Eugénie Grandet
by Honoré de Balzac · French · Gutenberg #11049 · 396,504 chars · public domain (US)
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Title: Eugénie Grandet
Author: Honoré de Balzac
Release date: February 1, 2004 [eBook #11049]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EUGÉNIE GRANDET ***
EUGÉNIE GRANDET.
Scènes de la vie de Province.
par
HONORÉ DE BALZAC.
A MARIA,
_Que votre nom, vous dont le portrait est le plus bel ornement de cet
ouvrage, soit ici comme une branche de buis bénit, prise on ne sait à
quel arbre, mais certainement sanctifiée par la religion et renouvelée,
toujours verte, par des mains pieuses, pour protéger la maison_.
DE BALZAC
Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire
une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus
sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes.
Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître
et l'aridité des landes et les ossements des ruines. La vie et le
mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées,
s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne
immobile dont la figure à demi monastique dépasse l'appui de la croisée,
au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la
physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui
mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu
fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques
endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux,
toujours propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la
paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville, et que
dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont
encore solides quoique construites en bois, et leurs divers aspects
contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur à
l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer
devant ces maisons, sans admirer les énormes madriers dont les bouts
sont taillés en figures bizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir
le rez-de-chaussée de la plupart d'entre elles. Ici, des pièces de bois
transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues
sur les frêles murailles d'un logis terminé par un toit en colombage que
les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont été tordus par
l'action alternative de la pluie et du soleil. Là se présentent des
appuis de fenêtre usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient
à peine, et qui semblent trop légers pour le pot d'argile brune d'où
s'élancent les oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin,
c'est des portes garnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres a
tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais.
Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit
Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa _noblesse de
cloches_, la gloire de son échevinage oublié. L'Histoire de France est
là tout entière. A côté de la tremblante maison à pans hourdés où
l'artisan a déifié son rabot, s'élève l'hôtel d'un gentilhomme où sur le
plein-cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de
ses armes, brisées par les diverses révolutions qui depuis 1789 ont
agité le pays. Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçants ne sont
ni des boutiques ni des magasins, les amis du moyen-âge y retrouveraient
l'ouvrouère de nos pères en toute sa naïve simplicité. Ces salles
basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes,
obscures et sans ornements extérieurs ou intérieurs, Leur porte est
ouverte en deux parties pleines, grossièrement ferrées, dont la
supérieure se replie intérieurement, et dont l'inférieure armée d'une
sonnette à ressort va et vient constamment. L'air et le jour arrivent à
cette espèce d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace
qui se trouve entre la voûte, le plancher et le petit mur à hauteur
d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ôtés le matin, remis
et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur sert à
étaler les marchandises du négociant. Là, nul charlatanisme. Suivant la
nature du commerce, les échantillons consistent en deux ou trois baquets
pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile à voile, des
cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cercles le long
des murs, ou quelques pièces de drap sur des rayons. Entrez? Une fille
propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges quitte son
tricot, appelle son père ou sa mère qui vient et vous vend à vos
souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son
caractère, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de
marchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis à sa porte et qui
tourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne possède en apparence
que de mauvaises planches à bouteilles et deux ou trois paquets de
lattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers
de l'Anjou; il sait, à une planche près, combien il _peut_ de tonneaux
si la récolte est bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de
pluie le ruine: en une seule matinée, les poinçons valent onze francs
ou tombent à six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les
vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie commerciale. Vignerons,
propriétaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers
sont tous à l'affût d'un rayon de soleil; ils tremblent en se couchant
le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gelé pendant la nuit;
ils redoutent la pluie, le vent, la sécheresse, et veulent de l'eau, du
chaud, des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le
ciel et les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaie
tour à tour les physionomies. D'un bout à l'autre de cette rue,
l'ancienne Grand'rue de Saumur, ces mots: Voilà un temps d'or! se
chiffrent de porte en porte. Aussi chacun répond-il au voisin: Il pleut
des louis, en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie
opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison,
vous n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves
industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours à
la campagne. Là, tout étant prévu, l'achat, la vente, le profit, les
commerçants se trouvent avoir dix heures sur douze à employer en
joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages continuels.
Une ménagère n'achète pas une perdrix sans que les voisins ne demandent
au mari si elle était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête
à sa fenêtre sans y être vue par tous les groupes inoccupés. Là donc les
consciences sont à jour, de même que ces maisons impénétrables, noires
et silencieuses n'ont point de mystères. La vie est presque toujours en
plein air: chaque ménage s'assied à sa porte, y déjeune, y dîne, s'y
dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit étudié. Aussi,
jadis, quand un étranger arrivait dans une ville de province, était-il
gaussé de porte en porte. De là les bons contes, de là le surnom de
_copieux_ donné aux habitants d'Angers qui excellaient à ces railleries
urbaines. Les anciens hôtels de la vieille ville sont situés en haut de
cette rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La maison pleine
de mélancolie où se sont accomplis les événements de cette histoire
était précisément un de ces logis, restes vénérables d'un siècle où les
choses et les hommes avaient ce caractère de simplicité que les moeurs
françaises perdent de jour en jour. Après avoir suivi les détours de ce
chemin pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs
et dont l'effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie
machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel
est cachée la porte de la maison à monsieur Grandet. Il est impossible
de comprendre la valeur de cette expression provinciale sans donner la
biographie de monsieur Grandet.
Monsieur Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et
les effets ne seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont
point, peu ou prou, vécu en province. Monsieur Grandet, encore nommé par
certaines gens le père Grandet, mais le nombre de ces vieillards
diminuait sensiblement, était en 1789 un maître-tonnelier fort à son
aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République française
mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clergé, le
tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d'épouser la fille d'un
riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et
de la dot, muni de deux mille louis d'or, au district, où, moyennant
deux cents doubles louis offerts par son beau-père au farouche
républicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour
un morceau de pain, légalement, sinon légitimement, les plus beaux
vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies.
Les habitants de Saumur étant peu révolutionnaires, le père Grandet
passa pour un homme hardi, un républicain, un patriote, pour un esprit
qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que le tonnelier donnait
tout bonnement dans les vignes. Il fut nommé membre de l'administration
du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir
politiquement et commercialement. Politiquement, il protégea les
ci-devant et empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés;
commercialement, il fournit aux armées républicaines un ou deux
milliers de pièces de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies
dépendant d'une communauté de femmes que l'on avait réservée pour un
dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire,
administra sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut
monsieur Grandet. Napoléon n'aimait pas les républicains: il remplaça
monsieur Grandet, qui passait pour avoir porté le bonnet rouge, par un
grand propriétaire, un homme à particule, un futur baron de l'Empire.
Monsieur Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il
avait fait faire dans l'intérêt de la ville d'excellents chemins qui
menaient à ses propriétés. Sa maison et ses biens, très avantageusement
cadastrés, payaient des impôts modérés. Depuis le classement de ses
différents clos, ses vignes, grâce à des soins constants, étaient
devenues la tête du pays, mot technique en usage pour indiquer les
vignobles qui produisent la première qualité de vin. Il aurait pu
demander la croix de la Légion-d'Honneur. Cet événement eut lieu en
1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme
environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurs légitimes amours,
était âgée de dix ans. Monsieur Grandet, que la Providence voulut sans
doute consoler de sa disgrâce administrative, hérita successivement
pendant cette année de madame de La Gaudinière, née de La Bertellière,
mère de madame Grandet; puis du vieux monsieur La Bertellière, père de
la défunte; et encore de madame Gentillet, grand'mère du côté maternel:
trois successions dont l'importance ne fut connue de personne.
L'avarice de ces trois vieillards était si passionnée que depuis
longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler
secrètement. Le vieux monsieur La Bertellière appelait un placement une
prodigalité, trouvant de plus gros intérêts dans l'aspect de l'or que
dans les bénéfices de l'usure. La ville de Saumur présuma donc la valeur
des économies d'après les retenus des biens au soleil. Monsieur Grandet
obtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie d'égalité
n'effacera jamais: il devint _le plus imposé_ de l'arrondissement. Il
exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les années plantureuses,
lui donnaient sept à huit cents poinçons de vin. Il possédait treize
métairies, une vieille abbaye, où, par économie, il avait muré les
croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent
vingt-sept arpents de prairies où croissaient et grossissaient trois
mille peupliers plantés en 1793. Enfin la maison dans laquelle il
demeurait était la sienne. Ainsi établissait-on sa fortune visible,
Quant à ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en
présumer l'importance: l'une était monsieur Cruchot, notaire chargé des
placements usuraires de monsieur Grandet; l'autre, monsieur des
Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le
vigneron participait à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux
Cruchot et monsieur des Grassins possédassent cette profonde discrétion
qui engendre en province la confiance et la fortune, ils témoignaient
publiquement à monsieur Grandet un si grand respect que les observateurs
pouvaient mesurer l'étendue des capitaux de l'ancien maire d'après la
portée de l'obséquieuse considération dont il était l'objet. Il n'y
avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que monsieur Grandet
n'eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se
donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une
grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en
voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait avoir
communiqué ses teintes. Le regard d'un homme accoutumé à tirer de ses
capitaux un intérêt énorme contracte nécessairement, comme celui du
voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes
indéfinissables, des mouvements furtifs, avides, mystérieux qui
n'échappent point à ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en
quelque sorte la franc-maçonnerie des passions. Monsieur Grandet
inspirait donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit un homme qui
ne devait jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron,
devinait avec la précision d'un astronome quand il fallait fabriquer
pour sa récolte mille poinçons ou seulement cinq cents; qui ne manquait
pas une seule spéculation, avait toujours des tonneaux à vendre alors
que le tonneau valait plus cher que la denrée à recueillir, pouvait
mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son
poinçon à deux cents francs quand les petits propriétaires donnaient le
leur à cinq louis. Sa fameuse récolte de 1811, sagement serrée,
lentement vendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille
livres. Financièrement parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et du
boa: il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie,
sauter dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait
une charge d'écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui
digère, impassible, froid, méthodique. Personne ne le voyait passer sans
éprouver un sentiment d'admiration mélangé de respect et de terreur.
Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le déchirement poli de ses
griffes d'acier? à celui-ci maître Cruchot avait procuré l'argent
nécessaire à l'achat d'un domaine, mais à onze pour cent; à celui-là
monsieur des Grassins avait escompté des traites, mais avec un
effroyable prélèvement d'intérêts. Il s'écoulait peu de jours sans que
le nom de monsieur Grandet fût prononcé soit au marché, soit pendant les
soirées dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la
fortune du vieux vigneron était l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi
plus d'un négociant, plus d'un aubergiste disait-il aux étrangers avec
un certain contentement: «Monsieur, nous avons ici deux ou trois
maisons millionnaires; mais, quant à monsieur Grandet, il ne connaît
pas lui-même sa fortune!»En 1816 les plus habiles calculateurs de
Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme à près de quatre
millions; mais, comme terme moyen, il avait dû tirer par an, depuis
1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses propriétés, il était
présumable qu'il possédait en argent une somme presque égale à celle de
ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'après une partie de boston, on quelque
entretien sur les vignes, on venait à parler de monsieur Grandet, les
gens capables disaient-ils:
--Le père Grandet?... le père Grandet doit avoir cinq à six millions.
--Vous êtes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le t
otal, répondaient monsieur Cruchot ou monsieur des Grassins s'ils
entendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rotschild ou de
monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi
riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une
dédaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tête d'un air
d'incrédulité. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes
les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularités de sa vie
donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie et le ridicule
s'étaient usés. En ses moindres actes, monsieur Grandet avait pour lui
l'autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le
clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays, où chacun, après
l'avoir étudié comme un naturaliste étudie les effets de l'instinct chez
les animaux, avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse de ses
plus légers mouvements.
--L'hiver sera rude, disait-on, le père Grandet a mis ses gants fourrés:
il faut vendanger.
--Le père Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette
année. Monsieur Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses
fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de
chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de blé de rente. Il possédait
un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une
certaine quantité de grains et lui en rapporter le son et la farine. La
grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne fût plus jeune,
boulangeait elle-même tous les samedis le pain de la maison. Monsieur
Grandet s'était arrangé avec les maraîchers, ses locataires, pour qu'ils
le fournissent de légumes. Quant aux fruits, il en récoltait une telle
quantité qu'il en faisait vendre une grande partie au marché. Son bois
de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les vieilles
truisses à moitié pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses
fermiers le lui charroyaient en ville tout débité, le rangeaient par
complaisance dans son bûcher et recevaient ses remercîments. Ses seules
dépenses connues étaient le pain bénit, la toilette de sa femme, celle
de sa fille, et le payement de leurs chaises à l'église; la lumière,
les gages de la grande Nanon, l'étamage de ses casseroles;
l'acquittement des impositions, les réparations de ses bâtiments et les
frais de ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois récemment
achetés qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il
promettait une indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il
mangeait du gibier. Les manières de cet homme étaient fort simples. Il
parlait peu. Généralement il exprimait ses idées par de petites phrases
sentencieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Révolution, époque à
laquelle il attira les regards, le bonhomme bégayait d'une manière
fatigante aussitôt qu'il avait à discourir longuement ou à soutenir une
discussion. Ce bredouillement, l'incohérence de ses paroles, le flux de
mots où il noyait sa pensée, son manque apparent de logique attribués à
un défaut d'éducation étaient affectés et seront suffisamment expliqués
par quelques événements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases
exactes autant que des formules algébriques lui servaient habituellement
à embrasser, à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce:
Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. Il
ne disait jamais ni _oui_ ni _non_, et n'écrivait point. Lui parlait-on?
il écoutait froidement, se tenait le menton dans la main droite en
appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait
en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il
méditait longuement les moindres marchés. Quand, après une savante
conversation, son adversaire lui avait livré le secret de ses
prétentions en croyant le tenir, il lui répondait:
--Je ne puis rien conclure sans avoir consulté ma femme. Sa femme, qu'il
avait réduite à un ilotisme complet, était en affaires son paravent le
plus commode. Il n'allait jamais chez personne, ne voulait ni recevoir
ni donner à dîner; il ne faisait jamais de bruit, et semblait
économiser tout, même le mouvement. Il ne dérangeait rien chez les
autres par un respect constant de la propriété. Néanmoins, malgré la
douceur de sa voix, malgré sa tenue circonspecte, le langage et les
habitudes du tonnelier perçaient, surtout quand il était au logis, où il
se contraignait moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet était
un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces
de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules; son visage
était rond, tanné, marqué de petite vérole; son menton était droit, ses
lèvres n'offraient aucunes sinuosités, et ses dents étaient blanches;
ses yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde
au basilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de
protubérances significatives; ses cheveux jaunâtres et grisonnants
étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient
pas la gravité d'une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez,
gros par le bout, supportait une loupe veinée que le vulgaire disait,
non sans raison, pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse
dangereuse, une probité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à
concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul
être qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule
héritière. Attitude, manières, démarche, tout en lui, d'ailleurs,
attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours
réussi dans ses entreprises. Aussi, quoique de moeurs faciles et molles
en apparence, monsieur Grandet avait-il un caractère de bronze. Toujours
vêtu de la même manière, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il
était depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de
cuir, il portait en tout temps des bas de laine drapés, une culotte
courte de gros drap marron à boucles d'argent, un gilet de velours à
raies alternativement jaunes et puces, boutonné carrément, un large
habit marron à grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker.
Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt
mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son
chapeau à la même place, par un geste méthodique. Saumur ne savait rien
de plus sur ce personnage.
Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cette maison. Le
plus considérable des trois premiers était le neveu de monsieur Cruchot.
Depuis sa nomination de président au tribunal de première instance de
Saumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons,
et travaillait à faire prévaloir Bonfons sur Cruchot. Il signait déjà C.
de Bonfons. Le plaideur assez malavisé pour l'appeler monsieur Cruchot
s'apercevait bientôt à l'audience de sa sottise. Le magistrat protégeait
ceux qui le nommaient monsieur le président, mais il favorisait de ses
plus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur de
Bonfons. Monsieur le président était âgé de trente-trois ans, possédait
le domaine de Bonfons (_Boni Fontis_), valant sept mille livres de rente;
il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son
oncle l'abbé Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin de Tours,
qui tous deux passaient pour être assez riches. Ces trois Cruchot,
soutenus par bon nombre de cousins, alliés à vingt maisons de la ville,
formaient un parti, comme jadis à Florence les Médicis; et, comme les
Médicis, les Cruchot avaient leurs Lazzi. Madame des Grassins, mère d'un
fils de vingt-trois ans, venait très assidûment faire la partie de
madame Grandet, espérant marier son cher Adolphe avec mademoiselle
Eugénie. Monsieur des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les
manoeuvres de sa femme par de constants services secrètement rendus au
vieil avare, et arrivait toujours à temps sur le champ de bataille. Ces
trois des Grassins avaient également leurs adhérents, leurs cousins,
leurs alliés fidèles. Du côté des Cruchot, l'abbé, le Talleyrand de la
famille, bien appuyé par son frère le notaire, disputait vivement le
terrain à la financière, et tentait de réserver le riche héritage à son
neveu le président. Ce combat secret entre les Cruchot et les des
Grassins, dont le prix était la main d'Eugénie Grandet, occupait
passionnément les diverses sociétés de Saumur. Mademoiselle Grandet
épousera-t-elle monsieur le président ou monsieur Adolphe des Grassins?
A ce problème, les uns répondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa
fille ni à l'un ni à l'autre. L'ancien tonnelier rongé d'ambition
cherchait, disaient-ils, pour gendre quelque pair de France, à qui trois
cent mille livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passés,
présents et futurs des Grandet. D'autres répliquaient que monsieur et
madame des Grassins étaient nobles, puissamment riches, qu'Adolphe était
un bien gentil cavalier, et qu'à moins d'avoir un neveu du pape dans sa
manche, une alliance si convenable devait satisfaire des gens de rien,
un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, et qui,
d'ailleurs, avait porté le bonnet rouge. Les plus sensés faisaient
observer que monsieur Cruchot de Bonfons avait ses entrées à toute heure
au logis, tandis que son rival n'y était reçu que les dimanches. Ceux-ci
soutenaient que madame des Grassins, plus liée avec les femmes de la
maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur inculquer certaines idées
qui la feraient, tôt ou tard, réussir. Ceux-là répliquaient que l'abbé
Cruchot était l'homme le plus insinuant du monde, et que femme contre
moine la partie se trouvait égale.
--Ils sont manche à manche, disait un bel esprit de Saumur. Plus
instruits, les anciens du pays prétendaient que les Grandet étaient trop
avisés pour laisser sortir les biens de leur famille, mademoiselle
Eugénie Grandet de Saumur serait mariée au fils de monsieur Grandet de
Paris, riche marchand de vin en gros. A cela les Cruchotins et les
Grassinistes répondaient:
--D'abord les deux frères ne se sont pas vus deux fois depuis trente
ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de hautes prétentions pour son
fils. Il est maire d'un arrondissement, député, colonel de la garde
nationale, juge au tribunal de commerce; il renie Grandet de Saumur, et
prétend s'allier à quelque famille ducale par la grâce de Napoléon Que
ne disait-on pas d'une héritière dont on parlait à vingt lieues à la
ronde et jusque dans les voitures publiques, d'Angers à Blois
inclusivement? Au commencement de 1818, les Cruchotins remportèrent un
avantage signalé sur les Grassinistes. La terre de Froidfond,
remarquable par son parc, son admirable château, ses fermes, rivières,
étangs, forêts, et valant trois millions, fut mise en vente par le jeune
marquis de Froidfond obligé de réaliser ses capitaux. Maître Cruchot, le
président Cruchot, l'abbé Cruchot, aidés par leurs adhérents, surent
empêcher la vente par petits lots. Le notaire conclut avec le jeune
homme un marché d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites
sans nombre à diriger contre les adjudicataires avant de rentrer dans le
prix des lots; il valait mieux vendre à monsieur Grandet, homme
solvable, et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant. Le
beau marquisat de Froidfond fut alors convoyé vers l'oesophage de
monsieur Grandet, qui, au grand étonnement de Saumur, le paya, sous
escompte, après les formalités. Cette affaire eut du retentissement à
Nantes et à Orléans. Monsieur Grandet alla voir son château par
l'occasion d'une charrette qui y retournait. Après avoir jeté sur sa
propriété le coup d'oeil du maître, il revint à Saumur, certain d'avoir
placé ses fonds à cinq, et saisi de la magnifique pensée d'arrondir le
marquisat de Froidfond en y réunissant tous ses biens. Puis, pour
remplir de nouveau son trésor presque vide, il décida de couper à blanc
ses bois, ses forêts, et d'exploiter les peupliers de ses prairies.
Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la
maison à monsieur Grandet, cette maison pâle, froide, silencieuse,
située en haut de la ville, et abritée par les ruines des remparts. Les
deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient été, comme
la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière au
littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine de
deux cents ans. Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du
climat y avaient bizarrement pratiqués donnaient au cintre et aux
jambages de la baie l'apparence des pierres vermiculées de
l'architecture française et quelque ressemblance avec le porche d'une
geôle. Au dessus du cintre régnait un long bas-relief de pierre dure
sculptée, représentant les quatre Saisons, figures déjà rongées et
toutes noires. Ce bas-relief était surmonté d'une plinthe saillante, sur
laquelle s'élevaient plusieurs de ces végétations dues au hasard, des
pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et un
petit cerisier assez haut déjà. La porte, en chêne massif, brune,
desséchée, fendue de toutes parts, frêle en apparence, était solidement
maintenue par le système de ses boulons qui figuraient des dessins
symétriques. Une grille carrée, petite, mais à barreaux serrés et rouges
de rouille, occupait le milieu de la porte bâtarde et servait, pour
ainsi dire, de motif à un marteau qui s'y rattachait par un anneau, et
frappait sur la tête grimaçante d'un maître-clou. Ce marteau, de forme
oblongue et du genre de ceux que nos ancêtres nommaient Jacquemart,
ressemblait à un gros point d'admiration; en l'examinant avec
attention, un antiquaire y aurait retrouvé quelques indices de la figure
essentiellement bouffonne qu'il représentait jadis, et qu'un long usage
avait effacée. Par la petite grille, destinée à reconnaître les amis, au
temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond
d'une voûte obscure et verdâtre, quelques marches dégradées par
lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des
murs épais, humides, pleins de suintements et de touffes d'arbustes
malingres. Ces murs étaient ceux du rempart sur lequel s'élevaient les
jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussée de la maison,
la pièce la plus considérable était une _salle_ dont l'entrée se
trouvait sous la voûte de la porte cochère. Peu de personnes connaissent
l'importance d'une salle dans les petites villes de l'Anjou, de la
Touraine et du Berry. La salle est à la fois l'antichambre, le salon, le
cabinet, le boudoir, la salle à manger; elle est le théâtre de la vie
domestique, le foyer commun; là, le coiffeur du quartier venait couper
deux fois l'an les cheveux de monsieur Grandet; là entraient les
fermiers, le curé, le sous-préfet, le garçon meunier. Cette pièce, dont
les deux croisées donnaient sur la rue, était planchéiée; des panneaux
gris, à moulures antiques, la boisaient de haut en bas; son plafond se
composait de poutres apparentes également peintes en gris, dont les
entre-deux étaient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux
cartel de cuivre incrusté d'arabesques en écaille ornait le manteau de
la cheminée en pierre blanche, mal sculpté, sur lequel était une glace
verdâtre dont les côtés, coupés en biseau pour en montrer l'épaisseur,
reflétaient un filet de lumière le long d'un trumeau gothique en acier
damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré qui décoraient chacun des
coins de la cheminée étaient à deux fins, en enlevant les roses qui leur
servaient de bobèches, et dont la maîtresse-branche s'adaptait au
piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux cuivre, ce piédestal
formait un chandelier pour les petits jours. Les siéges de forme antique
étaient garnis en tapisseries représentant les fables de La Fontaine;
mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les
couleurs passées et les figures criblées de reprises se voyaient
difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des
encoignures, espèces de buffets terminés par de crasseuses étagères. Une
vieille table à jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier,
était placée dans le tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus
de cette table, il y avait un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé
par des rubans de bois doré, où les mouches avaient si licencieusement
folâtré que la dorure en était un problème. Sur la paroi opposée à la
cheminée, deux portraits au pastel étaient censés représenter l'aïeul de
madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertellière, en lieutenant des
gardes françaises, et défunt madame Gentillet en bergère. Aux deux
fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours rouge, relevés par
des cordons de soie à glands d'église. Cette luxueuse décoration, si peu
en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait été comprise dans
l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en
tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croisée la plus
rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds
étaient montés sur des patins, afin d'élever madame Grandet à une
hauteur qui lui permit de voir les passants. Une travailleuse en bois de
merisier déteint remplissait l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugénie
Grandet était placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées
de la mère et de la fille s'étaient paisiblement écoulées à cette place,
dans un travail constant, à compter du mois d'avril jusqu'au mois de
novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur
station d'hiver à la cheminée. Ce jour-là seulement Grandet permettait
qu'on allumât du feu dans la salle, et il le faisait éteindre au trente
et un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids du printemps ni à
ceux de l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant
du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur réservait en usant
d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées
ou les soirées les plus fraîches des mois d'avril et d'octobre. La mère
et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si
consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d'ouvrière, que,
si Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était forcée de
prendre sur ses heures de sommeil en trompant son père pour avoir de la
lumière. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle à sa fille et
à la Grande Nanon, de même qu'il distribuait dès le matin le pain et les
denrées nécessaires à la consommation journalière.
La Grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable
d'accepter le despotisme de son maître. Toute la ville l'enviait à
monsieur et à madame Grandet. La Grande Nanon, ainsi nommée à cause de
sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet depuis
trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'eût que soixante livres de gages, elle
passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante
livres, accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer
récemment quatre mille livres en viager chez maître Cruchot. Ce résultat
des longues et persistantes économies de la Grande Nanon parut
gigantesque. Chaque servante, voyant à la pauvre sexagénaire du pain
pour ses vieux jours, était jalouse d'elle sans penser au dur servage
par lequel il avait été acquis. A l'âge de vingt-deux ans, la pauvre
fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait
repoussante; et certes ce sentiment était bien injuste: sa figure eût
été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde; mais en
tout il faut, dit-on, l'à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée
où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du
service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père
Grandet pensait alors se marier, et voulait déjà monter son ménage. Il
avisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle
en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une
créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un
chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos,
ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l'était
son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le
teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon
n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'âge où le
coeur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui
donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi
accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie, et s'attacha
sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement. Nanon
faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elle
allait laver le linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules; elle
se levait au jour, se couchait tard; faisait à manger à tous les
vendangeurs pendant les récoltes, surveillait les halleboteurs;
défendait, comme un chien fidèle, le bien de son maître; enfin, pleine
d'une confiance aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses
fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse année de 1811, dont
la récolte coûta des peines inouïes, après vingt ans de service, Grandet
résolut de donner sa vieille montre à Nanon, seul présent qu'elle reçut
jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnât ses vieux souliers (elle pouvait
les mettre), il est impossible de considérer le profit trimestriel des
souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils étaient usés. La nécessité
rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimer
comme on aime un chien, et Nanon s'était laissé mettre au cou un collier
garni de pointes dont les piqûres ne la piquaient plus. Si Grandet
coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait
pas; elle participait gaiement aux profits hygiéniques que procurait le
régime sévère de la maison où jamais personne n'était malade. Puis la
Nanon faisait partie de la famille: elle riait quand riait Grandet,
s'attristait, gelait, se chauffait, travaillait avec lui. Combien de
douces compensations dans cette égalité! Jamais le maître n'avait
reproché à la servante ni l'halleberge ou la pêche de vigne, ni les
prunes ou les brugnons mangés sous l'arbre.
--Allons, régale-toi, Nanon, lui disait-il dans les années où les
branches pliaient sous les fruits que les fermiers étaient obligés de
donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse
n'avait récolté que de mauvais traitements, pour une pauvresse
recueillie par charité, le rire équivoque du père Grandet était un vrai
rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tête étroite de Nanon ne
pouvaient contenir qu'un sentiment et une idée. Depuis trente-cinq ans,
elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du père Grandet,
pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant:
--Que voulez-vous, ma mignonne? Et sa reconnaissance était toujours
jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre créature n'avait
jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous les
sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparaître un jour
devant Dieu, plus chaste que ne l'était la Vierge Marie elle-même;
Grandet, saisi de pitié, disait en la regardant:
--Cette pauvre Nanon! Son exclamation était toujours suivie d'un regard
indéfinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps
à autre, formait depuis longtemps une chaîne d'amitié non interrompue,
et à laquelle chaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié,
placée au coeur de Grandet et prise tout en gré par la vieille fille,
avait je ne sais quoi d'horrible. Cette atroce pitié d'avare, qui
réveillait mille plaisirs au coeur du vieux tonnelier, était pour Nanon
sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi: Pauvre Nanon! Dieu
reconnaîtra ses anges aux inflexions de leur voix et à leurs mystérieux
regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les
domestiques étaient mieux traités, mais où les maîtres n'en recevaient
néanmoins aucun contentement. De là cette autre phrase: «Qu'est-ce que
les Grandet font donc à leur grande Nanon pour qu'elle leur soit si
attachée? Elle passerait dans le feu pour eux!»Sa cuisine, dont les
fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours propre, nette,
froide, véritable cuisine d'avare où rien ne devait se perdre. Quand
Nanon avait lavé sa vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son
feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et
venait filer du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle
suffisait à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond de
ce couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robuste
santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où
elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui
régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé
de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.
La description des autres portions du logis se trouvera liée aux
événements de cette histoire; mais d'ailleurs le croquis de la salle où
éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonner par avance la
nudité des étages supérieurs.
En 1819, vers le commencement de la soirée, au milieu du mois de
novembre, la grande Nanon alluma du feu pour la première fois. L'automne
avait été très beau. Ce jour était un jour de fête bien connu des
Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se
préparaient-ils à venir armés de toutes pièces, pour se rencontrer dans
la salle et s'y surpasser en preuves d'amitié. Le matin tout Saumur
avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnées de Nanon, se
rendant à l'église paroissiale pour y entendre la messe, et chacun se
souvint que ce jour était l'anniversaire de la naissance de mademoiselle
Eugénie. Aussi, calculant l'heure où le dîner devait finir, maître
Cruchot, l'abbé Cruchot et monsieur C. de Bonfons s'empressaient-ils
d'arriver avant les des Grassins peur fêter mademoiselle Grandet. Tous
trois apportaient d'énormes bouquets cueillis dans leurs petites serres.
La queue des fleurs que le président voulait présenter était
ingénieusement enveloppée d'un ruban de satin blanc, orné de franges
d'or. Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les jours
mémorables de la naissance et de la fête d'Eugénie, était venu la
surprendre au lit, et lui avait solennellement offert son présent
paternel, consistant, depuis treize années, en une curieuse pièce d'or.
Madame Grandet donnait ordinairement à sa fille une robe d'hiver ou
d'été, selon la circonstance. Ces deux robes, les pièces d'or qu'elle
récoltait au premier jour de l'an et à la fête de son père, lui
composaient un petit revenu de cent écus environ, que Grandet aimait à
lui voir entasser. N'était-ce pas mettre son argent d'une caisse dans
une autre, et, pour ainsi dire, élever à la brochette l'avarice de son
héritière, à laquelle il demandait parfois compte de son trésor,
autrefois grossi par les La Bertellière, en lui disant:
--Ce sera ton _douzain_ de mariage. Le douzain est un antique usage
encore en vigueur et saintement conservé dans quelques pays situés au
centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie,
sa famille ou celle de l'époux doit lui donner une bourse où se
trouvent, suivant les fortunes, douze pièces ou douze douzaines de
pièces ou douze cents pièces d'argent ou d'or. La plus pauvre des
bergères ne se marierait pas sans son douzain, ne fût-il composé que de
gros sous. On parle encore à Issoudun de je ne sais quel douzain offert
à une riche héritière et qui contenait cent quarante-quatre portugaises
d'or. Le pape Clément VII, oncle de Catherine de Médicis, lui fit
présent, en la mariant à Henri II, d'une douzaine de médailles d'or
antiques de la plus grande valeur. Pendant le dîner, le père, tout
joyeux de voir son Eugénie plus belle dans une robe neuve, s'était écrié:
--Puisque c'est la fête d'Eugénie, faisons du feu! ce sera de bon
augure.
--Mademoiselle se mariera dans l'année, c'est sûr, dit la grande Nanon
en remportant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers.
--Je ne vois point de partis pour elle à Saumur, répondit madame Grandet
en regardant son mari d'un air timide qui, vu son âge, annonçait
l'entière servitude conjugale sous laquelle gémissait la pauvre femme.
Grandet contempla sa fille, et s'écria gaiement:
--Elle a vingt-trois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientôt
s'occuper d'elle.
Eugénie et sa mère se jetèrent silencieusement un coup d'oeil
d'intelligence.
Madame Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing,
gauche, lente; une de ces femmes qui semblent faites pour être
tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros
yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance avec ces
fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents étaient
noires et rares, sa bouche était ridée, et son menton affectait la forme
dite en galoche. C'était une excellente femme, une vraie La Bertellière.
L'abbé Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle
n'avait pas été trop mal, et elle le croyait. Une douceur angélique, une
résignation d'insecte tourmenté par des enfants, une piété rare, une
inaltérable égalité d'âme, un bon coeur, la faisaient universellement
plaindre et respecter. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs
à la fois pour ses menues dépenses. Quoique ridicule en apparence, cette
femme qui, par sa dot et ses successions, avait apporté au père Grandet
plus de trois cent mille francs, s'était toujours sentie si profondément
humiliée d'une dépendance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de
son âme lui interdisait de se révolter, qu'elle n'avait jamais demandé
un sou, ni fait une observation sur les actes que maître Cruchot lui
présentait à signer. Cette fierté sotte et secrète, cette noblesse d'âme
constamment méconnue et blessée par Grandet, dominaient la conduite de
cette femme. Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine
verdâtre, qu'elle s'était accoutumée à faire durer près d'une année;
elle portait un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille
cousue, et gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant
peu du logis, elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais
rien pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se
rappelant le long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six
francs à sa femme, stipulait-il toujours des épingles pour elle en
vendant ses récoltes de l'année. Les quatre ou cinq louis offerts par le
Hollandais ou le Belge acquéreur de la vendange Grandet formaient le
plus clair des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait
reçu ses cinq louis, son mari lui disait souvent, comme si leur bourse
était commune:
--As-tu quelques sous à me prêter? Et la pauvre femme, heureuse de
pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui
représentait comme son seigneur et maître, lui rendait, dans le courant
de l'hiver, quelques écus sur l'argent des épingles. Lorsque Grandet
tirait de sa poche la pièce de cent sous allouée par mois pour les
menues dépenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne
manquait jamais, après avoir boutonné son gousset, de dire à sa femme:
--Et toi, la mère, veux-tu quelque chose?
--Mon ami, répondait madame Grandet animée par un sentiment de dignité
maternelle, nous verrons cela.
Sublimité perdue! Grandet se croyait très généreux envers sa femme. Les
philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugénie
ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du
caractère de la Providence? Après ce dîner, où, pour la première fois,
il fut question du mariage d'Eugénie, Nanon alla chercher une bouteille
de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en
descendant.
--Grande bête, lui dit son maître, est-ce que tu te laisserais choir
comme une autre, toi?
--Monsieur, c'est cette marche de votre escalier qui ne tient pas.
--Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez dû la faire raccommoder
depuis longtemps. Hier, Eugénie a failli s'y fouler le pied.
--Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyant toute pâle, puisque c'est la
naissance d'Eugénie, et que tu as manqué de tomber, prends un petit
verre de cassis pour te remettre.
--Ma foi, je l'ai bien gagné, dit Nanon. A ma place, il y a bien des
gens qui auraient cassé la bouteille, mais je me serais plutôt cassé le
coude pour la tenir en l'air.
--C'te pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis.
--T'es-tu fait mal? lui dit Eugénie en la regardant avec intérêt.
--Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins.
--Hé! bien, puisque c'est la naissance d'Eugénie, dit Grandet, je vais
vous raccommoder votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, mettre le
pied dans le coin, à l'endroit où elle est encore solide.
Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante,
sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et
alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils.
--Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper dans
l'escalier.
--Non! non! ça me connaît, répondit l'ancien tonnelier.
Au moment où Grandet raccommodait lui-même son escalier vermoulu, et
sifflait à tue-tête en souvenir de ses jeunes années, les trois Cruchot
frappèrent à la porte.
--C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la
petite grille.
--Oui, répondit le président.
Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se reflétait sous la
voûte, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entrée de la salle.
--Ah! vous êtes des fêteux, leur dit Nanon en sentant les fleurs.
--Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis,
je suis à vous! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-même une marche
de mon escalier.
--Faites, faites, monsieur Grandet, _Charbonnier est Maire chez lui_,
dit sentencieusement le président en riant tout seul de son allusion que
personne ne comprit.
Madame et mademoiselle Grandet se levèrent. Le président, profitant de
l'obscurité, dit alors à Eugénie:
--Me permettez-vous, mademoiselle, de vous souhaiter, aujourd'hui que
vous venez de naître, une suite d'années heureuses, et la continuation
de la santé dont vous jouissez?
Il offrit un gros bouquet de fleurs rares à Saumur; puis, serrant
l'héritière par les coudes, il l'embrassa des deux côtés du cou, avec
une complaisance qui rendit Eugénie honteuse. Le président, qui
ressemblait à un grand clou rouillé, croyait ainsi faire sa cour.
--Ne vous gênez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allez les
jours de fête, monsieur le président!
--Mais, avec mademoiselle, répondit l'abbé Cruchot armé de son bouquet,
tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fête.
L'abbé baisa la main d'Eugénie. Quant à maître Cruchot, il embrassa la
jeune fille tout bonnement sur les deux joues, et dit:
--Comme ça nous pousse, ça! Tous les ans douze mois.
En replaçant la lumière devant le cartel, Grandet, qui ne quittait
jamais une plaisanterie et la répétait à satiété quand elle lui semblait
drôle, dit:
--Puisque c'est la fête d'Eugénie, allumons les flambeaux!
Il ôta soigneusement les branches des candélabres, mit la bobèche à
chaque piédestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve
entortillée d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura,
l'alluma, et vint s'asseoir à côté de sa femme, en regardant
alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abbé
Cruchot, petit homme dodu, grassouillet, à perruque rousse et plate, à
figure de vieille femme joueuse, dit en avançant ses pieds bien chaussés
dans de forts souliers à agrafes d'argent:
--Les des Grassins ne sont pas venus?
--Pas encore, dit Grandet.
--Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer
sa face trouée comme une écumoire.
--Je le crois, répondit madame Grandet.
--Vos vendanges sont-elles finies? demanda le président de Bonfons à
Grandet.
--Partout! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener de
long en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement
plein d'orgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui
allait à la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise à son feu,
ayant une lumière et se préparant à filer là, pour ne pas se mêler à la
fête.
--Nanon, dit-il, en s'avançant dans le couloir, veux-tu bien éteindre
ton feu, ta lumière, et venir avec nous? Pardieu! la salle est assez
grande pour nous tous.
--Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.
--Ne les vaux-tu pas bien? ils sont de la côte d'Adam tout comme toi.
Grandet revint vers le président et lui dit:
--Avez-vous vendu votre récolte?
--Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans deux ans
il sera meilleur. Les propriétaires, vous le savez bien, se sont juré de
tenir les prix convenus, et cette année les Belges ne l'emporteront pas
sur nous. S'ils s'en vont, hé! bien, ils reviendront.
--Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit frémir le
président.
--Serait-il en marché? pensa Cruchot.
En ce moment, un coup de marteau annonça la famille des Grassins, et
leur arrivée interrompit une conversation commencée entre madame Grandet
et l'abbé.
Madame des Grassins était une de ces petites femmes vives, dodues,
blanches et roses, qui, grâce au régime claustral des provinces et aux
habitudes d'une vie vertueuse, se sont conservées jeunes encore à
quarante ans. Elles sont comme ces dernières roses de l'arrière-saison,
dont la vue fait plaisir, mais dont les pétales ont je ne sais quelle
froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se mettait assez bien,
faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton à la ville de Saumur,
et avait des soirées. Son mari, ancien quartier-maître dans la garde
impériale, grièvement blessé à Austerlitz et retraité, conservait,
malgré sa considération pour Grandet, l'apparente franchise des
militaires.
--Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et
affectant une sorte de supériorité sous laquelle il écrasait toujours
les Cruchot.
--Mademoiselle, dit-il à Eugénie après avoir salué madame Grandet, vous
êtes toujours belle et sage, je ne sais en vérité ce que l'on peut vous
souhaiter. Puis il présenta une petite caisse que son domestique
portait, et qui contenait une bruyère du Cap, fleur nouvellement
apportée en Europe et fort rare.
Madame des Grassins embrassa très affectueusement Eugénie, lui serra la
main, et lui dit:
--Adolphe s'est chargé de vous présenter mon petit souvenir.
Un grand jeune homme blond, pâle et frêle, ayant d'assez bonnes façons,
timide en apparence, mais qui venait de dépenser à Paris, où il était
allé faire son Droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pension,
s'avança vers Eugénie, l'embrassa sur les deux joues, et lui offrit une
boîte à ouvrage dont tous les ustensiles étaient en vermeil, véritable
marchandise de pacotille, malgré l'écusson sur lequel un E. G. gothique
assez bien gravé pouvait faire croire à une façon très soignée. En
l'ouvrant, Eugénie eut une de ces joies inespérées et complètes qui font
rougir, tressaillir, trembler d'aise les jeunes filles. Elle tourna les
yeux sur son père, comme pour savoir s'il lui était permis d'accepter,
et monsieur Grandet dit un «Prends, ma fille!»dont l'accent eût
illustré un acteur. Les trois Cruchot restèrent stupéfaits en voyant le
regard joyeux et animé lancé sur Adolphe des Grassins par l'héritière à
qui de semblables richesses parurent inouïes. Monsieur des Grassins
offrit à Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains
tombés sur le ruban de la Légion-d'Honneur attaché à la boutonnière de
son habit bleu, puis il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire:
--Parez-moi cette botte-là? Madame des Grassins jeta les yeux sur les
bocaux bleus où étaient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs
cadeaux avec la bonne foi jouée d'une femme moqueuse. Dans cette
conjoncture délicate, l'abbé Cruchot laissa la société s'asseoir en
cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec
Grandet. Quand ces deux vieillards furent dans l'embrasure de la fenêtre
la plus éloignée des Grassins:
--Ces gens-là, dit le prêtre à l'oreille de l'avare, jettent l'argent
par les fenêtres.
--Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave, répliqua le
vigneron.
--Si vous vouliez donner des ciseaux d'or à votre fille, vous en auriez
bien le moyen, dit l'abbé.
--Je lui donne mieux que des ciseaux, répondit Grandet.
--Mon neveu est une cruche, pensa l'abbé en regardant le président dont
les cheveux ébouriffés ajoutaient encore à la mauvaise grâce de sa
physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite bêtise qui eût du
prix.
--Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame des
Grassins.
--Mais nous sommes tous réunis, _nous pouvons_ deux tables ...
--Puisque c'est la fête d'Eugénie, faites votre loto général, dit le
père Grandet, ces deux enfants en seront. L'ancien tonnelier, qui ne
jouait jamais à aucun jeu, montra sa fille et Adolphe.
--Allons, Nanon, mets les tables.
--Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame des
Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait causée à Eugénie.
--Je n'ai jamais de ma vie été si contente, lui dit l'héritière. Je n'ai
rien vu de si joli nulle part.
--C'est Adolphe qui l'a rapportée de Paris et qui l'a choisie, lui dit
madame des Grassins à l'oreille.
--Va, va ton train, damnée intrigante! se disait le président; si tu
es jamais en procès, toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais
bonne.
Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abbé d'un air calme en se
disant:
--Les des Grassins ont beau faire, ma fortune, celle de mon frère et
celle de mon neveu montent en somme à onze cent mille francs. Les des
Grassins en ont tout au plus la moitié, et ils ont une fille: ils
peuvent offrir ce qu'ils voudront! héritière et cadeaux, tout sera pour
nous un jour.
A huit heures et demie du soir, deux tables étaient dressées. La jolie
madame des Grassins avait réussi à mettre son fils à côté d'Eugénie. Les
acteurs de cette scène pleine d'intérêt, quoique vulgaire en apparence,
munis de cartons bariolés, chiffrés, et de jetons en verre bleu,
semblaient écouter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pas
un numéro sans faire une remarque; mais tous pensaient aux millions de
monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les
plumes roses, la toilette fraîche de madame des Grassins, la tête
martiale du banquier, celle d'Adolphe, le président, l'abbé, le notaire,
et se disait intérieurement: Ils sont là pour mes écus. Ils viennent
s'ennuyer ici pour ma fille. Hé! ma fille ne sera ni pour les uns ni
pour les autres, et tous ces gens-là me servent de harpons pour pêcher!
Cette gaieté de famille, dans ce vieux salon gris, mal éclairé par deux
chandelles; ces rires, accompagnés par le bruit du rouet de la grande
Nanon, et qui n'étaient sincères que sur les lèvres d'Eugénie ou de sa
mère; cette petitesse jointe à de si grands intérêts; cette jeune
fille qui, semblable à ces oiseaux victimes du haut prix auquel on les
met et qu'ils ignorent, se trouvait traquée, serrée par des preuves
d'amitié dont elle était la dupe; tout contribuait à rendre cette scène
tristement comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scène de tous les temps
et de tous les lieux, mais ramenée à sa plus simple expression? La
figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles, en
tirant d'énormes profits, dominait ce drame et l'éclairait. N'était-ce
pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l'Argent dans toute sa
puissance, exprimé par une seule physionomie? Les doux sentiments de la
vie n'occupaient là qu'une place secondaire, ils animaient trois coeurs
purs, ceux de Nanon, d'Eugénie et sa mère. Encore, combien d'ignorance
dans leur naïveté! Eugénie et sa mère ne savaient rien de la fortune de
Grandet, elles n'estimaient les choses de la vie qu'à la lueur de leurs
pâles idées, et ne prisaient ni ne méprisaient l'argent, accoutumées
qu'elles étaient à s'en passer. Leurs sentiments, froissés à leur insu
mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions
curieuses dans cette réunion de gens dont la vie était purement
matérielle. Affreuse condition de l'homme! il n'y a pas un de ses
bonheurs qui ne vienne d'une ignorance quelconque. Au moment où madame
Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui eût
jamais été ponté dans cette salle, et que la grande Nanon riait d'aise
en voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteau
retentit à la porte de la maison, et y fit un si grand tapage que les
femmes sautèrent sur leurs chaises.
--Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire.
--Peut-on cogner comme ça, dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte?
--Quel diable est-ce? s'écria Grandet.
Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagnée de
Grandet.
--Grandet, Grandet, s'écria sa femme qui poussée par un vague sentiment
de peur s'élança vers la porte de la salle.
Tous les joueurs se regardèrent.
--Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup de marteau me
paraît malveillant.
A peine fut-il permis à monsieur des Grassins d'apercevoir la figure
d'un jeune homme accompagné du facteur des messageries, qui portait deux
malles énormes et traînait des sacs de nuit. Grandet se retourna
brusquement vers sa femme et lui dit:
--Madame Grandet, allez à votre loto. Laissez-moi m'entendre avec
monsieur.
Puis il tira vivement la porte de la salle, où les joueurs agités
reprirent leurs places, mais sans continuer le jeu.
--Est-ce quelqu'un de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme.
--Non, c'est un voyageur.
--Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire en tirant sa
vieille montre épaisse de deux doigts et qui ressemblait à un vaisseau
hollandais, il est _neuffe-s-heures_. Peste! la diligence du Grand
Bureau n'est jamais en retard.
--Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abbé Cruchot.
--Oui, répondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquets qui
doivent peser au moins trois cents kilos.
--Nanon ne revient pas, dit Eugénie.
--Ce ne peut être qu'un de vos parents, dit le président.
--Faisons les mises, s'écria doucement Madame Grandet. A sa voix, j'ai
vu que monsieur Grandet était contrarié, peut-être ne serait-il pas
content de s'apercevoir que nous parlons de ses affaires.
--Mademoiselle, dit Adolphe à sa voisine, ce sera sans doute votre
cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de monsieur
de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mère lui marcha sur le pied,
puis, en lui demandant à haute voix deux sous pour sa mise:
--Veux-tu te taire, grand nigaud! lui dit-elle à l'oreille.
En ce moment Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celui
du facteur retentirent dans les escaliers; il était suivi du voyageur
qui depuis quelques instants excitait tant de curiosités et préoccupait
si vivement les imaginations, que son arrivée en ce logis et sa chute au
milieu de ce monde peut être comparée à celle d'un colimaçon dans une
ruche, ou à l'introduction d'un paon dans quelque obscure basse-cour de
village.
--Asseyez-vous auprès du feu, lui dit Grandet.
Avant de s'asseoir, le jeune étranger salua très gracieusement
l'assemblée. Les hommes se levèrent pour répondre par une inclination
polie, et les femmes firent une révérence cérémonieuse.
--Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vous arrivez
peut-être de ...
--Voilà bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecture
d'une lettre qu'il tenait à la main, laissez donc monsieur se reposer.
--Mais, mon père, monsieur a peut-être besoin de quelque chose, dit
Eugénie.
--Il a une langue, répondit sévèrement le vigneron.
L'inconnu fut seul surpris de cette scène. Les autres personnes étaient
faites aux façons despotiques du bonhomme. Néanmoins, quand ces deux
demandes et ces deux réponses furent échangées, l'inconnu se leva,
présenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chauffer la semelle
de ses bottes, et dit à Eugénie:
--Ma cousine, je vous remercie, j'ai dîné à Tours. Et, ajouta-t-il en
regardant Grandet, je n'ai besoin de rien, je ne suis même point
fatigué.
--Monsieur vient de la Capitale, demanda madame des Grassins.
Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris,
en s'entendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par une
chaîne à son col, l'appliqua sur son oeil droit pour examiner et ce qu'il
y avait sur la table et les personnes qui y étaient assises, lorgna fort
impertinemment madame des Grassins, et lui dit après avoir tout vu:
--Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il, je vous en
prie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le quitter ...
--J'étais sûre que c'était le cousin, pensait madame des Grassins en lui
jetant de petites oeillades.
--Quarante-sept, cria le vieil abbé. Marquez donc, madame des Grassins,
n'est-ce pas votre numéro?
Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme, qui,
saisie par de tristes pressentiments, observa tour à tour le cousin de
Paris et Eugénie, sans songer au loto. De temps en temps, la jeune
héritière lança de furtifs regards à son cousin, et la femme du banquier
put facilement y découvrir un _crescendo_ d'étonnement ou de curiosité.
*Le cousin de Paris* Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de
vingt-deux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec les
bons provinciaux que déjà ses manières aristocratiques révoltaient
passablement, et que tous étudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut
une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez
voisins de l'enfance pour se laisser aller à des enfantillages Aussi,
peut-être, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien
quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait
Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son père lui avait
dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Peut-être
monsieur Grandet de Paris pensait-il à Eugénie. Charles, qui tombait en
province pour la première fois, eut la pensée d'y paraître avec la
supériorité d'un jeune homme à la mode, de désespérer l'arrondissement
par son luxe, d'y faire époque, et d'y importer les inventions de la vie
parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait passer à
Saumur plus de temps qu'à Paris à se brosser les ongles, et y affecter
l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme élégant
abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce. Charles
emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le plus
joli couteau, la plus jolie gaîne de Paris. Il emporta sa collection de
gilets les plus ingénieux: il y en avait de gris, de blancs, de noirs,
de couleur scarabée, à reflets d'or, de pailletés, de chinés, de
doubles, à châle ou droits de col, à col renversé, de boutonnés jusqu'en
haut, à boutons d'or. Il emporta toutes les variétés de cols et de
cravates en faveur à cette époque. Il emporta deux habits de Buisson, et
son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette d'or, présent de sa
mère. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissante
petite écritoire donnée par la plus aimable des femmes, pour lui du
moins, par une grande dame qu'il nommait Annette, et qui voyageait
maritalement, ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupçons
auxquels besoin était de sacrifier momentanément son bonheur; puis
force joli papier pour lui écrire une lettre par quinzaine. Ce fut,
enfin, une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu'il était
possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un
duel, jusqu'aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient
tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer
la vie. Son père lui ayant dit de voyager seul et modestement, il était
venu dans le coupé de la diligence retenu pour seul, assez content de ne
pas gâter une délicieuse voiture de voyage commandée pour aller
au-devant de son Annette, la grande dame que ... etc., et qu'il devait
rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comptait
rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser à courre dans les
forêts de son oncle, y vivre enfin de la vie de château; il ne savait
pas le trouver à Saumur où il ne s'était informé de lui que pour
demander le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut
l'y voir dans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement chez son
oncle, soit à Saumur, soit à Froidfond, il avait fait la toilette de
voyage la plus coquette, la plus simplement recherchée, la plus
adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumait les
perfections spéciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur
venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains; il y avait changé de
linge, et mis une cravate de satin noir combinée avec un col rond de
manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Une
redingote de voyage à demi boutonnée lui pinçait la taille, et laissait
voir un gilet de cachemire à châle sous lequel était un second gilet
blanc. Sa montre, négligemment abandonnée au hasard dans une poche, se
rattachait par une courte chaîne d'or à l'une des boutonnières. Son
pantalon gris se boutonnait sur les côtés, où des dessins brodés en soie
noire enjolivaient les coutures. Il maniait agréablement une canne dont
la pomme d'or sculpté n'altérait point la fraîcheur de ses gants gris.
Enfin, sa casquette était d'un goût excellent. Un Parisien, un Parisien
de la sphère la plus élevée, pouvait seul et s'agencer ainsi sans
paraître ridicule, et donner une harmonie de fatuité à toutes ces
niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune
homme qui a de beaux pistolets, le coup sûr et Annette. Maintenant, si
vous voulez bien comprendre la surprise respective des Saumurois et du
jeune Parisien, voir parfaitement le vil éclat que l'élégance du
voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle, et des figures
qui composaient le tableau de famille, essayez de vous représenter les
Cruchot. Tous les trois prenaient du tabac et ne songeaient plus depuis
longtemps à éviter ni les roupies, ni les petites galettes noires qui
parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, à cols recroquevillés et
à plis jaunâtres. Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitôt
qu'ils se les étaient attachées au cou. L'énorme quantité de linge qui
leur permettait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de le
garder au fond de leurs armoires, laissait le temps y imprimer ses
teintes grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite entente de
mauvaise grâce et de sénilité. Leurs figures, aussi flétries que
l'étaient leurs habits râpés, aussi plissées que leurs pantalons,
semblaient usées, racornies, et grimaçaient. La négligence générale des
autres costumes, tous incomplets, sans fraîcheur, comme le sont les
toilettes de province, où l'on arrive insensiblement à ne plus
s'habiller les uns pour les autres, et à prendre garde au prix d'une
paire de gants, s'accordait avec l'insouciance des Cruchot. L'horreur de
la mode était le seul point sur lequel les Grassinistes et les
Cruchotins s'entendissent parfaitement. Le Parisien prenait-il son
lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les
solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches
y avaient imprimés et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer
l'Encyclopédie méthodique et le Moniteur, aussitôt les joueurs de loto
levaient le nez et le considéraient avec autant de curiosité qu'ils en
eussent manifesté pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils,
auxquels la figure d'un homme à la mode n'était pas inconnue,
s'associèrent néanmoins à l'étonnement de leurs voisins, soit qu'ils
éprouvassent l'indéfinissable influence d'un sentiment général, soit
qu'ils l'approuvassent en disant à leurs compatriotes par des oeillades
pleines d'ironie:
--Voilà comme _ils_ sont à Paris. Tous pouvaient d'ailleurs observer
Charles à loisir, sans craindre de déplaire au maître du logis. Grandet
était absorbé dans la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour
la lire l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses hôtes ni
de leur plaisir. Eugénie, à qui le type d'une perfection semblable, soit
dans la mise, soit dans la personne, était entièrement inconnu, crut
voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique.
Elle respirait avec délices les parfums exhalés par cette chevelure si
brillante, si gracieusement bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher
la peau blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains
de Charles, son teint, la fraîcheur et la délicatesse de ses traits.
Enfin, si toutefois cette image peut résumer les impressions que le
jeune élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupée à
rapetasser des bas, à ravauder la garde-robe de son père, et dont la vie
s'était écoulée sous ces crasseux lambris sans voir dans cette rue
silencieuse plus d'un passant par heure, la vue de son cousin fit
sourdre en son coeur les émotions de fine volupté que causent à un jeune
homme les fantastiques figures de femmes dessinées par Westall dans les
Keepsake anglais et gravées par les Finden d'un burin si habile qu'on a
peur, en soufflant sur le vélin, de faire envoler ces apparitions
célestes Charles tira de sa poche un mouchoir brodé par la grande dame
qui voyageait en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour
pendant les heures perdues pour l'amour, Eugénie regarda son cousin pour
savoir s'il allait bien réellement s'en servir. Les manières de Charles,
ses gestes, la façon dont il prenait son lorgnon, son impertinence
affectée, son mépris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir
à la riche héritière et qu'il trouvait évidemment ou sans valeur ou
ridicule; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins
lui plaisait si fort qu'avant de s'endormir elle dût rêver longtemps à
ce phénix des cousins.
Les numéros se tiraient fort lentement, mais bientôt le loto fut arrêté.
La grande Nanon entra et dit tout haut:
--Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit à ce
monsieur.
Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors à voix basse:
--Gardons nos sous et laissons le loto. Chacun reprit ses deux sous dans
la vieille soucoupe écornée où il les avait mis. Puis l'assemblée se
remua en masse et fit un quart de conversion vers le feu.
--Vous avez donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre.
--Oui, oui, répondit madame des Grassins en venant prendre place près de
Charles.
Eugénie, mue par une de ces pensées qui naissent au coeur des jeunes
filles quand un sentiment s'y loge pour la première fois, quitta la
salle pour aller aider sa mère et Nanon. Si elle avait été questionnée
par un confesseur habile, elle lui eût sans doute avoué qu'elle ne
songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais qu'elle était travaillée par un
poignant désir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de
son cousin, pour y placer quoi que ce fût, pour obvier à un oubli, pour
y tout prévoir, afin de la rendre, autant que possible, élégante et
propre. Eugénie se croyait déjà seule capable de comprendre les goûts et
les idées de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour
prouver à sa mère et à Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait,
que tout était à faire. Elle donna l'idée à la grande Nanon de bassiner
les draps avec la braise du feu, elle couvrit elle-même la vieille table
d'un napperon, et recommanda bien à Nanon de changer le napperon tous
les matins. Elle convainquit sa mère de la nécessité d'allumer un bon
feu dans la cheminée, et détermina Nanon à monter, sans en rien dire à
son père, un gros tas de bois dans le corridor. Elle courut chercher
dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui
venait de la succession de feu le vieux monsieur de La Bertellière, y
prit également un verre de cristal à six pans, une petite cuiller
dédorée, un flacon antique où étaient gravés des amours, et mit
triomphalement le tout sur un coin de la cheminée. Il lui avait plus
surgi d'idées en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle
était au monde.
--Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une
chandelle. Si nous achetions de la bougie?... Elle alla, légère comme un
oiseau, tirer de sa bourse l'écu de cent sous qu'elle avait reçu pour
ses dépenses du mois.
--Tiens, Nanon, dit-elle, va vite.
--Mais, que dira ton père? Cette objection terrible fut proposée par
madame Grandet en voyant sa fille armée d'un sucrier de vieux Sèvres
rapporté du château de Froidfond par Grandet.
--Et où prendras-tu donc du sucre? es-tu folle?
--Maman, Nanon achètera aussi bien du sucre que de la bougie.
--Mais ton père?
--Serait-il convenable que son neveu ne put boire un verre d'eau sucrée
? D'ailleurs, il n'y fera pas attention.
--Ton père voit tout, dit madame Grandet en hochant la tête.
Nanon hésitait, elle connaissait son maître.
--Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fête!
Nanon laissa échapper un gros rire en entendant la première plaisanterie
que sa jeune maîtresse eût jamais faite, et lui obéit. Pendant
qu'Eugénie et sa mère s'efforçaient d'embellir la chambre destinée par
monsieur Grandet à son neveu, Charles se trouvait l'objet des attentions
de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.
--Vous êtes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de quitter les
plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter Saumur. Mais
si nous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez que l'on peut encore
s'y amuser.
Elle lui lança une véritable oeillade de province, où, par habitude, les
femmes mettent tant de réserve et de prudence dans leurs yeux qu'elles
leur communiquent la friande concupiscence particulière à ceux des
ecclésiastiques, pour qui tout plaisir semble ou un vol ou une faute.
Charles se trouvait si dépaysé dans cette salle, si loin du vaste
château et de la fastueuse existence qu'il supposait à son oncle, qu'en
regardant attentivement madame des Grassins, il aperçut enfin une image
à demi effacée des figures parisiennes. Il répondit avec grâce à
l'espèce d'invitation qui lui était adressée, et il s'engagea
naturellement une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa
graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses
confidences. Il existait chez elle et chez Charles un même besoin de
confiance. Aussi, après quelques moments de causerie coquette et de
plaisanteries sérieuses, l'adroite provinciale put-elle lui dire sans se
croire entendue des autres personnes, qui parlaient de la vente des
vins, dont s'occupait en ce moment tout le Saumurois:
--Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir, vous
ferez très certainement autant de plaisir à mon mari qu'à moi. Notre
salon est le seul dans Saumur où vous trouverez réunis le haut commerce
et la noblesse: nous appartenons aux deux sociétés, qui ne veulent se
rencontrer que là parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec
orgueil, est également considéré par les uns et par les autres. Ainsi,
nous tâcherons de faire diversion à l'ennui de votre séjour ici. Si vous
restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu! Votre
oncle est un grigou qui ne pense qu'à ses provins, votre tante est une
dévote qui ne sait pas coudre deux idées, et votre cousine est une
petite sotte, sans éducation, commune, sans dot, et qui passe sa vie à
raccommoder des torchons.
--Elle est très bien, cette femme, se dit en lui-même Charles Grandet en
répondant aux minauderies de madame des Grassins.
--Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit en riant
le gros et grand banquier.
A cette observation, le notaire et le président dirent des mots plus ou
moins malicieux; mais l'abbé les regarda d'un air fin et résuma leurs
pensées en prenant une pincée de tabac, et offrant sa tabatière à la
ronde:
--Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire à monsieur les honneurs
de Saumur?
--Ha! çà, comment l'entendez-vous, monsieur l'abbé? demanda monsieur
des Grassins.
--Je l'entends, monsieur, dans le sens la plus favorable pour vous, pour
madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le rusé
vieillard en se tournant vers Charles.
Sans paraître y prêter la moindre attention, l'abbé Cruchot avait su
deviner la conversation de Charles et de madame des Grassins.
--Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d'un air qu'il aurait voulu
rendre dégagé, je ne sais si vous avez conservé quelque souvenir de moi;
j'ai eu le plaisir d'être votre vis-à-vis à un bal donné par monsieur
le baron de Nucingen, et ...
--Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit Charles surpris de se
voir l'objet des attentions de tout le monde.
--Monsieur est votre fils? demanda-t-il à madame des Grassins.
L'abbé regarda malicieusement la mère.
--Oui, monsieur, dit-elle.
--Vous étiez donc bien jeune à Paris? reprit Charles en s'adressant à
Adolphe.
--Que voulez-vous, monsieur, dit l'abbé, nous les envoyons à Babylone
aussitôt qu'ils sont sevrés.
Madame des Grassins interrogea l'abbé par un regard d'une étonnante
profondeur.
--Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouver des
femmes de trente et quelques années aussi fraîches que l'est madame,
après avoir eu des fils bientôt Licenciés en Droit. Il me semble être
encore au jour où les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises
pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l'abbé en se tournant vers
son adversaire femelle. Pour moi, vos succès sont d'hier ...
--Oh! le vieux scélérat! se dit en elle-même madame des Grassins, me
devinerait-il donc?
--Il paraît que j'aurai beaucoup de succès à Saumur, se disait Charles
en déboutonnant sa redingote, se mettant la main dans son gilet, et
jetant son regard à travers les espaces pour imiter la pose donnée à
lord Byron par Chantrey.
L'inattention du père Grandet, ou, pour mieux dire, la préoccupation
dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre, n'échappèrent ni au
notaire ni au président qui tâchaient d'en conjecturer le contenu par
les imperceptibles mouvements de la figure du bonhomme, alors fortement
éclairée par la chandelle. Le vigneron maintenait difficilement le calme
habituel de sa physionomie. D'ailleurs chacun pourra se peindre la
contenance affectée par cet homme en lisant la fatale lettre que voici:
«Mon frère, voici bientôt vingt-trois ans que nous ne nous sommes vus.
Mon mariage a été l'objet de notre dernière entrevue, après laquelle
nous nous sommes quittés joyeux l'un et l'autre. Certes je ne pouvais
guère prévoir que tu serais un jour le seul soutien de la famille, à la
prospérité de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu tiendras cette
lettre en tes mains, je n'existerai plus. Dans la position où j'étais,
je n'ai pas voulu survivre à la honte d'une faillite. Je me suis tenu
sur le bord du gouffre jusqu'au dernier moment, espérant surnager
toujours. Il faut y tomber. Les banqueroutes réunies de mon agent de
change et de Roguin, mon notaire, m'emportent mes dernières ressources
et ne me laissent rien. J'ai la douleur de devoir près de quatre
millions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour cent d'actif. Mes
vins emmagasinés éprouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent
l'abondance et la qualité de vos récoltes. Dans trois jours Paris dira:
«Monsieur Grandet était un fripon!» Je me coucherai, moi probe, dans
un linceul d'infamie. Je ravis à mon fils et son nom que j'entache et la
fortune de sa mère. Il ne sait rien de cela, ce malheureux enfant que
j'idolâtre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il ignorait, par
bonheur, que les derniers flots de ma vie s'épanchaient dans cet adieu.
Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frère, mon frère, la malédiction de
nos enfants est épouvantable; ils peuvent appeler de la nôtre, mais la
leur est irrévocable.
«Grandet, tu es mon aîné, tu me dois ta protection: fais que Charles
ne jette aucune parole amère sur ma tombe! Mon frère, si je t'écrivais
avec mon sang et mes larmes, il n'y aurait pas autant de douleurs que
j'en mets dans cette lettre; car je pleurerais, je saignerais, je
serais mort, je ne souffrirais plus; mais je souffre et vois la mort
d'un oeil sec. Te voilà donc le père de Charles! il n'a point de parents
du côté maternel, tu sais pourquoi. Pourquoi n'ai-je pas obéi aux
préjugés sociaux? Pourquoi ai-je cédé à l'amour? Pourquoi ai-je épousé
la fille naturelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. O
mon malheureux fils! mon fils! Ecoute, Grandet, je ne suis pas venu
t'implorer pour moi; d'ailleurs tes biens ne sont peut-être pas assez
considérables pour supporter une hypothèque de trois millions; mais
pour mon fils! Sache-le bien, mon frère, mes mains suppliantes se sont
jointes en pensant à toi. Grandet, je te confie Charles en mourant.
Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu lui
serviras de père. Il m'aimait bien, Charles; j'étais si bon pour lui,
je ne le contrariais jamais: il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu
verras, il est doux, il tient de sa mère, il ne te donnera jamais de
chagrin. Pauvre enfant! accoutumé aux jouissances du luxe, il ne
connaît aucune des privations auxquelles nous a condamnés l'un et
l'autre notre première misère ... Et le voilà ruiné, seul. Oui, tous ses
amis le fuiront, et c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. Ah!
je voudrais avoir le bras assez fort pour l'envoyer d'un seul coup
dans les cieux près de sa mère. Folie! Je reviens à mon malheur, à
celui de Charles. Je te l'ai donc envoyé pour que tu lui apprennes
convenablement et ma mort et son sort à venir. Sois un père pour lui,
mais un bon père.
«Ne l'arrache pas tout à coup à sa vie oisive, tu le tuerais. Je lui
demande à genoux de renoncer aux créances qu'en qualité d'héritier de sa
mère il pourrait exercer contre moi. Mais c'est une prière superflue;
il a de l'honneur, et sentira bien qu'il ne doit pas se joindre à mes
créanciers. Fais-le renoncer à ma succession en temps utile. Révèle-lui
les dures conditions de la vie que je lui fais; et s'il me conserve sa
tendresse, dis-lui bien en mon nom que tout n'est pas perdu pour lui.
Oui, le travail, qui nous a sauvés tous deux, peut lui rendre la fortune
que je lui emporte; et, s'il veut écouter la voix de son père, qui pour
lui voudrait sortir un moment du tombeau, qu'il parte, qu'il aille aux
Indes! Mon frère, Charles est un jeune homme probe et courageux: tu
lui feras une pacotille, il mourrait plutôt que de ne pas te rendre les
premiers fonds que tu lui prêteras; car tu lui en prêteras, Grandet!
sinon tu te créerais des remords. Ah! si mon enfant ne trouvait ni
secours ni tendresse en toi, je demanderais éternellement vengeance à
Dieu de ta dureté. Si j'avais pu sauver quelques valeurs, j'avais bien
le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa mère; mais les
payements de ma fin du mois avaient absorbé toutes mes ressources. Je
n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon enfant;
j'aurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main,
qui m'eût réchauffé; mais le temps me manque. Pendant que Charles
voyage, je suis obligé de dresser mon bilan. Je tâche de prouver par la
bonne foi qui préside à mes affaires qu'il n'y a dans mes désastres ni
faute ni improbité. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu, mon
frère. Que toutes les bénédictions de Dieu te soient acquises pour la
généreuse tutelle que je te confie, et que tu acceptes, je n'en doute
pas. Il y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dans le monde où
nous devons aller tous un jour, et où je suis déjà.
Victor-Ange-Guillaume Grandet. »
--Vous causez donc? dit le père Grandet en pliant avec exactitude la
lettre dans les mêmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il
regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses
émotions et ses calculs.
--Vous êtes-vous réchauffé?
--Très bien, mon cher oncle.
--Hé! bien, où sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant déjà que son
neveu couchait chez lui. En ce moment Eugénie et ma dame Grandet
rentrèrent.
--Tout est-il arrangé là-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant
son calme.
--Oui, mon père.
--Hé! bien, mon neveu, si vous êtes fatigué, Nanon va vous conduire à
votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement de _mirliflor_! mais
vous excuserez de pauvres vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impôts
nous avalent tout.
--Nous ne voulons pas être indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous
pouvez avoir à jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir.
A demain.
A ces mots, l'assemblée se leva, et chacun fit la révérence suivant son
caractère. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, et
vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. Madame des
Grassins n'avait pas prévu l'incident qui devait faire finir
prématurément la soirée, et son domestique n'était pas arrivé.
--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit
l'abbé Cruchot à madame des Grassins.
--Merci, monsieur l'abbé. J'ai mon fils, répondit-elle sèchement.
--Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abbé.
--Donne donc le bras à monsieur Cruchot, lui dit son mari.
L'abbé emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver à quelques
pas en avant de la caravane.
--Il est très bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant le
bras. _Adieu, paniers, vendanges sont faites_! Il vous faut dire adieu
à mademoiselle Grandet, Eugénie sera pour le Parisien. A moins que ce
cousin ne soit amouraché d'une Parisienne, votre fils Adolphe va
rencontrer en lui le rival le plus ...
--Laissez donc, monsieur l'abbé. Ce jeune homme ne tardera pas à
s'apercevoir qu'Eugénie est une niaise, une fille sans fraîcheur.
L'avez-vous examinée? elle était, ce soir, jaune comme un coing.
--Vous l'avez peut-être déjà fait remarquer au cousin.
--Et je ne m'en suis pas gênée ...
--Mettez-vous toujours auprès d'Eugénie, madame, et vous n'aurez pas
grand'chose à dire à ce jeune homme contre sa cousine, il fera de
lui-même une comparaison qui ...
--D'abord, il m'a promis de venir dîner après-demain chez moi.
--Ah! si vous vouliez, madame, dit l'abbé.
--Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbé? Entendez-vous
ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivée à l'âge de
trente-neuf ans, avec une réputation sans tache, Dieu merci, pour la
compromettre, même quand il s'agirait de l'empire du Grand-Mogol. Nous
sommes à un âge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut
dire. Pour un ecclésiastique, vous avez en vérité des idées bien
incongrues. Fi! cela est digne de Faublas.
--Vous avez donc lu Faublas?
--Non, monsieur l'abbé, je voulais dire les Liaisons Dangereuses.
--Ah! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbé. Mais
vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui! Je
voulais simplement vous ...
--Osez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller de vilaines
choses. Cela n'est-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est très bien,
j'en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas à sa cousine. A
Paris, je le sais, quelques bonnes mères se dévouent ainsi pour le
bonheur et la fortune de leurs enfants; mais nous sommes en province,
monsieur l'abbé.
--Oui, madame.
--Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-même ne voudrait
pas de cent millions achetés à ce prix ...
--Madame, je n'ai point parlé de cent millions. La tentation eût été
peut-être au-dessus de nos forces à l'un et à l'autre. Seulement je
crois qu'une honnête femme peut se permettre, en tout bien tout honneur,
de petites coquetteries sans conséquence, qui font partie de ses devoirs
en société, et qui ...
--Vous croyez?
--Ne devons-nous pas, madame, tâcher de nous être agréables les uns aux
autres ... Permettez que je me mouche.
--Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu
plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant; mais je lui
pardonne d'honorer préférablement à la vieillesse la beauté ...
--Il est clair, disait le président de sa grosse voix, que monsieur
Grandet de Paris envoie son fils à Saumur dans des intentions
extrêmement matrimoniales ...
--Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé comme une bombe, répondait
le notaire.
--Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme est
_cachottier_.
--Des Grassins, mon ami, je l'ai invité à dîner, ce jeune homme. Il
faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonnière, et les du
Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bien entendu; pourvu
qu'elle se mette bien ce jour-là! Par jalousie, sa mère la fagote si
mal! J'espère, messieurs, que vous nous ferez l'honneur de venir,
ajouta-t-elle en arrêtant le cortège pour se retourner vers les deux
Cruchot.
--Vous voilà chez vous, madame, dit le notaire.
Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en
retournèrent chez eux, en se servant de ce génie d'analyse que possèdent
les provinciaux pour étudier sous toutes ses faces le grand événement de
cette soirée, qui changeait les positions respectives des Cruchotins et
des Grassinistes. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces
grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la nécessité
d'une alliance momentanée contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas
mutuellement empêcher Eugénie d'aimer son cousin, et Charles de penser à
sa cousine? Le Parisien pourrait-il résister aux insinuations perfides,
aux calomnies doucereuses, aux médisances pleines d'éloges, aux
dénégations naïves qui allaient constamment tourner autour de lui et
l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimaçon tombé
dans leur ruche?
Lorsque les quatre parents se trouvèrent seuls dans la salle, monsieur
Grandet dit à son neveu:
--Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous
amènent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous
déjeunons à huit heures. A midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain
sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc; puis nous dînons,
comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà l'ordre. Si vous voulez voir
la ville ou les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez
si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Vous
les entendrez peut-être tous ici vous disant que je suis riche:
monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par là! Je les laisse dire,
leurs bavardages ne nuisent point à mon crédit. Mais je n'ai pas le sou,
et je travaille à mon âge comme un jeune compagnon, qui n'a pour tout
bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-être
bientôt par vous-même ce que coûte un écu quand il faut le suer. Allons,
Nanon, les chandelles?
--J'espère, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurez
besoin, dit madame Grandet; mais s'il vous manquait quelque chose, vous
pourrez appeler Nanon.
--Ma chère tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emporté toutes
mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi
qu'à ma jeune cousine.
Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée, une bougie d'Anjou,
bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille à de la
chandelle, que monsieur Grandet, incapable d'en soupçonner l'existence
au logis, ne s'aperçut pas de cette magnificence.
--Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.
Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la voûte,
Grandet fit la cérémonie de passer par le couloir qui séparait la salle
de la cuisine. Une porte battante garnie d'un grand carreau de verre
ovale fermait ce couloir du côté de l'escalier afin de tempérer le froid
qui s'y engouffrait. Mais en hiver la brise n'en sifflait pas moins par
là très rudement, et, malgré les bourrelets mis aux portes de la salle,
à peine la chaleur s'y maintenait-elle à un degré convenable. Nanon alla
verrouiller la grande porte, ferma la salle, et détacha dans l'écurie un
chien-loup dont la voix était cassée comme s'il avait une laryngite. Cet
animal d'une notable férocité ne connaissait que Nanon. Ces deux
créatures champêtres s'entendaient. Quand Charles vit les murs jaunâtres
et enfumés de la cage où l'escalier à rampe vermoulue tremblait sous le
pas pesant de son oncle, son dégrisement alla _rinforzando_. Il se
croyait dans un juchoir à poules. Sa tante et sa cousine, vers
lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures, étaient si bien
façonnées à cet escalier, que, ne devinant pas la cause de son
étonnement, elles le prirent pour une expression amicale, et y
répondirent par un sourire agréable qui le désespéra.
--Que diable mon père m'envoie-t-il faire ici? se disait-il.
Arrivé sur le premier palier, il aperçut trois portes peintes en rouge
étrusque et sans chambranles, des portes perdues dans la muraille
poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnées, apparentes, terminées
en façon de flammes comme l'était à chaque bout la longue entrée de la
serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et
qui donnait entrée dans la pièce située au-dessus de la cuisine, était
évidemment murée. On n'y pénétrait en effet que par la chambre de
Grandet, à qui cette pièce servait de cabinet. L'unique croisée d'où
elle tirait son jour était défendue sur la cour par d'énormes barreaux
en fer grillagés. Personne, pas même madame Grandet, n'avait la
permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un
alchimiste à son fourneau. Là, sans doute, quelque cachette avait été
très habilement pratiquée, là s'emmagasinaient les titres de propriété,
là pendaient les balances à peser les louis, là se faisaient nuitamment
et en secret les quittances, les reçus, les calculs; de manière que les
gens d'affaires, voyant toujours Grandet prêt à tout, pouvaient imaginer
qu'il avait à ses ordres une fée ou un démon. Là, sans doute, quand
Nanon ronflait à ébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et
bâillait dans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien
endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver,
cercler son or. Les murs étaient épais, les contrevents discrets. Lui
seul avait la clef de ce laboratoire, où, dit-on, il consultait des
plans sur lesquels ses arbres à fruits étaient désignés et où il
chiffrait ses produits à un provin, à une bourrée près. L'entrée de la
chambre d'Eugénie faisait face à cette porte murée. Puis, au bout du
palier, était l'appartement des deux époux qui occupaient tout le devant
de la maison. Madame Grandet avait une chambre contiguë à celle
d'Eugénie, chez qui l'on entrait par une porte vitrée. La chambre du
maître était séparée de celle de sa femme par une cloison, et du
mystérieux cabinet par un gros mur. Le père Grandet avait logé son neveu
au second étage, dans la haute mansarde située au-dessus de sa chambre,
de manière à pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et
de venir. Quand Eugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles
se donnèrent le baiser du soir; puis, après avoir dit à Charles
quelques mots d'adieu, froids sur les lèvres, mais certes chaleureux au
coeur de la fille, elles rentrèrent dans leurs chambres.
--Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charles en lui
ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez
Nanon. Sans elle, votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous
dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha! ha! ces dames vous ont
fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, armée
d'une bassinoire.
--En voilà bien d'une autre! dit monsieur Grandet. Prenez-vous mon
neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise,
Nanon.
--Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment
mignon comme une femme.
--Allons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet en la poussant
par les épaules, mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare
descendit en grommelant de vagues paroles.
Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoir jeté les
yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune à
bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une cheminée en
pierre de liais cannelée dont le seul aspect donnait froid, sur des
chaises de bois jaune garnies en canne vernissée et qui semblaient avoir
plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle
aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de
lisière placé au bas d'un lit à ciel dont les pentes en drap tremblaient
comme si elles allaient tomber, achevées par les vers, il regarda
sérieusement la grande Nanon et lui dit:
--Ah çà! ma chère enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien
maire de Saumur, frère de monsieur Grandet de Paris?
--Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait
monsieur. Faut-il que je vous aide à défaire vos malles?
--Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi
dans les marins de la garde impériale?
--Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que ça, les marins de la
garde? C'est-y salé? Ca va-t-il sur l'eau?
--Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. En voici
la clef.
Nanon fut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie verte à
fleurs d'or et à dessins antiques.
--Vous allez mettre ça pour vous coucher, dit-elle.
--Oui.
--Sainte-Vierge! le beau devant d'autel pour la paroisse. Mais, mon
cher mignon monsieur, donnez donc ça à l'église, vous sauverez votre
âme, tandis que ça vous la fera perdre. Oh! que vous êtes donc gentil
comme ça. Je vais appeler mademoiselle pour qu'elle vous regarde.
--Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire! Laissez-moi
coucher, j'arrangerai mes affaires demain; et si ma robe vous plaît
tant, vous sauverez votre âme. Je suis trop bon chrétien pour vous la
refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.
Nanon resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir
ajouter foi à ses paroles.
--Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il rêve déjà, ce
monsieur. Bonsoir.
--Bonsoir, Nanon.
--Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant.
Mon père n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! à
demain les affaires sérieuses, disait je ne sais quelle ganache grecque.
--Sainte-Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugénie en
interrompant ses prières qui ce soir-là ne furent pas finies.
Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Elle entendait, par
la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison,
l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable à toutes
les femmes timides, elle avait étudié le caractère de son seigneur. De
même que la mouette prévoit l'orage, elle avait, à d'imperceptibles
signes, pressenti la tempête intérieure qui agitait Grandet, et, pour
employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte.
Grandet regardait la porte intérieurement doublée en tôle qu'il avait
fait mettre à son cabinet, et se disait:
--Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer son enfant? Jolie
succession! Je n'ai pas vingt écus à donner. Mais qu'est-ce que vingt
écus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu
en faire du feu?
En songeant aux conséquences de ce testament de douleur, Grandet était
peut-être plus agité que ne l'était son frère au moment où il le traça.
--J'aurais cette robe d'or?... disait Nanon qui s'endormit habillée de
son devant d'autel, rêvant de fleurs, de tabis, de damas, pour la
première fois de sa vie, comme Eugénie rêva d'amour.
Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure
délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur
leur exprime des pensées, où les palpitations du coeur communiquent au
cerveau leur chaude fécondance, et fondent les idées en un vague désir;
jour d'innocente mélancolie et de suaves joyeusetés! Quand les enfants
commencent à voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le sentiment
dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière
est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du coeur?
Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour
Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de
bonne heure, fit sa prière, et commença l'oeuvre de sa toilette,
occupation qui désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses
cheveux châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête avec
le plus grand soin, en évitant que les cheveux ne s'échappassent de
leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui rehaussa
la timide candeur de son visage, en accordant la simplicité des
accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant plusieurs fois les
mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau, elle
regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que faisait son cousin
pour avoir les mains si mollement blanches, les ongles si bien façonnés.
Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se laça droit,
sans passer d'oeillets. Enfin souhaitant, pour la première fois de sa
vie, de paraître à son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe
fraîche, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut
achevée, elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'étonna de
ne compter que sept heures. Le désir d'avoir tout le temps nécessaire
pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt. Ignorant l'art de
remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudier l'effet, Eugénie
se croisa bonnement les bras, s'assit à sa fenêtre, contempla la cour,
le jardin étroit et les hautes terrasses qui le dominaient; vue
mélancolique, bornée, mais qui n'était pas dépourvue des mystérieuses
beautés particulières aux endroits solitaires ou à la nature inculte.
Auprès de la cuisine se trouvait un puits entouré d'une margelle, et à
poulie maintenue dans une branche de fer courbée, qu'embrassait une
vigne aux pampres flétris, rougis, brouis par la saison. De là, le
tortueux sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait le long de la
maison et finissait sur un bûcher où le bois était rangé avec autant
d'exactitude que peuvent l'être les livres d'un bibliophile. Le pavé de
la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les
mousses, par les herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais
présentaient leur chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enfin
les huit marches qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte
du jardin, étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme
le tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades.
Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de
bois pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle se mariaient à
leur gré des plantes grimpantes. De chaque côté de la porte à
claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris.
Trois allées parallèles, sablées et séparées par des carrés dont les
terres étaient maintenues au moyen d'une bordure en buis, composaient ce
jardin que terminait, au bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A
un bout, des framboisiers; à l'autre, un immense noyer qui inclinait
ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau
soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient à
dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux
murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva
des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si
ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme, et
y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil.
Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui
enveloppe l'être moral, comme un nuage envelopperait l'être physique.
Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage,
et les harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la
nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des
Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la
gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent l'avenir
pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses fleurs
pâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles se mêla un
souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille
produisait dans cette cour sonore, en se détachant de son rameau,
donnait une réponse aux secrètes interrogations de la jeune fille, qui
serait restée là, pendant toute la journée, sans s'apercevoir de la
fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux mouvements d'âme. Elle se
leva fréquemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un
auteur de bonne foi contemple son oeuvre pour se critiquer, et se dire
des injures à lui-même.
--Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la pensée d'Eugénie,
pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se rendait
pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte, est une des
premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à ce type
d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite
bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais si elle
ressemblait à Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies par cette
suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui donne une
distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête énorme,
le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris
auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout entière, imprimait une
lumière jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et
rose, avaient été grossis par une petite vérole assez clémente pour n'y
point laisser de traces, mais qui avait détruit le velouté de la peau,
néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mère y
traçait passagèrement une marque rouge. Son nez était un peu trop fort,
mais il s'harmoniait avec une bouche d'un rouge de minium, dont les
lèvres à mille raies étaient pleines d'amour et de bonté. Le col avait
une rondeur parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le
regard et faisait rêver; il manquait sans doute un peu de la grâce due
à la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de cette
haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n'avait
donc rien du joli qui plaît aux masses; mais elle était belle de cette
beauté si facile à reconnaître, et dont s'éprennent seulement les
artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de
Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers
devinés par Raphaël, ces lignes vierges que donne parfois la nature,
mais qu'une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire
acquérir; ce peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à
coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu
sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans
l'habitude des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les
contours de sa tête que l'expression du plaisir n'avait jamais ni
altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement
tranchées dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie
calme, colorée, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait
l'âme, communiquait le charme de la conscience qui s'y reflétait, et
commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où
fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites
avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,
sans savoir encore ce qu'était l'amour:
--Je suis trop laide, il ne fera pas attention à moi.
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier, et
tendit le cou pour écouter les bruits de la maison.
--Il ne se lève pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de
Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son
feu, enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie. Aussitôt
Eugénie descendit et courut à Nanon qui trayait la vache.
--Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon
cousin.
--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui
partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre
cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu
dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du
linge fin comme celui du surplis à monsieur le curé.
--Nanon, fais-nous donc de la galette.
--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre?
dit Nanon laquelle en sa qualité de premier ministre de Grandet
prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et de sa mère.
Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votre cousin? Demandez-lui
du beurre, de la farine, du bois, il est votre père, il peut vous en
donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux provisions ...
Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant trembler
l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les effets de
cette profonde pudeur et de cette conscience particulière de notre
bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-être, que nos pensées
sont gravées sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. En
s'apercevant enfin du froid dénuement de la maison paternelle, la pauvre
fille concevait une sorte de dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie
avec l'élégance de son cousin. Elle éprouva un besoin passionné de faire
quelque chose pour lui; quoi? elle n'en savait rien. Naïve et vraie,
elle se laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni de ses
impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin avait
éveillé chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se
déployer d'autant plus vivement, qu'ayant atteint sa vingt-troisième
année, elle se trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses
désirs. Pour la première fois, elle eut dans le coeur de la terreur à
l'aspect de son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut
coupable d'une faute en lui taisant quelques pensées. Elle se mit à
marcher à pas précipités en s'étonnant de respirer un air plus pur, de
sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur
morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour
obtenir la galette, il s'élevait entre la Grande Nanon et Grandet une de
ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en
hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer les vivres
nécessaires à la consommation de la journée.
--Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
--Pas une miette, monsieur.
Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un de ces
paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait le couper,
quand Nanon lui dit:
--Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur.
--C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres, il en
restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que ça ne mange
point de pain.
--Ca mangera donc de la _frippe_, dit Nanon.
En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement
du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine, frippe vulgaire,
jusqu'aux confitures d'alleberge, la plus distinguée des frippes; et
tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché la frippe et laissé le pain,
comprendront la portée de cette locution.
--Non, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont
quasiment comme des filles à marier.
Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien, le
bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant néanmoins les
armoires de sa _Dépense_, lorsque Nanon l'arrêta pour lui dire:
--Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai
une galette aux enfants.
--Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu?
--Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas plus que
vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'avez _aveint_
que six morceaux de sucre, m'en faut huit.
--Ha! çà, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce qui te passe
donc par la tête? Es-tu la maîtresse ici? Tu n'auras que six morceaux
de sucre.
--Eh! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son café?
--Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.
--Vous vous passerez de sucre, à votre âge! J'aimerais mieux vous en
acheter de ma poche.
--Mêle-toi de ce qui te regarde.
Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du
tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait toujours
six francs la livre, pour lui. L'obligation de le ménager, prise sous
l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les
femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins,
Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
--Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez
de la galette?
--Non, non, répondit Eugénie.
--Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. Il
ouvrit la _mette_ où était la farine, lui en donna une mesure, et ajouta
quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.
--Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
--Eh! bien, tu en prendras à ta suffisance, répondit-il
mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu
nous cuiras au four tout le dîner; par ainsi, tu n'allumeras pas deux
feux.
--Quien! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire. Grandet
jeta sur son fidèle ministre un coup d'oeil presque paternel.
--Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette. Le père
Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une première assiettée
sur la table de la cuisine.
--Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre
neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se nettoie donc?
Faut-il y mettre de votre cirage à l'oeuf?
--Nanon, je crois que l'oeuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-lui que
tu ne connais point la manière de cirer le maroquin, oui, c'est du
maroquin, il achètera lui-même à Saumur et t'apportera de quoi illustrer
ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage
pour le rendre brillant.
--C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les bottes à son
nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah!
c'est-il drôle.
--Drôle! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes plus
d'argent que n'en vaut celui qui les porte.
--Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avait fermé le
fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu
par semaine à cause de votre ...?
--Oui.
--Faudra que j'aille à la boucherie.
--Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne
t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer
des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre.
--C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?
--Tu es bête, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils
trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts? Qu'est-ce donc que
les successions? Le père Grandet n'ayant plus d'ordre à donner, tira sa
montre; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant
le déjeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit:
--Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai
quelque chose à y faire.
Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue, doublé de taffetas
rose; puis, le père et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'à
la place.
--Où dévalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra
Grandet.
--Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe de la
promenade matinale de son ami.
Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par
expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner avec lui. Donc
il l'accompagna.
--Venez, Cruchot? dit Grandet au notaire. Vous êtes de mes amis, je
vais vous démontrer comme quoi c'est une bêtise de planter des peupliers
dans de bonnes terres ...
--Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez
palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître
Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous eu du bonheur?... Couper
vos arbres au moment où l'on manquait de bois blanc à Nantes, et les
vendre trente francs!
Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel
de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arrêt
paternel et souverain. Grandet était arrivé aux magnifiques prairies
qu'il possédait au bord de la Loire, et où trente ouvriers s'occupaient
à déblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par les
peupliers.
--Maître Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au
notaire. Jean, cria-t-il à un ouvrier, me ... me ... mesure avec ta toise
dans tou ... t ou ... tous les sens?
--Quatre fois huit pieds, répondit l'ouvrier après avoir fini.
--Trente-deux pieds de perte, dit Grandet à Cruchot. J'avais sur cette
ligne trois cents peupliers, pas vrai? Or ... trois ce ... ce ... ce ...
cent fois trente-d ... eux pie ... pieds me man ... man ... man ...
mangeaient cinq ... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les
côtés, quinze cents; les rangées du milieu autant. Alors, mé ... mé ...
mettons mille bottes de foin.
--Eh! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-là
valent environ six cents francs.
--Di ... di ... dites dou ... ou ... onze cents à cause des trois à quatre
cents francs de regain. Eh! bien, ca ... ca ... ca ... calculez ce que que
que dou ... Onze cents francs par an ... pen ... pendant quarante ans do
... donnent a ... a ... avec les in ... in ... intérêts com ... com ...
composés que que que vouous saaavez.
--Va pour soixante mille francs, dit le notaire.
--Je le veux bien! ça ne ne ne fera que que que soixante mille francs.
Eh! bien, reprit le vigneron sans bégayer, deux mille peupliers de
quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a perte.
J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean,
reprit-il, tu combleras les trous, excepté du côté de la Loire, où tu
planteras les peupliers que j'ai achetés. En les mettant dans la
rivière, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en
se tournant vers Cruchot et imprimant à la loupe de son nez un léger
mouvement qui valait le plus ironique des sourires.
--Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les
terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet.
--_O-u-i, monsieur_, répondit ironiquement le tonnelier.
Eugénie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans écouter les
calculs de son père, prêta bientôt l'oreille aux discours de Cruchot en
l'entendant dire à son client:
--Hé! bien, vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question
que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientôt avoir un contrat à
dresser, père Grandet.
--Vous ... ou ... vous êtes so ... so ... orti de bo ... bonne heure
pooour me dire ça, reprit Grandet en accompagnant cette réflexion d'un
mouvement de sa loupe. Hé! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc,
et je vous dirai ce que vooous voooulez sa savoir. J'aimerais mieux,
voyez-vooous, je ... jeter ma fi ... fi fille dans la Loire que de la
dooonner à son cououousin: vous pou ... pou ... ouvez aaannoncer ça.
Mais non, laissez jaaser le le mon ... onde.
Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie. Les lointaines
espérances qui pour elle commençaient à poindre dans son coeur fleurirent
soudain, se réalisèrent et formèrent un faisceau de fleurs qu'elle vit
coupées et gisant à terre. Depuis la veille, elle s'attachait à Charles
par tous les liens de bonheur qui unissent les âmes; désormais la
souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas dans la noble
destinée de la femme d'être plus touchée des pompes de la misère que des
splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu
s'éteindre au fond du coeur de son père? de quel crime Charles était-il
donc coupable? Questions mystérieuses! Déjà son amour naissant,
mystère si profond, s'enveloppait de mystères. Elle revint tremblant sur
ses jambes, et en arrivant à la vieille rue sombre, si joyeuse pour
elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira la mélancolie
que les temps et les choses y avaient imprimée. Aucun des enseignements
de l'amour ne lui manquait. A quelques pas du logis, elle devança son
père et l'attendit à la porte après y avoir frappé. Mais Grandet, qui
voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait
dit:
--Où en sont les fonds?
--Vous ne voulez pas m'écouter, Grandet, lui répondit Cruchot.
Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent à gagner en deux ans,
outre les intérêts à un excellent taux, cinq mille livres de rente pour
quatre-vingt mille francs. Les fonds sont à quatre-vingts francs
cinquante centimes.
--Nous verrons cela, répondit Grandet en se frottant le menton.
--Mon Dieu! dit le notaire.
--Hé! bien, quoi? s'écria Grandet au moment où Cruchot lui mettait le
journal sous les yeux en lui disant:
--Lisez cet article.
_Monsieur Grandet, l'un des négociants les plus estimés de Paris, s'est
brûlé la cervelle hier après avoir fait son apparition accoutumée à la
Bourse. Il avait envoyé au président de la Chambre des Députés sa
démission, et s'était également démis de ses fonctions de juge au
tribunal de commerce. La faillite de messieurs Roguin et Souchet, son
agent de change et son notaire, l'ont ruiné. La considération dont
jouissait monsieur Grandet et son crédit étaient néanmoins tels qu'il
eût sans doute trouvé des secours sur la place de Paris. Il est à
regretter que cet homme honorable ait cédé à un premier moment de
désespoir, etc_.
--Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.
Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité de notaire,
se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait
peut-être imploré vainement les millions du Grandet de Saumur.
--Et son fils, si joyeux hier ...
--Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le même calme.
--Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot qui comprit tout et alla rassurer
le président de Bonfons.
En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame Grandet, au cou de
laquelle Eugénie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion de coeur
que nous cause un chagrin secret, était déjà sur son siége à patins, et
se tricotait des manches pour l'hiver.
--Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre à
quatre, l'enfant dort comme un chérubin. Qu'il est gentil les yeux
fermés! Je suis entrée, je l'ai appelé. Ah bien oui! personne.
--Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'éveillera toujours assez tôt
aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son café les deux
petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le
bonhomme s'amusait à couper lui-même à ses heures perdues. Madame
Grandet, qui n'avait pas osé faire cette question, regarda son mari.
--Son père s'est brûlé la cervelle.
--Mon oncle?... dit Eugénie.
--Le pauvre jeune homme! s'écria madame Grandet.
--Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.
--Hé! ben, il dort comme s'il était le roi de la terre, dit Nanon d'un
accent doux.
Eugénie cessa de manger. Son coeur se serra, comme il se serre quand,
pour la première fois, la compassion, excitée par le malheur de celui
qu'elle aime, s'épanche dans le corps entier d'une femme. La pauvre
fille pleura.
--Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu? lui dit son
père en lui lançant un de ces regards de tigre affamé qu'il jetait sans
doute à ses tas d'or.
--Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de pitié pour
ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort?
--Je ne te parle pas, Nanon! tiens ta langue.
Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours
dissimuler ses sentiments. Elle ne répondit pas.
--Jusqu'à mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j'espère, m'ame
Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis obligé d'aller faire
aligner le fossé de mes prés sur la route. Je serai revenu à midi pour
le second déjeuner, et je causerai avec mon neveu de ses affaires. Quant
à toi, mademoiselle Eugénie, si c'est pour ce mirliflor que tu pleures,
assez comme cela, mon enfant. Il partira, d'arre d'arre, pour les
grandes Indes. Tu ne le verras plus ...
Le père prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme
habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les
autres, et sortit.
--Ah! maman, j'étouffe, s'écria Eugénie quand elle fut seule avec sa
mère. Je n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille
pâlir, ouvrit la croisée et lui fit respirer le grand air.
--Je suis mieux, dit Eugénie après un moment.
Cette émotion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme et
froide réagit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette
intuition sympathique dont sont douées les mères pour l'objet de leur
tendresse, et devina tout. Mais, à la vérité, la vie des célèbres soeurs
hongroises, attachées l'une à l'autre par une erreur de la nature,
n'avait pas été plus intime que ne l'était celle d'Eugénie et de sa
mère, toujours ensemble dans cette embrasure de croisée, ensemble à
l'église, et dormant ensemble dans le même air.
--Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tête d'Eugénie
pour l'appuyer contre son sein.
A ces mots, la jeune fille releva la tête, interrogea sa mère par un
regard, en scruta les secrètes pensées, et lui dit:
--Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas
rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent?
--Oui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton père a ses raisons,
nous devons les respecter.
La mère et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise à patins,
l'autre sur son petit fauteuil; et, toutes deux, elles reprirent leur
ouvrage. Oppressée de reconnaissance pour l'admirable entente de coeur
que lui avait témoignée sa mère, Eugénie lui baisa la main en disant:
--Combien tu es bonne, ma chère maman!
Ces paroles firent rayonner le vieux visage maternel, flétri par de
longues douleurs.
--Le trouves-tu bien? demanda Eugénie.
Madame Grandet ne répondit que par un sourire; puis, après un moment de
silence, elle dit à voix basse:
--L'aimerais-tu donc déjà? ce serait mal.
--Mal, reprit Eugénie, pourquoi? Il te plaît, il plaît à Nanon,
pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table pour son
déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la mère en fit autant en lui disant:
--Tu es folle! Mais elle se plut à justifier la folie de sa fille en la
partageant. Eugénie appela Nanon.
--Quoi que vous voulez encore, mademoiselle?
--Nanon, tu auras bien de la crème pour midi.
--Ah! pour midi, oui, répondit la vieille servante.
--Hé! bien, donne-lui du café bien fort, j'ai entendu dire à monsieur
des Grassins que le café se faisait bien fort à Paris. Mets-en beaucoup.
--Et où voulez-vous que j'en prenne?
--Achètes-en.
--Et si monsieur me rencontre?
--Il est à ses prés.
--Je cours. Mais monsieur Fessard m'a déjà demandé si les trois Mages
étaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir
nos déportements.
--Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est
capable de nous battre.
--Eh! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux.
Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute réponse. Nanon prit sa
coiffe et sortit. Eugénie donna du linge blanc, elle alla chercher
quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à étendre sur
des cordes dans le grenier; elle marcha légèrement le long du corridor
pour ne point éveiller son cousin, et ne put s'empêcher d'écouter à sa
porte la respiration qui s'échappait en temps égaux de ses lèvres.
--Le malheur veille pendant qu'il dort, se dit-elle. Elle prit les plus
vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que
l'aurait pu dresser un vieux chef d'office, et l'apporta triomphalement
sur la table. Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires
comptées par son père, et les disposa en pyramide parmi des feuilles.
Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bien voulu mettre à
sac toute la maison de son père; mais il avait les clefs de tout. Nanon
revint avec deux oeufs frais. En voyant les oeufs, Eugénie eut l'envie de
lui sauter au cou.
--Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai
demandés, et il me les a donnés pour m'être agréable, le mignon.
Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta vingt fois
son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour aller écouter le
bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussit à préparer un
déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui dérogeait terriblement aux
habitudes invétérées de la maison. Le déjeuner de midi s'y faisait
debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un
verre de vin. En voyant la table placée auprès du feu, l'un des
fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux
assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain,
et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses
membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son
père, s'il venait à entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la
pendule, afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le
retour du bonhomme.
--Sois tranquille, Eugénie, si ton père vient, je prendrai tout sur moi,
dit madame Grandet.
Eugénie ne put retenir une larme.
--Oh! ma bonne mère, s'écria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimée!
Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant,
descendit enfin. Heureusement, il n'était encore que onze heures. Le
parisien! il avait mis autant de coquetterie à sa toilette que s'il se
fût trouvé au château de la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il entra
de cet air affable et riant qui sied si bien à la jeunesse, et qui causa
une joie triste à Eugénie. Il avait pris en plaisanterie le désastre de
ses châteaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.
--Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tante? Et vous, ma cousine?
--Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet.
--Moi, parfaitement.
--Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugénie; mettez-vous à table.
--Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me lève.
Cependant, j'ai si mal vécu en route, que je me laisserai faire.
D'ailleurs ... Il tira la plus délicieuse montre plate que Breguet ait
faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été matinal.
--Matinal?... dit madame Grandet.
--Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh! bien, je mangerais
volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau.
--Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles.
--Un perdreau, se disait Eugénie qui aurai voulu payer un perdreau de
tout son pécule.
--Venez vous asseoir, lui dit sa tante.
Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se
pose sur son divan. Eugénie et sa mère prirent des chaises et se mirent
près de lui devant le feu.
--Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore
plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumières.
--Toujours, répondit Eugénie en le regardant, excepté pendant les
vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons tous à l'abbaye de
Noyers.
--Vous ne vous promenez jamais?
--Quelquefois le dimanche après vêpres, quand il fait beau, dit madame
Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche.
--Avez-vous un théâtre?
--Aller au spectacle, s'écria madame Grandet, voir des comédiens! Mais,
monsieur, ne savez-vous pas que c'est un péché mortel?
--Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les oeufs, nous vous
donnerons les poulets à la coque.
--Oh! des oeufs frais, dit Charles qui semblable aux gens habitués au
luxe ne pensait déjà plus à son perdreau. Mais c'est délicieux, si vous
aviez du beurre? Hein, ma chère enfant.
--Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante.
--Mais donne du beurre, Nanon! s'écria Eugénie.
La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait
plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend à voir
jouer un mélodrame où triomphe l'innocence. Il est vrai que Charles,
élevé par une mère gracieuse, perfectionné par une femme à la mode,
avait des mouvements coquets, élégants, menus, comme le sont ceux d'une
petite maîtresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille
possèdent une influence vraiment magnétique. Aussi Charles, en se voyant
l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se
soustraire à l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en
l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugénie un de ces regards
brillants de bonté, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il
s'aperçut, en contemplant Eugénie, de l'exquise harmonie des traits de
ce pur visage, de son innocente attitude, de la clarté magique de ses
yeux où scintillaient de jeunes pensées d'amour, et où le désir ignorait
la volupté.
--Ma foi, ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et en grande
toilette à l'Opéra, je vous garantis que ma tante aurait bien raison,
vous y feriez faire bien des péchés d'envie aux hommes et de jalousie
aux femmes.
Ce compliment étreignit le coeur d'Eugénie, et le fit palpiter de joie,
quoiqu'elle n'y comprit rien.
--Oh! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite
provinciale.
--Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la
raillerie, elle flétrit le coeur, froisse tous les sentiments ... Et il
goba fort agréablement sa mouillette beurrée. Non, je n'ai probablement
pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce défaut me fait
beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme
en disant: Il a bon coeur. Cette phrase veut dire: Le pauvre garçon est
bête comme un rhinocéros. Mais comme je suis riche et connu pour abattre
une poupée du premier coup à trente pas avec toute espèce de pistolet et
en plein champ, la raillerie me respecte.
--Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon coeur.
--Vous avez une bien jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal de vous
demander à la voir?
Charles tendit la main en défaisant son anneau, et Eugénie rougit en
effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de son cousin.
--Voyez, ma mère, le beau travail.
--Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le café.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant.
Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faïencé à
l'intérieur, bordé d'une frange de cendre, et au fond duquel tombait le
café en revenant à la surface du liquide bouillonnant.
--C'est du café boullu, dit Nanon.
--Ah! ma chère tante, je laisserai du moins quelque trace bienfaisante
de mon passage ici. Vous êtes bien arriérés! Je vous apprendrai à faire
du bon café dans une cafetière à la Chaptal.
Il tenta d'expliquer le système de la cafetière à la Chaptal.
--Ah! bien, s'il y a tant d'affaires que ça, dit Manon, il faudrait
bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de café comme ça. Ah! bien,
oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant que je
ferais le café?
--C'est moi qui le ferai, dit Eugénie.
--Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.
A ce mot, qui rappelait le chagrin près de fondre sur ce malheureux
jeune homme, les trois femmes se turent et le contemplèrent d'un air de
commisération qui le frappa.
--Qu'avez-vous donc, ma cousine?
--Chut! dit madame Grandet à Eugénie qui allait parler. Tu sais, ma
fille, que ton père s'est chargé de parler à monsieur ...
--Dites Charles, dit le jeune Grandet.
--Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'écria Eugénie.
Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. Là, Nanon, madame
Grandet et Eugénie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux
tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissement leur
était bien connu.
--Voilà papa, dit Eugénie.
Elle ôta la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur la
nappe. Nanon emporta l'assiette aux oeufs. Madame Grandet se dressa comme
une biche effrayée. C'était une peur panique de laquelle Charles dut
s'étonner.
--Eh! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.
--Mais voilà mon père, dit Eugénie.
--Eh! bien?...
Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur Charles,
il vit tout.
--Ah! ah! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bien, très bien,
c'est fort bien! dit-il sans bégayer. Quand le chat court sur les
toits, les souris dansent sur les planchers.
--Fête?... se dit Charles incapable de soupçonner le régime et les moeurs
de cette maison.
--Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme.
Eugénie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de
corne à grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre, l'étendit
soigneusement et se mit à manger debout. En ce moment, Charles sucrait
son café. Le père Grandet aperçut les morceaux de sucre, examina sa
femme qui pâlit, et fit trois pas; il se pencha vers l'oreille de la
pauvre vieille, et lui dit:
--Où donc avez-vous pris tout ce sucre?
--Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas.
Il est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette scène muette
offrait à ces trois femmes: Nanon avait quitté sa cuisine et regardait
dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. Charles
ayant goûté son café, le trouva trop amer et chercha le sucre que
Grandet avait déjà serré.
--Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme.
--Le sucre.
--Mettez du lait, répondit le maître de la maison, votre café
s'adoucira.
Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée, et la
mit sur la table en contemplant son père d'un air calme. Certes, la
Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses
faibles bras une échelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en
déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. L'amant
récompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau
bras meurtri dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes, de
baisers, et guérie par le plaisir, tandis que Charles ne devait jamais
être dans le secret des profondes agitations qui brisaient le coeur de sa
cousine, alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier.
--Tu ne manges pas, ma femme?
La pauvre ilote s'avança, coupa piteusement un morceau de pain, et prit
une poire. Eugénie offrit audacieusement à son père du raisin, en lui
disant:
--Goûte donc à ma conserve, papa! Mon cousin, vous en mangerez,
n'est-ce pas? Je suis allée chercher ces jolies grappes-là pour vous.
--Oh! si on ne les arrête, elles mettront Saumur au pillage pour vous,
mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin,
j'ai à vous dire des choses qui ne sont pas sucrées.
Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles à l'expression duquel
le jeune homme ne put se tromper.
--Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de ma
pauvre mère ... (à ces deux mots, sa voix mollit) il n'y a pas de malheur
possible pour moi ...
--Mon neveu, qui peut connaître les afflictions par lesquelles Dieu veut
nous éprouver? lui dit sa tante.
--Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voilà les bêtises qui commencent. Je
vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra les
espèces d'épaules de mouton que la nature lui avait mises au bout des
bras. Voilà des mains faites pour ramasser des écus! Vous avez été
élevé à mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les
portefeuilles où nous serrons les billets de banque. Mauvais! mauvais!
--Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux être pendu si je comprends un
seul mot.
--Venez, dit Grandet. L'avare fit claquer la lame de son couteau, but le
reste de son vin blanc et ouvrit la porte.
--Mon cousin, ayez du courage!
L'accent de la jeune fille avait glacé Charles, qui suivit son terrible
parent en proie à de mortelles inquiétudes. Eugénie, sa mère et Nanon
vinrent dans la cuisine, excitées par une invincible curiosité à épier
les deux acteurs de la scène qui allait se passer dans le petit jardin
humide où l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu. Grandet
n'était pas embarrassé pour apprendre à Charles la mort de son père,
mais il éprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et
il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle
vérité. Vous avez perdu votre père! ce n'était rien à dire. Les pères
meurent avant les enfants. Mais: Vous êtes sans aucune espèce de
fortune! tous les malheurs de la terre étaient réunis dans ces paroles.
Et le bonhomme de faire, pour la troisième fois, le tour de l'allée du
milieu dont le sable craquait sous les pieds. Dans les grandes
circonstances de la vie, notre âme s'attache fortement aux lieux où les
plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il
avec une attention particulière les buis de ce petit jardin, les
feuilles pâles qui tombaient, les dégradations des murs, les bizarreries
des arbres fruitiers, détails pittoresques qui devaient rester gravés
dans son souvenir, éternellement mêlés à cette heure suprême, par une
mnémotechnie particulière aux passions.
--Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte
partie d'air.
--Oui, mon oncle, mais pourquoi ...
--Eh! bien, mon garçon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles à
t'apprendre. Ton père est bien mal ...
--Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des chevaux de
poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il en se
tournant vers son oncle qui demeurait immobile.
--Les chevaux et la voiture sont inutiles, répondit Grandet. Charles
resta muet, pâlit et les yeux devinrent fixes.
--Oui, mon pauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien.
Il y a quelque chose de plus grave. Il s'est brûlé la cervelle ...
--Mon père?...
--Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela comme s'ils en
avaient le droit. Tiens, lis.
Grandet, qui avait emprunté le journal de Cruchot, mit le fatal article
sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore
enfant, encore dans l'âge où les sentiments se produisent avec naïveté,
fondit en larmes.
--Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient ... Il pleure, le
voilà sauvé. Ce n'est encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet à
haute voix sans savoir si Charles l'écoutait, ce n'est rien, tu te
consoleras; mais ...
--Jamais! jamais! mon père! mon père!
--Il t'a ruiné, tu es sans argent.
--Qu'est-ce que cela me fait! Où est mon père, mon père?
Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une
horrible façon et se répercutaient dans les échos. Les trois femmes,
saisies de pitié, pleuraient: les larmes sont aussi contagieuses que
peut l'être le rire. Charles, sans écouter son oncle, se sauva dans la
cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers
sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer à son aise
loin de ses parents.
--Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet en rentrant
dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquement repris leurs
places et travaillaient d'une main tremblante après s'être essuyé les
yeux. Mais ce jeune homme n'est bon à rien, il s'occupe plus des morts
que de l'argent.
Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimant ainsi sur la plus
sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger son père.
Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette
sonore maison; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous
terre, ne cessa que vers le soir, après s'être graduellement affaiblie.
--Pauvre jeune homme! dit madame Grandet.
Fatale exclamation! Le père Grandet regarda sa femme, Eugénie et le
sucrier; il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêté pour le
parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.
--Ah! çà, j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez
pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je ne vous donne pas
_mon_ argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle.
--Ma mère n'y est pour rien, dit Eugénie. C'est moi qui ...
--Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa
fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugénie ...
--Mon père, le fils de votre frère ne devait pas manquer chez vous de ...
--Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le fils
de mon frère par-ci, mon neveu par là. Charles ne nous est de rien, il
n'a ni sou ni maille; son père a fait faillite; et, quand ce mirliflor
aura pleuré son soûl, il décampera d'ici; je ne veux pas qu'il
révolutionne ma maison.
--Qu'est-ce que c'est, mon père, que de faire faillite? demanda
Eugénie.
--Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'action la plus
déshonorante entre toutes celles qui peuvent déshonorer l'homme.
--Ce doit être un bien grand péché, dit madame Grandet, et notre frère
serait damné.
--Allons, voilà tes litanies, dit-il à sa femme en haussant les épaules.
Faire faillite, Eugénie, reprit-il, est un vol que la loi prend
malheureusement sous sa protection. Des gens ont donné leurs denrées à
Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur et de probité, puis il a
tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le voleur de
grand chemin est préférable au banqueroutier: celui-là vous attaque,
vous pouvez vous défendre, il risque sa tête; mais l'autre ... Enfin
Charles est déshonoré.
Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y pesèrent de
tout leur poids. Probe autant qu'une fleur née au fond d'une forêt est
délicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses
raisonnements captieux, ni ses sophismes: elle accepta donc l'atroce
explication que son père lui donnait à dessein de la faillite, sans lui
faire connaître la distinction qui existe entre une faillite
involontaire et une faillite calculée.
--Eh! bien, mon père, vous n'avez donc pu empêcher ce malheur?
--Mon frère ne m'a pas consulté. D'ailleurs, il doit quatre millions.
--Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon père? demanda-t-elle avec
la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il
désire.
--Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pièces de
vingt sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pour faire cinq francs.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Eugénie, comment mon oncle avait-il eu à
lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui
puisse avoir autant de millions? (Le père Grandet se caressait le
menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)--Mais que va devenir
mon cousin Charles?
--Il va partir pour les Grandes-Indes, où, selon le voeu de son père, il
tâchera de faire fortune.
--Mais a-t-il de l'argent pour aller là?
--Je lui payerai son voyage ... jusqu'à ... Oui, jusqu'à Nantes.
Eugénie sauta d'un bond au cou de son père.
--Ah! mon père, vous êtes bon, vous!
Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet, que sa
conscience harcelait un peu.
--Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui
demanda-t-elle.
--Dame! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoléon.
Eh! bien, il en faut cinquante mille pour faire un million.
--Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.
--J'y pensais, répondit la mère.
--C'est cela! toujours dépenser de l'argent, s'écria le père. Ah! çà,
croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici?
En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres,
retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie et sa mère.
--Nanon, va voir là-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet.
--Ha! çà, reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille que son
mot avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vous laisse. Je
vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis
j'irai voir Cruchot et causer avec lui de tout ça.
Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère
respirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fille n'avait
senti de contrainte en présence de son père; mais, depuis quelques
heures, elle changeait à tous moments et de sentiments et d'idées.
--Maman, pour combien de louis vend-on une pièce de vin?
--Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs,
quelquefois deux cents, à ce que j'ai entendu dire.
--Quand il récolte quatorze cents pièces de vin ...
--Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait; ton père ne me
dit jamais ses affaires.
--Mais alors papa doit être riche.
--Peut-être. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait acheté Froidfond
il y a deux ans. Ca l'aura gêné.
Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père, en resta là
de ses calculs.
--Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon! dit Nanon en revenant.
Il est étendu comme un veau sur son lit et pleure comme une Madeleine,
que c'est une vraie bénédiction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil
jeune homme?
--Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous
descendrons.
Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la voix de sa
fille. Eugénie était sublime, elle était femme. Toutes deux, le coeur
palpitant, montèrent à la chambre de Charles. La porte était ouverte. Le
jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plongé dans les larmes, il
poussait des plaintes inarticulées.
--Comme il aime son père? dit Eugénie à voix basse.
Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces paroles les
espérances d'un coeur à son insu passionné. Aussi madame Grandet
jeta-t-elle à sa fille un regard empreint de maternité, puis tout bas à
l'oreille:
--Prends garde, tu l'aimerais, dit-elle.
--L'aimer! reprit Eugénie. Ah! si tu savais ce que mon père a dit!
Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.
--J'ai perdu mon père, mon pauvre père! S'il m'avait confié le secret
de son malheur, nous aurions travaillé tous deux à le réparer. Mon Dieu,
mon bon père! je comptais si bien le revoir que je l'ai, je crois,
froidement embrassé.
Les sanglots lui coupèrent la parole.
--Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Résignez-vous à la
volonté de Dieu.
--Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage! Votre perte est irréparable;
ainsi songez maintenant à sauver votre honneur ...
Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute
chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper la douleur de
son cousin en l'occupant de lui-même.
--Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un
mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant les bras.
--Ah! c'est vrai. Mon père, disait mon oncle, a fait faillite. Il
poussa un cri déchirant et se cacha le visage dans ses mains.
--Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi! Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez
à mon père, il a dû bien souffrir.
Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir l'expression de
cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrière-pensée. C'était
une pudique douleur que les coeurs simples d'Eugénie et de sa mère
comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner
à lui-même. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places près
de la croisée, et travaillèrent pendant une heure environ sans se dire
un mot. Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le
ménage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un
clin d'oeil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses
rasoirs enrichis d'or. Cette échappée d'un luxe vu à travers la douleur
lui rendit Charles encore plus intéressant, par contraste peut-être.
Jamais un événement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait
frappé l'imagination de ces deux créatures incessamment plongées dans le
calme et la solitude.
--Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.
--Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.
Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses points avec
une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un observateur les
fécondes pensées de sa méditation. Le premier désir de cette adorable
fille était de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un
coup de marteau brusque retentit au coeur de madame Grandet.
--Qu'a donc ton père? dit-elle à sa fille.
Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se frotta les
mains à s'en emporter la peau, si l'épiderme n'en eût pas été tanné
comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mélèzes et de l'encens. Il se
promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui échappa.
--Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notre vin est
vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis
promené sur la place, devant le auberge, en ayant l'air de bêtiser.
Chose, que tu connais, est venu à moi. Les propriétaires de tous les
bons vignobles gardent leur récolte et veulent attendre, je ne les en ai
pas empêchés. Notre Belge était désespéré. J'ai vu cela. Affaire faite,
il prend notre récolte à deux cents francs la pièce, moitié comptant. Je
suis payé en or. Les billets sont faits, voilà six louis pour toi. Dans
trois mois, les vins baisseront.
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme, mais si profondément
ironique, que les gens de Saumur, groupés en ce moment sur la place et
anéantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en
auraient frémi s'ils les eussent entendus. Une peur panique eût fait
tomber les vins de cinquante pour cent.
--Vous avez mille pièces cette année, mon père? dit Eugénie.
--Oui, _fifille_.
Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.
--Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.
--Oui, mademoiselle Grandet.
--Eh! bien, mon père, vous pouvez facilement secourir Charles.
L'étonnement, la colère, la stupéfaction de Balthazar en apercevant le
_Mane-Tekel-Pharès_ ne sauraient se comparer au froid courroux de
Grandet qui, ne pensant plus à son neveu, le retrouvait logé au coeur et
dans les calculs de sa fille.
--Ah! çà, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans _ma_ maison, tout
y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées, de
faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-là. Je
sais, à mon âge, comment je dois me conduire, peut-être! D'ailleurs je
n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour
mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas à y fourrer
le nez. Quant à toi, Eugénie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne
m'en parle plus, sinon je t'envoie à l'abbaye de Noyers avec Nanon voir
si j'y suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. Où est-il
donc, ce garçon, est-il descendu?
--Non, mon ami, répondit madame Grandet.
--Eh! bien, que fait-il donc?
--Il pleure son père, répondit Eugénie.
Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était un peu
père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta
promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds
publics. Ses deux mille arpents de forêt coupés à blanc lui avaient
donné six cent mille francs; en joignant à cette somme l'argent de ses
peupliers, ses revenus de l'année dernière et de l'année courante, outre
les deux cent mille francs du marché qu'il venait de conclure, il
pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent à
gagner en peu de temps sur les rentes, qui étaient à 80 francs, le
tentaient. Il chiffra sa spéculation sur le journal où la mort de son
frère était annoncée, en entendant, sans les écouter, les gémissements
de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à
descendre: le dîner était servi. Sous la voûte et à la dernière marche
de l'escalier, Grandet disait en lui-même:
--Puisque je toucherai mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En
deux ans, j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en
bon or.
--Eh! bien, où donc est mon neveu?
--Il dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ca n'est pas sain.
--Autant d'économisé, lui répliqua son maître.
--Dame, _voui_, dit-elle.
--Bah! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du
bois.
Le dîner fut étrangement silencieux.
--Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, il faut que
nous prenions le deuil.
--En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour
dépenser de l'argent. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits.
--Mais le deuil d'un frère est indispensable, et l'Eglise nous ordonne
de ...
--Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crêpe, cela
me suffira.
Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la première fois dans
sa vie, ses généreux penchants endormis, comprimés, mais subitement
éveillés, étaient à tout moment froissés. Cette soirée fut semblable en
apparence à mille soirées de leur existence monotone, mais ce fut certes
la plus horrible. Eugénie travailla sans lever la tête, et ne se servit
point du nécessaire que Charles avait dédaigné la veille. Madame Grandet
tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures,
abîmé dans des calculs dont les résultats devaient, le lendemain,
étonner Saumur. Personne ne vint, ce jour-là, visiter la famille. En ce
moment, la ville entière retentissait du tour de force de Grandet, de la
faillite de son frère et de l'arrivée de son neveu. Pour obéir au besoin
de bavarder sur leurs intérêts communs, tous les propriétaires de
vignobles des hautes et moyennes sociétés de Saumur étaient chez
monsieur des Grassins, où se fulminèrent de terribles imprécations
contre l'ancien maire. Nanon filait, et le bruit de son rouet fut la
seule voix qui se fît entendre sous les planchers grisâtres de la salle.
--Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents
blanches et grosses comme des amandes pelées.
--Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses
méditations. Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans,
voguait sur cette longue nappe d'or.
--Couchons-nous. J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et
voir s'il veut prendre quelque chose.
Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour entendre la
conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme.
Eugénie, plus hardie que sa mère, monta deux marches.
--Hé! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est
naturel. Un père est un père. Mais faut prendre notre mal en patience.
Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent,
voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin?
Le vin ne coûte rien à Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes
une tasse de thé.
--Mais, dit Grandet en continuant, vous êtes sans lumière. Mauvais,
mauvais! faut voir clair à ce que l'on fait. Grandet marcha vers la
cheminée.
--Tiens! s'écria-t-il, voilà de la bougie. Où diable a-t-on pêché de la
bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des
oeufs à ce garçon-là.
En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs
chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris
effrayées qui rentrent dans leurs trous.
--Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dit l'homme en entrant dans
la chambre de sa femme.
--Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée la
pauvre mère.
--Que le diable emporte ton bon Dieu! répliqua Grandet en grommelant.
Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour
eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle,
où, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique
et les moeurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire à
miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice social est
appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une
transition peu redoutée. L'avenir, qui nous attendait par delà le
requiem, a été transposé dans le présent. Arriver _per fas et nefas_ au
paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifier son
coeur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme on
souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est la
pensée générale! pensée d'ailleurs écrite partout, jusque dans les
lois, qui demandent au législateur: Que payes-tu? au lieu de lui dire:
Que penses-tu? Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au
peuple, que deviendra le pays?
--Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.
--Mon ami, je prie pour toi.
--Très bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons.
La pauvre femme s'endormit comme l'écolier qui, n'ayant pas appris ses
leçons, craint de trouver à son réveil le visage irrité du maître. Au
moment où, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien
entendre, Eugénie se coula près d'elle, en chemise, pieds nus, et vint
la baiser au front.
--Oh! bonne mère, dit-elle, demain, je lui dirai que c'est moi.
--Non, il t'enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas.
--Entends-tu, maman?
--Quoi?
--Hé! bien, _il_ pleure toujours.
--Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau
est humide.
Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toute la vie
de la riche et pauvre héritière dont le sommeil ne fut plus aussi
complet ni aussi pur qu'il l'avait été jusqu'alors. Assez souvent
certaines actions de la vie humaine paraissent, littéralement parlant,
invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet
presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une sorte
de lumière psychologique, en n'expliquant pas les raisons
mystérieusement conçues qui les ont nécessitées? Peut-être la profonde
passion d'Eugénie devrait-elle être analysée dans ses fibrilles les plus
délicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie,
et influença toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les
dénouements, que de mesurer la force des liens, des noeuds, des attaches
qui soudent secrètement un fait à un autre dans l'ordre moral. Ici donc
le passé d'Eugénie servira, pour les observateurs de la nature humaine,
de garantie à la naïveté de son irréflexion et à la soudaineté des
effusions de son âme. Plus sa vie avait été tranquille, plus vivement la
pitié féminine, le plus ingénieux des sentiments, se déploya dans son
âme. Aussi, troublée par les événements de la journée, s'éveilla-t-elle,
à plusieurs reprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu
les soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au coeur. Tantôt elle
le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourant de faim.
Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation.
Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour, d'un pied léger,
auprès de son cousin qui avait laissé sa porte ouverte. La bougie avait
brûlé dans la bobèche du flambeau. Charles, vaincu par la nature,
dormait habillé, assis dans un fauteuil, la tête renversée sur le lit;
il rêvait comme rêvent les gens qui ont l'estomac vide. Eugénie put
pleurer à son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbré
par la douleur, ces yeux gonflés par les larmes, et qui tout endormis
semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la
présence d'Eugénie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie.
--Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant évidemment ni l'heure qu'il
était ni le lieu où il se trouvait.
--Il y a des coeurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru
que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous
vous fatiguez en restant ainsi.
--Cela est vrai.
--Hé! bien, adieu.
Elle se sauva, honteuse et heureuse d'être venue. L'innocence ose seule
de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le
Vice. Eugénie, qui, près de son cousin, n'avait pas tremblé, put à peine
se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante
vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fit mille reproches.
Quelle idée va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime. C'était
précisément ce qu'elle désirait le plus de lui voir croire. L'amour
franc a sa prescience et sait que l'amour excite l'amour. Quel événement
pour cette jeune fille solitaire, d'être ainsi entrée furtivement chez
un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensées, des actions qui, en amour,
équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles! Une heure
après, elle entra chez sa mère, et l'habilla suivant son habitude. Puis
elles vinrent s'asseoir à leurs places devant la fenêtre et attendirent
Grandet avec cette anxiété qui glace le coeur ou l'échauffe, le serre ou
le dilate suivant les caractères, alors que l'on redoute une scène, une
punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques
l'éprouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction, eux
qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme
descendit, mais il parla d'un air distrait à sa femme, embrassa Eugénie,
et se mit à table sans paraître penser à ses menaces de la veille.
--Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas gênant.
--Monsieur, il dort, répondit Nanon.
--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton
goguenard.
Cette clémence insolite, cette amère gaieté frappèrent madame Grandet
qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme ... Ici peut-être
est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou,
dans la Bretagne, le mot bonhomme, déjà souvent employé pour désigner
Grandet, est décerné aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses,
aussitôt qu'ils sont arrivés à un certain âge. Ce titre ne préjuge rien
sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses
gants, et dit:
--Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot.
--Eugénie, ton père a décidément quelque chose.
En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux
calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à
ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient cette constante
réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain
est un composé de patience et de temps. Les gens puissants veulent et
veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance
humaine mise au service de la personnalité. Il ne s'appuie que sur deux
sentiments: l'amour-propre et l'intérêt; mais l'intérêt étant en
quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'attestation
continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et l'intérêt sont deux
parties d'un même tout, l'égoïsme. De là vient peut-être la prodigieuse
curiosité qu'excitent les avares habilement mis en scène. Chacun tient
par un fil à ces personnages qui s'attaquent à tous les sentiments
humains, en les résumant tous. Où est l'homme sans désir, et quel désir
social se résoudra sans argent? Grandet avait bien réellement quelque
chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme
chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les
autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui,
n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit
de mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer? Oh!
qui a bien compris l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le
plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres, celui de leur
avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiées? Cet agneau,
l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange
et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent et de dédain.
Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours: de
là, sa clémence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens,
pour les tordre, les rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer,
espérer, pâlir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier au fond de
sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur.
Son neveu l'avait occupé. Il voulait sauver l'honneur de son frère mort
sans qu'il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient
être placés pour trois ans, il n'avait plus qu'à gérer ses biens, il
fallait donc un aliment à son activité malicieuse et il l'avait trouvé
dans la faillite de son frère. Ne se sentant rien entre les pattes à
pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et
se montrer excellent frère à bon marché. L'honneur de la famille entrait
pour si peu de chose dans son projet, que sa bonne volonté doit être
comparée au besoin qu'éprouvent les joueurs de voir bien jouer une
partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui étaient
nécessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait décidé
de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir même la comédie
dont le plan venait d'être conçu, afin d'être le lendemain, sans qu'il
lui en coûtât un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. *Promesses
d'avare, serments d'amour* En l'absence de son père, Eugénie eut le
bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aimé cousin,
d'épancher sur lui sans crainte les trésors de sa pitié, l'une des
sublimes supériorités de la femme, la seule qu'elle veuille faire
sentir, la seule qu'elle pardonne à l'homme de lui laisser prendre sur
lui. Trois ou quatre fois, Eugénie alla écouter la respiration de son
cousin; savoir s'il dormait, s'il se réveillait; puis, quand il se
leva, la crème, le café, les oeufs, les fruits, les assiettes, le verre,
tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour elle l'objet de quelque
soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour écouter le bruit
que faisait son cousin. S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle vint
jusqu'à la porte.
--Mon cousin?
--Ma cousine.
--Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votre chambre?
--Où vous voudrez.
--Comment vous trouvez-vous?
--Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim.
Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un épisode
de roman.
--Eh! bien, nous vous apporterons à déjeuner dans votre chambre, afin
de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans la cuisine avec la
légèreté d'un oiseau.
--Nanon, va donc faire sa chambre.
Cet escalier si souvent monté, descendu, où retentissait le moindre
bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère de vétusté; elle le
voyait lumineux, il parlait, il était jeune comme elle, jeune comme son
amour auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne et indulgente mère,
voulut bien se prêter aux fantaisies de son amour, et lorsque la chambre
de Charles fut faite, elles allèrent toutes deux tenir compagnie au
malheureux: la charité chrétienne n'ordonnait-elle pas de le consoler?
Ces deux femmes puisèrent dans la religion bon nombre de petits
sophismes pour se justifier leurs déportements. Charles Grandet se vit
donc l'objet des soins les plus affectueux et les plus tendres. Son coeur
endolori sentit vivement la douceur de cette amitié veloutée, de cette
exquise sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes surent
déployer en se trouvant libres un moment dans la région des souffrances,
leur sphère naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie se mit à ranger
le linge, les objets de toilette que son cousin avait apportés, et put
s'émerveiller à son aise de chaque luxueuse babiole, des colifichets
d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient sous la main, et qu'elle
tenait longtemps sous prétexte de les examiner. Charles ne vit pas sans
un attendrissement profond l'intérêt généreux que lui portaient sa tante
et sa cousine; il connaissait assez la société de Paris pour savoir que
dans sa position il n'y eût trouvé que des coeurs indifférents ou froids.
Eugénie lui apparut dans toute la splendeur de sa beauté spéciale.
Il admira dès lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait la
veille. Aussi, quand Eugénie prit des mains de Nanon le bol de faïence
plein de café à la crème pour le lui servir avec toute l'ingénuité du
sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillèrent-ils
de larmes, il lui prit la main et la baisa.
--Hé! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle.
--C'est des larmes de reconnaissance, répondit-il. Eugénie se tourna
brusquement vers la cheminée pour prendre les flambeaux.
--Nanon, tenez, emportez, dit-elle.
Quand elle regarda son cousin, elle était bien rouge encore, mais au
moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui
lui inondait le coeur; mais leurs yeux exprimèrent un même sentiment,
comme leurs âmes se fondirent dans une même pensée: l'avenir était à
eux. Cette douce émotion fut d'autant plus délicieuse pour Charles au
milieu de son immense chagrin, qu'elle était moins attendue. Un coup de
marteau rappela les deux femmes à leurs places. Par bonheur, elles
purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver à
l'ouvrage quand Grandet entra; s'il les eût rencontrées sous la voûte,
il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupçons. Après le
déjeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel l'indemnité
promise n'avait pas encore été donnée, arriva de Froidfond, d'où il
apportait un lièvre, des perdreaux tués dans le parc, des anguilles et
deux brochets dus par les meuniers.
--Eh! eh! ce pauvre Cornoiller, il vient comme marée en carême. Est-ce
bon à manger, ça?
--Oui, mon cher généreux monsieur, c'est tué depuis deux jours.
--Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela, ce sera
pour le dîner, je régale deux Cruchot.
Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde.
--Eh! bien, dit-elle, où que je trouverai du lard et des épices?
--Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-moi souvenir
d'aller à la cave chercher du bon vin.
--Eh! bien, donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait préparé
sa harangue afin de faire décider la question de ses appointements,
monsieur Grandet ...
--Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon
diable, nous verrons cela demain, je suis trop pressé aujourd'hui.
--Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il à madame Grandet.
Il décampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour
onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours,
après avoir ainsi repris, pièce à pièce, l'argent qu'il lui donnait.
--Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la main,
quelque jour nous reconnaîtrons tes services.
Cornoiller n'eut rien à dire. Il partit.
--Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier,
je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez, ça ira tout
de même.
--Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugénie.
--Décidément, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame
Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notre mariage, ton père
donne à dîner.
Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mère avaient fini de
mettre un couvert pour six personnes, et où le maître du logis avait
monté quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les
provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune homme était
pâle. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix eurent
une tristesse pleine de grâce. Il ne jouait pas la douleur, il souffrait
véritablement, et le voile étendu sur ses traits par la peine lui
donnait cet air intéressant qui plaît tant aux femmes. Eugénie l'en aima
bien davantage. Peut-être aussi le malheur l'avait-il rapproché d'elle.
Charles n'était plus ce riche et beau jeune homme placé dans une sphère
inabordable pour elle; mais un parent plongé dans une effroyable
misère. La misère enfante l'égalité. La femme a cela de commun avec
l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent. Charles et Eugénie
s'entendirent et se parlèrent des yeux seulement; car le pauvre dandy
déchu, l'orphelin se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et fier;
mais, de moment en moment, le regard doux et caressant de sa cousine
venait luire sur lui, le contraignait à quitter ses tristes pensées, à
s'élancer avec elle dans les champs de l'Espérance et de l'Avenir où
elle aimait à s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur était
plus émue du dîner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait été
la veille par la vente de sa récolte qui constituait un crime de haute
trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron eût donné son
dîner dans la même pensée qui coûta la queue au chien d'Alcibiade, il
aurait été peut-être un grand homme; mais trop supérieur à une ville de
laquelle il se jouait sans cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les
des Grassins apprirent bientôt la mort violente et la faillite probable
du père de Charles, ils résolurent d'aller dès le soir même chez leur
client afin de prendre part à son malheur et lui donner des signes
d'amitié, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir déterminé
à inviter, en semblable occurrence, les Cruchot à dîner. A cinq heures
précises, le président G. de Bonfons et son oncle le notaire arrivèrent
endimanchés jusqu'aux dents. Les convives se mirent à table et
commencèrent par manger notablement bien. Grandet était grave, Charles
silencieux, Eugénie muette, madame Grandet ne parla pas plus que de
coutume, en sorte que ce dîner fut un véritable repas de condoléance.
Quand on se leva de table, Charles dit à sa tante et à son oncle:
--Permettez-moi de me retirer. Je suis obligé de m'occuper d'une longue
et triste correspondance.
--Faites, mon neveu.
Lorsque après son départ le bonhomme put présumer que Charles ne pouvait
rien entendre, et devait être plongé dans ses écritures, il regarda
sournoisement sa femme.
--Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pour vous, il
est sept heures et demie, vous devriez allez vous serrer dans votre
portefeuille. Bonne nuit, ma fille.
Il embrassa Eugénie, et les deux femmes sortirent. Là commença la scène
où le père Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa
l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui
valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement
la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur eût porté son
ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant arriver
vers les sphères supérieures de la Société, l'eussent envoyé dans les
congrès où se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y fût
servi du génie dont l'avait doté son intérêt personnel, nul doute qu'il
n'y eût été glorieusement utile à la France. Néanmoins, peut-être aussi
serait-il également probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait
fait qu'une pauvre figure. Peut-être en est-il des esprits comme de
certains animaux, qui n'engendrent plus transplantés hors des climats où
ils naissent.
--Mon ... on ... on ... on ... sieur le pré ... pré ... pré ... président,
vouoouous di ... di ... di ... disiiieeez que la faaaaiiillite ...
Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bonhomme et qui
passait pour naturel, aussi bien que la surdité dont il se plaignait par
les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les
deux Cruchot, qu'en écoutant le vigneron ils grimaçaient à leur insu, en
faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels
il s'empêtrait à plaisir. Ici, peut-être, devient-il nécessaire de
donner l'histoire du bégayement et de la surdité de Grandet. Personne,
dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement
le français angevin que le rusé vigneron. Jadis, malgré toute sa
finesse, il avait été dupé par un Israélite qui, dans la discussion,
appliquait sa main à son oreille en guise de cornet, sous prétexte de
mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que
Grandet, victime de son humanité, se crut obligé de suggérer à ce malin
Juif les mots et les idées que paraissait chercher le Juif, d'achever
lui-même les raisonnements dudit Juif, de parler comme devait parler le
damné Juif, d'être enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de
ce combat bizarre, ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se
plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit
pécuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne leçon, et, plus
tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-il par bénir
le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son adversaire
commercial; et, en l'occupant à exprimer sa pensée, de lui faire
constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n'exigea, plus
que celle dont il s'agissait, l'emploi de la surdité, du bredouillement,
et des ambages incompréhensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses
idées. D'abord, il ne voulait pas endosser la responsabilité de ses
idées; puis, il voulait rester maître de sa parole, et laisser en doute
ses véritables intentions.
--Monsieur de Bon ... Bon ... Bonfons ... Pour la seconde fois, depuis
trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Bonfons. Le président
put se croire choisi pour gendre par l'artificieux bonhomme.
--Vooouuous di ... di ... di ... disiez donc que les faiiiillites peu ...
peu ... peu ... peuvent, dandans ce ... ertains cas, être empê ... pê ...
pê ... chées pa ... par ...
--Par les tribunaux de commerce eux-mêmes. Cela se voit tous les jours,
dit monsieur C. de Bonfons enfourchant l'idée du père Grandet ou croyant
la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Ecoutez?
--J'écoucoute, répondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse
contenance d'un enfant qui rit intérieurement de son professeur tout en
paraissant lui prêter la plus grande attention.
--Quand un homme considérable et considéré, comme l'était, par exemple,
défunt monsieur votre frère à Paris ...
--Mon ... on frère, oui.
--Est menacé d'une déconfiture ...
--Caaaa s'aappelle dé, dé, déconfiture?
--Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont
il est justiciable (suivez bien), a la faculté, par un jugement, de
nommer, à sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est pas
faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est
déshonoré; mais en liquidant, il reste honnête homme.
--C'est bien di, di, di, différent, si çaââ ne coû, ou, ou, ou, oûte
pas, pas, pas plus cher, dit Grandet.
--Mais une liquidation peut encore se faire, même sans le secours du
tribunal de commerce. Car, dit le président en humant sa prise de tabac,
comment se déclare une faillite?
--Oui, je n'y ai jamais pen, pen, pen, pensé, répondit Grandet.
--Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan au greffe du
tribunal, que fait le négociant lui-même, ou son fondé de pouvoirs,
dûment enregistré. Deuxièmement, à la requête des créanciers. Or, si le
négociant ne dépose pas de bilan, si aucun créancier ne requiert du
tribunal un jugement qui déclare le susdit négociant en faillite,
qu'arriverait-il?
--Oui, i, i, voy, voy ... ons.
--Alors la famille du décédé, ses représentants, son hoirie; ou le
négociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est caché, liquident.
Peut-être voulez-vous liquider les affaires de votre frère? demanda le
président.
--Ah! Grandet, s'écria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur
au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre
nom, vous seriez un homme ...
--Sublime, dit le président en interrompant son oncle.
--Ceertainement, répliqua le vieux vigneron mon, mon fffr, fre, frère se
no, no, ne noommait Grandet tou ... Out comme moi. Cé, ce, c'es, c'est sûr
et certain. Je, je, je ne ne dis pa pas non. Et, et, et, cette li, li,
li, liquidation pou, pou, pourrait dans touous llles cas, être sooons
tous lles ra, ra, rapports très avanvantatageuse aux in, in, in,
intérêts de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir.
Je ne ce, ce, ce, connais pas _llles malins_ de Paris. Je ... suis à Sau,
au, aumur, moi, voyez-vous! Mes prooovins! mes fooossés, et, en, enfin
j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi, bi, billets. Qu'est-ce
qu'un billet? J'en, j'en, j'en ai beau, beaucoup reçu, je n'en ai
jamais si, si, signé ... C, a, aaa se ssse touche, ça s'essscooompte.
Voilllà tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di,
dire qu'ooooon pou, ou, ouvait rachechecheter les bi, bi, bi ...
--Oui, dit le président. L'on peut acquérir les billets sur la place,
moyennant tant pour cent. Comprenez-vous?
Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le
président lui répéta sa phrase.
--Mais, répondit le vigneron, il y a ddddonc à boire et à manger dan,
dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, à mon âââge, de toooutes ce,
ce, ces choooses-là. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve,
veiller au grain. Le grain, s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le
grain qu'on pai, paye. Aavant, tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux ré,
ré, récoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures à Froidfond et des
inté, té, téressantes. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma,
maison pooour des _em, em, embrrrrououillllami gentes_ de, de, de tooous
les di, diaâblles, où je ne cooompre, prends rien. Voous dites que, que
je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arrêter la déclaration de
faillite, être à Paris. On ne peut pas se trooou, ouver à la fois en,
en, en deux endroits, à moins d'être pe, pe, pe, petit oiseau ... Et ...
--Et, je vous entends, s'écria le notaire. Eh! bien, mon vieil, ami,
vous avez des amis, de vieux amis, capables de dévouement pour vous.
--Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vous donc!
--Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort créancier
de votre frère Guillaume, lui disait ...
--Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque,
que cho, chooo, chose ce, ce, comme ça:
--Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det, det
de Saumur par là. Il aime son frère, il aime son ne, ne, neveu. Grandet
est un bon pa, pa, parent, et il a de très bonnes intentions. Il a bien
vendu sa ré, ré, récolte. Ne déclarez pas la fa, fa, fa, fa, faillite,
aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors
Grandet ve, éé, erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage en liquidant
qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le né, né, nez ...
Hein! pas vrai?
--Juste! dit le président.
--Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir,
avant de se dé, décider. Qui ne, ne, ne, peut, ne, ne peut. En toute af,
af, affaire ooonénéreuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut
connaître les ressources et les charges. Hein! pas vrai?
--Certainement, dit le président. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques
mois de temps l'on pourra racheter les créances pour une somme de, et
payer intégralement par arrangement. Ha! ha! l'on mène les chiens bien
loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de
déclaration de faillite et que vous tenez les titres de créances, vous
devenez blanc comme neige.
--Comme né, né, neige, répéta Grandet en refaisant un cornet de sa main.
Je ne comprends pas la né, né, neige.
--Mais, cria le président, écoutez-moi donc, alors.
--J'é, j'é, j'écoute.
--Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse.
Ceci est une déduction du principe de Jérémie Bentham sur l'usure. Ce
publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait de réprobation les
usuriers était une sottise.
--Ouais! fit le bonhomme.
--Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise,
et que ce qui représente l'argent devient également marchandise, reprit
le président; attendu qu'il est notoire que, soumise aux variations
habituelles qui régissent les choses commerciales, la marchandise-
billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article,
abonde ou manque sur la place, qu'elle est chère ou tombe à rien, le
tribunal ordonne ... (tiens! que je suis bête, pardon), je suis d'avis
que vous pourrez racheter votre frère pour vingt-cinq du cent.
--Vooous le no, no, no, nommez Jé, Jé, Jé, Jérémie Ben ...
--Bentham, un Anglais.
--Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans les
affaires, dit le notaire en riant.
--Ces Anglais ont qué, qué, quelquefois du bon, bon sens, dit Grandet.
Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon
frère ... va, va, va, va, valent ... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis
bien, n'est-ce pas? Cela me paraît clair ... Les créanciers seraient
... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends.
--Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le président. En Droit, si
vous possédez les titres de toutes les créances dues par la maison
Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien à personne. Bien.
--Bien, répéta le bonhomme.
--En équité, si les effets de votre frère se négocient (négocient,
entendez-vous bien ce terme?) sur la place à tant pour cent de perte;
si l'un de vos amis a passé par là; s'il les a rachetés, les créanciers
n'ayant été contraints par aucune violence à les donner, la succession
de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.
--C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier.
Cela pooooosé ... Mais, néanmoins, vous compre, ne, ne, ne, nez, que
c'est di, di, di, difficile ... Je, je, je n'ai pas d'aaargent, ni, ni,
ni le temps, ni le temps, ni ...
--Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Hé! bien, je vous offre
d'aller à Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c'est une misère).
J'y vois les créanciers, je leur parle, j'atermoie, et tout s'arrange
avec un supplément de payement que vous ajoutez aux valeurs de la
liquidation, afin de rentrer dans les titres de créances.
--Mais nooonous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne veux
pas m'en, en, en, engager sans, sans, que ... Qui, qui, qui, ne, ne peut,
ne peut. Vooouous comprenez?
--Cela est juste.
--J'ai la tête ca, ca, cassée de ce que, que voous, vous m'a, a, a, avez
dé, dé, décliqué là. Voilà la, la, première fois de ma vie que je, je
suis fooorcé de son, songer à de ...
--Oui, vous n'êtes pas jurisconsulte.
--Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que
vou, vou, vous venez de dire; il fau, fau, faut que j'é, j'é, j'étudie
çççà.
--Hé! bien, reprit le président en se posant comme pour résumer la
discussion.
--Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.
--Hé! bien, mon oncle, répondit le président.
--Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. Il s'agit en
ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le définir congrûm ...
Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des Grassins,
leur entrée et leurs salutations empêchèrent Cruchot d'achever sa
phrase. Le notaire fut content de cette interruption; déjà Grandet le
regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage intérieur; mais
d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable à un président de
tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire capituler des
créanciers et y prêter les mains à un tripotage qui froissait les lois
de la stricte probité; puis, n'ayant pas encore entendu le père Grandet
exprimant la moindre velléité de payer quoi que ce fût, il tremblait
instinctivement de voir son neveu engagé dans cette affaire. Il profita
donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le président
par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenêtre.
--Tu t'es bien suffisamment montré mon neveu; mais assez de dévouement
comme ça. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable! il n'y faut pas
aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-moi maintenant
conduire la barque, aide seulement à la manoeuvre. Est-ce bien ton rôle
de compromettre ta dignité de magistrat dans une pareille ...
Il n'acheva pas; il entendait monsieur des Grassins disant au vieux
tonnelier en lui tendant la main:
--Grandet nous avons appris l'affreux malheur arrivé dans votre famille,
le désastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frère;
nous venons vous exprimer toute la part que nous prenons à ce triste
événement.
--Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier,
que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tué
s'il avait eu l'idée d'appeler son frère à son secours. Notre vieil ami
qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles compte liquider les dettes
de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le président pour lui éviter
les tracas d'une affaire tout judiciaire lui offre de partir
sur-le-champ pour Paris afin de transiger avec les créanciers et les
satisfaire convenablement.
Ces paroles confirmées par l'attitude du vigneron qui se caressait le
menton surprirent étrangement les trois des Grassins qui pendant le
chemin avaient médit tout à loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant
presque d'un fratricide.
--Ah! je le savais bien s'écria le banquier en regardant sa femme. Que
te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur
jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom reçoive la
plus légère atteinte! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a
de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, très bien Grandet. Je
suis un vieux militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée; je la dis
rudement: cela est, mille tonnerres! sublime.
--Aaalors llle su ... su ... sub ... sublime est bi ... bi ... bien cher,
répondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement
la main.
--Mais ceci, mon brave Grandet, n'en déplaise à monsieur le président,
reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un
négociant consommé. Ne faut-il pas se connaître aux comptes de retour,
débours, calculs d'intérêts? Je dois aller à Paris pour mes affaires,
et je pourrais alors me charger de ...
--Nous verrions donc à tâ ... tâ ... tâcher de nous aaaarranger tou ...
tous deux dans les po ... po ... po ... possibilités relatives et sans
m'en ... m'en ... m'engager à quelque chose que je ... je ... je ne
voooou ... oudrais pas faire, dit Grandet en bégayant. Parce que,
voyez-vous, monsieur le président me demandait naturellement les frais
du voyage.
Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.
--Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'être à
Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi.
Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souffler cette
commission à leurs adversaires coûte que coûte; puis elle regarda fort
ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine piteuse. Grandet
saisit alors le banquier par un des boutons de son habit et l'at
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