En ballon! Pendant le siege de Paris
by Gaston Tissandier · French · Gutenberg #11038 · 512,812 chars · public domain (US)
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Title: En ballon! Pendant le siege de Paris
Author: Gaston Tissandier
Release date: February 1, 2004 [eBook #11038]
Most recently updated: October 13, 2023
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE DE PARIS ***
EN BALLON!
PENDANT
LE SIÈGE DE PARIS
par Gaston Tissandier
AU GÉNÉRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE DE LA LOIRE DÉPUTÉ À
L'ASSEMBLÉE NATIONALE
HOMMAGE DE SINCÈRE DÉVOUEMENT
En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.
G.T.
PRÉFACE
Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de
la physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de
premier ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature,
véritablement soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au
contraire, s'accordera à reconnaître que l'étude des ballons est bien
faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce
qui offre un motif de surprise bien légitimé, c'est l'invariable état de
_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine
à vapeur, le télégraphe, nés au commencement du siècle, sont devenus, en
moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on
les voit sans cesse grandir, s'accroître, se fortifier ... et le ballon
reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il était déjà il y
bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils donc marqués au sceau
de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe, à rester
invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés?
Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne
sera pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut
faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute
oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle
enfance?--Rien ne pourra nous empêcher de croire qu'ils grandiront.
Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils
nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent à eux les hommes
d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être la propriété
exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est indispensable
qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû.
Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de
progrès d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a
créé les ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur,
où trouve-t-on ailleurs des innovations, des découvertes véritablement
dignes de ce nom?--Qui s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces
dernières années? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en
vain une étude sérieuse, suivie, propre à conduire à quelque résultat
saillant.
Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons,
abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes
parts. On ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs
des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et
des Glaisher, ces navires aériens, compromis avec les _filles de l'air_ de
l'Hippodrome et les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas
grand inconvénient à ce que les aérostats concourent à l'amusement des
badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas être accusé de rigorisme en
condamnant d'une manière absolue les cabrioles aériennes. Il ne faudrait
pas oublier cependant qu'à côté du frivole, il y a le sérieux et
l'utile.--Que la pile électrique serve à faire marcher l'horloge magique
de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de mieux; elle
fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile électrique
ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre?
En 1863, les campagnes aérostatiques du _Géant_ ont attiré l'attention
du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera
toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait
tuer un principe, et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi
qu'à fournir à l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment
surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a exécuté, en 1867,
une série d'ascensions en compagnie de M. Eugène Godard, dans un but
d'observations météorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes
aussi résolûment lancés dans la carrière aérienne, et depuis quelques
années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit isolément, un grand nombre
d'excursions dans les nuages; nous avons sondé l'atmosphère dans les
conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air
agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la
mer[1]. Mais là se bornent,--en plaçant à part, comme ayant une importance
exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et
en faisant mention de quelques autres ascensions d'aéronautes
forains,--l'histoire des ballons dans ces dernières années. Était-ce
assez de ces efforts isolés? Que pouvait-on faire, abandonné à soi-même,
rencontrant pour ses expériences de nombreux obstacles, n'ayant souvent à
sa disposition qu'un matériel insuffisant ou en mauvais état?
[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des _Voyages aériens_, publié
par la librairie Hachette, et contenant le récit des ascensions de MM.
Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]
Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la
prétention d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop
séduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié,
cultivé, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.
Nous disions qu'il faut s'élancer dans les airs pour faire progresser la
navigation aérienne, que c'est un mécanicien qui a trouvé les organes
de la machine à vapeur, un physicien qui a inventé le télescope, et que
l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à connaître l'outil qu'il veut
améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachée
la solution du grand problème! Nous affirmions que les excursions dans
l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des scènes
sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa
grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources
d'étude intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire
à la découverte des lois inconnues qui régissent les mouvements de
l'atmosphère, qui commandent le mécanisme de la météorologie. Nous
tâchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages
aériennes que les aéronautes fonderont la véritable _science de l'air_,
comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont
créé la _science de l'Océan_. Mais l'exemple des touristes aériens ne
trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival ne se présentait
à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa
fortune dans l'empire d'Eole!
Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation
d'un corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant
la guerre, nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de
Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas
être reconstituée? Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des
aéronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une
folie des plus grandes, _car dans notre siècle, les guerres vont vite,
et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on
ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!» Mais les paroles le plus
sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermées.
[Note 2: _Voyages aériens_, page 556.]
Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France,
la véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle,
c'est-à-dire depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils
bien confectionnés auraient été mis à la disposition des explorateurs
audacieux, vraiment épris de la navigation aérienne; que l'Observatoire de
Paris, dont le devoir est d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles
filantes, n'a jamais eu l'idée, depuis Arago, de recourir aux nacelles
aériennes pour faciliter les études de ce genre? Comment expliquer le
dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats militaires, qui avaient
été si efficacement employés, sous la première République, et pendant la
guerre d'Amérique?
Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique
et administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures
de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait
ingratitude à l'oublier,--quelques précieux appuis de la part d'hommes
éminents et éclairés, mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception.
Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Impérial_, pour
faire des expériences sérieuses et privées, le ministre de la Maison
de l'Empereur se gardait bien de confier à qui que ce fût le matériel
aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir, sans soin, sans
nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].
[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre 1870,
_l'Impérial_ est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège. C'est
en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux;
il avait coûté 30,000 fr.]
Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec
l'oiseau, de sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher
terrestre, où, sans eux, nous serions impitoyablement attachés; ils
étaient à la veille de périr faute de culture. Sans l'inventeur des
ballons captifs à vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son
hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur écurie, sans quelques
aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources, construisaient de temps
en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de cette grave et
importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat passait peu à
peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour comme du
feu grégeois ou de l'émail italien.
Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le
gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes;
ici comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se
montrer, était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de
lui opposer. Une des plus grandes découvertes de notre génie scientifique
allait peut-être s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des
étrangers le soin de faire croître ce germe que les Montgolfier avaient
semé sur le champ des découvertes.
Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir
de notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit
investie, cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares
modernes, pour que l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la
peine d'être gonflés! Après les immenses services qu'ils ont rendus à la
patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une
façon vraiment coupable? Est-il permis d'espérer que le gouvernement
protégera sérieusement les études aériennes, que nos sociétés savantes
s'en préoccuperont d'une manière efficace?
On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux
prosélytes; la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir
et d'intéresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui
feront défaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait
avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: «Le Français
est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage,
est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand
rôle.»
En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le
privilège de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle,
car il y a, au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis
des hommes du métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle
l'opinion publique. Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte
instinctivement sur les problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle
n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,
si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme
il écoute un opéra des maîtres; dans un musée, sans être peintre, le
public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être écrivain, il trouve le
bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes découvertes dans
les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui dénigrent à sa
naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de Philippe
Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition
des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le
répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein
de mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne.
L'avenir donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin
appelle «_vox populi_.»
Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans
l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la
science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à
ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été
négligée depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement
l'art des Montgolfier qu'on a laissé dépérir dans une criminelle
négligence. Il faut avouer et reconnaître que toutes les sciences ont
subi chez nous une trop visible déchéance; aussi quand l'heure du péril
a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir aux immenses
ressources de la nation.
Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792!
Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en
décrétant la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos
frontières, avait entre les mains un pays riche en génies illustres,
tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête
des sciences et de la philosophie! A cette époque mémorable, en même temps
que Carnot organise la victoire, les savants créent toute une industrie
nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,
sans le salpêtre de l'Amérique, des inventeurs se lèvent à l'appel du
pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils
produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les éléments dans les vieilles
murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas Leblanc jette les bases
de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée le télégraphe
aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées.
L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables
à la confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des
manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour
donner naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines
modernes. La science française du XVIIIe siècle prépare les premiers
triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abîme, hélas! sépare cette France
de 1792 d'avec celle de 1870!
Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements;
puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des
successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des
Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles
des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les
mathématiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;
la géographie des Bougainville et des Lapérouse; la philosophie, des
Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!
Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
Charles et de nouveaux Pilâtre!
G.T.
PREMIÈRE PARTIE
Août 1871. LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART
I
Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le Céleste_.--Lâchez
tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les
proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente à Dreux.
30 septembre 1870.
Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront
de juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis
insensés; ils diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée
par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
habitants de Paris, en traversant ces heures les plus néfastes de leur
histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche; c'est que leur
énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les menaçaient.
Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
signalés aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
le sang-froid qui dénote la résignation. On sent que quelque chose de
terrible est menaçant, que des événements uniques dans les annales des
peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages épais, précurseurs
d'une tempête horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans émotion, du
moins sans défaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent à l'unisson
au sentiment de la Patrie en danger.
Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute
hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut
avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
ingénieurs remuent la terre des bastions; les chimistes préparent des
poudres fulminantes et des torpilles; les métallurgistes fondent des
canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.
Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En
dépit des affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien
bloqués dans leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord
les lignes ennemies, mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils
n'ont pas rencontré un sentier sur quelque point que ce fût, où le «qui
vive» ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
résolu ce problème inouï: investir une ville de deux millions d'habitants,
faire disparaître sous un cordon de baïonnettes, la plus immense place
forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler à la France,
de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage, d'avouer ses
déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies, sa
force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix
contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
agglomérations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armée de
geôliers? Arrivera-t-il à tuer la France en étouffant la voix de Paris?
Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie
scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si
oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
sortis tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles,
allaient tout à coup reparaître, pour contribuer à la défense de la
Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'âme de sa capitale. Les
aéronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se préparaient
à franchir le cercle d'un nouveau Popilius!
Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes
qu'au mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût
pas été possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait
entendre un murmure de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas
que les aérostats n'ont pas seulement emporté les dépêches parisiennes,
ils ont emmené avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
les murs de la capitale cernée. Les missives du dedans ont pu recevoir
ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des armées, bombardé
des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé impuissant
devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
fendait l'espace!
Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève
en ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le
suivent dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi,
qui avons fait, les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en
artistes et en amateurs, nous offrons nos services à M. Rampont. Paris,
disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aériens.
Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aéronautes sont rares.
Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
m'appelle auprès de lui.
--Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il.
--Quand vous voudrez.
--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de
Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et
nos dépêches.
Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est
gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Céleste_, un
petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement
offert au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
de longue date; il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le
regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas!
qu'il est dans un état déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi,
son étoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la
soupape? des trous où l'on passerait le petit doigt, ils sont entourés de
toute une constellation de piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
écumoire.
Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent.
Ils ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare
les avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique
des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son
investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré,
je vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service;
j'entends le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les
Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
navire aérien une pluie de balles!
La dernière fois que je suis monté dans le _Céleste_, je n'ai pu rester en
l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes
yeux ne sont pas très-rassurantes.
--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
de lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il
souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard,
à qui je suis spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une
heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au
nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur
ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille toujours la
réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il
exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon
ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé
qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma
destinée, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis
m'empêcher de penser à mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869,
au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
ballon _le Pôle Nord_. Qui aurait pu soupçonner, alors, la nécessité
future des ballons-poste!
A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des
sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog.
On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
--Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux
messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils
auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume
de leur queue la dépêche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
au troisième pigeon, celui ci qui a la tête brune, c'est un vieux malin
que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a déjà fait de grands
voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
ne se fatigue en chemin de fer.
Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence
extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui
combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger
remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont
confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne
saurait plus m'atteindre. Lâchez tout!
Me voilà flottant au milieu de l'air!
* * * * *
Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle
très-modérée. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
d'amis qui me saluent de la main: je leur réponds de loin en agitant
mon chapeau avec enthousiasme, mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris
immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications
l'entourent comme un chapelet; là, près de Vaugirard, j'aperçois la fumée
de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois,
monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je
passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt.
Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se
détachent pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne
s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert, triste,
dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits offrent l'aspect de
ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son
onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetière. On se
croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps; il faut
forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions
d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille! LE CÉLESTE.
Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon;
le gaz contenu dans le _Céleste_ se dilate sous l'action de la chaleur;
il sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et
m'incommode momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement
au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent
nullement rassurés et me regardent avec inquiétude.
--Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés,
vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
revenir?
L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son
cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au
point qui correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de
la mer.
Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
rayons en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je
retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude
appuyé sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
panorama qui s'étale devant moi.
Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me
feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent
au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
quelques instants, je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette
contemplation, charme merveilleux des voyages aériens: je plane dans un
pays enchanté, monde abandonné de tout être vivant, le seul où la guerre
n'ait pas encore porté ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperçois
à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramène aux choses d'en bas.
Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion. Je jette mes regards du
côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.
Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin
qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui
se heurtent confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce
monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon
enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
d'indépendance et de liberté qui m'animent! Te voilà captif aujourd'hui?
L'heure de la délivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
la constance, ne manqueront jamais à tes enfants; mais qui peut compter
sans les hasards de la guerre?
Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
ma boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les
merveilles de ses monuments et de ses jardins.
Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je
suis à 1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
lilliputiens vus de si haut.
Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent
la tête vers le _Céleste_. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur
dépit.--Voilà des lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que
vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au même moment qu'il m'a été
remis 10,000 proclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée
ennemie.
J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
voltiger dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs
reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.
Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à
l'armée allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
inutilement comme des bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au
vent, emportées par la brise comme elles sont venues!
Le _Céleste_ se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter
une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère,
mon mauvais navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et
peut-être au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
les arbres sont abattus au milieu du fourré; le sol est aplani, une double
rangée de tentes se dressent des deux côtés de ce parallélogramme. A peine
le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperçois les soldats qui
s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes; les fusils se lèvent
et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée.
Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la
nacelle le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette
première fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de
suite jusqu'à ce que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers.
Pour toute réponse, je lance à mes agresseurs une véritable pluie de
proclamations.
C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute;
suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte
céleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage
quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène
terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
à voir disparaître les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois une forêt vers laquelle je
m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquiétude,
car le _Céleste_ commence à descendre; je jette du lest poignée par
poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je ne dois
pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.
J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une
assez grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du
terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de
craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
solaires sont réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui
passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
au-dessus d'une forêt, le voyageur aérien est brusquement saisi d'une
impression de fraîcheur étonnante, comme s'il entrait, en été, dans une
cave.--C'est ce que j'éprouve à 10 heures 45 en passant à 1420 mètres
au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à reconnaître pour être ceux de
la forêt d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute à
cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une insolation brûlante,
le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres
l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser
sur les branches?
Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre
jusqu'aux os. Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
1000 mètres, de 800 mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide
successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aérostat à 500
mètres seulement au-dessus de la forêt, car il se refuse à monter plus
haut!
A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
trouve rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à une hauteur de
420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre.
Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers
moi, je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
mon navire aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon
vif désir de remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches
pour sauver ma vie.
Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus
des arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans
qu'une seule balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de
prairies verdoyantes, gracieusement encadrées de haies d'aubépine.
Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me
regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et
en blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à
eux; mais je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon
voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés
au moment de mon départ. Je vois les paysans courir après ces journaux,
qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
feuilles emportées par le vent.
Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
tour carrée. Le _Céleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà
une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
toute la force de mes poumons:
--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur:
--Non, non, descendez!
Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs,
mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
monticule. Le ballon se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait
éprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversée que ma
tête se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je
me suis jeté sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
je tenais pour couper les liens qui servent à enrouler la corde d'ancre
s'est échappé de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses à la
fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de méditer
sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le _Céleste_, après ce choc
violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il retombe lourdement à terre,
cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à saisir la corde de soupape.
L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du ciel en pays ami!
Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui
m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que
pense-t-on à Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces
mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit
discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris
tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
ténacité et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
sauvée!
Je dégonfle à la hâte le _Céleste_, faisant écarter la foule par quelques
gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre,
m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres
oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions!
En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à
déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement
offerte le propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom
sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue
Bleue. Je mange gaiement, avec appétit, et je me fais conduire au bureau
de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.
Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec
émotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
familles vont penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la
missive de l'assiégé!
Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que
d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe
grossière du sac de la poste!
Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne
que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en
pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
jamais à Dreux été à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un
supplément d'employés; mais la besogne marchera vite: le directeur me
l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-même à Tours,
par un train spécial que je demande par télégramme.
Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes
amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches
sont en lieu sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes
messagers ailés. On leur a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs
ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur papier
fin. Je le lâche; il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée.
Je renouvelle la même opération pour le second pigeon, qui va se placera
côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent et s'orientent de la
tête, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle mystérieux. Les
voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flèches...
en droite ligne dans la direction de Paris!
II
Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour
à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage à
Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
Du 1er au 15 octobre.
Faire le récit de mon voyage en chemin de fer de Dreux à Tours, par
Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'étais reçu comme
le Messie tombé du ciel, questionné toujours, partout, et que les curieux
m'ont empêché de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage
nocturne, n'offrirait pas grand intérêt. Je préfère arriver tout de suite
à Tours où je suis rendu le 1er octobre à sept heures du matin. Mais Tours
n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue
jadis; où les affaires s'élaboraient tranquillement et sans bruit.
Les touristes et les flâneurs ont cessé de s'y donner rendez-vous; les
commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hôtels. Tours est animé,
regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
complètement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
oreilles.
Je fais un somme léger sur un divan de l'_hôtel de la Boule-d'Or_, et
l'après-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue
avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoyé
de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon
beau pigeon à tête brune, porteur d'une dépêche chiffrée; je vois M.
Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que
la France sera sauvée par son ministère; je vois M. et Mme Crémieux, M.
Glais-Bizoin, qui me prend pour un député de la droite, et me fait un
discours d'une heure. Je suis présenté le soir au conseil des ministres,
et sans être ni médisant, ni méchante langue je ne puis m'empêcher de dire
que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai
pas la prétention ni l'autorité propres à juger les hommes et les choses.
La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant à
chacun les lettres qu'on m'a confiées, répétant de mon mieux tout ce que
j'avais à dire; j'ai résolu pendant la guerre d'être aéronaute. Revenons à
nos ballons!
Quel pouvait être le désir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
au-dessus des nuages, c'était de revenir par le même chemin. On avait
organisé à Tours une commission scientifique chargée d'examiner, d'étudier
la possibilité de semblables projets; aussi, les trois aéronautes qui
m'ont précédé et moi, nous sommes immédiatement appelés à donner notre
avis à ce sujet. MM. Marié Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut
et les autres membres qui pendant la durée de la guerre ont contribué à
faire naître un grand nombre d'idées utiles et fructueuses, nous parlent
d'abord de la nuée de mémoires, de projets qu'ils reçoivent des quatre
coins de la France. Les inventeurs se sont montrés très-nombreux, mais peu
sérieux. Quels rêves insensés; quelles utopies, quelles bouffonneries!
Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir à Paris un
convoi de cent mille montgolfières, portant cent mille bêtes à cornes,
et celui qui voulait atteler deux mille pigeons à un aérostat, et des
centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec
des voiles latines, des phoques et des mâts, comme un navire. Quant
aux mémoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les
ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopédies. Pour ma part je
suis obsédé par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs
conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons
d'une grande voilure de son système.
--Mais, monsieur, je ne veux pas vous écouter, il n'y a pas de vent en
ballon, vos voiles ne seront jamais gonflées.
--Ah! voilà bien comme sont les hommes du métier, vous chassez, sans même
l'écouter, le génie incompris. J'ai déjà fait une grande invention, mais
l'humanité m'a repoussé. C'était du papier à cigarette fabriqué avec la
racine même du tabac. Personne n'en a voulu.
Je me sauve, et je cours encore!
Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la
voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires.
C'est celui auquel se sont arrêtés tous les praticiens sensés. Voici en
quoi il consiste, dans toute sa simplicité:
On va envoyer des ballons et des aéronautes à Orléans, à Chartres, à
Evreux, à Dreux, à Rouen, à Amiens, dans toutes les villes non occupées
par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et où le gaz
de l'éclairage ne fait pas défaut.
Chaque aéronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
horizontale fixe où sera tracée une ligne se dirigeant au centre de Paris.
Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-à-dire quand
la masse d'air supérieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon
à la hâte, demandera à Tours, par le télégraphe, des instructions, des
dépêches, et il partira. Son point de départ est à vingt lieues de Paris
environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre
une étendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la
rencontrer dans ces circonstances spéciales? S'il passe à côté, il
continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes
prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir;
lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aérostats d'Orléans et de
Dreux se trouveront prêts. Avec une douzaine de stations échelonnées sur
plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.
L'une d'elles aura de grandes chances de succès, surtout si la
persévérance ne fait pas défaut, et si l'on ne craint pas de renouveler
fréquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer
au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. Là, la
campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis
aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas
trop rapide. Enfin, s'il manque l'entrée, il aura la sortie pour lui, où
de nouveaux forts le protégeront. Dans tous les cas, il lui sera possible
de lancer par dessus bord des lettres et des dépêches.
Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a été réalisé que
très-incomplètement, comment il se fait que mon frère et moi soyons les
seuls aéronautes assez heureux pour avoir tenté deux fois le voyage. Mais
n'anticipons pas sur les événements. Disons toutefois dès à présent que la
commission scientifique a apporté ici son concours le plus utile, et que
M. Steenackers n'a jamais reculé devant aucun sacrifice pour mener à bonne
fin une entreprise dont l'influence morale aurait été considérable.
Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais
leur étoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonflés,
qu'ils supportent un grand vent, ils se déchireront. N'oublions pas
d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et
que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est décidé qu'on
fabriquera à la hâte des ballons de soie. Duruof sera chargé de la
construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera
par confectionner un premier type. La commission m'envoie à la hâte à Lyon
pour acheter l'étoffe nécessaire.
_5 octobre_.--Je m'aperçois que les chemins de fer fonctionnent pendant
la guerre d'une façon bien singulière. Je passe deux grands jours et deux
grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie.
Les gares sont encombrées partout de troupes, de voyageurs; c'est un
désordre épouvantable. Je passe à Orléans, où j'apprends que l'armée de
la Loire, qu'on attend à Paris, n'existe que dans le cerveau des bons
Français qui voient les événements couleur de rose, mais on me parle
beaucoup de l'armée du Rhône. À Lyon, j'aperçois le drapeau rouge sur
l'Hôtel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les
libraires, mais d'armée et de canons, point.
--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
l'armée de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les
fabricants de soie de la ville, accompagné d'un membre du conseil
municipal, qui me sert de guide de la façon la plus obligeante, sous les
auspices du préfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pièces
roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en
quantité suffisante.
J'en achète, pour le compte de l'État, deux mille huit cents mètres, à
quatre francs cinquante, prix très-modéré, que le fabricant appelle avec
raison un prix patriotique.
Bientôt, à Tours, le nouveau théâtre est transformé eu atelier de
construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont
déjà dressé des tables, fait l'épure pour la construction d'un aérostat
de 1200 mètres cubes. On se prépare à couper l'étoffe, on s'efforce de
trouver des ouvrières. Quelques jours après, quatre-vingts aiguilles
marchent sans cesse, car les côtes sont étroites, et la longueur de la
piqûre qu'il s'agit de faire est considérable. Le travail est lancé avec
activité, et se terminera dans un délai de quinze jours.
On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une
expérience est faite avec un ballon captif de 20 mètres cubes pour
connaître à quelle hauteur un ballon est à l'abri des balles de chassepot.
Un aérostat captif en papier est monté à 400 mètres de haut. Dix-huit bons
tireurs le visent à cette hauteur. On ramène l'aérostat à terre, il est
percé de 11 balles. A 500 mètres de haut, pas une balle n'a porté. MM.
l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient à l'expérience: ce dernier
fit même le coup de feu avec une grande habileté.
J'utilise mes moments de loisir à publier dans le _Moniteur Universel_ une
série d'articles sur _Paris assiégé_. On a soif de savoir ce qui se passe
dans les murs de la capitale, les détails que j'apporte sur la physionomie
des bastions, sur les travaux effectués au bois de Boulogne, au
Point-du-Jour, les récits que je fais sur la formation des ambulances,
sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention
de tous. Mais bientôt, d'autres ballons viennent après moi apporter des
nouvelles plus récentes.
Les aérostats continuent en effet à attirer l'attention générale. On
apprend que Gambetta a confié sa fortune à l'esquif aérien, qu'il est
descendu près d'Amiens, après un voyage émouvant, rempli de dangers
auxquels il a échappé comme par miracle. En même temps que Gambetta, un
deuxième aérostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M.
Revilliod. L'arrivée du ministre de l'intérieur à Tours, le 11 octobre,
produit une véritable révolution; on ne doute pas que la face des choses
va changer, chacun est persuadé qu'une main énergique va enfin imprimer à
la France l'élan du salut et de la délivrance.
Peu de jours après, les descentes d'aérostats se succèdent. Farcot et
Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke
tombent à Cambrai, et subissent un traînage périlleux. M. Bertoux est
grièvement blessé, et Van Roosebeke, roulé dans la nacelle, parvient à
sauver les pigeons voyageurs qu'il amène de Paris.
On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
ballons-poste est définitivement organisé. Cependant je suis profondément
surpris de ne pas voir mon frère Albert Tissandier parmi les nouveaux
débarqués du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon départ et voilà
plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aéronautes n'ont même pas
entendu parler de son départ... Ce silence m'inquiète, car je ne puis
croire que mon frère ait renoncé à son projet.
_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale à Tours un de mes amis.
--Vous savez la nouvelle? me dit-il.
--Quoi donc?
--Votre frère Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend à
déjeuner, je vous cherche depuis ce matin.
Je trouve mon frère à _l'hôtel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les
bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqué deux départs, que son
voyage a été retardé, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.
Voici le récit qu'il a publié lui-même de son ascension; j'en reproduis
les passages les plus intéressants.
VOYAGE DU JEAN-BART.
«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de
Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,
et Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les
voyageurs confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de
dépêches, c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de
Paris par la voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil
ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous
distinguons nos ennemis qui en toute hâte se mettent en mesure de nous
envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que
l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui
bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant
des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du
monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise
jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.»
«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les
habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève
jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de
quelques chiens abandonnés.»
«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui
s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement
organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes
parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et
de fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions
qui couvre les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites
charrettes couvertes de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent
en grand nombre. A la vue de notre aérostat, ils s'arrêtent, et nous
devinons, malgré la distance qui nous éloigne, qu'ils nous jettent un
regard de haine et de dépit.»
«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle
splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de
nuages que semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment
éblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes
décors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les
misères terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromètre
pendant que je dessine la scène grandiose qui s'offre à ma vue.»
«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il
faut songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs
de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête:
«Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à
Montpothier; descendez vite!» Tous ces cris nous décident enfin, et nous
tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune
secousse.»
«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions
oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon.
«Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et
peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite.» C'est ce que nous
nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent,
M. Ebling. Une réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons
bientôt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre
devoir nous appelle.»
«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes,
Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.»
A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons
plus que du retour à Paris,--notre enthousiasme partagé se multiplie par
deux, nous voudrions déjà être en l'air!
Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent
pas à mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta.
J'arrive au ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit _Pipe-en-Bois,_
chef du cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et
de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité.
M. Gambetta me félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,
nommé directeur des télégraphes et des postes, se chargera du service des
ballons. Puis, prenant un papier, il y écrit ces mots:
«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
Tissandier.»
M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton
dictatorial: «Bonne chance et bon vent!»
Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos
Projets!
III
Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à
Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hôtel du
Paradis.--Allons chercher le vent!
Du 15 octobre au 1er novembre.
Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est répandue à
Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous
nous gardons bien de rien publier à cet égard; aussi l'imagination du
public se livre-t-elle à toutes les fantaisies. Les mieux renseignés
prétendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, à coup sûr, va
rentrer à Paris. L'apparition au bureau du télégraphe d'une vaste boîte
aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ,
accrédite singulièrement cette manière de voir; j'ai beau dire partout
que nous voulons seulement essayer un voyage périlleux, incertain, que la
réussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi à cette opinion. On se
répète de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer à
Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et
succès sont souvent séparés par un abîme; l'esprit humain est ainsi fait
qu'il croit toujours ce qu'il désire, et souvent, sans réflexion, il se
plaît à transformer le projet en fait accompli.
Mon frère et moi nous recevons sans cesse de véritables ovations; on nous
montre du doigt: «Voilà, dit-on, les aéronautes qui vont rentrer à Paris.»
J'enrage parfois, car je sais bien, hélas! que nous ne sommes pas
encore dans l'enceinte des fortifications. «Nous n'allons pas à Paris,
disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien différent.» Mais
rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis
et des inconnus qui nous écrivent: «Voulez-vous être assez bons pour vous
charger de porter à Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce
pli?» En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un
tiroir de ma commode. Les gens plus osés, plus indiscrets, viennent nous
voir à l'hôtel et nous demandent à porter des paquets. On se figure qu'à
nous seuls nous représentons les messageries. Je n'oublierai jamais un
monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me réveiller à six heures
du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement à Paris pour
visiter ses meubles, et de lui dire à mon retour si son mobilier est
en bon état. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit être
très-inquiète sur son sort. Je n'avais jamais fermé une porte sur le nez
de personne, mais ce jour-là, je me suis offert avec délices cette petite
satisfaction.
Pendant que les lettres pleuvent sur nos têtes comme la grêle au mois de
mars, mon frère et moi nous nous occupons de faire tous nos préparatifs.
La construction du ballon de soie, malgré les efforts de Duruof, traîne en
longueur; la commission scientifique nous engage à ne pas attendre plus
longtemps. Mon frère va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est resté à
Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanément
pour tenter un voyage. D'après les renseignements fournis par
l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest règne
longtemps en France à cette époque; c'est à Chartres que s'exécutera la
première tentative. La commission me prie de fournir mon concours au
départ de M. Revilliod, pendant que mon frère court après le ballon qui
devra plus tard nous servir à nous-mêmes.
Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marié Davy, de
l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris à Chartres. Nous
emballons un aérostat, nous prenons une provision de ballons en papier
qui nous serviront à examiner la direction du vent. Nous allons voir M.
Steenackers qui nous confie des dépêches, nous donne toutes les lettres de
recommandations, de réquisitions, propres à faciliter le départ, et
nous voilà bientôt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du
gonflement et moi. Nous étions loin de soupçonner les aventures qui nous
attendaient!
_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes à Chartres. L'Observatoire s'est montré
prophète. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon.
Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mètres
de gaz séance tenante, car les gazomètres, à Chartres, ne sont pas
volumineux. La veille, le directeur de l'usine a déclaré que le gonflement
était impossible, mais le préfet a pris notre parti avec beaucoup
d'énergie, de patriotisme, et nous a tirés d'un grand embarras. Il fait
venir le directeur de l'usine.
--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez à ces messieurs
douze cents mètres cubes de gaz.
--Mais, monsieur le préfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes
gazomètres, et c'est précisément ce que la ville va m'absorber pour
l'éclairage de la nuit.
--Eh bien! vous n'éclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procès,
je me charge de tout.
Voilà comment les becs de gaz, à Chartres, n'ont pas été allumés dans la
nuit du 19 au 20 octobre. Les rues étaient noires comme un four éteint,
mais personne ne songeait à se plaindre: on savait dans quel but il
fallait se passer de lumière.
Le jeudi, à midi, le ballon est gonflé, mais le vent est d'une violence
extrême. Le commandant Duval, qui est à Chartres avec 1,200 marins, nous
a envoyé une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde à
maîtriser l'aérostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas
loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les
événements sont accablants, désastreux. Orléans vient d'être pris par
l'ennemi; Dreux a été envahi; Soissons a capitulé, et au moment où
nous faisons les préparatifs du départ, Châteaudun est impitoyablement
bombardé. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de
tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: «A
Paris, le peuple, de jour en jour plus héroïque, prépare le salut de la
France.»
A deux heures, les rafales s'élèvent puissantes et terribles; le ballon
est tellement torturé, secoué, penché, que c'est un miracle s'il ne crève
pas. M. Revilliod est calme, plein de résolution; malgré la tempête, il va
partir. Au moment où il se dispose à monter dans la nacelle, un officier
nous aborde et nous remet une lettre du commandant, «M. l'aéronaute est
prévenu que s'il ne peut partir immédiatement, il doit brûler son
ballon et ses dépêches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi.» Le
commandant demeure à deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons
avec ses officiers.
Un grand feu flambe dans la cheminée, il y jette une quantité de lettres
et de papiers.
--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'évacuer Chartres, qui ne sera pas
défendu; si vous ne pouvez partir, brûlez tout, les Prussiens peuvent être
ici dans un quart d'heure.
Nous revenons vers le ballon; les marins sont déjà partis, et les rues
sont sillonnées de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroît de
malheur, le vent a été si violent qu'un accident irréparable est survenu.
Le ballon, enlevé par la rafale, s'est heurté contre les arbres; les
caoutchoucs de la soupape ont été enlevés, les clapets se sont ouverts, et
l'aérostat se vide; Gabriel Mangin achève le dégonflement. On nous avertit
que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent
de mettre immédiatement le feu à tout le matériel. Mais comment des
aéronautes auraient-ils le courage de brûler leur navire? Nous préférons
cacher le ballon dans l'usine, derrière un monceau de charbon. Le
directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilité de
ce qui surviendra, mais brûler pour brûler, n'est-il pas préférable
d'attendre au dernier moment?
Nous allons à la gare du chemin de fer.
--Tout est coupé, nous dit-on, les trains ne partent plus.
Le bureau du télégraphe est désert. A la préfecture, nous apprenons que
le préfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent
Chartres, nous voilà pris comme dans une souricière, et en notre qualité
d'aéronautes, nous ne tenons que médiocrement à être présentés à nos
ennemis.
C'est ainsi que j'assiste à une première débâcle, bien loin de me douter
alors que ce spectacle n'est que le prélude insignifiant d'un drame
épouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se dérouler
devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants
rentrent, Chartres est un désert, mais derrière chaque porte, les coeurs
palpitent, les femmes tremblent, et sans défense, sans moyens de secours,
chacun attend avec anxiété.
Le jour est bientôt à son déclin; il est certain que les Prussiens
n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit
pour nous évader. Malgré l'ordre du commandant, nous voulons au moins
sauver notre matériel, et nous courons la ville pour trouver une voiture
à notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problème est bien
plus difficile à résoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier
loueur nous répond avec beaucoup de flegme:
--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortée par un ballon,
pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sûr qu'elle
y rentre; je préfère la garder dans ma remise.
Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacité:
--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
Prussiens entourent la ville, nous serons pris!
Malgré nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin,
il nous abandonne à notre malheureux sort.
Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
charge de nous tirer d'affaire.
--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, où les Prussiens
ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux,
à moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros
de l'armée ennemie est de l'autre côté de Chartres. Nous partirons à dix
heures du soir, sans lumière, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon
chemin. Je connais le pays.
A 10 heures, Chartres était désert; si vous aviez passé près de l'usine
à gaz à ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus à
quatre places, attelé d'un bon cheval. Vous auriez aperçu plus loin une
charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot
lourd et massif. C'était notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner
son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans
la charrette chargée de l'aérostat. Nous avons donné nos instructions au
cocher.
--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
nombre et s'ils veulent vous arrêter, nos revolvers feront leur service.
Nous sommes quatre avec l'aide-aéronaute, nous avons vingt-quatre balles à
notre disposition.
Nous quittons Chartres; nous sommes bientôt arrêtés par un poste de gardes
nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous
continuons notre route au milieu de l'obscurité, et, pendant une heure, le
silence de la nuit n'est troublé que par le roulement de nos voitures. La
fatigue nous fait fermer les yeux; nous commençons à nous endormir, quand
notre véhicule est arrêté brusquement.
--Voilà les Prussiens, s'écrie d'une voix étranglée notre aide-aéronaute.
Je me réveille en sursaut et j'aperçois une dizaine d'hommes couverts de
grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...
Ces Prussiens étaient simplement de braves mobiles normands, qui
nous prenaient eux-mêmes pour des ennemis, et se figuraient que nous
emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.
Nous rions bien de notre double méprise, et nous continuons gaiement notre
chemin. A une heure du matin, nous arrivons à Dreux, nous traversons la
ligne des avant-postes français sans que le moindre «qui vive» retentisse.
--Voilà, disons-nous, une ville bien gardée.
Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
corps de garde s'offre à notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de
poste nos papiers, les lettres de réquisition s'adressant à l'autorité
militaire, je le prie de nous aider à trouver un asile. Les chevaux n'ont
pas mangé, il leur faut une place dans une écurie.
--Dreux est bien encombré, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de
bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener
à l'_Hôtel du Paradis_.
Nous frappons à la porte. Une vieille mégère arrive de très-mauvaise
humeur.--Madame, dit très poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont
chargés d'une mission importante, ils sont fatigués et désirent une
chambre, une place à l'écurie pour leurs chevaux.
La patronne réplique très-insolemment:--On ne vient pas chez les gens à
deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces
hommes-là, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers
venus.
L'amabilité de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au
nez. Nous ne répliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous
partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons
une seconde fois à la porte de l'hôtel, et toujours très-poliment, nous
disons à la patronne:
--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir
si la place manque.
La dame de l'_Hôtel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une
exaspération rentrée. Mais bientôt sa langue a retrouvé le mouvement.
--Monsieur, dit-elle à l'officier, c'est indigne; je préférerais recevoir
les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous
êtes étranger à Dreux; si vous étiez de la garde nationale, les choses se
passeraient différemment.
--Vous traitez bien, madame, m'écriai-je, un officier français qui
vient ici défendre votre ville, votre maison; je vous félicite de votre
patriotisme.
Cependant, nous nous assurons que l'hôtel est plein; mais il y a bel et
bien des places à l'écurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au
lendemain, malgré les réclamations de la patronne.
Je n'ai cité cette histoire que pour montrer comment certains Français
comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isolé, et ce
n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des
habitants de province, préféraient ouvrir leurs bras à l'ennemi qu'à ceux
qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouvé un mauvais
accueil, bien des officiers me l'ont affirmé; il aurait fallu, dans ces
cas-là, ne pas craindre de parler le revolver à la main; on n'aurait pas
dû avoir de pitié pour les faux Français qui, par un sentiment d'égoïsme
ignoble, se refusaient d'apporter leur concours à l'oeuvre de la défense
nationale.
Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.
Le lendemain, nous faisons une visite au sous-préfet de Dreux. Il apprend
avec désespoir que Chartres n'a pas résisté.
--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles à Dreux?
Chartres avait 12,000 soldats!
--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.
--Chut! s'écrie le sous-préfet en me parlant bas à l'oreille. Nous avons
deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois
chacun!
Deux jours après, nous étions revenus à Tours. Je retrouve mon frère qui a
lui-même retrouvé son ballon. Chartres a été occupé le lendemain de notre
départ.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives.
Revilliod et Mangin seront des nôtres; il y aura ainsi deux ballons prêts
à partir ensemble quand le vent sera favorable.
_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est débarqué à
la gare.
--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le
prendre demain matin de bien bonne heure.
A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employé
maladroit l'a expédié à Tours croyant qu'il venait directement de Paris.
Me voilà forcé d'aller à Tours avec Revilliod. Je commence à avoir une
véritable indigestion des chemins de fer surchargés de trains qui font des
courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller à Lyon. Nous mettrons
cette fois 6 heures pour nous rendre à Tours. Chaque gare est encombrée de
troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-ménage inouï; à chaque station,
on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon
le _George Sand_ qu'il reporte au Mans.
_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collègue aujourd'hui avec le
_Jean-Bart_. Nous voilà dans le département de la Sarthe, qui est aussi,
comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le célèbre aérostier de
Fleurus. A une station, nous nous sommes croisés avec les voyageurs
d'un nouveau ballon descendu récemment. L'un d'eux est un de mes amis
d'enfance, Gaston Prunières, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a
montré le _Journal Officiel_ de Paris, où est insérée une dépêche que
nous avons envoyée par pigeons, prévenant les Parisiens de donner aide
et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs
têtes.
Le lendemain de notre arrivée au Mans, nous rendons visite au préfet, M.
Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collège de mon frère;
il nous accueille de la façon la plus obligeante, et nous prête le plus
utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il
faut bon gré mal gré patienter, car le vent est défavorable: il souffle du
nord, et il n'y a guère de chance de le voir tourner rapidement vers le
sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopté à l'origine n'a
pas été réalisé. Pendant notre séjour au Mans, le vent ne nous a pas
favorisés. Mais il aurait dû y avoir un ballon à Amiens, à Rouen, et, à
cette époque, ceux-là auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans
d'excellentes circonstances.
Le dimanche 30 octobre, l'aérostat est gonflé sur les bords de la Sarthe.
On exécute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons
dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupçonner alors que
plus tard nous devions nous retrouver à la même place, comme aérostiers
militaires, sous les ordres du général Chanzy. Le temps est calme et le
ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, où il se reflète comme dans
un miroir. Une foule considérable assiste à nos ascensions captives et
attend avec impatience le moment du départ. Mais le vent est toujours
impitoyablement tourné au nord et au nord-ouest.
L'aérostat est confié à la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.
Les journées se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
nord-ouest. M. Marié Davy nous télégraphie que les circonstances
atmosphériques ne changeront probablement pas avant longtemps. «Ah! si
nous étions à Rouen, nous pourrions partir et les courants aériens nous
entraîneraient doucement sur Paris.» En faisant cette réflexion, il me
prend l'idée d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut
pas venir nous trouver. Allons le chercher.
Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voilà partis,
avec l'aérostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traîner péniblement, de gare
en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrête
toutes les dix minutes, et passant par des voies détournées, il met
vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inférieure.
IV
Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du
voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le
déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif.
Du 1er au 8 novembre 1870.
Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le
_Jean-Bart_.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance
de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat
pourra être ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du
Château-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
aérostatique. L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous
aident avec beaucoup de zèle dans l'opération de vernissage, vilaine
besogne qui consiste à enduire l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute
sa surface. Le ballon ventilé est gonflé à l'air, on pénètre dans son
intérieur, afin d'examiner, par transparence, l'étoffe dans toute son
étendue.
Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la
plus petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon
frère qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
réparateur de ballons.
Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il
fuit, s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
conséquence? Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins
un bon aérostat, bien réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur,
n'ayons aucun reproche à nous faire!
Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution.
L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le
temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours
désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme
trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur
et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui
frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement
trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses
murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que
l'on répétait alors dans toute la France!
[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation
de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de _trahison_ la conduite du
maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais
nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui
ôtant le caractère de l'impression première,]
_6 novembre_.--Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis
de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre.
Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
résolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement
à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui
s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les
lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit
dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A
l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de
petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot
très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre
destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà
tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs
de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de
reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette
belle perspective!
L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe
improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près.
J'ai été obligé de préparer le _cataplasme_ aérostatique, formé de suif
fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape;
en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine.
Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que
notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le
cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la
veillé, à l'_Hôtel d'Angleterre_. Il nous expliquait son système avec un
enthousiasme fougueux.--«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de
ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil,
muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de
nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres
ingénieurs de la Grande-Bretagne.
En voyant le _Jean-Bart_, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en
s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie!
Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse!
A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonflé.
J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien
astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas
encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?»
Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont
pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre
départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient
délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous
faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables,
tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La
possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le
bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient
pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des
espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on
pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
d'un ballon que près de l'affût d'un canon.
Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un
ancien marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment
dans notre chambre.
--Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris;
voyez donc si je ne me trompe pas!
D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les
nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se
dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité
de confirmer cette observation en lançant des ballons d'essai.
Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé,
lancé dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
têtes, mais le courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne
parallèle à celle que j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de
Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'émotion, d'espérance.
L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre
départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction
du gouvernement[5].
[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du départ:
«Extrême urgence, Rouen de Tours--Directeur général à inspecteur
Rouen--Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que
nous sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»]
Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de
lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos
paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable,
et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières
lettres pour Paris.
A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
pas varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage
extérieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
foule si compacte entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à
l'équilibrage. On jette à même dans la nacelle les dernières lettres. Une
vieille dévote remet à mon frère une médaille bénite et une prière qui,
dit-elle, nous porteront bonheur.
Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le
prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la
pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
la nacelle se soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec
majesté au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.
Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après
l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il
publiait le lendemain dans son _Journal officiel_:
Rouen, 7 novembre, midi.
«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le
_Jean-Bart_ monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie
se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
emportent lettres, paquets et dépêches.»
Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des
gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
traçant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant,
immobile, hésitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aérien qui
l'entraîne.
Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île
Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de
la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au
hasard au milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un
soleil d'automne colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre
un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
scène terrestre, pour être moins vif, moins éclatant qu'au milieu de
l'été, n'en est pas moins pur et moins beau.
La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement
cachée sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les
hommes lèvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému
de ces marques de sympathie qui sont envoyées de si loin!
Cependant le _Jean-Bart_ domine bientôt le sommet d'une falaise dont le
pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait
une observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane
juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
comme un I, est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons
remarqué à terre,--est précisément située sur la ligne qui conduit de
Rouen au centre de Paris!
Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le
clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé
sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
l'immensité céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait
battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
l'imposant tableau de la capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la
muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.
Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés
de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
comme une apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages....
Là-bas sont nos amis, nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous
aperçoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
la nacelle aérienne qui leur apporte la consolation avec l'espérance,
comme la colombe au rameau béni!
* * * * *
Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le
_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
lenteur désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout
d'une brume épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
un immense couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte
et la boussole pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine.
Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement
autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu
de la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide
par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille
mètres de haut.
Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il
disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre
noyée sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
de la Seine, précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous
laissons l'aérostat descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais
le brouillard est compacte dans toute l'épaisseur de l'atmosphère.
--Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous
nous rapprocherons de terre pour reconnaître le pays.
Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude
de 1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
milieu d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à
faire qu'à attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si
favorable, que nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de
nos projets, nous nous répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous
dirons; nous allons même jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la
gare du Nord ou de la gare d'Orléans. Et cependant nous connaissons la
_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
bonhomme La Fontaine.
Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le
désordre de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches
et les sacs de lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas
défaut malgré nos émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet
et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a été donné par un ami,
voilà notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
étalé sur nos genoux, où le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes régions de
l'atmosphère!
Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de
planer dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait
immobile, et quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne
vous dérange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
même dans le désert, où le vent frôle le sable et produit un bruissement
monotone.
Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être
vivant ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
mollement bercé par l'air.
Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères
terrestres, la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment
sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!
Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite;
il est bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
brouillard, dans une véritable étuve!
Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
épais et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains
un baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes
à plus de 2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
ballon presque caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête,
on n'a certes pas encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu
l'habitude des voyages aériens.
Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que
l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est
quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort
d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
curiosité bien légitime qui vous pousse à jeter les yeux sur le plancher
du commun des mortels.
Aussi, quand, après trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers
la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le
lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
il suit les péripéties se sont dit mutuellement:
--Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions
pas fâchés de voir où nous sommes.
Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau
de brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
inspection rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les
hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plané sans presque avancer; il n'a
guère marché plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
course n'est pas notre seule remarque; le vent a changé de direction, car
nous avons laissé la Seine déjà bien loin sur la gauche, et c'est toujours
à notre droite que nous aurions dû l'apercevoir, si nous avions continué
à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout à coup, nos beaux rêves
s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur les courants de l'air
mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
ballon, nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas
notre but. Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné
par le succès. Ce n'est que partie remise.
Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre
guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
courant. Les voilà qui touchent notre câble traînant.
--Tirez la corde! Leur crions-nous.
Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement,
sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
n'aurions-nous pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu
qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.
Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive,
car la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A
quelques milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
Nous demandons où nous sommes.
--A Pose, nous dit-on.
--Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz
dans le trajet, puisse s'arrondir?
Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre
disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir
une centaine de mètres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il
faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer
la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-là un ballon
captif. Toutefois nous voulons essayer quand même.
Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à
ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres,
pendant que mon frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une
cinquantaine d'hommes à chaque câble et le ballon captif s'élève à trente
mètres de haut. Après nous être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on
nous traîne dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, où le maire
reçoit les voyageurs tombés des nues.--Nous voici arrivés sur les rives
de la Seine, où de vieux bateliers se concertent pour le passage de
l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgré la largeur du
fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un bachot solide, où huit
rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du courant rapide,
remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
_Jean-Bart_ sur l'autre rive, après un travail pénible et plein de danger
pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer
l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des
aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles!
Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils
télégraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui
crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet
faire passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils
tendus à quelques mètres du sol?--Cet obstacle est surmonté. Suspendus
dans l'air à une vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une
corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble
qui est de l'autre côté des poteaux. Bientôt une petite rivière arrête
encore notre marche, mais l'aérostat passe ce dernier Rubicon et arrive
enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attaché à des masses de
fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes nationaux le
surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir des
voyageurs tombés du ciel.
V
Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever
de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le
fleuve.--Les paysans normands.
Du 8 au 20 novembre.
Le lendemain le _Jean-Bart_ a reçu une petite ration de gaz qui lui
a donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention
l'atmosphère. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
que des nuages très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous
sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumées
de la poudre, nous voulons marcher en avant, décidés à tenter un nouveau
voyage à de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
des Prussiens qui nous entourent.
Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le
courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir
nous pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas
d'insuccès, ce trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant
au courant supérieur, il est très-élevé; comment se dissimuler les
difficultés à vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
durée? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut
dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en ballon pour que le bon
vent vous favorise.
A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ.
Nos valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un
dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans
la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
crépuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.
Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une
foule complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste
son étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs
ont les yeux fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se
dressent, les bras se lèvent, les bouches sont béantes.
Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
lignes de peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline,
diaphane, couvre ces richesses végétales, avant que le manteau de la nuit
ne s'y étende. Une indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans
l'air comme la plus suave émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
où le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
éprouvé cette volupté secrète du voyage aérien, ce vertige merveilleux de
l'esprit qui s'abandonne à la nature.
On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte
avec soi, c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part,
l'impression qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du
trépas; il y a dans cette description poétique, imagée, écrite en un style
puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
dans la nacelle de l'aérostat!
Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment
curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous
entoure, une nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
lumière resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes célestes aux mamelons
escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous avons laissé la nature,
presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule. Au-dessus, nous la
retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels tons puissants
dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les
contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
au milieu de ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des
montagnes, aussi étincelantes que des paillettes adamantines!
Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché
dans la nacelle, il admirait, muet d'étonnement.
--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
vu les grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
du monde, mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému!
Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand
la nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante
d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de
couleurs et de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange
futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.
Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la
mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour
s'éteindre tout à coup.
Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur
son album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon
peut le faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil
nous aspire, nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air,
nous atteignons l'altitude de 3,200 mètres.
A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à
se faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme
humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidité, revient en
vue de terre, où le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement à
500 mètres de haut. Bientôt nous planons au-dessus d'une campagne couverte
d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la forêt de Rouvray,
qui s'étend à nos pieds comme un immense tapis de verdure.
Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce
n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
belles espérances, comptant bien les retrouver plus tard.
Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres,
touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre
nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les
feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est
un de nos câbles qui s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée
comme un fétu de paille.
L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes.
On serait presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la
vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui
brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
dans leur chaumière. Se doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel?
Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de
mettre en pièces le _Jean-Bart_. Quelques poignées de lest nous font
remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance
inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant
encore une fois dans les régions supérieures.
La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les
vapeurs suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée
aux cordages, à l'étoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous
remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
lest, à une hauteur de 2,400 mètres.
La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est
pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais
d'argent, formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue,
ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent
comme en écailles irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions
inférieures. Il fait ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons
de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littéralement gelés.
L'action de l'abaissement de température se fait sentir d'autant plus
qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
subir les épreuves d'un réel malaise. La lueur indécise de la lune lance
sur notre aérostat de faibles rayons qui ne suffisent plus à éclairer
notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille d'acier.
Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de
l'atmosphère.
A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
la Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
mètres de haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon
se découpe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
encore un immense bouquet d'arbres, serrés et touffus, où pas une
clairière ne se présente pour faciliter notre descente. C'est la forêt de
Roumare.
La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où
trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la
Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une
forêt plus vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses
cimes touffues et compactes. C'est la forêt de Mauny.--Quelle luxuriante
campagne nous traversons du haut des airs, où l'eau et la végétation se
disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle déplorable
contrée pour le navigateur aérien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
récifs, écueils qui le menacent du naufrage!
Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ à 300
mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent
est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur.
A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
va traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant,
une terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes.
Nous tombons de Charybde en Scylla.
Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de
Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par
surcroît de malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes
falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
et trois forêts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité
qui nous poursuit. Il n'y a peut-être pas d'autres points du globe où
pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes à 100 mètres de haut, le
ballon peut être brisé contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la forêt de
Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande chance
de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet
endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac
immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et
décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise
énorme; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle
s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange: c'est le gaz qui
s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une
tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons calculé notre
chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
le _Jean-Bart_ a évité la noyade.
La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile
à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
traînantes, y clapote avec un léger bruissement; la lune éclaire le
globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
merveilleux.
Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de
tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert
humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre.
--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
ne nous échapperont pas!
--Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos
poumons. Amenez-les sur le rivage.
Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de
paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre
aide.
Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a
toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs.
--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre,
écoutez-nous!...
Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer.
Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de
salade qu'on égoutte dans un panier.
En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus
au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
mettent tous en marche aux cris du «_oh hisse!_» familier aux bateliers.
Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut
la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles
de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles!
On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
sol. Nous mettons pied à terre.
Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées
en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour
enlever _leurs hommes_, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves
Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît
que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village
d'Heurtrauville.
Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de
cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire.
Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été
données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur
qui flairerait un faux billet de banque.
--C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition.
Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour être de faction
pendant la nuit autour du ballon, pour empêcher les fumeurs d'y mettre le
feu, et les curieux de s'en approcher.
M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
ensuite au _Grand-Hôtel_ de la localité. C'est une humble chaumière, un
cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
les honneurs avec une bonne grâce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions.
Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi
nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
propagande aérostatique.
--C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine! il faut
avoir envie de voir la lune pour monter si haut.
La conversation ne tarde pas à s'engager sur la politique. La nouvelle de
la levée des hommes mariés n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme
qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont résolus, et dans
leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage.
--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
craignons pas!
Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
protestent contre cette ardeur belliqueuse.
--Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à
manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler
nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après.
On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans la tête des
paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
enfants et surtout la vente de leurs produits.
--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie
aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?
--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux
discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
souper. Je ne connais que ça.
Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais
comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays? Notre hôte est
un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout
de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le «maire de Gambetta» comme il
l'appelle.
--Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien
autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
pas ça.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
dents, d'un air expressif.
Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune à
observer en ballon.--Le touriste aérien peut faire en route ample moisson
d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
enchantement, partout où il passe, il est reçu comme un personnage. On
l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas à
imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vérités apparaîtraient
à ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus à châtier, que de
bienfaits à répandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
fois que je suis descendu des plages aériennes j'ai toujours pris plaisir
à m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
je l'ignore, mais il m'a toujours donné, le verre en main, de précieux
enseignements!
A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre _Jean-Bart_.--Il
est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
factionnaires, l'arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes
houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur leurs têtes
normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de
railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon sérieux,
tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un
malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre
plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de
la patrie.
A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en
grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il
menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle
à la hâte.
Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils
si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
joints, souvent très-distants, quand le bois a travaillé. Que n'a-t-on pas
façonné d'autres soupapes, il aurait été si simple de perfectionner dans
ses détails le navire aérien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
et la routine.--O routine, sainte routine, que de prosélytes se
prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
hâte d'une construction faite à Paris dans des circonstances tout
exceptionnelles, plaide les circonstances atténuantes. Mais notre
ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
l'emplissait. Il était resté gonflé deux jours et deux nuits, quand on
n'avait pas encore ouvert sa soupape.
Au lever du jour le _Jean-Bart_, séparé de son filet, est plié dans la
nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen
avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux à
vapeur du touage qui passe à 11 heures.
Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux
se détache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand
Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée
doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?
Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui.
--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service
militaire, ils ont _travaillé_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
trente francs.
--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité. Ma foi, soyons
généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.
Je pensais bien que l'histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais
je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette
scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....
Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil
municipal d'Heurtrauville.
--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la
réclamation d'un de ses membres, a blâmé très-énergiquement la conduite
du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques-uns de nos
compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement
à l'État, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre
remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
excuses.
A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hissé à bord d'un chaland que le
vapeur du touage va remorquer à Rouen. Le capitaine nous fait déjeuner
abord, et dans une cabine à peine grande comme la moitié d'une commode,
nous faisons la cuisine nous-mêmes. Mon frère confectionne une magnifique
omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lièvre.
Bientôt le toueur passe, nous accroche à lui, il siffle, il part. Pendant
sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
vraiment grandiose, où de belles falaises, couvertes de verdure,
encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons à Rouen, non sans dépit, mais
nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
faire n'ont pas été inutiles à notre entreprise. Ils nous ont montré
l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer à Paris, ils nous
ont initié au louvoiement aérien, au transport terrestre du ballon captif.
Pour réussir, il faudra sans doute renouveler fréquemment les ascensions
jusqu'à ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'à ce qu'il nous
envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
la direction de Paris.
_11 novembre_.--Nous trouvons à Rouen un excellent accueil. On nous
félicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
nos voyages. Mais ils ont commis une singulière balourdise. Ils ont fait
descendre les _frères Tissandier_ à Jumiége, en Belgique!
Le soir, une dépêche du gouvernement est placardée à l'Hôtel-de-Ville.
C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans qui nous sont
annoncées. L'enthousiasme ici est énorme. On a presque envie d'illuminer.
_Dimanche 13_.--Nous avons réparé hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous
le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
l'emplirons de gaz immédiatement. Mais une dépêche de l'Observatoire nous
annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
chance de souffler longtemps!
_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
d'un mouvement de l'armée de Bretagne commandée par M. de Kératry.
_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgré les
bâches qui le couvrent est inondé. Il faudra le ventiler et le revernir.
Le directeur du télégraphe nous offre de faire passer une lettre à Paris
par un courrier, à pied: c'est une bonne fortune.--Nous écrivons quelques
lignes à notre frère aîné, qui doit être actuellement dans les bataillons
de marche.
Nous voyons ce brave courrier, qui a déjà fait une tentative, mais à pied,
il a échoué comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrêté et l'ont
fouillé, nu comme ver. Sa dépêche était cachée dans la semelle de ses
souliers, qu'il avait choisis percés et vieux, car s'ils avaient été
neufs, on n'aurait pas manqué de les lui prendre[6].
[Note 6: Ce courrier n'a pas réussi, comme je l'ai su plus tard.]
Nous nous disposons à revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les
circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
part été tentés par d'autres, à notre grand regret. Ils auraient sans
doute conduit au résultat voulu, s'ils s'étaient renouvelés, mais comme
nous l'avons déjà dit, on nous a laissés seuls à Rouen, tandis qu'il
aurait fallu placer des stations de départ tout autour de Paris.
Le service des ballons-poste est définitivement créé à Paris; depuis notre
séjour à Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
ceux-là on cite le voyage fantastique de M. Rolier à Christiania! Les
pigeons voyageurs rentrent à Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
l'enceinte assiégée n'offre plus une si grande importance.
En outre notre armée de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orléans qu'il
avait envahi. Toute la France frémit de joie, d'espérance à la nouvelle
de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
porter les efforts de tous. On songe aux aéronautes, aux ballons captifs
comme éclaireurs de nos armées. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
Coutelle et les aérostiers militaires de la première République. Mon frère
et moi, nous sommes appelés à Orléans avec le _Jean-Bart_.
_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen à 11 heures du matin. Nous
n'arrivons à Tours qu'après 24 heures de voyage.
En wagon, nos compagnons de route sont des officiers français échappés de
Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrême. Ils ne
doutent pas un instant de la trahison.
La deuxième partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
reviennent de Londres.
--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un état de surexcitation
indicible contre la Russie qui veut déchirer ses traités.--Ils
applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la République_ en
français!
Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
Français. Elles sont trop tardives et trop intéressées!
DEUXIÈME PARTIE
LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.
I
Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation
militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à
Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens.
Du 16 au 29 novembre 1870.
Avant notre arrivée à Orléans, le gouvernement de Tours avait déjà
organisé une première équipe d'aérostiers destinés à surveiller les
mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.
--Nous sommes toujours surpris à l'improviste, se disait-on; comment ne
pas profiter de ces ballons, observatoires aériens qui, à 300 mètres de
haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'étendue? Un
ballon captif au milieu du camp français sera pour le soldat un objet de
distraction et de sécurité tout à la fois. Quelle ne sera pas sa confiance
quand il verra qu'une sentinelle aérienne veille sur lui à la hauteur
de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons
captifs au milieu de la mêlée du combat? Un officier d'état major juché
dans la nacelle pourra dévoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les
mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont écoulés, depuis le
jour où Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements à
la défaite des ennemis. Pourquoi nos aéronautes ne contempleraient-ils pas
une nouvelle victoire de Fleurus?
Aussi ne négligea-t-on rien pour organiser un service régulier de ballons
captifs, et pendant nos expéditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistés
des marins Jossec, Labadie, Hervé et Guillaume, sortis de Paris en ballon,
avaient été envoyés à Orléans avec le ballon de soie fabriqué à Tours.--Ce
ballon avait été baptisé la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait
tenu à ce nom, c'était un hommage qu'il rendait à ses électeurs de la
Haute-Marne.
Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le récit des expériences
préliminaires exécutées à Orléans avant notre arrivée; je dois les résumer
ici, car elles offrent un intérêt réel.
C'est le mardi 16 novembre que fut gonflé pour la première fois le
ballon la _Ville de Langres_. Dès le matin le gaz de l'usine d'Orléans
arrondissait les flancs de l'aérostat. A 1 heure précise, deux marins
montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre câbles de 50 mètres de
haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font élever à 30
mètres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche
remorqué par les braves soldats.
La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts où
les soldats sont obligés de se réunir en un seul groupe qui n'offre
plus alors qu'un point d'attache unique et moins équilibré, des fils
télégraphiques, le désespoir des aérostiers obligés de se faire hisser
dans l'air, et de jeter des câbles au-dessus des poteaux. Heureusement le
temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Après
deux heures de marche l'aérostat arrive à Saran près Cercotte, sur les
derrières de l'armée française. Il est 3 heures, l'équipe se met en mesure
de faire une première ascension d'essai.
On installe à terre des plateaux de bois chargés de pierres, et munis de
deux poulies solides, autour desquelles glissent les câbles destinés à
retenir au sol l'aérostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la
manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le
ballon convenablement lesté monte ou descend.
La première ascension s'exécute dans de bonnes conditions à 200 mètres
de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame
superposées, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.
Après cette expérience, une estafette accourt, c'est un aide de camp
du général d'Aurelies de Paladine dont le quartier général est à
Saint-Péravy; il vient savoir d'où est parti ce ballon qu'il croit
libre; le chef de l'armée de la Loire n'a pas encore été prévenu par le
gouvernement de l'arrivée des aérostiers militaires.
Pendant que des employés du télégraphe envoyés par M. Steenackers
s'occupent des démarches à faire auprès du général, l'aérostat captif
continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'élève à 180 mètres
de haut, avec M. Regnault, employé du télégraphe. Un appareil Morse est
installé dans la nacelle, le fil télégraphique descend jusqu'à terre et
communique à un autre fil qui va jusqu'à Tours.
Suspendus au milieu des airs en présence de l'armée française, les
aéronautes correspondent par l'électricité avec le gouvernement de Tours.
Voici la dépêche qu'ils envoient au directeur des télégraphes:
--Nous sommes en l'air à 180 mètres de haut, nous découvrons fort bien la
plaine, mais un brouillard épais nous cache la forêt. Nous recommencerons
expérience par temps plus clair.
Vingt minutes après, le ballon plane toujours dans l'espace retenu à la
même hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une
réponse qui vient de Tours.
--Nous vous félicitons, répète l'appareil électrique, tenez-nous au
courant de tous vos essais.
Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se
succèdent ce jour-là jusqu'à six fois. M. Aubry, chef de la mission
télégraphique à l'armée de la Loire, un capitaine d'état-major montent à
tour de rôle et paraissent ravis de leurs impressions aériennes.
Le 19 novembre, on a reçu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'à
Gidy, au milieu du camp français. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a
besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de
dégonfler le ballon, de le reporter à Orléans où il est reverni sur toutes
ses côtes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien imperméable, est regonflé,
mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pénible.
Malgré les lenteurs de la marche, malgré des difficultés de toutes sortes,
l'aérostat, à la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp français à
Gidy.
Il est impossible de décrire l'enthousiasme des soldats à la vue de
ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se précipitent à sa
rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour féliciter le
nouveau factionnaire qui va monter la garde à 200 mètres au-dessus de
leurs têtes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient
l'aérostat s'élever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus
de joie, c'est comme une fête dans tout le camp. Un officier d'état-major
monte dans la nacelle et ne paraît que fort médiocrement rassuré.
--Je veux descendre, dit-il, à quarante mètres de haut, jetez du lest,
criait-il à l'aéronaute.
Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir
à terre; mais il paraît qu'on peut être tout à la fois un excellent
militaire et un très-mauvais aéronaute. Cette ascension, au reste, était
assez émouvante, le vent était vif et la machine aérienne se penchait
fréquemment à terre, oscillant au bout de son câble à la façon d'un grand
pendule retourné. Dans la nuit, l'air devient menaçant, une véritable
tempête se met à souffler, et le ballon, malgré sa solidité, ne peut
résister à l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la
mâture d'un navire pendant la tourmente, vole en éclats; le ballon, qui
n'a plus de point d'attache suffisant, va être enlevé. Duruof et les
marins se jettent sur la corde de soupape et dégonflent la _Ville de
Langres_.
C'est ce jour-là même que nous arrivons à Orléans, mon frère et moi, avec
le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne décourage
personne, nous sommes tous décidés à recommencer ces tentatives avec le
même enthousiasme, la même ardeur.
Deux jours après, le ballon la _Ville de Langres_, remis en état, était
gonflé et transporté à quatre kilomètres d'Orléans, sur la pelouse du
château du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier
central des aérostiers militaires. On devait rester là en attendant les
ordres du général en chef de l'armée de la Loire.
_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le
_Jean-Bart_. Pendant que mon frère commence cette besogne avec les marins
Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au
gonflement et faire l'acquisition des cordes nécessaires aux ascensions
captives.
Ça et là, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur
l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave
cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses émotions. Il a
la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnête commerçant; je n'oublierai
jamais l'émotion, l'indignation de son récit.
--«Oh! monsieur, quels gueux, quels misérables que ces soldats barbares!
Ils étaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,
sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger
de vivres, et ma pauvre femme était obligée de remplir de café toute une
énorme soupière, où s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'étaient pas
servis en toute hâte, ces soldats me menaçaient; l'un d'eux, monsieur, osa
lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta
au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de
ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on
menaçait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.
Une simple réclamation faite à un sergent les faisait trembler. Et les
réquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les
Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en
raillant un bon à payer pour la mairie.
Un jour, ils dénichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre
pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisième
fois qu'on me vole. Je m'arme de résolution et je demande une audience au
général Von der Tann. Je suis reçu par un colonel, son chef d'état-major,
je crois.
--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.
--Je viens réclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute
ma provision de cordes, toute ma fortune est dévalisée pas vos soldats.
--Oh là! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,
dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de réquisition qui vous sont
données? Après notre départ, c'est la ville qui vous réglera notre compte.
--Tout cela est très-bien, mais pourra-t-on me payer?
--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en règle avec vous, allez-vous-en.
Au moment où je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.
--J'ai une idée, me dit-il; si le maire d'Orléans ne veut pas vous
payer, vous m'apporterez deux mètres de corde avec laquelle je le ferai
pendre.--Je me sauve, entendant les éclats de rire du colonel qui a sans
doute trouvé sa plaisanterie très-fine et très-spirituelle.»
Le brave cordier continue son récit, et sa femme qui l'écoute les larmes
aux yeux, ne tarde pas à prendre part à la conversation.
--Heureusement nous en sommes débarrassés, de ces Prussiens, dit-elle,
ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons
autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient
piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas à
être chassés de notre ville par l'armée de la Loire dont ils se riaient
tout haut. En quittant Orléans, Von der Tann dit au préfet d'un air
gouailleur:
--Au revoir, monsieur le préfet, sans adieu, car je reviendrai bientôt.
--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.
Et toute l'armée, tout Orléans, toute la France disait alors: il ne
reviendra pas.
Hélas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orléans de nouveaux
malheurs et de nouvelles ruines.
Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des désespoirs,
des haines qu'elle soulève sur son passage. Les maisons du faubourg
Banier étaient pillées, et chacun, accablé de soldats à nourrir et de
réquisitions à payer, voyait la ruine venir de jour en jour.
C'était en outre de perpétuelles taquineries. Les Prussiens étaient
furieux de l'accueil qui leur était fait. Ils auraient voulu, ces
Teutons barbares, qu'on les reçût à bras ouverts; ils s'étonnaient qu'on
n'applaudît pas à leur passage, et que les dames en toilettes élégantes ne
vinssent pas écouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la
place Jeanne d'Arc.
Tout le monde était en deuil, les rues étaient désertes. Le soir, nul ne
pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne à la main. Quelques
jeunes gens s'amusaient à attacher des lanternes vénitiennes aux pans de
leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorité
prussienne. Mais Von der Tann ne goûtait pas la plaisanterie, il fallait
céder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au
plus profond de son coeur.
* * * * *
_Mardi 29 novembre_.--Dès six heures du matin, nous commençons le
gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plié depuis la veille,
attend sa ration de gaz. Notre chef d'équipe Jossec, un marin breton,
a tout _paré_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;
l'opération s'exécute dans les meilleures conditions. A deux heures de
l'après-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme
une énorme pomme de rainette. Il tend ses câbles avec force et ne demande
qu'à voltiger dans les nuages, mais il est cloué au rivage terrestre par
des poids qui défient sa force ascensionnelle.
Ce n'a pas été sans peine que nous avons obtenu les réquisitions
nécessaires à la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le préfet, le
maire, toutes les autorités; selon l'excellent usage administratif, ces
fonctionnaires ont entravé nos projets d'une foule de petits obstacles
qui, réunis, deviennent des montagnes à soulever. Mais nos campagnes
aérostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarisés avec les
difficultés administratives, nous savons amadouer le garçon de bureau,
qui consent à nous ouvrir le sanctuaire du secrétaire, d'où il n'y a plus
qu'un pas à franchir pour pénétrer chez le maître. Celui-ci, préfet ou
maire, ne manque pas de froncer le sourcil à notre demande de gaz; malgré
les papiers dont nous sommes munis, malgré l'utilité incontestable de
notre mission, malgré l'urgence commandée par les circonstances, son
devoir d'administrateur dévoué lui impose des difficultés, qu'il trouve
toujours.
--C'est très-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce
le département? Revenez dans une heure. Je vais étudier la question avant
de vous donner la réquisition nécessaire.
On revient une heure après, trop heureux si l'on peut pénétrer dans le
cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songé à votre affaire, il y
répond en homme qui l'a méditée. Il trouve là bien des irrégularités,
mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demandé. N'aurait-t-il
pas été bien plus simple de le donner de suite? Les saintes règles de
l'administration s'y opposent.
A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon
Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de
Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil
dû au génie des Montgolfier. Ils ont déjà bravé la tempête et les vents
furieux, mais l'aérostat leur a laissé un souvenir plus profond que celui
du navire. Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur premier voyage
aérien; en hommes énergiques et dévoués, ils sont devenus les plus chauds
partisans de la navigation aérienne.
--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle différence entre le ballon et le
vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aérienne ni vent, ni roulis,
ni tangage, et rien à faire qu'à admirer le ciel. Je veux renoncer à la
marine et me faire aéronaute.
Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait
pas encore goûté du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins
agréable, et hérissé de difficultés sans nombre.
Bientôt tout est prêt pour le départ, il faut nous rendre avec notre
aérostat gonflé au château du Colombier, à côté du ballon la _Ville de
Langres_, et là nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixées au
cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je
monte dans la nacelle avec Jossec, mon frère reste à terre pour commander
la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de
lest, jusqu'à ce que le _Jean-Bart_ s'élève; il monte lentement à 40
mètres de haut où il est retenu par ses quatre câbles, à l'extrémité
desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche à droite
et à gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aérostat! Fils de l'air; ami
des nuages floconneux, le voilà rivé au plancher terrestre, il fait crier
ses cordages et semble souffrir de cette captivité, dont il se plaint par
le gémissement de la nacelle, tirée dans tous les sens.
Les mobiles attelés aux cordes remorquent le ballon dans la direction
voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous exécutons à 30
mètres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercés dans l'air,
comme à l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait
le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aéronautique.--Les
habitants d'Orléans qui se sont réunis à la hâte autour de nous, nous
regardent avec admiration, et montrent, par leur air ébahi, que ce moyen
de transport leur est complètement inconnu. Ne croyez pas que le ballon
reste à la même hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller à
la façon d'un grand pendule retourné; il pique une tête jusqu'à proximité
des toits, pour bondir à 40 mètres; quelquefois le mouvement d'oscillation
est tel que l'aérostat soulève de terra une corde entière, avec les
mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle
pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;
ils reçoivent quelquefois des horions, sont jetés par terre au milieu des
éclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent
fois préférable aux obus et aux boîtes à mitraille? Pour le moment ces
amabilités prussiennes ne sont pas à craindre. Vive la manoeuvre du ballon
captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries
ennemies. Mais ne nous félicitons pas trop à l'avance, l'heure du danger
sonnera peut-être aussi pour nous!
Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,
il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment désespérante. Nous avons
à passer le chemin de fer et les fils télégraphiques, c'est un travail de
Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux
autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une
seconde fois la même manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette
opération délicate, que les mobiles ne lâchent pas prise tous à la fois,
car le _Jean-Bart_ ne serait pas long à bondir à 2 ou 3,000 mètres de
haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armée de la Loire. Nous venons à
bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus
des champs hérissés d'échalas de vignes. Le vent qui est vif nous est
contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mètres carrés, voile
énorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dépensent toute
leur force pour nous traîner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une
heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomètres! Nous
sommes à moitié chemin.... Arrêtons-nous quelques moments au milieu de
cette verte prairie. «Oh hisse! larguez les cordages!» Le ballon descend
lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, où nous
faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.
Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frère et le marin Guillaume
nous y remplacent; bientôt le ballon reprend sa marche avec une lenteur
plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris
et les rires sont plus rares, voilà déjà quelques traînards qui ne veulent
plus rien traîner du tout. Je fais reprendre les cordes à ces paresseux
qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent à l'oeuvre
qu'avec un enthousiasme bien modéré. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au
château du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau
d'arbres qui entoure une vaste pelouse où le ballon la _Ville de Langres_
est déjà posé.
La nacelle ramenée à terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,
et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi chargé peut
passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.
Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont réservées dans
le château où Duruof et des employés du télégraphe sont déjà installés;
cette habitation est devenue le quartier général des aérostiers
militaires.
Quel ne serait pas l'étonnement du propriétaire s'il voyait le sans-gêne
avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa
douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passé par là avant
nous, ont arrangé son mobilier!
Tous les meubles sont brisés, les tiroirs gisent pêle-mêle, des lettres,
des papiers, couvrent les parquets. Tout est décimé, mis en pièces. Les
lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armée y a couché avec
des souliers crottés. On n'a respecté que la batterie de cuisine, où le
cuisinier des moblots travaille déjà à la préparation de notre dîner. Il
a déniché un grand tablier dans quelque coin, et il préside à la cuisson
d'un gigot avec la dignité d'un Vatel émérite. Deux de ses compagnons
d'armes lui servent de gâte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur
demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!
Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, très-gai,
très-affable, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde; nous nous
disposons à mettre le couvert, avec les assiettes qui ont échappé aux
dévastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un étudiant du
quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des péripéties de
nos voyages, nous avons plaisir à causer ensemble des souvenirs de la
capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps où
la France jouissait d'une prospérité factice, inquiétante, que notre
aveuglement nous montrait comme réelle. Où est le temps où l'orchestre
du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiéreux une jeunesse
insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre
garçon, j'ai les larmes aux yeux en pensant à lui. Quinze jours après
cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans
allait reposer, à jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O
guerre horrible, fléau désastreux, où conduis-tu ces milliers de jeunes
gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, à la plus cruelle
de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait éviter. Combien
d'entre vous dorment-ils à cette heure dans ces campagnes, où notre ballon
vient de passer? Que de larmes, que de scènes de désolation sont à jamais
gravées sur ces prairies, où nous passions alors presque gaiement, avec
l'espoir du succès! Comme nous étions loin d'envisager l'avenir, à ces
heures où l'espérance était encore permise! Comme nous pensions peu aux
malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!
Dormez sous les champs de bataille, héros inconnus! Vos petits-fils vous
vengeront un jour! Vous êtes morts au lendemain de Coulmiers, croyant
encore à la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles
désastres, vous ne saurez jamais à quelle honte la France a été condamnée!
Dormez en paix, dans ces campagnes dévastées! Un Luther, en voyant vos
ossements, ne manquerait pas de s'écrier, comme au cimetière de Worms:
«Heureux les morts: ils reposent!»
Pendant que nous dînons, un télégramme nous est remis au nom du directeur
des télégraphes, qui a pris les ordres du général d'Aurelles de Paladine.
On nous dit de transporter immédiatement notre ballon au camp de Chilleur,
éloigné de notre première station de douze kilomètres. Il est décidé que
nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il
nous faudra peut-être dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous
étudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous décidons à suivre
le lendemain une voie de chemin de fer en construction, où les arbres ne
gêneront pas le transport de notre aérostat.
Après l'examen de notre itinéraire, la soirée se passe dans le salon du
château, où un piano à queue reste intact: il a besoin d'être accordé,
mais, malgré les sons de casserole fêlée qu'il fait entendre, il contribue
à charmer nos loisirs. Un secrétaire, dans la pièce où nous sommes, a été
forcé, et les lettres dont il était rempli sont entassées sur le parquet.
Parmi ces débris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficelé, où
sont écrits ces mots: «Cheveux de ma Virginie.» Un de nous recueille ce
souvenir cher au propriétaire inconnu, qui nous donne l'hospitalité sans
le savoir, il se promet après la guerre de le renvoyer sous enveloppe au
château du Colombier. Est-ce un père qui retrouvera la précieuse relique
d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais
quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une
main sympathique a passé parmi le pillage et les ruines.
A onze heures, nous nous couchons tout habillés sur nos lits qui ne sont
guère plus propres qu'une étable. Je m'endors d'un profond sommeil à
l'idée que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide à l'armée de
la Loire, mes rêves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre
observatoire aérien; la vaillante armée de la Loire avance sur Paris, elle
repousse les légions prussiennes, et bientôt c'est la zone des forts de la
capitale qui s'offre à sa vue. Encore une illusion que la triste réalité
devait dissiper bientôt.
II
Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à Chanteau.--Réparation
d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête nocturne.--Le _Jean-Bart_
est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du ballon _la République_.
Du 30 novembre au 3 décembre 1870.
Le temps est légèrement brumeux, des nuages opaques se promènent lentement
dans des régions atmosphériques assez rapprochées de la surface du sol. Le
ballon a été si bien réparé, si bien verni qu'il est presque aussi rond
que la veille, c'est à peine s'il accuse une déperdition de gaz par
quelques plis légers qui rident un peu sa partie inférieure. Vers
l'équateur, il est toujours tendu par la pression intérieure, et son filet
forme à sa surface comme un capiton qui défierait la main du plus habile
tapissier.
Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au château du Colombier.
La compagnie des mobiles a plié ses tentes; les fusils, les sacs sont
entassés sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
de besogne à remorquer l'aérostat captif, le moindre fardeau gênerait la
liberté de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
déserteurs.
Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme équipe
de réserve.
Jossec et Guillaume déchargent la nacelle des pierres qu'on y a placées,
ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maçon,
solide comme Samson, a apporté là de véritables rochers d'un poids énorme.
Nous avons envoyé en avant les plateaux qui nous serviront pour les
ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
remplacer, par de l'hydrogène pur, le gaz perdu par la dilatation ou
l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trésorier, a acheté pour nous
mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui représentent
plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant
n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la même raison, un
aéronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matériel nécessaire pour le
produire.
Mon frère rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
délestée, s'élève. Le ballon est suspendu dans l'espace à la hauteur de
deux maisons de cinq étages; les quatre cordes qui le retiennent sont
tendues aux quatre angles d'un grand carré par les mobiles répartis à
chacune d'elles en nombre égal. On se croirait attaché sous le ballon à
un grand faucheux à quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
qu'une hauteur de quelques étages pour l'aéronaute qui pourrait compter
ses étapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
superposées?
Ah! décidément, le voyage en ballon captif ne ressemble guère à
l'excursion en ballon libre. C'est la différence qui existe entre la
prison et le grand air de la liberté. L'aérostat n'aime pas traîner un
boulet à sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoué dans son panier comme un
nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
froid. Tandis que là-haut, en liberté, on plane avec l'air en mouvement,
que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivité, il faut retenir
son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.
Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces défilent
sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; à la surface du sol, nous
comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
et s'évertuent, le moindre coup de vent les soulève de terre. Mais
patience et persévérance doit être maintenant notre devise. Arrivés au
camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
nous pouvons dévoiler leurs mouvements, quelle récompense de nos efforts,
quelle compensation apportée à nos fatigues!
A midi, le soleil a paru, il a écarté les nuages de ses rayons brillants,
mais avec lui la brise s'est élevée. Le vent souffle âpre et froid; il
imprime des oscillations fréquentes à notre navire aérien. Nous sillonnons
l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
avons appris à connaître sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_
se rapproche de la cime des arbres, véritables récifs du navigateur
aérien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'étoffe du
ballon, à tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une épée
de Damoclès retournée sous notre nacelle.
Il est une heure, une clairière s'offre à nous, le ballon y est descendu;
nos hommes se reposent. Je suis littéralement gelé, et mon frère se
dispose à faire son quart après moi. Il prend place dans l'esquif avec
le lieutenant de mobiles, mais à peine le ballon a-t-il été traîné de
quelques centaines de mètres qu'une voix nous crie de la nacelle: «J'en ai
assez, faites-moi descendre!» C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son déjeuner
pardessus bord en guise de lest! Il revient à terre complètement guéri de
sa passion aérostatique.
Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'à Chanteau. Nous avons
là à passer un chemin étroit bordé de rideaux d'arbres, que nous allons
franchir en faisant monter le ballon jusqu'à l'extrémité de ses cordes.
Mon frère vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon à une hauteur
suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
résistance à l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
le peuvent, afin de passer rapidement ce détroit dangereux. Le _Jean-Bart_
se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre côté de la route. Il
oscille de nouveau et redescend vers un chêne élevé... Il s'en rapproche
rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquiétude. Patatra!
C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncée dans l'appendice,
et l'a crevé comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
Nous ramenons le ballon à terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
heureusement pas ainsi: l'avarie peut se réparer. L'appendice seul est
crevé. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, étrangle le
ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail
difficile, car perchés dans le cercle, et les mains levées, nous touchons
à peine la partie malade de l'aérostat. Il faut faire une ligature à bras
tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
tantôt sur le dos, tantôt à plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est
qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
un aérostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su réparer celle-ci
en habile aéronaute; il est excellent gabier, et la navigation aérienne
touche en bien des points à la navigation océanique.
L'air est agité, et le vent augmente d'intensité. Les rafales sifflent, et
font bondir le ballon qu'elles ont déjà en partie dégonflé. L'étoffe n'est
plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passé.
Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de
Chanteau, où nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagné.
On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent à tour de rôle.
Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, décidément, il y a
du bon dans le service des ballons captifs.
En dépit du vent, nous nous décidons à continuer notre route, car nous
voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le général d'Aurelles
n'est pas bien convaincu de l'utilité des ballons captifs; que dira-t-il
si ses premiers ordres n'ont pu être exécutés pour cause de vent?
Qu'importent les obstacles imprévus, l'insuffisance d'un matériel
improvisé, les difficultés dues à la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
bonnes raisons quand on a échoué, c'est perdre son temps. Il faut réussir
à tout prix. Un général vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
première tentative a été crevé. Supprimons les ballons. Voilà comme on
juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
vaincre le vent, notre ennemi à nous.
Les mobiles se remettent en marche traînant à la remorque le _Jean-Bart_,
où nous sommes montés tous deux mon frère et moi. Les chemins sont
couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous préférons
geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout à
l'heure un coup de vent sec, imprévu, a failli faire lâcher prise à tous
nos hommes à la fois. Nous avons entrevu la possibilité d'une ascension
libre, faite malgré nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
à nous trouver ensemble. Nous songeons même que nous n'avons pas d'ancre
dans la nacelle et qu'en cas de départ dans les nuages, le retour à terre
ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
perspective, nous ne pouvons pas, pour le présent, réparer cette omission,
n'y pensons plus.
Le traînage de l'aérostat devient de plus en plus pénible.--Les mobiles
sont fatigués.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
regrettons bientôt de ne pas avoir usité plus tôt, car il est plus
pratique et moins fatigant. Au lieu de traîner le ballon juché dans l'air
à 30 mètres de haut, nous le faisons descendre jusqu'à un mètre ou deux de
la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
têtes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
le travail de traction est plus facile. Il était bien simple de songer de
suite à ce procédé, mais on n'apprend décidément qu'à ses dépens.
Nous arrivons bientôt au milieu de vastes plaines, où nous n'avons plus
à craindre les récifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont épuisés. Ils commencent
à se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
du monde à ne pas laisser entraîner le ballon par le vent qui nous est
toujours contraire. C'est à peine si nous faisons un kilomètre à l'heure.
--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientôt à Rebréchien. Il faut
aller jusque-là, car en restant ici, il n'y aurait pas de dîner. Et
là-bas, vous aurez un bon repas!
Nous avons les pieds et les mains littéralement glacés, et le mouvement de
roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient déjà!
Bientôt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupéfaits le
passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se découpe sur le ciel,
en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
est tiré par des groupes humains qui ressemblent de loin à des ombres
échappées du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigués et
silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une légende.
A 7 heures, la lune se montre et complète le merveilleux de cette scène
bizarre; elle nous éclaire de ses rayons, et se reflète sur l'aérostat, en
lui donnant l'aspect d'une grande sphère de métal poli.
S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
ne tarderions pas à tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
mobiles ont les mains coupées par les cordes, ils marchent avec peine
dans la terre labourée. Depuis que la lune s'est montrée, le froid
est insupportable.--Une bise glacée nous paralyse dans la nacelle.
Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
Rebréchien qui allume ses feux du soir.
C'est la terre promise qui s'ouvre à nous. Il faudra demain recommencer le
voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.
A 8 heures, nous faisons arrêter le ballon à l'entrée du village. Il y a
douze heures que nous sommes traînés en ballon captif, il y a douze heures
que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres à leur place
auraient succombé à la tâche. Mais leur bonne volonté est à la hauteur de
leurs poignes, ils aiment, malgré eux, leur ballon captif qui leur a donné
tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a là quelque
chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
ils sont pleins d'ardeur, pleins de zèle. Que n'aurait-on pas fait avec de
tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
travailleront demain avec la même ardeur, mais à condition que ce soir ils
dîneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
en présence de l'ennemi. Privés de sommeil, privés de nourriture, accablés
de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
donc tiendrait tête à des solides combattants quand les privations de
tous genres ont transformé l'homme robuste en un malade, chez lequel
l'abattement, le découragement ont succédé au courage, à la résolution? Un
estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'énergie.
Avant de nous livrer à un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraîner au
loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
creusent un trou carré où la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
lest, est enterrée jusqu'au bordage supérieur. Nous ne tardons pas à nous
apercevoir que ces précautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
une quantité appréciable de gaz, est flasque et distendu, son étoffe
devient concave sous l'effort de l'air agité, et ce qui nous étonne, c'est
qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment à l'autre. En se creusant ainsi,
l'aérostat forme voile, et acquiert une force de traction énorme; en
quelques minutes, il a si bien élargi le trou de la nacelle, qu'il l'en
retire, et courrait à la surface des champs avec la vitesse d'un train
exprès si les _moblots_ ne s'étaient jetés à temps sur les cordages; nous
faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons
au cercle une corde solide à l'extrémité de laquelle nous fixons une ancre
que nous enfouissons à deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloué au sol, il sera peut-être éventré
sous l'action du vent, mais il ne se débarrassera pas de ses liens. Hélas!
L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
la tempête.
A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aérostat se
penche complètement jusqu'à terre; là il roule sur lui-même, son étoffe
se soulève avec force comme une poitrine opprimée. On dirait le râle d'un
être vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
mobiles en faction nous ont éveillés à temps pour assister à cette agonie.
Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres médecins qui
viennent trop tard, et qui ont à lutter contre une force qu'ils ne peuvent
vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal à voir; que de peines,
que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons échouer
en vue du port.
Pauvre ballon! Son étoffe est bien solide, car elle est froissée par le
vent, avec une violence inouïe, l'air s'y engouffre précipitamment, et y
résonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol,
puis se redresse, bondit et s'allonge, comprimé par le poids de l'air
en mouvement. Tout à coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
qu'elle fait ployer, elle enlève le ballon comme un fétu de paille, et
l'entraîne à cent mètres de son point d'attache. Arrivé là, le _Jean-Bart_
s'affaisse, il a succombé dans cette lutte inégale du faible contre
le fort, son étoffe s'est fendue de l'appendice à la soupape. Le gaz
s'échappe en une seconde: Le fier aérostat si beau, si puissant, n'est
plus qu'un lambeau d'étoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
a perdu sa vie, son âme, il est mort. Mais, contrairement à l'être animé,
il ressuscitera sous la même forme; une bonne couture, une pièce d'étoffe
et deux mille mètres cubes d'hydrogène carboné, produiront le miracle.
Les témoins de cette scène étrange sont stupéfaits de cette force de
l'air, frappant une surface légère, car ils ont assisté à une expérience
vraiment remarquable. Le ballon a soulevé sa nacelle remplie d'un poids de
deux à trois mille kilogrammes, il a entraîné son ancre avec lui, en lui
faisant tracer dans la terre labourée un sillon d'un mètre de profondeur.
Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-être même
davantage n'auraient pas déraciné ce fardeau.
Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Où vous
cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
aérostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
latine, si vous aviez été là parmi nous à voir succomber le _Jean-Bart_!
Apprenez à connaître l'outil que vous voulez améliorer, avant de rêver
pour lui des progrès insensés. Maniez les ballons, montez dans leurs
nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les à terre et
en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-être
l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en
faisant de l'aéronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
que Watt a trouvé les merveilleux organes de la machine à vapeur, c'est le
marteau à la main, dans un atelier de mécanicien.
Nous replions l'aérostat, et la foule des paysans qui n'était pas là hier
à notre arrivée, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
d'entre eux est vraiment comique.
--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un témoin de
notre arrivée à son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
traîne dans un panier des messieurs de Paris.
Et Jean-Pierre est ébahi de voir un paquet d'étoffe pliée, qui tient dans
un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqué de lui. Mais il
ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonflé. Je ne puis m'empêcher
de comparer le gaz d'un aérostat à la parole de certains avocats; que
reste-t-il, quand le gaz est sorti?
Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
nous nous décidons à envoyer un télégramme à Tours où l'on attend de nos
nouvelles. Nous revenons à pied à Orléans.
Après quatre heures de marche, nous entrons en ville; la réponse à notre
missive est déjà venue. Sachons rendre justice à l'intelligence du
directeur des télégraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
lieu de bouder, de se plaindre et de nous décourager comme l'auraient fait
tant d'autres, il nous félicite chaleureusement de nos efforts, et nous
excite à recommencer. «Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
autant que vous voudrez, mais réussissez.» Voilà de bonnes paroles
qui nous réconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
d'action.--Malgré notre premier échec, on ne nous congédie pas avec
l'épithète de traîtres.--Nous sommes décidément plus heureux que nos
généraux.
Du reste, ce n'est pas la persévérance qui nous manquera, mon frère et
moi, nous avons le défaut ou la qualité d'être têtus comme mulets, quand
nous avons un projet en tête. Le lendemain nous réparons de bon coeur un
autre ballon, la _République universelle_, venu de Paris le 14 octobre.
Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
aura pas de tempête tous les jours aux environs d'Orléans. Pour plus de
précautions, nous préparerons même aussi un second aérostat, voulant avoir
deux cordes à notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
ami Gustave Lambert qui a appris à connaître la vie: «Pour réussir, me
disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
langue française, c'est le mot découragement.» Quelque modeste que soit
notre sphère d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.
Un télégramme envoyé de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
est retardé de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient à point, car
l'usine d'Orléans ne pourra nous fournir 2,000 mètres cubes de gaz avant
le 3 décembre.
En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
français accompagnés de quelques amis. Nous sommes reçus d'abord par les
turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
smalas du désert. Ces braves moricauds nous offrent un café excellent, et
boivent à la santé de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
sont ouverts dans vos rangs par le mécanisme de l'artillerie prussienne!
L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
qu'invincible?
_Samedi 3 décembre_.--Nous commençons au lever du jour le gonflement de
notre nouveau ballon, la _République universelle_. Ce nom un peu long
n'est pas très-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptême de
Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont à leur poste,
ils commencent à se familiariser aux manoeuvres aérostatiques, que
facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.
A 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons en route, et bientôt perchés
dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqués par
les mobiles, à travers les échalas de vigne. L'air est à peine agité, et
la _République universelle_ mollement bercée, à l'extrémité de ses cordes,
ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
dirigeons notre marche à côté du château du Colombier, vers un petit
village, où nous ferons notre première étape. Demain nous espérons
arriver, à la fin du jour, au camp de Chilleur, où l'on nous attend.
Duruof avec son ballon restera encore en réserve; il ne se plaint pas de
son inaction et nous nous demandons s'il ne se félicite pas de se tenir à
l'abri des projectiles prussiens.
III
La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du
Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon.
Dimanche 4 décembre 1870.
Après bien des difficultés, analogues à celles que nous avons décrites, le
ballon la _République_ arrive enfin au terme de sa première étape, près
d'un petit hameau situé à 4 kilomètre à peine du château du Colombier. Il
n'y a là que quelques chaumières tristes et monotones. Il est cinq heures,
le vent assez vif agite l'aérostat qui plie sur son cercle, comme un arbre
pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y
enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritée
par des peupliers, privés de feuilles et roides comme les mâtures d'un
navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir
l'air comme le tonnerre pendant la tempête. Depuis deux jours, ce concert
lugubre frappe sans cesse nos oreilles.
Le capitaine des mobiles préside à la distribution des vivres de ses
soldats, nos marins cherchent des habitations où ils pourront trouver un
abri. Quant à nous, l'hospitalité nous est offerte par de braves paysans.
Ils ouvrent aux aérostiers leur humble maisonnette; un feu flambant
pétille dans l'âtre; l'hôtesse prépare à notre intention un repas frugal
composé d'une omelette et de fromage arrosés de vin blanc. Le soir, après
l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle
de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frère et moi, étendus tout
habillés sur deux matelas placés à terre. Le capitaine et le lieutenant de
la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous
abrite est ouverte à tous les vents, les carreaux des fenêtres ont été
brisés par les Prussiens à l'époque de leur première visite à Orléans. Ces
pillards n'ont rien respecté dans l'humble habitation; quand ils y sont
entrés, on leur a donné des fromages, du pain et du vin, tous les vivres
de la campagne, mais ils ont cassé sans pitié les chaises, les commodes,
ils ont brisé un vieux coucou, précieux souvenir de famille, ils ont mis
en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre
chaumière.
A minuit, des pas sonores nous réveillent en sursaut. Ce sont des mobiles
qui viennent appeler le capitaine.
--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur
toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on
croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glacé.
Tout le monde est bientôt sur pied. Rendus à travers champ à la route
la plus proche, un sinistre défilé s'offre à nos yeux. Des voitures
d'approvisionnement passent en files serrées, puis ce sont des cuirassiers
qui trottent au milieu des ténèbres suivis d'une formidable procession de
canons et de caissons d'artillerie. Çà et là des soldats égarés traversent
les champs, comme des ombres effarées, sautent par dessus les haies;
mornes, abattus, ils marchent la tête basse, sans rien dire, sans rien
voir, leurs vêtements sont en lambeaux, les uns ont la tête enveloppée
d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de méchantes
couvertures; ceux-ci boitent et traînent le pas, ceux-là ont le bras en
écharpe, quelques-uns, maladifs et pâles, s'appuient sur l'épaule d'un
ami.
--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave à barbe grise, les obus tombent
on ne sait d'où. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits
Prussiens sortent du sol pour nous écraser, nulle résistance n'est
possible!
Tout en faisant la part de l'exagération des fuyards, nous nous rendons à
l'évidence, car le lugubre défilé se prolonge à perte de vue, avec
toute la physionomie d'une déroute. Comment traduire les sentiments qui
s'agitent dans notre esprit consterné? Quelle tristesse s'empare de notre
âme au retour dans la pauvre chaumière! C'en est donc fait de la France!
L'armée de la Loire, victorieuse à ses débuts, est déjà terrassée!
La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgré l'émotion qu'a
fait naître l'horrible tableau du désastre, nos yeux se ferment, et le
sommeil vient arrêter le souvenir.
_Lundi 5 décembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La
déroute a duré toute la nuit, le défilé lugubre n'a pas discontinué un
instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complète encore, et les
premiers rayons d'un soleil d'hiver éclairent les milliers de voitures qui
se dirigent vers Orléans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux
manteaux rouges, et de nombreuses pièces d'artillerie. Des blessés, le
teint pâle, l'oeil livide, sont ramenés sur des cacolets.
La _République_ est toujours gonflé au milieu de la prairie. Que faire?
Nul ordre ne nous est envoyé! Nous laisserons-nous prendre sottement par
les Prussiens qui approchent? Un mobile court au château du Colombier, où
est installé un poste télégraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre
devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'à la fin. Comment se
décider à plier bagage, en songeant que le ballon peut être utilisé au
dernier moment.
Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils
nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de
lancer la _République_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,
débarrassés de leur ballon, trouveront bien à se sauver à pied. Ils ont
tous des chassepots, des revolvers et sont décidés s'il le faut à en faire
bon usage.
Attendons. C'est la décision qui est prise au milieu de la panique.
--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant
des mobiles qui vient de se joindre à nous, mais, pour Dieu! déjeunons.
Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il
vient d'acheter trente centimes à un paysan. Ce brave homme s'est excusé
de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hélas! A trente
lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coûterait à nos amis autant
de pièces de cinq francs que nous l'avons payé de sous!
A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulièrement, des
paysans accourent consternés! Les obus, disent-ils, tombent à 1000 mètres
d'ici.
Qu'allons-nous devenir? L'équipe est vite rassemblée, il faut faire les
préparatifs de l'ascension. Au même moment, une estafette accourt. On nous
donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre côté de la
Loire, où l'armée se rassemble. Le dégonflement se fait en toute hâte.
Mais il y a pour une bonne heure de travail.
Voilà une charrette qui passe attelée d'un bon cheval.
--Holà! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous êtes vide, je
mets votre voiture en réquisition, nous en avons besoin.
--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval
ne sont pas à moi.
Le filet plié, le ballon, la nacelle, sont hissés sur la charrette qui se
met en marche. Il était temps: les projectiles ennemis sifflaient dans
l'air et tombaient à profusion sur le château du Colombier.
Je cours payer notre brave hôtesse, et je vois le lieutenant de mobiles
devant le foyer de la cheminée. Une cuiller à la main, il fait mijoter son
lapin.
--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait là un joli déjeuner
pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons à Orléans!
Le pauvre village va être abandonné. Les ennemis vont venir. Tous les
paysans sont en proie à la plus violente émotion, on en voit qui se
sauvent, on en voit d'autres qui se hâtent de cacher les objets qui leur
sont chers!
Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientôt par un chemin de
traverse à la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons
une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de
voitures d'approvisionnement et de troupes qui défilent depuis plus de
douze heures.
Il faut avoir assisté au spectacle de la retraite de cent mille hommes
pour se faire une juste idée du chaos, de l'encombrement désordonné qui en
résulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;
des cavaliers dominent pêle-mêle cet océan humain, chaque charretier veut
devancer son voisin, à chaque minute la file s'arrête pour ne reprendre
qu'un pas lent et irrégulier. Tout le monde est silencieux, atterré, comme
abruti. Tantôt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut
leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protéger la
retraite jusqu'à la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente
d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?
Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachée sous un
ruban de soldats et de voitures!
L'encombrement augmente à mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orléans
le courant s'arrête pendant près d'une heure. La foule serrée, est
immobile. Chacun est cloué à la même place, sans pouvoir faire un pas en
avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre
domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les
ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer
les habitations intactes. Les portes sont tirées au dedans, les volets
sont clos; de temps en temps une tête passe pour voir si ce sont encore
des pantalons rouges qui défilent!
A trois heures de l'après-midi, les pièces de canon de la marine, placées
en avant des faubourgs d'Orléans, commencent à tonner au moment où nous
arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons là un colonel furieux, les yeux
injectés de sang, qui court après des fuyards un revolver à la main;
il les rassemble en un peloton. Un tambour résonne, et les lâches sont
contraints de se porter à l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton
lugubre et monotone.
La faim commence à nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus
un morceau de pain à Orléans. Cent mille hommes viennent de passer là
avant nous. Nous courons à la gare où Bertaux, Duruof et son équipe, les
colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont réunis. Nos ballons sont
sauvés du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se
forme sous nos yeux. Il est uniquement composé de fourgons où s'entasse
une foule énorme.
Jamais je n'oublierai l'épouvantable tableau qu'offre en ce moment la
gare d'Orléans. Elle est encombrée de blessés, aux yeux hagards, qui se
traînent jusqu'au train pour s'enfuir. Nôtre fourgon contient six ballons,
nous sommes dix-sept avec nos équipes, et en outre cinq capitaines de la
ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blessés
nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilité de
placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tête ouverte par une balle,
d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les
épaules d'un camarade. Tous ces soldats sont à demi couverts de vêtements
en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletières ni souliers, la plupart
n'ont pas de capotes, ni de képis, ni de couvertures ... et il gèle à
pierre fendre!
Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blessés qui
ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgré le
froid, ils se tiennent là immobiles, couchés à plat ventre. Ceux-là sont
encore privilégiés, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.
La captivité les attend! Ils gémissent, ils pleurent, ces malheureux, à
l'idée d'être enlevés à ce lieu si cher, à la patrie, à la famille, aux
amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait
décrire! Au milieu de tout cela, des têtes affolées crient et s'agitent,
des paniques s'emparent de la foule.
--Les rails sont coupés, disent les uns, votre train va être brisé!
--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de
la Loire.
A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu
du gémissement des blessés exposés sur le toit des fourgons. Le coup de
collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arraché des
cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets
français sifflent à travers les arbres, on aperçoit au loin le pont
d'Orléans littéralement couvert d'une mer humaine. A côté, un pont de
bateaux jeté sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil
se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur
cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une
telle désolation, je me figure entendre la grande voix du poëte, s'écrier
comme après Waterloo:
C'est alors
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La déroute géante, à la face effarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
Changeant subitement les drapeaux en haillons,
A de certains moments, spectre fait de fumée,
Se lève grandissante au milieu des armées,
La déroute apparut au soldat qui s'émeut
Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!
Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait
arrêter. Il n'est plus temps d'entrer à Orléans. Les rails viennent
d'être coupés. Le ministre de l'intérieur et de la guerre est obligé de
rebrousser chemin, de revenir à Tours.
Cependant nous sommes entassés pêle-mêle dans notre fourgon, plongés dans
une obscurité complète, l'estomac vide et littéralement gelés, car la bise
glaciale siffle à travers les portes mal jointes. Mais comment oser se
plaindre en entendant sur nos têtes le bruit que font en frappant du pied
les malheureux blessés juchés sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont
râlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, à
minuit, le train s'arrête à Vierzon. On retire des cadavres des voitures.
Quelques blessés, pendant le voyage, sont morts de froid! Détournons les
yeux de scènes aussi épouvantables et entrons à Vierzon, où nous devons
rester jusqu'à quatre heures du matin.
Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hôtel est en face la
gare, une lumière y brille. Le marin Jossec frappe à la porte, on ouvre.
Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.
--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de
place ici pour vous loger.
--Nous venons d'Orléans, épuisés de fatigue, de faim. Voilà plus de
vingt-quatre heures que nous n'avons pas mangé. Donnez-nous à souper et
allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.
--Impossible, riposte le patron, il est passé minuit et je ferme. Je ne
peux vous recevoir, retirez-vous.
J'insiste poliment en faisant comprendre à mon interlocuteur que nous
venons de l'armée, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation
de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.
--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos
marins qui viennent nous rejoindre. Nous commençons à nous fâcher tout
rouge.
--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en éclats.
Et voilà nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se
décide à ouvrir, il est furieux.
--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui êtes-vous? Je
ne vous connais pas.
--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais
voici nos papiers bien en règle qui vous montreront d'où nous venons.
Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien
décidés, forts de notre droit et de notre argent, à prendre l'asile et le
dîner que vous refusez.
Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle
appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient là un petit
conseil de guerre qui se termine en notre faveur.
Le maître d'hôtel se décide à allumer un grand feu, à nous servir un
excellent repas que nous dévorons avec un appétit de naufragés. Il nous
fait chauffer du café, nous causons en fumant jusqu'à quatre heures du
matin, heure à laquelle nous reprenons un train qui nous transporte à
Tours.
IV
Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.--Expérience
d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M. Gambetta et le
chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le camp de
Gonlie.--Ascensions captives.
Du 6 au 20 décembre 1870.
Tours, que nous retrouvons, n'a pas changé d'aspect. Toujours même
mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les régiments,
des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espèces, des
solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'espérance a
singulièrement baissé, on parle du déménagement du gouvernement; les
optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravité de la
situation. Où nous mèneront ces désastres accumulés? Où allons-nous? C'est
ce que chacun se demande avec anxiété.
Le nouveau théâtre est transformé en un arsenal aérostatique où sont
amoncelés les ballons venus de Paris. Ils sont réparés, pliés dans leurs
nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aériens à la
France, critique l'emploi des ballons à gaz pour les usages de l'armée,
et veut substituer les montgolfières qui, sans exiger une usine pour être
gonflées, nécessitent seulement quelques bottes de paille enflammées.
M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis à ce sujet. Je ne
lui dissimule pas ma façon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon à
gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
force ascensionnelle assez considérable pour résister à un vent d'une
intensité moyenne, il reste gonflé plusieurs jours de suite, toujours prêt
à transporter l'observateur à deux cents mètres dans l'atmosphère.--La
montgolfière se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son énergie.
Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une expérience.
Que ceux qui ne partagent pas notre manière de voir sachent nous
convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
d'avis quand nous aurons vu.
_7 décembre_.--Une montgolfière construite à Tours, se gonfle à midi, dans
le jardin de la Préfecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
Steenackers, quelques aéronautes assistent à l'expérience. L'appareil est
suspendu à une corde horizontale fixée à la cime de deux grands arbres;
on apporte des bottes de paille que l'on allume à sa partie inférieure.
L'élévation de température produite par la combustion, dilate l'air
contenu dans la sphère de toile, qui s'arrondit complètement en moins de
vingt minutes. On attache à la hâte une petite nacelle où le fils Poitevin
se tient à peine; il jette un peu de lest, et la montgolfière s'élève,
enlevant avec elle un câble que quelques hommes retiennent à terre. Mais
c'est bien péniblement que l'appareil se soulève du sol, il monte à dix
mètres et s'arrête là, haletant, épuisé. L'aéronaute jette un sac de lest,
puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
d'un bouquet d'arbres, où il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
aurait coupé les ailes. Déjà la montgolfière se dégonfle, elle est fixée
à un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin
abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire
autant, il n'est pas besoin de montgolfière. Vous auriez pu monter à
l'arbre comme vous en êtes descendu!
Pour ma part je m'attendais à ce résultat, et je me demande même comment
des aéronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aérostat à gaz ou
à air chaud, il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour savoir que
si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonté de son aéronaute. Un
athlète qui est capable de porter 20 kilogrammes à bras tendu, ne s'engage
jamais à en porter 100. Une montgolfière de 1200 mètres cubes enlève un
voyageur en liberté, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
la corde qui la retient captive, et de lutter par un excès de force
ascensionnelle, qu'elle ne possède pas, contre l'impulsion du vent.
Cette expérience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfières. On
en revient aux ballons à gaz, et il est décidé que pour régulariser notre
situation, on organisera une compagnie d'aérostiers militaires, attachés
à l'armée et dépendant du ministère de la guerre, car à Orléans nous
n'avions aucune commission en règle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
ballons, il n'aurait certainement pas manqué de nous fusiller d'abord. On
aurait avisé ensuite.
Voici les aéronautes que M. Steenackers a signalés au ministre de la
guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:
Gaston Tissandier.
Albert Tissandier.
J. Revilliod.
A. Bertaux.
Poirrier.
Nadal.
J. Duruof.
Mangin.
Il est convenu que mon frère et moi, nous prendrons possession du ballon
de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera réparé. Nous
aurons, comme chefs d'équipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
matelots comme aides-manoeuvres.
MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les opérations de deux ballons de
2000 mètres cubes. Leurs chefs d'équipe sont les marins Hervé et Labadie,
venus de Paris en ballon, qui seront aidés par quatre matelots.
M. Bertaux est choisi comme capitaine trésorier de la compagnie: il sera
assisté de M. Bidault. M. Nadal
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