
inquiets, mornes et instinctivement haineux.

À peine arrivée, le martyre de l'inoffensive et aimante Pierrette commence.
Il s'y mêle de terribles questions d'argent: économies à réaliser, mariages
à éviter, ambitions à satisfaire, successions à détourner, etc. Les
voisins, les amis des Rogron, assistent paisiblement au long et lent
supplice de la victime, et leur instinct sourit naturellement au succès des
plus forts. Tout finit par la mort pitoyable de Pierrette, le triomphe des
Rogron, de l'abominable avocat Vinet et de tous ceux qui les aidèrent. Plus
rien ne vient troubler le bonheur des bourreaux. Le hasard même a l'air de
les bénir, et Balzac, emporté malgré lui par la réalité des choses,
termine, comme à regret, son récit, par cette phrase: «Convenons entre
nous que la légalité serait pour les friponneries sociales une belle chose,
si Dieu n'existait pas.»

Il n'est pas nécessaire d'aller chercher dans les romans des drames de ce
genre. Ils ont lieu tous les jours dans un grand nombre de demeures. Aussi
n'ai-je emprunté cet exemple à Balzac que parce que l'histoire quotidienne
du triomphe de l'injustice s'y trouvait toute faite. Il n'est rien de plus
moral que de pareils exemples, et peut-être la plupart des moralistes
ont-ils tort d'en affaiblir le grand enseignement en essayant d'excuser
comme ils peuvent les iniquités du destin. Les uns s'en remettent à Dieu du
soin de récompenser l'innocence. Les autres nous diront que dans cette
aventure ce n'est pas la victime qu'il faut plaindre le plus. Ils ont
raison, sans doute, à plus d'un point de vue. La petite Pierrette
persécutée et malheureuse a des bonheurs que ne connaissent pas ses
bourreaux. Elle demeure aimante, tendre et douce dans ses larmes; et cela
rend plus heureux que d'être dur, égoïste et haineux dans ses sourires. Il
est triste d'aimer sans être aimé; mais il est bien plus triste encore de
ne pas aimer du tout. Et comment comparer les satisfactions informes, les
petits espoirs bas et étroits des Rogron, à la grande espérance de l'enfant
qui attend dans son âme la fin de l'injustice? Rien ne nous dit que la pâle
Pierrette soit plus intelligente que ceux qui l'environnent, mais celui qui
souffre injustement se crée dans la souffrance un horizon qui s'étend,
jusqu'à toucher par certains points aux jouissances d'un esprit supérieur,
comme l'horizon de la terre, alors même qu'on ne se trouve pas au sommet
d'une montagne, semble parfois toucher les pieds du ciel. L'injustice que
nous commettons ne tarde pas à nous réduire aux petits plaisirs matériels,
et à mesure que nous jouissons de ceux-ci, nous envions à notre victime la
faculté de jouir de plus en plus vivement de tout ce que nous ne pouvons
lui enlever, de tout ce que nous ne pouvons atteindre, de tout ce qui ne
touche pas directement à la matière. Un acte d'injustice ouvre toute grande
à la victime la porte même que le bourreau referme sur son âme à lui; et
l'homme qui souffre alors respire un air plus pur que l'homme qui fait
souffrir. Il fait cent fois plus clair au fond du coeur de ceux qui sont
persécutés qu'au fond du coeur de ceux qui persécutent. Et toute la santé
du bonheur ne dépend-elle pas d'une certaine clarté que nous avons en
nous?--L'être humain qui apporte la douleur éteint en lui plus de bonheur
qu'il n'en peut éteindre en celui qu'il accable.

Qui de nous--s'il nous fallait choisir--n'aimerait mieux se trouver à la
place de Pierrette qu'à la place des Rogron? Notre instinct du bonheur
n'ignore pas qu'il est impossible que celui qui a raison moralement ne soit
pas plus heureux que celui qui a tort, alors même qu'il aurait tort du haut
d'un trône. Il est vrai que les Rogron ne savent peut-être pas leur
injustice. Peu importe, on ne respire pas plus largement dans
l'inconscience que dans la conscience du mal. Au contraire: celui qui sait
qu'il fait le mal a parfois le désir de s'évader de sa prison; l'autre y
meurt, sans même avoir joui par la pensée de tout ce qui entoure les murs
qui lui cachent tristement la véritable destinée de l'homme.




LXXIX


À quoi bon chercher la justice où elle ne peut être? Existe-t-elle
ailleurs que dans notre âme? La langue qu'elle parle semble la langue
naturelle de l'esprit humain; mais du moment que celui-ci veut voyager dans
l'univers, il faut qu'il apprenne d'autres mots. Il n'y a pas d'idée à
laquelle l'univers songe moins qu'à celle de la justice. Il ne s'occupe que
d'équilibre, et ce que nous appelons justice n'est qu'une transformation
humaine des lois de l'équilibre, de même que le miel n'est qu'une
transformation des sucs qui se trouvent dans les fleurs. Hors de l'homme il
n'y a pas de justice; mais dans l'homme il ne se commet jamais
d'injustice. Le corps peut jouir de plaisirs mal acquis, mais l'âme ne
connaît d'autres satisfactions que celles que sa vertu a méritées. Notre
bonheur intérieur est pesé par un juge que rien ne peut corrompre; car
essayer de le corrompre, c'est encore enlever quelque chose aux derniers
bonheurs véritables qu'il allait déposer dans le plateau lumineux de la
balance. Il est évidemment navrant que l'on puisse opprimer, comme le
firent les Rogron, un être inoffensif, et qu'il soit possible d'assombrir
ainsi les quelques années d'existence que le hasard des mondes lui départit
sur cette terre. Mais il ne faudrait parler d'injustice que si l'acte des
Rogron leur procurait une félicité intérieure, une paix, une élévation de
pensée et d'habitude, analogues à celles que la vertu, la méditation et
l'amour procurèrent à Spinoza ou bien à Marc-Aurèle. On peut éprouver, il
est vrai, une certaine satisfaction intellectuelle à faire le mal. Mais le
mal que l'on fait restreint nécessairement la pensée et la borne à des
choses personnelles et éphémères. En commettant une action injuste nous
montrons que nous n'avons pas encore atteint le bonheur que l'homme peut
atteindre. Dans le mal même, c'est, en dernière analyse, une certaine paix,
un certain épanouissement de son être que le méchant recherche. Il peut se
croire heureux dans l'épanouissement qu'il y trouve; mais Marc-Aurèle, qui
a connu l'autre épanouissement, l'autre tranquillité, y serait-il heureux?
Un enfant qui n'a pas vu la mer: on le mène sur la rive d'un grand lac; il
s'imagine voir la mer, il bat des mains, il n'en demande pas davantage;
mais la mer véritable en existe-t-elle moins?

A-t-il aux yeux de ceux qui virent autre chose, un bonheur qu'il ne mérite
pas, celui dont le bonheur dépend des mille petites victoires que l'envie,
la vanité, l'indifférence doivent remporter chaque jour? Désirez-vous sa
conscience de vivre, la religion qui suffit à son âme, l'idée de l'univers
que supposent ces soucis? Pourtant, n'est-ce point tout cela qui forme le
lit plus ou moins large et plus ou moins profond où coule le bonheur? Il
croit peut-être les mêmes choses que le sage: qu'il y a un Dieu, ou qu'il
n'y en a pas, que tout finit à cette vie ou que tout se prolonge dans
l'autre, qu'il n'y a que la matière, qu'il n'y a que l'esprit; mais
pensez-vous qu'il les croie de la même façon? Le bonheur que nous puisons
en ce que nous croyons, c'est-à-dire, la certitude de la vie, la paix et la
confiance de l'existence intérieure, l'assentiment non pas résigné, mais
actif, interrogateur et filial aux lois de la nature, ne dépend-il pas plus
de la manière dont on croit que de ce que l'on croit? Je puis croire d'une
manière religieuse et infinie qu'il n'y a pas de Dieu, que mon apparition
n'a pas de but hors d'elle-même, que l'existence de mon âme n'est pas plus
nécessaire à l'économie de ce monde sans limites que les nuances éphémères
d'une fleur; vous pouvez croire petitement qu'un Dieu unique et
tout-puissant vous aime et vous protège; je serai plus heureux et plus
calme que vous, si mon incertitude est plus grande, plus grave et plus
noble que votre foi, si elle a interrogé plus intimement mon âme, si elle a
fait le tour d'un horizon plus étendu, si elle a aimé plus de choses. Le
Dieu auquel je ne crois pas deviendra plus puissant et plus consolateur que
celui auquel vous croyez, si j'ai mérité que mon doute repose sur des
pensées et sur des sentiments plus vastes et plus purs que ceux qui animent
votre certitude. Encore une fois, croire, ne pas croire, cela n'a guère
d'importance; ce qui en a, c'est la loyauté, l'étendue, le désintéressement
et la profondeur des raisons pour lesquelles on croit ou pour lesquelles on
ne croit point.




LXXX


On ne choisit pas ces raisons, on les mérite comme des récompenses. Celles
que nous choisissons ne sont que des esclaves achetées par hasard, elles
semblent vivre à peine, ne s'attachent à rien, n'attendent qu'une occasion
de fuir. Mais celles que nous avons méritées encouragent nos pas comme des
Antigones pensives et fidèles. On ne fait point entrer ces raisons dans une
âme; il faut qu'elles y aient vécu bien longtemps, il faut qu'elles y aient
passé leur enfance, qu'elles s'y soient nourries de toutes nos pensées, de
toutes nos actions, il faut qu'elles y retrouvent les mille souvenirs d'une
vie de sincérité et d'amour. À mesure que grandissent ces raisons, à mesure
que s'étend l'horizon de notre âme, s'étend pareillement l'horizon du
bonheur; car l'espace qu'occupent nos sentiments et nos pensées est le seul
dans lequel puisse se mouvoir notre bonheur. Notre bonheur n'a guère besoin
d'espace matériel, mais l'étendue morale qui s'ouvre devant lui n'est
jamais assez grande. Il faut toujours tâcher à l'agrandir, jusqu'à ce
qu'arrive le moment où notre bonheur ne demande plus d'autre nourriture que
l'espace même qu'il découvre en s'élevant. Alors l'homme commence à être
heureux dans la partie vraiment humaine et inexpugnable de son être, et
tous les autres bonheurs ne sont, au fond, que des fragments encore
inconscients de ce bonheur qui médite, regarde et n'aperçoit plus de limite
en soi-même, ni dans ce qui l'entoure.




LXXXI


Cet espace se restreint tous les jours dans le mal, parce que forcément
les pensées et les sentiments s'y restreignent. Mais l'homme qui s'est
élevé quelque peu ne fait plus le mal, parce qu'il n'est aucun mal qui ne
naisse, en dernière analyse, d'une pensée étroite ou d'un sentiment
médiocre. Il ne fait plus le mal parce que ses pensées sont devenues plus
hautes et plus pures et ses pensées deviennent plus pures encore de ce
qu'il ne peut plus faire le mal. Ainsi, nos actions et nos pensées, en
conquérant le ciel paisible où la vie de notre âme peut s'étendre sans
trouble, sont aussi inséparables que les deux ailes de l'oiseau; et ce qui
pour l'oiseau n'est encore qu'une loi de l'équilibre, devient ici une loi
de la justice.




LXXXII


Qui nous dira si la sorte de satisfaction misérable que le méchant semble
trouver, par moment, dans le mal, devient sensible à l'âme avant qu'il ne
s'y mêle un désir faible et vague, une promesse ou une possibilité
lointaine de bonté ou de miséricorde?

Peut-être le méchant qui vient de réduire à merci sa victime n'aperçoit-il
un côté moins sombre et moins inutile dans sa joie qu'à l'instant où il
songe qu'il pourrait pardonner. On dirait que la méchanceté doit emprunter
parfois un rayon de lumière à la bonté afin d'éclairer son triomphe. Est-il
possible à l'homme de sourire dans la haine sans chercher son sourire dans
l'amour? Mais ce sourire sera bien éphémère. Ici, pas plus qu'ailleurs, il
n'y a d'injustice intérieure. On peut dire qu'il n'y a pas une âme où
l'échelle du bonheur ne porte exactement les mêmes marques que celles de la
justice ou de la charité. Je confonds ici les deux mots, car la charité ou
l'amour est la justice qui n'a plus à compter que des pierres précieuses.
L'homme qui va glaner son bonheur dans le mal affirme par là même qu'il
n'est pas aussi heureux que celui qui lui voit faire le mal et qui le
désapprouve. Il a cependant le même but que le juste. Il cherche le
bonheur, je ne sais quelle paix ou quelle certitude. À quoi bon le punir?
On n'en veut pas au pauvre qui n'habite pas un palais; il est assez
malheureux de n'avoir qu'une cabane pour demeure. Aux yeux d'un être qui
verrait l'invisible, l'âme de l'homme le plus injuste aurait toujours les
attributs, les vêtements immaculés et l'activité sainte de la Justice. Il
la verrait peser la paix, l'amour, la conscience de vivre, les sourires de
la terre ou du ciel, et ce qui les annule, les rabaisse ou les empoisonne,
avec le même soin qu'y apporte l'âme du saint, du héros, du penseur.
Peut-être n'avons-nous pas tort de nous préoccuper de justice au sein d'un
univers qui ne s'en préoccupe point, pas plus que l'abeille n'a tort de
faire du miel au sein d'un monde qui n'en produit pas par lui-même. Mais
nous avons tort de vouloir une justice extérieure puisqu'il n'y en a point.
Celle qui est en nous doit nous suffire. Tout se pèse et se juge sans cesse
en notre être. Nous nous jugeons nous-mêmes; ou plutôt notre bonheur nous
juge.




LXXXIII


On dira peut-être que le bien a ses défaites et ses déceptions, comme le
mal; mais les défaites et les déceptions du bien, au lieu d'assombrir et de
chagriner la pensée, l'éclairent et la tranquillisent. Un acte de vertu
peut tomber dans le vide; mais c'est surtout alors qu'il nous apprend à
mesurer les profondeurs de l'âme et de la vie. Il y tombe souvent comme une
pierre plus lumineuse que nos pensées. Quand une combinaison méchante de
Mme Rogron échoue devant l'innocence de Pierrette, son âme se rétrécit
encore davantage; mais quand une des bontés de Titus descend sur un ingrat,
l'inutilité du pardon, l'inutilité de l'amour, lui apprend à porter ses
regards au delà du pardon, au delà de l'amour. Il n'est pas désirable que
l'homme s'enferme en quelque chose, fût-ce dans le bien même. Que le
dernier geste de la vertu soit toujours le geste d'un ange qui entr'ouvre
une porte.

Il faudrait bénir ces défaites. Si le hasard voulait qu'à chaque fois que
nous pardonnons, notre ennemi devînt notre frère, nous mourrions sans
savoir ce qu'éclaire en nous une clémence imprudente qu'on ne regrette pas.
Nous mourrions sans avoir eu l'occasion de mesurer les forces qui entourent
notre vie, à l'aide de la force la plus grande qui se trouve dans notre
âme. L'inutilité d'un acte de bonté, l'inefficacité apparente d'une pensée
élevée ou simplement loyale, jette sur une foule de choses un rayon d'une
autre nature que celui qu'y pourrait projeter toute l'utilité du bien.
Certes, il y aurait une grande joie à constater le triomphe invariable de
l'amour; mais il y a une joie plus grande encore à aller au travers de
cette illusion jusqu'à la vérité. «L'homme, a dit un penseur que la mort
nous enleva trop tôt, l'homme a trop souvent, tout le long de l'histoire,
placé sa dignité dans les erreurs, et la vérité lui a paru d'abord une
diminution de lui-même. La vérité ne vaut pas toujours le rêve, mais elle a
cela pour elle qu'elle est vraie. Dans le domaine de la pensée il n'y a
rien de plus moral que la vérité.»

Et cette vérité n'a rien d'amer, aucune vérité n'est amère pour le sage. Il
a pu désirer lui aussi que la vertu transportât des montagnes et qu'un acte
d'amour adoucît à jamais l'âme de tous ses frères. Mais aujourd'hui, il
apprend à préférer qu'il n'en soit pas ainsi. Et ce n'est pas pour les
satisfactions qu'y cueille son orgueil. Il ne se juge pas meilleur que
l'univers, mais il s'y croit moins important. Il ne cultive plus la passion
de justice qu'il trouve dans son âme pour les fruits spirituels qu'elle
rapporte, mais par respect pour tout ce qui existe, et pour les fleurs
inattendues qu'elle fait naître en son intelligence. Il ne maudit pas
l'ingrat, il ne maudit même pas l'ingratitude; il ne se dit pas: «Je suis
meilleur que cet homme», ou «Je ne tomberai pas dans ce vice.» Mais
l'ingratitude lui apprend qu'il y a dans le bienfait des joies plus
spacieuses, moins personnelles et plus conformes à la vie générale que
celles qu'il attendait de la reconnaissance. Il aime mieux essayer de
comprendre ce qui est, que de s'efforcer de croire ce qu'il désire. Il a
vécu longtemps comme le pauvre transporté brusquement du fond de sa cabane
dans un palais immense. À son réveil, il cherchait avec inquiétude, dans
les salles trop vastes, les misérables souvenirs de son étroite chambre. Où
donc étaient l'âtre et le lit, la table, l'écuelle et l'escabeau? Il
retrouva, tremblant encore à ses côtés, l'humble flambeau de ses veillées,
mais sa lueur n'atteignait pas les hautes voûtes; et seul, le pilier le
plus proche semblait chanceler par moments dans les battements impuissants
des petites ailes de la lumière. Mais peu à peu ses yeux s'accoutumèrent à
la nouvelle demeure. Il parcourut les salles innombrables, et il se réjouit
de tout ce que le flambeau n'éclairait point, aussi profondément que de
tout ce qu'il éclairait. Il eût voulu d'abord des portes un peu plus
basses, des escaliers moins larges, des galeries où ne se perdissent pas
les regards. Mais à mesure qu'il marchait, il comprenait la beauté et la
grandeur de ce qui n'était pas d'accord avec ses rêves. Il fut heureux de
constater que tout ne tournait pas, comme dans sa cabane, autour de la
table et du lit. Il se félicita que le palais n'eût pas été bâti à la
taille des médiocres habitudes de sa misère. Il sut admirer ce qui
contredisait son désir, en élargissant sa vision. Tout ce qui existe
console et raffermit le sage, car la sagesse consiste à rechercher et à
admettre tout ce qui existe.




LXXXIV


Elle admet même les Rogron. Elle s'intéresse à la vie plus encore qu'à la
justice ou à la vertu, et s'il arrive qu'une grande vertu trop abstraite se
trouve en présence d'une vie qui ne s'agite qu'entre d'étroites murailles,
elle aimera mieux pencher son attention sur la petite vie que sur la grande
vertu immobile, orgueilleuse et solitaire.

Surtout, elle ne méprise rien; il n'y a qu'une chose au monde qui est tout
à fait méprisable et c'est le mépris même. Trop souvent ceux qui pensent
sont enclins à mépriser ceux qui passent dans la vie sans penser. Certes,
la pensée a une grande importance, et il faut tâcher avant tout de penser
autant que possible et du mieux possible; mais il y a quelque exagération
à croire qu'un peu plus ou un peu moins d'aptitude à manier un certain
nombre d'idées générales mette une barrière définitive entre deux hommes. À
tout prendre, entre le plus grand des penseurs et le petit bourgeois de
province, il n'y a bien souvent que la différence d'une vérité qui trouve
par moment sa formule, à une vérité qui ne se formule jamais d'une manière
appréciable. C'est beaucoup; c'est un fossé profond, ce n'est pas un abîme.
Plus la pensée s'élève, plus lui paraît arbitraire et fugitive la limite
entre ce qui ne pense pas encore et ce qui pense toujours. Le petit
bourgeois est plein de préjugés, de passions qui semblent ridicules,
d'idées étroites, mesquines et souvent assez basses; cependant, mettez-le à
côté du sage dans les circonstances essentielles de la vie; devant la
douleur, devant la mort, devant l'amour, devant l'héroïsme réel, il
arrivera plus d'une fois que le sage se tournera vers son humble compagnon,
comme vers le dépositaire d'une vérité aussi humaine, aussi sûre que la
sienne.

Il y a des moments où le sage reconnaît la vanité de ses trésors
spirituels; où il s'aperçoit que quelques habitudes, quelques mots, à
peine le séparent des autres hommes, et où il doute de la valeur de ces
mots. Ce sont les moments les plu

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