Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Aziyadé

by Pierre Loti · French · Gutenberg #11035 · 322,100 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Aziyadé
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Aziyadé

Author: Pierre Loti


        
Release date: February 1, 2004 [eBook #11035]
                Most recently updated: December 23, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/11035


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADÉ ***




 


This Etext was prepared by Walter Debeuf,
(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks)




AZIYADÉ

par PIERRE LOTI

De l'Académie française


Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise
entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de
Kars le 27 octobre 1877.




PRÉFACE DE PLUMKETT

AMI DE LOTI


Dans tout roman bien conduit, une description du héros est de rigueur.
Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a
pas été plus conduit que la vie de son héros. Et puis décrire au public
indifférent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisée, et les plus
habiles pourraient bien s'y perdre.

Pour son portrait physique, lecteur, allez à Musset: ouvrez "_Namouna_,
conte oriental" et lisez:

    Bien cambré, bien lavé; ........
    Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux
    Ce qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux.

Comme Hassan, il était très joyeux, et pourtant très maussade;
indignement naïf, et pourtant très blasé. En bien comme en mal, il
allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan égoïste,
et c'était à Rolla plutôt qu'il eût pu ressembler ...

    Dans plus d'une âme on voit deux choses à la fois:

    ..................

    Le ciel,--qui teint les eaux à peine remuées,

    ..................

    Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant.

(VICTOR HUGO, _les Ondines_.)

PLUMKETT.



1

SALONIQUE

JOURNAL DE LOTI



I

16 mai 1876.

... Une belle journée de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les
canots étrangers arrivèrent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la
dernière main à leur oeuvre: six pendus exécutaient en présence de la
foule l'horrible contorsion finale ... Les fenêtres, les toits étaient
encombrés de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorités turques
souriaient à ce spectacle familier.

Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du
supplice; les potences étaient si basses que les pieds nus des condamnés
touchaient la terre. Leurs ongles crispés grinçaient sur le sable.



II

L'exécution terminée, les soldats se retirèrent et les morts restèrent
jusqu'à la tombée du jour exposés aux yeux du peuple. Les six cadavres,
debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la
mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifférents et
de groupes silencieux de jeunes femmes.



III

Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exigé ces exécutions
d'ensemble, comme réparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit
en Europe au début de la crise orientale.

Toutes les nations européennes avaient envoyé sur rade de Salonique
d'imposants cuirassés. L'Angleterre s'y était une des premières fait
représenter, et c'est ainsi que j'y étais venu moi-même, sur l'une des
corvettes de Sa Majesté.



IV

Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de
circuler dans Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois
jours après les pendaisons, vers quatre heures de l'après-midi, il
arriva que je m'arrêtai devant la porte fermée d'une vieille mosquée,
pour regarder se battre deux cigognes.

La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons
caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par
les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mystérieux, de grands
balcons fermés et grillés, d'où les passants sont reluqués par des
petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavés de
galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les
toits; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu; on respirait
partout l'air tiède et la bonne odeur de mai.

La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude
contrainte et hostile; aussi l'autorité nous obligeait-elle à traîner
par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin,
quelques personnages à turban passaient en longeant les murs, et aucune
tête de femme ne se montrait derrière les grillages discrets des
_haremlikes_; on eût dit une ville morte.

Je me croyais si parfaitement seul, que j'éprouvai une étrange
impression en apercevant près de moi, derrière d'épais barreaux de fer,
le haut d'une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens.

Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu'à se
rejoindre; l'expression de ce regard était un mélange d'énergie et de
naïveté; on eût dit un regard d'enfant, tant il avait de fraîcheur et de
jeunesse.

La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'à la ceinture
sa taille enveloppée d'un camail à la turque (_féredjé_) aux plis longs
et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d'argent.
Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n'en laissant paraître
que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien vertes, de
cette teinte vert de mer d'autrefois chantée par les poètes d'Orient.

Cette jeune femme était Aziyadé.




V


Aziyadé me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fût cachée; mais
un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosité
qu'on peut contempler à loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces
étrangers, qui étaient venus menacer son pays sur de si terribles
machines de fer, pût être un très jeune homme dont l'aspect ne lui
causait ni répulsion ni frayeur.




VI


Tous les canots des escadres étaient partis quand je revins sur le quai;
les yeux verts m'avaient légèrement captivé, bien que le visage exquis
caché par le voile blanc me fût encore inconnu; j'étais repassé trois
fois devant la mosquée aux cigognes, et l'heure s'en était allée sans
que j'en eusse conscience.

Les impossibilités étaient entassées comme à plaisir entre cette jeune
femme et moi; impossibilité d'échanger avec elle une pensée, de lui
parler ni de lui écrire; défense de quitter le bord après six heures du
soir, et autrement qu'en armes; départ probable avant huit jours pour ne
jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des
harems.

Je regardai s'éloigner les derniers canots anglais, le soleil près de
disparaître, et je m'assis irrésolu sous la tente d'un café turc.




VII


Un attroupement fut aussitôt formé autour de moi; c'était une bande de
ces hommes qui vivent à la belle étoile sur les quais de Salonique,
bateliers ou portefaix, qui désiraient savoir pourquoi j'étais resté à
terre et attendaient là, dans l'espoir que peut-être j'aurais besoin de
leurs services.

Dans ce groupe de Macédoniens, je remarquai un homme qui avait une drôle
de barbe, séparée en petites boucles comme les plus antiques statues de
ce pays; il était assis devant moi par terre et m'examinait avec
beaucoup de curiosité; mon costume et surtout mes bottines paraissaient
l'intéresser vivement. Il s'étirait avec des airs câlins, des mines de
gros chat angora, et bâillait en montrant deux rangées de dents toutes
petites, aussi brillantes que des perles.

Il avait d'ailleurs une très belle tête, une grande douceur dans les
yeux qui resplendissaient d'honnêteté et d'intelligence. Il était tout
dépenaillé, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre
comme une chatte.

Ce personnage était Samuel.




VIII


Ces deux êtres rencontrés le même jour devaient bientôt remplir un rôle
dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on
m'eût beaucoup étonné en me le disant. Tous deux devaient abandonner
ensuite leur pays pour me suivre, et nous étions destinés à passer
l'hiver ensemble, sous le même toit, à Stamboul.




IX


Samuel s'enhardit jusqu'à me dire les trois mots qu'il savait d'anglais:

--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller à bord?)

Et il continua en sabir:

--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.)

Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on
pouvait tirer d'un garçon intelligent et déterminé, parlant une langue
connue, pour cette entreprise insensée qui flottait déjà devant moi à
l'état de vague ébauche.

L'or était un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu.
Samuel, d'ailleurs, devait être honnête, et un garçon qui l'est ne
consent point pour de l'or à servir d'intermédiaire entre un jeune homme
et une jeune femme.




X


A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES

Salonique, 2 juin.

... Ce n'était d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens;
quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut;
j'en suis surpris et charmé.

Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un
vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison
d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystère. C'est la
case choisie pour ces changements de décors qui lui sont familiers.
(Autrefois, vous vous en souvenez, c'était pour Isabelle B ..., l'étoile
: la scène se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la
maîtresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de
décors, et c'est à peine si le costume oriental leur prête encore
quelque peu d'attrait et de nouveauté.)

Début de mélodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur.
Aspect assez misérable, mais beaucoup de couleur orientale. Des
narguilhés traînent à terre avec des armes.

Votre ami Loti est planté au milieu et trois vieilles juives
s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes
pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornées de paillettes,
des sequins enfilés pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de
soie verte. Elles se dépêchent de lui enlever ses vêtements d'officier
et se mettent à l'habiller à la turque, en s'agenouillant pour commencer
par les guêtres dorées et les jarretières. Loti conserve l'air sombre et
préoccupé qui convient au héros d'un drame lyrique.

Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les
manches d'argent sont incrustés de corail, et les lames damasquinées
d'or; elles lui passent une veste dorée à manches flottantes, et le
coiffent d'un tarbouch. Après cela, elles expriment, par des gestes, que
Loti est très beau ainsi, et vont chercher un grand miroir.

Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement à cette
toilette qui pourrait lui être fatale; et puis il disparaît par une
porte de derrière et traverse toute une ville saugrenue, des bazars
d'Orient et des mosquées; il passe inaperçu dans des foules bariolées,
vêtues de ces couleurs éclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques
femmes voilées de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un
Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles."

Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami
Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque,
laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensée en tout temps,
et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Auprès d'elle,
Loti va passer une heure de complète ivresse, au risque de sa tête, de
la tête de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications
diplomatiques.

Vous direz qu'il faut, pour en arriver là, un terrible fond d'égoïsme;
je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu à penser que tout ce qui
me plaît est bon à faire et qu'il faut toujours épicer de son mieux le
repas si fade de la vie.

Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai écrit
longuement. Je ne crois nullement à votre affection, pas plus qu'à celle
de personne; mais vous êtes, parmi les gens que j'ai rencontrés deçà et
delà dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir
à vivre et à échanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque
peu d'épanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de
Chypre.

À présent c'est passé; je suis monté sur le pont respirer l'air vif du
soir, et Salonique faisait piètre mine; ses minarets avaient l'air d'un
tas de vieilles bougies, posées sur une ville sale et noire où
fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une
douche glacée, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je
retombe sur moi-même; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide
écoeurant et l'immense ennui de vivre.

Je pense aller bientôt à Jérusalem, où je tâcherai de ressaisir quelques
bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et
philosophiques, mes principes de morale, mes théories sociales, etc.,
sont représentés par cette grande personnalité: le gendarme.

Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En
attendant, je vous serre les mains et je suis votre dévoué.

LOTI.




XI


Ce fut une des époques troublées de mon existence que ces derniers jours
de mai 1876.

Longtemps j'étais resté anéanti, le coeur vide, inerte, à force d'avoir
souffert; mais cet état transitoire avait passé, et la force de la
jeunesse amenait le réveil. Je m'éveillais seul dans la vie; mes
dernières croyances s'en étaient allées, et aucun frein ne me retenait
plus.

Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient
jetait son grand charme sur ce réveil de moi-même, qui se traduisait par
le trouble des sens.




XII


Elle était venue habiter avec les trois autres femmes de son maître un
yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; là, on la
surveillait moins.

Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me
jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des
pêcheurs; et Samuel, placé comme par hasard sur mon passage, recevait
par signes mes ordres pour la nuit.

J'ai passé bien des journées à errer sur ce chemin de Monastir. C'était
une campagne nue et triste, où l'oeil s'étendait à perte de vue sur des
cimetières antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen
rongeait les inscriptions mystérieuses; des champs plantés de menhirs de
granit; des sépultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce
vieux sol de Macédoine où les grands peuples du passé ont laissé leur
poussière. De loin en loin, la silhouette aiguë d'un cyprès, ou un
platane immense, abritant des bergers albanais et des chèvres; sur la
terre aride, de larges fleurs lilas pâle, répandant une douce odeur de
chèvrefeuille, sous un soleil déjà brûlant. Les moindres détails de ce
pays sont restés dans ma mémoire.

La nuit, c'était un calme tiède, inaltérable, un silence mêlé de bruits
de cigales, un air pur rempli de parfums d'été; la mer immobile, le ciel
aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques.

Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que
des barrières matérielles, la présence de son maître, et le grillage de
fer de ses fenêtres.

Je passais ces nuits à l'attendre, à attendre ce moment, très court
quelquefois, où je pouvais toucher ses bras à travers les terribles
barreaux, et embrasser dans l'obscurité ses mains blanches, ornées de
bagues d'Orient.

Et puis, à certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec
mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les
officiers de garde.




XIII


Mes soirées se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'étranges
choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des études
de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et
les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais
dans ces bouges était celui des matelots turcs, le moins compromettant
pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait
singulièrement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure
rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu à peu je m'attachais à lui,
et son refus de me servir auprès d'Aziyadé me faisait l'estimer
davantage.

Mais j'ai vu d'étranges choses la nuit avec ce vagabond, une
prostitution étrange, dans les caves où se consomment jusqu'à complète
ivresse le mastic et le raki ...




XIV


Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous
attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens
de cette belle nuit étoilée, où l'on n'entendait que le faible bruit de
la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires,
les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes
séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche d'autrefois;
l'herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'était un
bonheur d'être en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon
vivre.

Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable
humeur, et ne me répondait même plus.

Alors je lui pris la main pour la première fois, en signe d'amitié, et
lui fis en espagnol à peu près ce discours:

--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des
planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le
serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur après. N'êtes-vous
pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire?

Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eût été
nécessaire.

--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublée, _che volete mî?_
(Que voulez-vous de moi?) ...

Quelque chose d'inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête
du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis
il s'était couvert la figure de ses bras, et restait là, terrifié de
lui-même, immobile et tremblant ...

Mais, depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme; il
joue chaque soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison
qu'Aziyadé habite; il traverse, dans l'obscurité, pour aller la
chercher, ce cimetière rempli pour lui de visions et de terreurs
mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la
nôtre, ou bien m'attend toute la nuit, couché pêle-mêle avec cinquante
vagabonds, sur la _cinquième_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa
personnalité est comme absorbée dans la mienne, et je le trouve partout
dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis,
prêt à défendre ma vie au risque de la sienne.




XV


LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE

Salonique, mai 1876.

Mon cher Plumkett,

Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses
tristes ou saugrenues, ou même gaies, qui vous passeront par la tête;
comme vous êtes classé pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai
toujours avec plaisir ce que vous m'écrirez.

Votre lettre m'a été remise sur la fin d'un dîner au vin d'Espagne, et
je me souviens qu'elle m'a un peu, à première vue, abasourdi par son
ensemble original. Vous êtes en effet " un drôle de type ", mais cela,
je le savais déjà. Vous êtes aussi un garçon d'esprit, ce qui était
connu. Mais ce n'est point là seulement ce que j'ai démêlé dans votre
longue lettre, je vous l'assure.

J'ai vu que vous avez dû beaucoup souffrir, et c'est là un point de
commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues années que j'ai
été lancé dans la vie, à Londres, livré à moi-même à seize ans; j'ai
goûté un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus
qu'aucun genre de douleur m'ait été épargné. Je me trouve fort vieux,
malgré mon extrême jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et
l'acrobatie.

Les confidences d'ailleurs ne servent à rien; il suffit que vous ayez
souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous.

Je vois aussi que j'ai été assez heureux pour vous inspirer quelque
affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que
vous appelez une _amitié intellectuelle_, et nos relations nous aideront
à passer le temps maussade de la vie.

À la quatrième page de votre papier, votre main courait un peu vite sans
doute, quand vous avez écrit: " une affection et un dévouement
illimités. " Si vous avez pensé cela, vous voyez bien, mon cher ami,
qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraîcheur, et que
tout n'est pas perdu. Ces belles amitiés-là, à la vie, à la mort,
personne plus que moi n'en a éprouvé tout le charme; mais, voyez-vous,
on les a à dix-huit ans; à vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus
de dévouement que pour soi-même. C'est désolant, ce que je vous dis là,
mais c'est terriblement vrai.




XVI


Salonique, juin 1876.

C'était un bonheur de faire à Salonique ces corvées matinales qui vous
mettaient à terre avant le lever du soleil. L'air était si léger, la
fraîcheur si délicieuse, qu'on n'avait aucune peine à vivre; on était
comme pénétré de bien-être. Quelques Turcs commençaient à circuler,
vêtus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voûtées des
bazars, à peine éclairées encore d'une demi-lueur transparente.

L'ingénieur Thompson jouait auprès de moi le rôle du confident
d'opéra-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues
de cette ville, aux heures les plus prohibées et dans les tenues les
moins réglementaires.

Le soir, c'était pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout
était rose ou doré. L'Olympe avait des teintes de braise ou de métal en
fusion, et se réfléchissait dans une mer unie comme une glace. Aucune
vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphère et que
les montagnes se découpaient dans le vide, tant leurs arêtes les plus
lointaines étaient nettes et décidées.

Nous étions souvent assis le soir sur les quais où se portait la foule,
devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y
jouaient leurs airs bizarres, accompagnés de clochettes et de chapeaux
chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites
tables toujours garnies, et ne suffisaient plus à servir les narguilhés,
les skiros, le lokoum et le raki.

Samuel était heureux et fier quand nous l'invitions à notre table. Il
rôdait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque
rendez-vous d'Aziyadé, et je tremblais d'impatience en songeant à la
nuit qui allait venir.




XVII


Salonique, juillet 1876.

Aziyadé avait dit à Samuel qu'il resterait cette nuit-là auprès de nous.
Je la regardais faire avec étonnement: elle m'avait prié de m'asseoir
entre elle et lui, et commençait à lui parler en langue turque.

C'était un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et
Samuel devait servir d'interprète; depuis un mois, liés par l'ivresse
des sens, sans avoir pu échanger même une pensée, nous étions restés
jusqu'à cette nuit étrangers l'un à l'autre et inconnus.

--Où es-tu né? Où as-tu vécu? Quel âge as-tu? As-tu une mère?
Crois-tu en Dieu? Es-tu allé dans le pays des hommes noirs? As-tu eu
beaucoup de maîtresses? Es-tu un seigneur dans ton pays?

Elle, elle était une petite fille circassienne venue à Constantinople
avec une autre petite de son âge; un marchand l'avait vendue à un vieux
Turc qui l'avait élevée pour la donner à son fils; le fils était mort,
le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, était extrêmement belle;
alors, elle avait été prise par cet homme, qui l'avait remarquée à
Stamboul et ramenée dans sa maison de Salonique.

--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le même que le
tien, et qu'elle n'est pas bien sûre, d'après le Koran, que les femmes
aient une âme comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti,
vous ne vous verrez jamais, même après que vous serez morts, et c'est
pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande
si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous
laisserez couler au fond en vous tenant serrés tous les deux ... Et moi,
ensuite, je ramènerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus.

--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons
tout de suite, ce sera fini après.

Aziyadé comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et
nous nous penchâmes tous deux sur l'eau.

--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous
deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez là.
En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace.

Cela était dit en sabir avec une crudité sauvage que le français ne peut
pas traduire.

..................

Il était l'heure pour Aziyadé de repartir, et, l'instant d'après, elle
nous quitta.




XVIII


PLUMKETT A LOTI

Londres, juin 1876.

Mon cher Loti,

J'ai une vague souvenance de vous avoir envoyé le mois dernier une
lettre sans queue ni tête, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le
primesaut vous dicte, où l'imagination galope, suivie par la plume, qui,
elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille
rossinante de louage.

Ces lettres-là, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors
on ne les aurait point envoyées. Des digressions plus ou moins
pédantesques dont il est inutile de chercher l'à-propos, suivies
d'âneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un
auto-panégyrique d'individu incompris qui cherche à se faire plaindre,
pour récolter des compliments que vous êtes assez bon pour lui envoyer.
Conclusion: tout cela était bien ridicule.

Et les protestations de dévouement!--Oh! pour le coup c'est là que
la vieille rossinante à deux becs prenait le mors aux dents! Vous
répondez à cet article de ma lettre comme eût pu le faire cet écrivain
du XVIe siècle avant notre ère qui ayant essayé de tout, d'être un grand
roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes,
etc., en vint à s'ennuyer et à se dégoûter tellement de toutes ces
choses, qu'il déclara sur ses vieux jours, toutes réflexions faites, que
tout n'était que vanité.

Ce que vous me répondiez là, en style d'Ecclésiaste, je le savais bien;
je suis si bien de votre avis sur tout et même sur autre chose, que je
doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que
comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien à nous
apprendre l'un à l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral.

--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles.

Plus que jamais, je m'incline: j'aime à avoir des vues d'ensemble sur
les personnes et les choses, j'aime à en deviner les grands traits;
quant aux détails, je les ai toujours eus en horreur.

"Affection et dévouement illimités! " Que voulez-vous! c'était un de
ces bons mouvements, un de ces heureux éclairs à la faveur desquels on
est meilleur que soi-même. Croyez bien que l'on est sincère au moment où
l'on écrit ainsi. Si ce ne sont que des éclairs, à qui faut-il s'en
prendre?... Est-ce à vous et à moi, qui ne sommes aucunement
responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce à
celui qui ne nous a créés que pour nous laisser à demi ébauchés,
susceptibles des aspirations les plus élevées; mais incapables d'actes
qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce à personne du tout?
Dans le doute où nous sommes à ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y
a de mieux à faire.

Merci pour ce que vous me dites de la fraîcheur de mes sentiments.
Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutôt je m'en suis
trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu défraîchis par l'usage que
j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion,
et, à ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de très
bonnes occasions. Je vous ferai également remarquer qu'il est des choses
qui gagnent en solidité ce que l'usure peut leur avoir enlevé de
brillant et de fraîcheur; comme exemple tiré du noble métier que nous
exerçons tous deux, je vous citerai le vieux filin.

Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus à
revenir là-dessus. Une fois pour toutes, je vous déclare que vous êtes
très bien doué, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez
s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-même. Cela posé,
je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour
entrer dans quelques détails sur mon individu.

Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du
moral.--Mon traitement consiste à ne plus me tourner la cervelle à
l'envers, et à mettre un régulateur à ma sensibilité. Tout est équilibre
en ce monde, au-dedans de nous-même comme au-dehors. Si la sensibilité
prend le dessus, c'est toujours aux dépens de la raison. Plus vous serez
poète, moins vous serez géomètre, et, dans la vie, il faut un peu de
géométrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmétique. Je crois,
Dieu me pardonne, que je vous écris là quelque chose qui a presque le
sens commun!

Tout à vous,
PLUMKETT.




XIX


Nuit du 27 juillet, Salonique.

À neuf heures, les uns après les autres, les officiers du bord rentrent
dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance
et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde.

Et je regarde avec anxiété le ciel du côté du vieil Olympe, d'où partent
trop souvent ces gros nuages cuivrés, indices d'orages et de pluie
torrentielle.

Ce soir, de ce côté-là, tout est pur, et la montagne mythologique
découpe nettement sa cime sur le ciel profond.

Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte.

Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux
heures se passent, les minutes se traînent et sont longues comme des
nuits.

À onze heures, un léger bruit d'avirons sur la mer calme; un point
lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de
Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le hèlent. Samuel ne
répond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires
ont une consigne secrète qui concerne lui seul, et le voilà le long du
bord.

On lui remet pour moi des filets, et différents ustensiles de pêche; les
apparences sont sauvées ainsi, et je saute dans la barque, qui
s'éloigne; j'enlève le manteau qui couvrait mon costume turc et la
transformation est faite. Ma veste dorée brille légèrement dans
l'obscurité, la brise est molle et tiède, et Samuel rame sans bruit dans
la direction de la terre.

Une petite barque est là qui stationne.--Elle contient une vieille
négresse hideuse enveloppée d'un drap bleu, un vieux domestique albanais
armé jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme,
tellement voilée qu'on ne voit plus rien d'elle-même qu'une informe
masse blanche.

Samuel reçoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et
s'éloigne sans mot dire. Je suis resté seul avec la femme au voile,
aussi muette et immobile qu'un fantôme blanc; j'ai pris les rames, et,
en sens inverse, nous nous éloignons aussi dans la direction du large.
--Les yeux fixés sur elle, j'attends avec anxiété qu'elle fasse un
mouvement ou un signe.

Quand, à son gré, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est
le signal attendu pour venir m'asseoir auprès d'elle. Je tremble en la
touchant, ce premier contact me pénètre d'une langueur mortelle, son
voile est imprégné des parfums de l'Orient, son contact est ferme et
froid.

J'ai aimé plus qu'elle une autre jeune femme que, à présent, je n'ai
plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille
ivresse.




XX


La barque d'Aziyadé est remplie de tapis soyeux, de coussins et de
couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la
nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutôt
qu'une barque.

C'est une situation singulière que la nôtre: il nous est interdit
d'échanger seulement une parole; tous les dangers se sont donné
rendez-vous autour de ce lit, qui dérive sans direction sur la mer
profonde; on dirait deux êtres qui ne se sont réunis que pour goûter
ensemble les charmes enivrants de l'impossible.

Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera
renversée dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement
régulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse.

D'ici là, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le même baiser
commencé le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable à
cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant
de l'eau fraîche et que la satiété n'apaise plus ...

À une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des
harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et à peine avons-nous
le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train
près de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine,
ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler.




XXI


Quand nous rejoignîmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait
dépassé son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le
lointain le chant du coq.

Samuel dormait, roulé dans ma couverture, à l'arrière, au fond de la
barque; la négresse dormait, accroupie à l'avant comme une macaque; le
vieil Albanais dormait entre eux deux, courbé sur ses avirons.

Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maîtresse, et la barque qui
portait Aziyadé s'éloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la
forme blanche de la jeune femme, étendue inerte à la place où je l'avais
quittée, chaude de baisers, et humide de la rosée de la nuit.

Trois heures sonnaient à bord des cuirassés allemands: une lueur
blanche à l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la
base était perdue dans l'ombre, dans l'épaisseur de leur propre ombre,
reflétée profondément dans l'eau calme. Il était impossible d'apprécier
encore aucune distance dans l'obscurité projetée par ces montagnes;
seulement les étoiles pâlissaient.

La fraîcheur humide du matin commençait à tomber sur la mer; la rosée se
déposait en gouttelettes serrées sur les planches de la barque de
Samuel; j'étais vêtu à peine, les épaules seulement couvertes d'une
chemise d'Albanais en mousseline légère. Je cherchais ma veste dorée;
elle était restée dans la barque d'Aziyadé. Un froid mortel glissait le
long de mes bras, et pénétrait peu à peu toute ma poitrine. Une heure
encore avant le moment favorable pour rentrer à bord en évitant la
surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil
irrésistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des
précautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour
m'étendre sans l'éveiller à côté de cet ami de hasard.

Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous
étions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a
pas de résistance possible;--et la barque s'en alla en dérive.

Une voix rauque et germanique nous éveilla au bout d'une heure; la voix
criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohé du canot!"

Nous étions tombés sur les cuirassés allemands, et nous nous éloignâmes
à force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue.
Il était quatre heures; l'aube, incertaine encore, éclairait la masse
blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je
rentrai à bord comme un voleur, assez heureux pour être inaperçu.




XXII


La nuit d'après (du 28 au 29), je rêvai que je quittais brusquement
Salonique et Aziyadé. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le
sentier du village turc où elle demeure, pour au moins lui dire adieu;
l'inertie des rêves arrêtait notre course; l'heure passait et la
corvette larguait ses voiles.

--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte
de ses cheveux bruns.

Et nous cherchions toujours à courir.

Alors, on vint m'éveiller pour le quart; il était minuit. Le timonier
alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les
fleurs de soie de la tapisserie, et m'éveillai tout à fait.

Il plut par torrents cette nuit-là, et je fus trempé.




XXIII


Salonique, 29 juillet.

Je reçois ce matin à dix heures cet ordre inattendu: quitter
brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le
paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le
_Deerhound_, qui se promène par là-bas, dans les eaux du Bosphore ou du
Danube.

Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les
tentures et confectionnent les malles.

J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un réduit blindé
confinant avec la soute aux poudres. J'avais meublé d'une manière
originale ce caveau, où ne pénétrait pas la lumière du soleil: sur les
murailles de fer, une épaisse soie rouge à fleurs bizarres; des
faïences, des vieilleries redorées, des armes, brillant sur ce fond
sombre.

J'avais passé des heures tristes, dans l'obscurité de cette chambre, ces
heures inévitables du tête-à-tête avec soi-même, qui sont vouées aux
remords, aux regrets déchirants du passé.




XXIV


J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'étais un peu
l'enfant gâté du bord, mais je ne tiens plus à personne, et il m'est
indifférent de les quitter.

Une période encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un
coin de la terre que je ne reverrai plus.

J'ai passé pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette
grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes achèteraient bien cher et
j'aimais presque cette jeune femme, si singulièrement délicieuse!

J'oublierai bientôt ces nuits tièdes, où la première lueur de l'aube
nous trouvait étendus dans une barque, enivrés d'amour, et tout trempés
de la rosée du matin.

Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement
sa vie pour moi, et qui va pleurer mon départ comme un enfant. C'est
ainsi que je me laisse aller encore et prendre à toutes les affections
ardentes, à tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile intéressé
ou ténébreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une
heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence
d'amitié ou d'amour.




XXV


30 juillet. Dimanche.

À midi, par une journée brûlante, je quitte Salonique. Samuel vient avec
sa barque, à la dernière heure, me dire adieu sur le paquebot qui
m'emporte.

Il a l'air fort dégagé et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite!

--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir,
monseigneur! pense un peu à Samuel!)



XXVI


--En automne, a dit Aziyadé, Abeddin-effendi, mon maître, transportera
à Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas,
moi seule j'y viendrais pour toi.

Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout à
recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de
nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore.




XXVII


L'état-major du _Prince-of-Wales_ exécute des effets de mouchoirs très
réussis, et le pays s'éloigne, baigné dans le soleil. Longtemps on
distingue la tour blanche, où, la nuit, s'embarquait Aziyadé, et cette
campagne pierreuse, çà et là plantée de vieux platanes, si souvent
parcourue dans l'obscurité.

Salonique n'est plus bientôt qu'une tache grise qui s'étale sur des
montagnes jaunes et arides, une tache hérissée de pointes blanches qui
sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cyprès.

Et puis la tache grise disparaît, pour toujours sans doute, derrière les
hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques
s'élèvent au-dessus de la côte déjà lointaine de Macédoine: Olympe,
Athos, Pélion et Ossa!


       *       *       *       *       *


2

SOLITUDE



I


Constantinople, 3 août 1876.

Traversée en trois jours et trois étapes: Athos, Dédéagatch, les
Dardanelles.

Nous étions une bande ainsi composée: une belle dame grecque, deux
belles dames juives, un Allemand, un missionnaire américain, sa femme,
et un derviche. Une société un peu drôle! mais nous avons fait bon
ménage tout de même, et beaucoup de musique. La conversation générale
avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homère. Il y avait même,
entre le missionnaire et moi, des apartés en langue polynésienne.

Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majesté Britannique, un
hôtel du quartier de Péra. Mes voisins sont un lord et une aimable lady,
avec laquelle les soirées se passent au piano à jouer tout Beethoven.

J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promène
quelque part, dans la mer de Marmara.




II


Samuel m'a suivi comme un ami fidèle; j'en ai été touché. Il a réussi à
se faufiler, lui aussi, à bord d'un paquebot des Messageries, et m'est
arrivé ce matin; je l'ai embrassé de bon coeur, heureux de revoir sa
franche et honnête figure, la seule qui me soit sympathique dans cette
grande ville où je ne connais âme qui vive.

--Voilà, dit-il, effendim; j'ai tout laissé, mes amis, mon pays, ma
barque,--et je t'ai suivi.

J'ai éprouvé déjà que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve
de ces dévouements absolus et spontanés; je les aime mieux que les gens
policés, décidément: ils n'en ont pas l'égoïsme ni les mesquineries.




III


Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit
se dit: _fate boum_ (faire boum).

--Si Samuel monte à cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel
tombera. ")

Ses réflexions sont subites et incohérentes comme celles des petits
enfants; il est religieux avec naïveté et candeur; ses superstitions
sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drôle
que quand il veut faire l'homme sérieux.




IV


A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, août 1876.

Frère aimé,

Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voilà parti comme un
petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher
petit oiseau, capricieux, blasé, battu des vents, jouet des mirages, qui
n'a pas vu encore où il fallait qu'il reposât sa tête fatiguée, son aile
frémissante.

Mirage à Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours,
jusqu'à ce que, dégoûté de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie
sur quelque jolie branche de fraîche verdure ... Non; tu ne briseras pas
tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des
petits oiseaux _a une fois parlé_, et qu'il y a des anges qui veillent
autour de cette tête légère et chérie.

C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette année t'asseoir sous les
tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foulé notre gazon! Pendant
cinq années, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la
douce, la charmante pensée que je vous y verrais _tous deux_. Chaque
saison, chaque été, c'était mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et
nous ne t'y verrons pas.

Un beau matin d'août, je t'écris de Brightbury, de notre salon de
campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les
rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les
pierres, et le plancher, fraîchement lavés, racontent tout un petit
poème rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifférent.
Les grandes chaleurs suffocantes sont passées et nous entrons dans cette
période de paix, de charme pénétrant, qui peut être si justement
comparée au second âge de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguées
de toutes ces voluptés de l'été, s'élancent maintenant, refleurissent
vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure
éclatante, et quelques feuilles déjà jaunies ajoutent au charme viril de
cette nature à sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Éden, tout
t'attendait, frère chéri; il semblait que tout poussait pour toi ... et
encore une fois, tout passera sans toi. C'est décidé, nous ne te verrons
pas.




V


Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Péra, les équipages
européens, les toilettes européennes heurtant les équipages et les
costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tiède
soulevant la poussière et les feuilles jaunies d'août; l'odeur des
myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrées de
raisins et de pastèques ... Les premiers moments de mon séjour à
Constantinople ont gravé ces images dans mon souvenir.

Je passais des après-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent
sous les arbres, étranger à tous. En rêvant de ce temps qui venait de
finir, je suivais d'un regard distrait ce défilé cosmopolite; je
songeais beaucoup à elle, étonné de la trouver si bien assise tout au
fond de ma pensée.

Je fis dans ce quartier la connaissance du prêtre arménien qui me donna
les premières notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce
pays comme je l'ai aimé plus tard; je l'observais en touriste; et
Stamboul, dont les chrétiens avaient peur, m'était à peu près inconnu.

Pendant trois mois, je demeurai à Péra, songeant aux moyens d'exécuter
ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la
Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui était sa vie, la posséder des
jours entiers, comprendre et pénétrer ses pensées, lire au fond de son
coeur des choses fraîches et sauvages à peine soupçonnées dans nos nuits
de Salonique,--et l'avoir à moi tout entière.

Ma maison était située en un point retiré de Péra, dominant de haut la
Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de
l'été donnait du charme à cette habitation. En travaillant la langue de
l'islam devant ma grande fenêtre ouverte, je planais sur le vieux
Stamboul baigné de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprès,
apparaissait Eyoub, où il eût été doux d'aller avec elle cacher son
existence,--point mystérieux et ignoré où notre vie eût trouvé un
cadre étrange et charmant.

Autour de ma maison s'étendaient de vastes terrains dominant Stamboul,
plantés de cyprès et de tombes,--terrains vagues où j'ai passé plus
d'une nuit à errer, poursuivant quelque aventure imprudente arménienne,
ou grecque.

Tout au fond de mon coeur, j'étais resté fidèle à Aziyadé; mais les
jours passaient et elle ne venait pas ...

De ces belles créatures, je n'ai conservé que le souvenir sans charme
que laisse l'amour enfiévré des sens; rien de plus ne m'attacha jamais à
aucune d'elles, et elles furent vite oubliées.

Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetières, et j'y ai fait plus
d'une fâcheuse rencontre.

À trois heures, un matin, un homme sorti de derrière un cyprès me barra
le passage. C'était un veilleur de nuit; il était armé d'un long bâton
ferré, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'étais sans armes.

Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eût attenté à ma
vie plutôt que de renoncer à son projet.

Je consentis à le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions près de ces
fondrières de cinquante mètres de haut qui séparent Péra de
Kassim-Pacha. Il était tout au bord; je saisis l'instant favorable, je
me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit
l'équilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un
bruit sinistre et un gémissement.

Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin
dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une
course si rapide qu'aucun être humain n'eût pu m'atteindre.

Le ciel blanchissait à l'orient quand je regagnai ma chambre. La pâle
débauche me retenait souvent par les rues jusqu'à ces heures matinales.
À peine étais-je endormi, qu'une suave musique vint m'éveiller; une
vieille aubade d'autrefois, une mélodie gaie et orientale, fraîche comme
l'aube du jour, des voix humaines accompagnées de harpes et de guitares.

Le choeur passa, et se perdit dans l'éloignement. Par ma fenêtre grande
ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel;
et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dôme et des
minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu à peu, comme
suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'étais à Stamboul,--
et qu'elle avait juré d'y venir.




VI


La rencontre de cet homme m'avait laissé une impression sinistre; je
cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maîtresses,--si
ce n'est une jeune fille juive nommée Rébecca, qui me connaissait, dans
le faubourg israélite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo.

Je passai la fin d'août et une partie de septembre en excursions dans le
Bosphore. Le temps était tiède et splendide. Les rives ombreuses, les
palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que
sillonnaient des caïques dorés.

On préparait à Stamboul la déposition du sultan Mourad, et le sacre
d'Abd-ul-Hamid.




VII


Constantinople, 30 août.

Minuit! la cinquième heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit
frappent le sol de leurs lourds bâtons ferrés. Les chiens sont en
révolution dans le quartier de Galata et poussent là-bas des hurlements
lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralité et je leur en
sais gré; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand
calme dans mon voisinage; les lumières s'y sont éteintes une à une,
pendant ces trois longues heures que j'ai passées là, étendu devant ma
fenêtre ouverte.

À mes pieds, les vieilles cases arméniennes sont obscures et endormies;
j'ai vue sur un très profond ravin, au bas duquel un bois de cyprès
séculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes
ombragent d'antiques sépultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit
des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je
domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cyprès, une nappe brillante,
c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une
ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des
mosquées se découpent sur un ciel très étoilé où un mince croissant de
lune est suspendu; l'horizon est tout frangé de tours et minarets,
légèrement dessinés en silhouettes bleuâtres sur la teinte pâle de la
nuit. Les grands dômes superposés des mosquées montent en teintes vagues
jusqu'à la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du
gigantesque.

Dans un de ces palais là-bas, le Seraskierat, il se passe à l'heure
qu'il est une sombre comédie; les grands pachas y sont réunis pour
déposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura
remplacé. Ce sultan pour l'avènement duquel nous avons fait si grande
fête, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un
dieu, on l'étrangle peut-être cette nuit dans quelque coin du sérail.

Tout cependant est silencieux dans Constantinople ... À onze heures, des
cavaliers et de l'artillerie sont passés au galop, courant vers
Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le
lointain, tout est retombé dans le silence.

Des chouettes chantent dans les cyprès, avec la même voix que celles de
mon pays; j'aime ce bruit d'été qui me ramène aux bois du Yorkshire, aux
beaux soirs de mon enfance, passée sous les arbres, là-bas, dans le
jardin de Brightbury.

Au milieu de ce calme, les images du passé sont vivement présentes à mon
esprit, les images de tout ce qui est brisé, parti sans retour.

Je comptais que mon pauvre Samuel serait auprès de moi ce soir, et sans
doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serré et ma solitude me
pèse. Il y a huit jours, je l'avais laissé partir pour gagner quelque
argent, sur un navire qui s'en allait à Salonique. Les trois bateaux qui
pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et
personne à bord n'en avait entendu parler ...

Le croissant s'abaisse lentement derrière Stamboul, derrière les dômes
de la Suleïmanieh. Dans cette grande ville, je suis étranger et inconnu.
Mon pauvre Samuel était le seul qui y sût mon nom et mon existence, et
sincèrement je commençais à l'aimer.

M'a-t-il abandonné, lui aussi, ou bien lui est-il arrivé malheur?




VIII


Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est
de n'en pas avoir.



IX


..................

L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique à Constantinople sur
les paquebots turcs, nous rend fréquemment visite. D'abord craintif dans
la case, il y vint bientôt comme chez lui. Un brave garçon, ami
d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays.

La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait là-bas mission de me
costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son
intermédiaire, ses souhaits et ses souvenirs.

L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages
qu'Aziyadé lui transmet par l'organe de sa négresse.

--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, présente ses salam à M. Loti;
elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant
l'hiver elle sera rendue ...




X


LOTI A WILLIAM BROWN

J'ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez
adressée à bord du _Prince-of-Wales_, elle est allée me chercher à Tunis
et ailleurs.

En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et
vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre
malheur, vous avez reçu comme moi ce genre d'éducation qui développe le
coeur et la sensibilité.

Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune
femme que vous aimez. À quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en
vertu de quelle morale? Si vous l'aimez à ce point et si elle vous
aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules;
prenez-la à n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guéri
après, et les conséquences sont secondaires.

Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j'y
ai rencontré une jeune femme étrangement charmante, du nom d'Aziyadé,
qui m'a aidé à passer à Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond,
Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound;
j'y suis intermittent (comme certaines fièvres de Guinée), reparaissant
tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case
à Constantinople, dans un quartier où je suis inconnu; j'y mène une vie
qui n'a pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept
ans est ma maîtresse du jour.

L'Orient a du charme encore; il est resté plus oriental qu'on ne pense.
J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je
porte fez et cafetan,--et je joue à l'_effendi_, comme les enfants
jouent aux soldats.

Je riais autrefois de certains romans où l'on voit de braves gens
perdre, après quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral;
peut-être cependant ce cas-là est-il un peu le mien. Je ne souffre plus,
je ne me souviens plus: je passerais indifférent à côté de ceux
qu'autrefois j'ai adorés.

J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime
qui peut élever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos
mères par exemple,--jusqu'à l'héroïsme, cette illusion m'est refusée.

Les chrétiens du monde me font rire; si je l'étais, moi, le reste
n'existerait plus à mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais
quelque part me faire tuer au service du Christ ...

Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands
remèdes; le coeur s'engourdit à la longue, et c'est alors qu'on ne
souffre plus. Cette vérité n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de
Musset vous l'eût beaucoup mieux accommodée; mais, de tous les vieux
adages, que, de génération en génération, les hommes se repassent,
celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous
rêvez est une fiction comme l'amitié; oubliez celle que vous aimez pour
une coureuse. Cette femme idéale vous échappe; éprenez-vous d'une fille
de cirque qui aura de belles formes.

Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce
qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle
il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant
l'épouvante finale qui est la mort.

Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse;
ni vous ni moi, nous n'avons ces misères-là; nous pouvons avoir encore
une foule de maîtresses, et jouir de la vie.

Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai
pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de
toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à
personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance.

J'ai mis vingt-sept ans à en venir là; si je suis tombé plus bas que la
moyenne des hommes j'étais aussi parti de plus haut.

Adieu, je vous embrasse.

LOTI.




XI


La mosquée d'Eyoub, située au fond de la Corne d'or, fut construite sous
Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophète.

L'accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmes
n'en sont pas sûrs pour eux.

Ce monument est bâti en marbre blanc; il est placé dans un lieu
solitaire, à la campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On
voit à peine son dôme et ses minarets sortant d'une épaisse verdure,
d'un massif de platanes gigantesques et de cyprès séculaires.

Les chemins de ces cimetières sont très ombragés et sombres, dallés en
pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordés
d'édifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inaltérée,
tranche sur les teintes noires des cyprès.

Des centaines de tombes dorées et entourées de fleurs se pressent à
l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts vénérés, d'anciens
pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs
kiosques funéraires dans une de ces avenues tristes.

C'est dans la mosquée d'Eyoub que sont sacrés les sultans.




XII


Le 6 septembre, à six heures du matin, j'ai pu pénétrer dans la seconde
cour intérieure de la mosquée d'Eyoub.

Le vieux monument était vide et silencieux; deux derviches
m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous
marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquée, à cette
heure matinale, était d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons
ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.

Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir qui
fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce
lieu vénéré, le plus saint de Stamboul, où jamais chrétien n'a pu porter
les yeux.

C'était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.

Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendre
possession du palais impérial. J'avais été un des premiers à le voir,
quand il quitta cette retraite sombre du vieux sérail où l'on tient en
Turquie les prétendants au trône; de grands caïques de gala étaient
venus l'y chercher, et mon caïque touchait le sien.

Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan; il avait
alors une expression de jeunesse et d'énergie qu'il a perdue depuis.
L'extrême simplicité de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont
on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurité
relative pour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé dans une
inquiète rêverie; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de
grands yeux noirs cernés de bistre; sa physionomie était intelligente et
distinguée.

Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs
formes ont l'élégance originale de l'Orient; ils sont d'une grande
magnificence, entièrement ciselés et dorés, et portent à l'avant un
éperon d'or. La livrée des laquais de la cour est verte et orange,
couverte de dorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est
placé sous un dais rouge et or.




XIII


Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande représentation du sacre d'un
sultan.

Abd-ul-Hamid, à ce qu'il semble, est pressé de s'entourer du prestige
des Khalifes; il se pourrait que son avènement ouvrît à l'islam une ère
nouvelle, et qu'il apportât à la Turquie un peu de gloire encore et un
dernier éclat.

Dans la mosquée sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est allé ceindre en grande
pompe le sabre d'Othman.

Après quoi, suivi d'un long et magnifique cortège, le sultan a traversé
Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux
sérail, faisant une pause et disant une prière, comme il est d'usage,
dans les mosquées et les kiosques funéraires qui se trouvaient sur son
chemin.

Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffés de plumets verts de deux
mètres de haut, vêtus d'habits écarlates tout chamarrés d'or.

Abd-ul-Hamid s'avançait au milieu d'eux, monté sur un cheval blanc
monumental, à l'allure lente et majestueuse, caparaçonné d'or et de
pierreries.

Le cheik-ul-islam en manteau vert, les émirs en turban de cachemire, le
suléma en turban blanc à bandelettes d'or, les grands pachas, les grands
dignitaires, suivaient sur des chevaux étincelants de dorures,--grave
et interminable cortège où défilaient de singulières physionomies! De
sulémas octogénaires soutenus par des laquais sur leurs montures
tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres
regards empreints de fanatisme et d'obscurité.

Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces
foules turques auprès desquelles les plus luxueuses foules d'Occident
paraîtraient laides et tristes. Des estrades disposées sur une étendue
de plusieurs kilomètres pliaient sous le poids des curieux, et tous les
costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient mêlés.

Sur les hauteurs d'Eyoub s'étalait la masse mouvante des dames turques.
Tous ces corps de femmes, enveloppés chacun jusqu'aux pieds de pièces de
soie de couleurs éclatantes, toutes ces têtes blanches cachées sous les
plis des yachmaks d'où sortaient des yeux noirs, se confondaient sous
les cyprès avec les pierres peintes et historiées des tombes. Cela était
si coloré et si bizarre, qu'on eût dit moins une réalité qu'une
composition fantastique de quelque orientaliste halluciné.




XIV


Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaieté à ma triste case.
La fortune me sourit aux roulettes de Péra, et l'automne est splendide
en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberté est
illimitée. Je puis courir, à ma guise, les villages, les montagnes, les
bois de la côte d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens
vivraient une année des impressions et des péripéties d'un seul de mes
jours.

Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre
les grandes fêtes religieuses, les grandes solennités de l'islam; Stamboul
illuminé chaque soir, le Bosphore éclairé aux feux de Bengale, les
dernières lueurs de l'Orient qui s'en va, une féerie à grand spectacle que
sans doute on ne reverra plus.

Malgré mon indifférence politique, mes sympathies sont pour ce beau pays
qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en
douter.




XV


... Des renseignements sur Samuel et sa nationalité: il est Turc
d'occasion, israélite de foi, et Espagnol par ses pères.

À Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici,
comme là-bas, il exerce son métier sur les quais; comme il a meilleure
mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes
journées; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et
rentre à la case, heureux de vivre.

La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais si
insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour
rien des satisfactions que d'autres payent fort cher.

Samuel met deux culottes percées l'une sur l'autre pour aller au travail;
il se figure que les trous ne coïncident pas et qu'il est fort convenable
ainsi.

Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre
narguilhé sous les platanes d'un café turc, ou bien nous allons au
théâtre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous
captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique
n'existe pas pour nous.

Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, et
Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Péra, qui ne passent
plus les ponts qu'en tremblant.




XVI


Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez
Izeddin-Ali. C'était la grande fête du Baïram, grande féerie orientale,
dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquées illuminées; les
minarets étincelants jusqu'à leur extrême pointe; des versets du Koran
en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant
à la fois, au bruit du canon, le nom vénéré d'Allah; une foule en habits
de fête, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes;
des femmes voilées circulant par troupes, vêtues de soie, d'argent et
d'or.

Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures du
matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, où
de jeunes garçons asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danses
lascives devant un public composé de tous les repris de la justice
ottomane, saturnale d'une écoeurante nouveauté. Je demandai grâce pour
la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous
rentrâmes au petit jour.




XVII


KARAGUEUZ

Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre
incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la
faveur de ce personnage soit près de finir.

Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux
polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa
femme, il est battu lui-même par _Chéytan_,--le diable,--qui
finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs.

Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme
de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également
drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas
soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un
comique irrésistible.

Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses
démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties
tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui
scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y
trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la
lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants.
On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre,
ferait rougir un corps de garde.

C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en
déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes,
conclusion qui serait absolument fausse.

Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du
Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.

Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an
dans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir.




XVIII


Péra m'ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul,
même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub.

Je m'appelle là-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont
inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma
nationalité; mais cela leur est égal, et à moi aussi.

Je suis là à deux heures du _Deerhound_, presque à la campagne, dans une
case à moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une
rue de village où règne dans le jour une animation originale; des
bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur
narguilhé sous des amandiers.

Une place, ornée d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc,
rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'intérieur, tziganes,
saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolée,
--c'est la nôtre.

En bas, un vestibule badigeonné à la chaux, blanc comme neige, un
appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de
nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il
est hanté.)

Au premier, ma chambre, donnant par trois fenêtres sur la place déjà
mentionnée; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant à
l'est sur la Corne d'or.

On monte encore un étage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit
arabe; il est ombragé d'une vigne, déjà fort jaunie, hélas! par le vent
de novembre.

Tout à côté de la case, une vieille mosquée de village. Quand le
muezzin, qui est mon ami, monte à son minaret, il arrive à la hauteur de
ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la prière, un salam amical.

La vue est belle de là-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage
d'Eyoub; la mosquée sainte émergeant avec sa blancheur de marbre d'un
bas-fond mystérieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines
tristes, teintées de nuances sombres et parsemées de marbres, des
cimetières immenses, une vraie ville des morts.

À droite, la Corne d'or, sillonnée par des milliers de caïques dorés;
tout Stamboul en raccourci, les mosquées enchevêtrées, confondant leurs
dômes et leurs minarets.

Là-bas, tout au loin, une colline plantée de maisons blanches; c'est
Péra, la ville des chrétiens, et le _Deerhound_ est derrière.




XIX


Le découragement m'avait pris, en présence de cette case vide, de ces
murailles nues, de ces fenêtres disjointes et de ces portes sans
serrures. C'était si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu
pratique ...




XX


Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons
clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent
entièrement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux
fenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rouges
complètent cette première installation, qui est pour l'instant une
installation modeste.

Déjà l'aspect a changé; j'entrevois la possibilité de faire un chez moi
de cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins
désolée. Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de
venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde!

Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est
fort apprécié.

Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de
prévenances l'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour
eux tout est énigmatique.

Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tire
ainsi ses conclusions:

--Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange!
Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si
complète indépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas
toujours en conquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu
n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins
des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de connaissance plus
grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as
vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à
ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société
européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité
singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon
invraisemblable; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que
tu sois venu t'établir parmi nous.




XXI


Septembre 1876

Cérémonie du Surré-humayoun. Départ des cadeaux impériaux pour la Mecque.

Le sultan, chaque année, expédie à la ville sainte une caravane chargée
de présents.

Le cortège, parti du palais de Dolma-Bagtché va s'embarquer à l'échelle
de Top-Hané, pour se rendre à Scutari d'Asie.

En tête, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en
l'air de longues perches enroulées de banderoles d'or.

Des chameaux s'avancent gravement, coiffés de plumes d'autruche,
surmontés d'édifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces
édifices contiennent les présents les plus précieux.

Des mulets empanachés portent le reste du tribut du Khalife, dans des
caissons de velours rouge brodé d'or.

Les ulémas, les grands dignitaires, suivent à cheval, et les troupes
forment la haie sur tout le parcours.

Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte.




XXII


Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j'avais le
coeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je
passai dans cet isolement.

Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois ma
maison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire.

J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à
Stamboul, les promeneurs sans fanal.)

Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans
Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur
leurs portes.

De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'une
fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe
funéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans.
On vous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours
humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont
moins rassurantes que l'obscurité.

À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de
cadavres.

Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands
cimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir
dévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne
jamais s'en mêler.

Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être
informé du motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait
inexplicable et même un peu suspecte.

Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et
celui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et
venues mystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion.




XXIII



"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidèle."

"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-être pas
un ami ..."

(_Extrait d'une vieille poésie orientale_.)




XXIV


LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY

Eyoub ..., 1876.

... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que
chaque jour ton point de vue et le mien s'éloignent davantage. L'idée
chrétienne était restée longtemps flottante dans mon imagination alors
même que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant.
Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombé; je ne connais rien de si
vain, de si mensonger, de si inadmissible.

J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu
le sais.

J'avais désiré me marier, je te l'avais dit; je t'avais confié le soin
de chercher une jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et de
notre vieille mère. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais
malheureuse la femme que j'épouserais, je préfère continuer une vie de
plaisirs ...

Je t'écris dans ma triste case d'Eyoub; à part un petit garçon nommé
Yousouf, que même j'habitue à obéir par signes pour m'épargner l'ennui
de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole à
âme qui vive.

Je t'ai dit que je ne croyais à l'affection de personne; cela est vrai.
J'ai quelques amis qui m'en témoignent beaucoup, mais je n'y crois pas.
Samuel, qui vient de me quitter, est peut-être encore de tous celui qui
tient le plus à moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de
sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en
fumée, et je me retrouverai seul.

Ton affection à toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure;
affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire à quelque
chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ...
J'ai besoin de me rattacher à quelqu'un; si c'est vrai, fais que je
puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se
fait autour de moi, et j'éprouve une angoisse profonde ...

Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence
ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire
adieu, et puis je disparaîtrai sans laisser trace de moi-même ...




XXV


LOTI A PLUMKETT

Eyoub, 15 novembre 1876.

Derrière toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence,
derrière Arif-Effendi, il y a un pauvre garçon triste qui se sent
souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce
garçon, très renfermé par nature, cause quelquefois d'une manière un peu
intime,--mais vous êtes de ces gens-là.--J'ai beau faire, Plumkett,
je ne suis pas heureux; aucun expédient ne me réussit pour m'étourdir.
J'ai le cœur plein de lassitude et d'amertume.

Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassé
sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible
et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut
enchâssé dans du fer. De plus, sa société est naïve et originale, et je
m'ennuie moins quand je l'ai près de moi.

Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d'hiver; on
n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement,
en l'honneur d'Allah, sa complainte séculaire. Les images du passé se
présentent à mon esprit avec une netteté poignante; les objets qui
m'entourent ont des aspects sinistres et désolés; et je me demande ce
que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub.

Si encore elle était là,--elle, Aziyadé!...

Je l'attends toujours,--mais, hélas! comme attendait soeur Anne ...

Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le décor change et
mes idées aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse,
enveloppé dans un manteau de fourrure, les pieds sur un épais tapis de
Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse.

Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous
distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du
choix. Et puis ce qui est passé est passé, n'est-ce pas? et ne vous
intéresse plus.

Plusieurs maîtresses, desquelles je n'ai aimé aucune, beaucoup de
péripéties, beaucoup d'excursions, à pied et à cheval, par monts et par
vaux; partout des visages inconnus, indifférents ou antipathiques;
beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses; des habits brodés d'or
jusqu'à la plante des pieds; la mort dans l'âme et le coeur vide.

Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation:

C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de
ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font,
et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui
brûle à cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur
de l'islam; c'est ici qu'est la mosquée sainte où sont sacrés les
sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints
tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le
plus fanatique de tous ...

Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien
enveloppé dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre
pour un derviche.

Il a tiré les verrous de ses portes, et goûte le bien-être égoïste du
chez soi, bien-être d'autant plus grand que l'on serait plus mal
au-dehors, par cette tempête, dans ce pays peu sûr et inhospitalier.

La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles,
porte aux rêves bizarres et aux méditations profondes; son plafond de
chêne sculpté a dû jadis abriter de singuliers hôtes, et recouvrir plus
d'un drame.

L'aspect d'ensemble est resté dans la couleur primitive. Le plancher
disparaît sous des nattes et d'épais tapis, tout le luxe du logis; et,
suivant l'usage turc, on se déchausse en entrant pour ne point les
salir. Un divan très bas et des coussins qui traînent à terre composent
à peu près tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la
nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets
décoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran
sont peints partout, mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques.

À côté, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement
des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyadé, qui devrait être
déjà près de moi, si elle avait tenu sa promesse.

Une autre petite chambre, auprès de la mienne, est vide également:
c'est celle de Samuel, qui est allé me chercher à Salonique des
nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne
paraît revenir.

Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre
prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort différent. Je
l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc.




XXVI


A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury ..., 1876.

Frère chéri,

Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu
veux disparaître!... Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aimée
mère nous quittera, tu veux disparaître, m'abandonner pour toujours.
Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passé,--la
vieille case de Brightbury vendue, les objets chéris dispersés,--et
toi qui ne seras pas mort ...! qui seras là quelque part à végéter sous
la griffe de Satan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je
sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutôt te
fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi
que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tête.

Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc,
puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec,
puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne
suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin
de moi-même où personne n'est ... c'est ta place à toi, et quand tu me
quitteras, elle sera vide et me brûlera.

J'ai perdu mon frère, je suis prévenue--affaire de temps, de quelques
mois peut-être,--il est perdu pour le temps, et l'éternité, déjà mort
de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voilà, l'enfant
chéri qui plonge dans un abîme sans fond,--l'abîme des abîmes! Il
souffre, l'air lui manque, la lumière, le soleil; mais il est sans
force; ses yeux restent attachés au fond, à ses pieds; il ne relève plus
sa tête, il ne peut plus, le prince des ténèbres le lui défend ...
Quelquefois pourtant il veut résister. Il entend une voix lointaine,
celle qui a bercé son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge,
vanité, folie! " et le pauvre enfant, lié, garrotté, au fond de son
abîme, sanglant, éperdu, ayant appris de son maître à appeler le bien
mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit.

Rien ne me surprend de ta pauvre âme travaillée et chargée, même pas le
sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien!

Tu l'as même perdue, pauvre frère, cette soif d'honnêteté dont tu me
parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste,
fraîche, tendre et jolie, aimable, la mère de petits enfants que tu
aurais aimés. Je la voyais, là, dans le vieux salon, assise sous les
vieux portraits ...

Un vent plein de corruption a passé là-dessus. Ce frère dont le coeur ne
peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en
veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera là
pour le chérir et égayer son front. Ses maîtresses se riront de lui, on
ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonné, désespéré ...
alors, il mourra!

Plus tu es malheureux, troublé, ballotté, confiant, plus je t'aime. Ah!
mon bien-aimé frère, mon chéri, si tu voulais revenir à la vie! si Dieu
voulait! si tu voyais la désolation de mon coeur, si tu sentais la
chaleur de mes prières!...

Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie
chrétienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux,
des gens absurdes, un méthodisme maussade, une austérité sans couleur,
sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout
cela qui peut te séduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jésus, et le
Jésus que tu crois n'est pas le maître radieux que je connais et que
j'adore. De celui-là, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni éloignement. Tu
souffres étrangement, tu brûles de douleur ... il pleurera avec toi.

Je prie à toute heure, bien-aimé; jamais ta pensée ne m'avait tant
rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je
sais que tu croiras un jour. Peut-être ne le saurai-je jamais,--
peut-être mourrai-je bientôt,--mais j'espérerai et je prierai toujours!

Je pense que j'écris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur à lire!
Mon bien-aimé a commencé à hausser les épaules. Viendra-t-il un jour où
il ne me lira plus?...




XXVII


--Vieux Kaïroullah, dis-je, amène-moi des femmes!

Le vieux Kaïroullah était assis devant moi par terre. Il était ramassé
sur lui-même, comme un insecte malfaisant et immonde; son crâne chauve
et pointu luisait à la lueur de ma lampe.

Il était huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub était
aussi noir et silencieux qu'un tombeau.

Le vieux Kaïroullah avait un fils de douze ans nommé Joseph, beau comme
un ange, et qu'il élevait avec adoration. Ce détail à part, il était le
plus accompli des misérables. Il exerçait tous les métiers ténébreux du
vieux juif déclassé de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec
le Yuzbâchi Suleïman, et plusieurs de mes amis musulmans.

Il était cependant admis et toléré partout, par cette raison que, depuis
de longues années on s'était habitué à le voir. Quand on le rencontrait
dans la rue, on disait: " Bonjour, Kaïroullah! " et on touchait même
le bout de ses grands doigts velus.

Le vieux Kaïroullah réfléchit longuement à ma demande et répondit:

--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coûtent très cher.
Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins coûteuses, que je puis
ce soir même vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par
exemple, vous sera agréable sans doute ...

Sur cette phrase énigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses
socques, et disparut.

Une demi-heure après, la portière de ma chambre se soulevait pour donner
passage à six jeunes garçons israélites, vêtus de robes fourrées,
rouges, bleues, vertes et orange. Kaïroullah les accompagnait avec un
autre vieillard plus hideux que lui-même, et tout ce monde s'assit à
terre avec force révérences, tandis que je restais aussi impassible et
immobile qu'une idole égyptienne.

Ces enfants portaient de petites harpes dorées sur lesquelles ils se
mirent à promener leurs doigts chargés de bagues de clinquant. Il en
résulta une musique originale que j'écoutai quelques minutes en silence.

--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kaïroullah
en se penchant à mon oreille.

J'avais déjà compris la situation et je ne manifestai aucune surprise;
j'eus seulement la curiosité de pousser plus loin cette étude
d'abjection humaine.

--Vieux Kaïroullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ...

Le vieux Kaïroullah réfléchit un instant et répondit:

--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ...

... Quand j'eus chassé tout ce monde comme une troupe de bêtes galeuses,
je vis de nouveau paraître la tête allongée du vieux Kaïroullah,
soulevant sans bruit la draperie de ma porte.

--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitié de moi! Je demeure très loin et
on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me
mettre à la porte à pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de
votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir.

Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fût mort de
froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eût point assassiné. Je me
contentai de lui assigner un coin de ma maison, où il resta accroupi
toute une nuit glaciale, pelotonné comme un vieux cloporte dans sa
pelisse râpée. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa
poitrine comme un râle; et j'en eus tant de pitié, que je me levai
encore pour lui jeter un tapis qui lui servît de couverture.

Dès que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaître,
avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se
retrouver même jamais nulle part sur mon chemin.


       *       *       *       *       *


3


EYOUB À DEUX




I


Eyoub, le 4 décembre 1876.

On m'avait dit: " Elle est arrivée! "--et depuis deux jours, je
vivais dans la fièvre de l'attente.

--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique,
accompagnait la nuit Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa
maîtresse), ce soir, un caïque l'amènera à l'échelle d'Eyoub, devant ta
maison.

Et j'attendais là depuis trois heures.

La journée avait été belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or
avait une activité inusitée; à la tombée du jour, des milliers de
caïques abordaient à l'échelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier
tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appelés dans les centres
populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar.

On commençait à me connaître à Eyoub, et à dire:

--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi?

On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'étais un
chrétien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus
ombrage à personne, et on me donnait quand même ce nom que j'avais
choisi.




II


Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi!

(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.)


Le soleil était couché depuis deux heures quand un dernier caïque
s'avança seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel était aux avirons; une femme
voilée était assise à l'arrière sur des coussins. Je vis que c'était
elle.

Quand ils arrivèrent, la place de la mosquée était devenue déserte, et
la nuit froide.

Je pris sa main sans mot dire, et l'entraînai en courant vers ma maison,
oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ...

Et, quand le rêve impossible fut accompli, quand elle fut là, dans cette
chambre préparée pour elle, seule avec moi, derrière deux portes garnies
de fer, je ne sus que me laisser tomber près d'elle, embrassant ses
genoux. Je sentis que je l'avais follement désirée: j'étais comme
anéanti.

Alors j'entendis sa voix. Pour la première fois, elle parlait et je
comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un
seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui
répondais dans la vieille langue anglaise des choses incohérentes que je
n'entendais même plus!

--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!)

On me les avait dits avant Aziyadé, ces mots éternels; mais cette douce
musique de l'amour frappait pour la première fois mes oreilles en langue
turque. Délicieuse musique que j'avais oubliée, est-ce bien possible que
je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de
jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais;
tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon âme blasée ...

Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaçai sa tête sous un rayon de
lumière pour la regarder, et je lui dis comme Roméo:

--Répète encore! redis-le!

Et je commençais à lui dire beaucoup de choses qu'elle devait
comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais
une foule de questions en lui disant:

--Réponds-moi!

Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tête n'y
était plus, et que je parlais dans le vide.

--Aziyadé, dis-je, tu ne m'entends pas?

--Non, répondit-elle.

Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages:

--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek
isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!)




III


Eyoub, décembre 1876.

Aziyadé parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne
fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles,
et ne s'entendent pas. C'est bien là cette petite personne mystérieuse,
qui le plus souvent s'évanouit quand paraît le jour, et que la nuit
ramène ensuite, à l'heure des djinns et des fantômes.

Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux
par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tête
enfantine et sérieuse, et on en trouve en effet, quand la lumière tombe
sur certains petits cheveux impalpables, rebelles à toutes les
coiffures, qui entourent délicieusement ses joues et son front.

Elle considère comme très inconvenants ces petits cheveux, et passe
chaque matin une heure en efforts tout à fait sans succès pour les
aplatir. Ce travail et celui qui consiste à teindre ses ongles en rouge
orange sont ses deux principales occupations.

Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie;
cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et écrire son nom.
Elle l'écrit partout sur les murs, avec autant de sérieux que s'il
s'agissait d'une opération d'importance, et épointe tous mes crayons
à ce travail.

Aziyadé me communique ses pensées plus avec ses yeux qu'avec sa bouche;
son expression est étonnamment changeante et mobile. Elle est si forte
en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement
encore ou même s'en dispenser tout à fait.

Il lui arrive souvent de répondre à certaines situations en chantant des
passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui
serait insipide chez une femme européenne, a chez elle un singulier
charme oriental.

Sa voix est grave, bien que très jeune et fraîche; elle la prend du
reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue
turque la font un peu rauque quelquefois.

Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de
prendre elle-même et brusquement des résolutions extrêmes, et de les
suivre après, coûte que coûte, jusqu'à la mort.




IV


Autrefois à Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la
mienne pour passer auprès d'elle seulement une heure, j'avais fait ce
rêve insensé: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin
ignoré, où le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai réalisé à
peu près ce rêve, contraire à toutes les idées musulmanes, impossible
à tous égards.

Constantinople était le seul endroit où pareille chose pût être tentée;
c'est le vrai désert d'hommes dont Paris était autrefois le type, un
assemblage de plusieurs grandes villes où chacun vit à sa guise et sans
contrôle,--où l'on peut mener de front plusieurs personnalités
différentes,--Loti, Arif et Marketo.

... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de décembre
ébranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenêtres.
Protégés par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes
chargées,--par l'inviolabilité du domicile turc,--assis devant le
brasero de cuivre ... petite Aziyadé, qu'on est bien chez nous!




V


LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY

Chère petite soeur,

J'ai été dur et ingrat de ne pas t'écrire plus tôt. Je t'ai fait
beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que
j'ai écrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien
maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te
laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu.

Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut
d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais.

Il faudrait m'intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de
bon et d'honnête, et le prendre à coeur. Mais j'ai ma pauvre chère
vieille mère; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me
suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un
certain courage: pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable
de mon existence, je reste Loti, officier de marine.

Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un
vieux débauché qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne.
Mais je ne serai point cet objet-là: quand je ne serai plus bien
portant, ni jeune, ni aimé, c'est alors que je disparaîtrai.

Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai
mort.

Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je
serai au milieu de vous, mes idées changeront; si vous me choisissez une
jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l'aimer, et de me fixer,
pour l'amour de vous, dans cette affection-là.

Puisque je t'ai parlé d'Aziyadé, je puis bien te dire qu'elle est
arrivée.--Elle m'aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse
me décider à la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux
m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passé et les ingrats,--un
peu aussi les absents ...




VI


Peu à peu, de modeste qu'elle était, la maison d'Arif-Effendi est
devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portières de Smyrne, des
faïences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans
peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme.

La roulette a fourni des tentures de satin bleu brodé de roses rouges,
défroques du sérail; et les murailles, qui jadis étaient nues, sont
aujourd'hui tapissées de soie. Ce luxe, caché dans une masure isolée,
semble une vision fantastique.

Aziyadé aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison
d'Abeddin-Effendi est un capharnaüm rempli de vieilles choses
précieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts
aux réserves de leurs maîtres.

Elle reprendra tout cela quand le rêve sera fini, et ce qui est à moi
sera vendu.




VII


Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues
promenades sans but, et le tapage de Stamboul?

Partir le matin de l'Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub; faire, un
chapelet à la main, la tournée des mosquées; s'arrêter à tous les
cafedjis, aux turbés, aux mausolées, aux bains et sur les places; boire
le café de Turquie dans les microscopiques tasses bleues à pied de
cuivre; s'asseoir au soleil, et s'étourdir doucement à la fumée d'un
narguilhé; causer avec les derviches ou les passants; être soi-même une
partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière; être libre,
insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimée vous attendra
le soir.

Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou
rêveur, homme du peuple et poétique à l'excès, riant à tout bout de
champ et dévoué jusqu'à la mort!

Le tableau s'assombrit à mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul,
qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetières.
Encore des échappées sur la nappe bleue de Marmara, les îles ou les
montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un
sceau de vétusté et de mystère,--et les objets extérieurs racontant
les histoires farouches de la vieille Turquie.

Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après
avoir dîné n'importe où, dans quelqu'une de ces petites échoppes turques
où Achmet vérifie lui-même la propreté des ingrédients et en surveille
la préparation.

Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis
si perdu et si paisible, dont l'éloignement même est un des charmes.




VIII


Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim;
vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma; les Turcs ne
savent jamais leur âge. Physiquement, c'est un drôle de garçon, de
petite taille, bâti en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure
maigre et bronzée ferait supposer une constitution délicate;--tout
petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour à tour pleins
d'une douceur triste, ou pétillants de gaieté et d'esprit. Dans
l'ensemble, un attrait original.

Singulier garçon, gai comme un oiseau;--les idées les plus comiques,
exprimées d'une manière tout à fait neuve; sentiments exagérés
d'honnêteté et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie à cheval. Le
coeur ouvert comme la main: la moitié de son revenu est distribué aux
vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public
composent tout son avoir.

Achmet a mis deux jours à découvrir qui j'étais et m'a promis le secret
de ce qu'il est seul à savoir, à condition d'être à l'avenir reçu dans
l'intimité. Peu à peu il s'est imposé comme ami, et a pris sa place au
foyer. Chevalier servant d'Aziyadé qu'il adore, il est jaloux pour elle,
plus qu'elle, et m'épie à son service, avec l'adresse d'un vieux
policier.

--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce
petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui
donnes, si tu tiens à me donner quelque chose; je serai un peu
domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera.

Yousouf reçut le lendemain son congé et Achmet prit possession de la
place.




IX


Un mois après, d'un air embarrassé, j'offris deux medjidiés de salaire
à Achmet, qui est la patience même; il entra dans une colère bleue et
enfonça deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer à ses frais. La
question de ses gages se trouva réglée de cette manière.




X


Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.

--_Sen tchok chéytan, Loti!... Anlamadum séni_! (Toi beaucoup le
diable, Loti! Tu es très malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!)

Son bras agitait avec colère sa large manche blanche; sa petite tête
faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.

Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester: m'offrir la
moitié de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour
cela, j'étais _tchok chéytan_, et incompréhensible.

À dater de cette soirée, je l'ai aimé sincèrement.

Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour
me retenir à Stamboul; l'instant prévu de mon départ passait comme un
nuage noir sur son bonheur.

Et, quand elle eut tout épuisé:

--_Benim djan senin, Loti_. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu,
mon frère, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini
d'Aziyadé; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte.--Maintenant,
fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_!

_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci:
"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je
m'incline devant ta décision, et je l'adore."

Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je
chanterai pour toi ma chanson:

    _Chéytanlar , djinler,
    Kaplanlar, duchmanlar,
    Arslandar, etc..._

(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent
loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en
chantant ma chanson pour toi.

Suivait la chanson, chantée chaque soir d'une voix douce, chanson
longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles
impossibles, et les finales tristes de l'Orient.

Quand j'aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours,
longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyadé.




XI


A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, décembre 1876.

Chère frère,

Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander
pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort:
"Tout va bien!"

Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les cœurs
troublés qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de désespoir, tu
dis que tout t'échappe, tu en appelles passionnément à ma tendresse, et,
quand je t'en assure moi-même, avec passion, je trouve que tu oublies
les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu
voudrais toujours voir durer cet Éden. Mais voilà, moi, c'est permanent,
immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliées
pour faire place à d'autres, et peut-être en feras-tu plus tard plus de
cas que tu ne penses.

Cher frère, tu es à moi, tu es à Dieu, tu es à nous. Je le sens, un
jour, bientôt peut-être, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu
verras combien cette _erreur_ est douce et délicieuse, précieuse et
bienfaisante. Oh! mensonge mille fois béni, que celui qui me fait vivre
et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mène le monde
depuis des siècles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples,
qui change le deuil en allégresse, qui crie partout: " Amour, liberté
et charité!"

..................



XII


Aujourd'hui, 10 décembre, visite au padishah.

Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtché,
même le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les
gardes du sultan en costume écarlate, les musiciens vêtus de bleu de
ciel et chamarrés d'or, les laquais vert-pomme doublés de jaune-capucine
tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur.

Les acrotères et les corniches du palais servent de perchoir à des
familles de goélands, de plongeons et de cigognes.

Intérieurement, c'est une grande splendeur.

Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous
leurs grands plumets, comme des momies dorées. Des officiers des gardes,
costumés un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes.

Le sultan est grave, pâle, fatigué, affaissé.

Réception courte, profonds saluts; on se retire à reculons, courbés
jusqu'à terre.

Le café est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore.

Des serviteurs à genoux vous allument des chibouks de deux mètres de
long à bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux
reposent sur des plateaux d'argent.

Les _zarfs_ (pieds des tasses à café) sont d'argent ciselé, entourés de
gros diamants taillés en rose, et d'une quantité de pierres précieuses.




XIII


En vain chercherait-on dans tout l'islam un époux plus infortuné que le
vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie;
et quatre femmes dont la plus âgée a trente ans, quatre femmes qui, par
extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent
mutuellement le secret de leurs équipées.

Aziyadé elle-même n'est pas trop détestée, bien qu'elle soit de beaucoup
la plus jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas.

Elle est leur égale d'ailleurs, une cérémonie dont la portée m'échappe,
lui ayant donné, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_épouse_.




XIV


Je disais à Aziyadé:

--Que fais-tu chez ton maître? À quoi passez-vous vos longues journées
dans le harem?

--Moi? répondit-elle, je m'ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde
ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits
objets à toi, que j'emporte d'ici pour me faire société là-bas.

Posséder les cheveux et le portrait de quelqu'un était pour Aziyadé une
chose tout à fait singulière, à laquelle elle n'eût jamais songé sans
moi; c'était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation
de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d'une certaine
frayeur.

Il avait fallu qu'elle m'aimât bien pour me permettre de prendre de ses
cheveux à elle; la pensée qu'elle pouvait subitement mourir, avant
qu'ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une
grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait
frémir.

--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que
faisais-tu, Aziyadé?

--Dans ce temps-là, Loti, j'étais presque une petite fille. Quand pour
la première fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'étais dans
le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans
mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du
hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des
histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait
raconter parfaitement.

"Fenzilé-hanum m'apprenait à broder, et puis nous avions les visites à
rendre et à recevoir avec les dames des autres harems.

"Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et
enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous
appartient en propre un jour à chacune: mais nous aimons mieux nous
arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.

"Nous nous entendons relativement fort bien.

"Fenzilé-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la
plus considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans
de grands emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure
pas. Aïché est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de
tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la
plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son
appartement!...

Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans
l'appartement d'Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma
bien-aimée passait son existence. Nous avions beaucoup discuté ce
projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum avait même été consultée; mais
nous ne l'avions pas mis à exécution, et plus je suis au courant des
coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eût été folle.

--Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle,
pour notre patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous.

--Triste modèle en tout cas!

Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là?

Le mal y est entré d'abord par l'intermédiaire de la jolie Aïché-hanum.
La contagion a fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de
ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues où tous les serviteurs
sont subornés. Cette grande cage si bien grillée et d'un si sévère
aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes et
escaliers dérobés; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir,
et prennent leur volée dans toutes les directions du ciel.




XV


Stamboul, 25 décembre 1876.

Une belle nuit de Noël, bien claire, bien étoilée, bien froide.

À onze heures, je débarque du Deerhound au pied de la vieille mosquée de
Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune.

Achmet est là qui m'attend, et nous commençons aux lanternes l'ascension
de Péra, par les rues biscornues des quartiers turcs.

Grande émotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte
fantastique illustré par Gustave Doré.

J'étais convié là-haut dans la ville européenne, à une fête de
Christmas, pareille à celles qui se célèbrent à la même date dans tous
les coins de la patrie.

Hélas! les nuits de Noël de mon enfance ... quel doux souvenir j'en
garde encore!...




XVI


LOTI À PLUMKETT

Eyoub, 27 septembre 1876.

Cher Plumkett,

Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Où allons-nous?
je vous le demande; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour? Un
sultan constitutionnel, cela déroute toutes les idées qu'on m'avait
inculquées sur l'espèce.

À Eyoub, on est consterné de cet événement; tous les bons musulmans
pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi
qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique
surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la
Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système.

J'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque
funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique,
tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain
qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse
Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la
Constitution; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela
est hors de doute.




XVII


Stamboul, 27 septembre.

7 Zi-il-iddjé 1293 de l'hégire.

J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de
la mosquée de Bayazid.

Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches.
Des vieillards (des _hadj-baba_) étaient assis, occupés à lire les
feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les
passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par
l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs
babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande
confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à
torrents.

J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient
la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils
portaient était _eski_, jusqu'à leurs grandes lunettes d'argent,
jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononcé avec
vénération, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi
bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtement ou à de
vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de
l'immobilité et de la stagnation.

On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie
du Séraskiérat; les vieillards échangèrent des signes d'intelligence et
des sourires ironiques.

--Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en
s'inclinant d'un air de moquerie.

--Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les
khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des représentations du
peuple.

--_Voï, voï, voï, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile
de gaze; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et
les Moscow avaient moins d'insolence!

Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur
octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les
constitutions européennes; et ces vieux Turcs accueillaient très
froidement ce cadeau de leur souverain.

Cet événement, qu'Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était
attendu depuis longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la
guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan
poussa ses armements avec ardeur.

Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La
promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus
sous ce déluge.

Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes
les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient
parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les
musiques de la cour.

Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et
inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple
lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui
fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre proférer
en plein Stamboul ces paroles subversives.

Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière
cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se dispersèrent
tumultueusement.

À la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de
l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence
internationale.

C'était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire
entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et
l'aider dans sa péroraison.




XVIII

    -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poètes ?
    Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux !
    " Hélas ! ont répondu leurs voix longtemps muettes,
    Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux !

    ..................

    C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore "

    ..................

    (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.)

Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-là, la grande
place du Séraskiérat, esplanade immense sur la hauteur centrale de
Stamboul, d'où, par-dessus les jardins du sérail, le regard s'étend dans
le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute
tour aux formes bizarres étaient illuminés comme aux soirs de grandes
fêtes. Le déluge de la journée avait fait de ce lieu un vrai lac où se
reflétaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon
surgissaient dans le ciel les dômes des mosquées et les minarets aigus,
longues tiges surmontées d'aériennes couronnes de lumières.

Un silence de mort régnait sur cette place; c'était un vrai désert.

Le ciel clair, balayé par un vent qu'on ne sentait pas, était traversé
par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune était venue
plaquer son croissant bleuâtre. C'était un de ces aspects à part que
semble prendre la nature dans ces moments où va se consommer quelque
grand événement de l'histoire des peuples.

Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une
bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des
lanternes et des bannières; ils criaient: " Vive le sultan! vive
Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes
étaient comme enivrés de se croire libres; et, seuls, quelques vieux
Turcs qui se souvenaient du passé haussaient les épaules en regardant
courir ces foules exaltées.

--Allons saluer Midhat-pacha, s'écrièrent les softas.

Et ils prirent à gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre
à l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait,
quelques semaines après, partir pour l'exil.

Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allèrent ensemble prier
dans la grande mosquée (la Suleimanieh) et de là passèrent la Corne
d'or, pour aller, à Dolma-Bagtché, acclamer Abd-ul-Hamid.

Devant les grilles du palais, des députations de tous les corps, et une
grande masse confuse d'hommes s'étaient réunis spontanément dans le but
de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste.

Ces bandes revinrent à Stamboul par la grande rue de Péra, acclamant sur
leur passage lord Salisbury (qui devait bientôt devenir si impopulaire),
l'ambassade britannique et celle de France.

--Nos ancêtres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancêtres,
qui n'étaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y
a quatre siècles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le
laisserons-nous envahir par l'étranger? Mourons tous, musulmans et
chrétiens, mourons pour la patrie ottomane, plutôt que d'accepter des
conditions déshonorantes ...




XIX


La mosquée du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquérant) nous voit
souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres
grises, étendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant
quelque rêve indécis, intraduisible en aucune langue humaine.

La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de
grands espaces où circulent des promeneurs en cafetans de cachemire,
coiffés de larges turbans blancs. La mosquée qui s'élève au centre est
une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus vénérées.

L'immense place est entourée de murailles mystérieuses, que surmontent
des files de dômes de pierres, semblables à des alignements de ruches
d'abeilles; ce sont des demeures de softas, où les infidèles ne sont
point admis.

Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le
traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes
monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses
saintes, et rien n'y est encore arrivé d'Occident.




XX


Près de cette place est une rue sombre et sans passants, où pousse
l'herbe verte et la mousse. Là est la demeure d'Aziyadé; là est le
secret du charme de ce lieu. Les longues journées où je suis privé de sa
présence, je les passe là, moins loin d'elle, ignoré de tous et à l'abri
de tous les soupçons.




XXI


Aziyadé est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.

--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est
à moi de l'être, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.

Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pénétration et de
persistance, que je détournai la tête sous ce regard.

--Moi, dis-je, ma chérie! Je ne me plains de rien quand tu es là, et
je suis plus heureux qu'un roi.

--En effet, qui est plus aimé que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien
envier? Envierais-tu même le sultan?

Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de
la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je
puis envier; il est fatigué et vieilli et, de plus il est
_constitutionnel_.

--Je pense, Aziyadé, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il
possède,--même son émeraude qui est aussi large qu'une main, même sa
charte et son parlement,--pour avoir ma liberté et ma jeunesse.

J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah
ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante
qu'elle fût, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine
d'opéra-comique. Mon costume y prêtait d'ailleurs: une glace m'envoyait
une image déplaisante de moi-même, et je me faisais l'effet d'un jeune
ténor, prêt à entonner un morceau d'Auber.

C'est ainsi que, par moments, je ne réussis plus à me prendre au sérieux
dans mon rôle turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban
d'Arif, et je retombe sottement sur moi-même, impression maussade et
insupportable.




XXII


J'ai été difficile et fier pour tout ce qui porte lévite ou chapeau
noir; personne n'était pour moi assez brillant ni assez grand seigneur;
j'ai beaucoup méprisé mes égaux et choisi mes amis parmi les plus
raffinés. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je
m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs, même de
leur société et de leurs plaisirs.

Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du
feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main
à tous les assistants, et je m'assieds pour écouter le conteur des
veillées d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et où
figurent les djinns et les génies). Les heures passent là sans fatigue
et sans remords; je me trouve à l'aise au milieu d'eux, et nullement
dépaysé.

Arif et Loti étant deux personnages très différents, il suffirait, le
jour du départ du Deerhound, qu'Arif restât dans sa maison; personne
sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu,
et disparu pour toujours.

Cette idée, qui est d'Aziyadé, se présente à mon esprit par instants
sous des aspects étrangement admissibles.

Rester près d'elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc
au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des
hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans créanciers et sans souci
de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai
horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur
de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes
les obligations sociales de nos pays d'Occident.

Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où
le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ...

Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux
qu'ailleurs.

--Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma
position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en
moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mère.

Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris
peut-être que cela ne serait pas tout à fait impossible; mais elle sent
par intuition ce que cela doit être qu'une vieille mère, elle, la pauvre
petite qui n'en a jamais eu; et les idées qu'elle a sur la générosité et
le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce
qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est
inquiété de les lui donner.




XXIII


DE PLUMKETT A LOTI

Liverpool, 1876.

Mon cher Loti,

Figaro était un homme de génie: il riait si souvent, qu'il n'avait
jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et
je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y
arrive tant bien que mal.

Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le
même individu. Trop souvent, la gaieté de Figaro m'abandonne, et c'est
alors Jérémie, prophète de malheur, ou David, auguste désespéré sur
lequel la main céleste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me
possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'écris pas, je ne
pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à
grands pas en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc
émissaire idéal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets
toutes les extravagances possibles: je me livre à huis clos aux actes
les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je me calme et
deviens raisonnable.

Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type; un fou, que
sais-je? à quoi je répondrai: " Oui mais bien moins que vous ne
croyez. Bien moins que vous, par exemple."

Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me
comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un
individu, né raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes,
voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions
héréditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scène
de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous façonnent,
comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce
qui l'a touchée.--Les circonstances, pour moi, n'ont été que
douloureuses; j'ai été, pour me servir de l'expression consacrée, formé
à l'école du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris à mes
dépens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une
manière un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est
que j'ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus
que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le
pourraient faire en connaissance de cause.

Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette
consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes
de la vie, et confiants dans la justice suprême du créateur.

Et, pourtant, je vis sans blasphémer.

Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions,
l'enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse? Non, vous le
savez bien; j'ai renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus
de mon goût, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je
vis désormais sans but comme sans espoir ... Est-ce à dire pourtant que
j'en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout, niant tout ce
qui est bon, niant la vertu, niant l'amitié, niant tout ce qui peut nous
rendre supérieurs à la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points,
je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgré mon expérience des
choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquérir une pareille, il
en coûte trop cher!), je crois encore à tout cela, et à bien d'autres
choses encore.

À Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de
vous.

Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de
descriptions, d'une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et
moi, à travers les méandres fantasmagoriques d'une grande fourmilière
orientale. Nous restons la bouche béante en face des tableaux que vous
nous tracez; je songe à vos trois poignards, comme je songeais au
bouclier d'Achille, si _minutieusement chanté_ par Homère! Et puis
enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans
l'oeil, peut-être parce que votre lampe s'est mise à fumer comme vous
acheviez votre lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en
nous lançant la série des lieux communs édités au siècle dernier! je
crois vraiment que les lieux communs des frères ignorantins valent
encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera
l'anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe
siècle, ces idées matérialistes: Dieu était un préjugé; la morale était
devenue l'intérêt bien entendu, la société un vaste champ d'exploitation
pour l'homme habile. Tout cela séduisait beaucoup de gens par sa
nouveauté et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus
immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait; où l'on
pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, même des choses les moins
drôles, jusqu'au moment où tant de têtes tombèrent sous le couteau de la
Révolution, que ceux qui conservèrent la leur commencèrent à réfléchir.
Ensuite vint une époque de transition, où l'on vit apparaître une
génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie
constitutionnelle, regrettant le passé qu'elle ne connaissait pas,
maudissant le présent qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir
qu'elle ne devinait pas. Une génération de romantiques, une génération
de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer, à prier, à
blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en
venir un beau jour à se faire sauter la cervelle.

Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus
pratique: on se hâte, avant d'être devenu un homme, de devenir une
_espèce d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se
fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son
état; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les
idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous
aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans
lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous
entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un
membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate,
épicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose;
on fait quelque chose; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne
se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne
de conduite toute tracée par les devoirs que l'on est tenu de remplir.
Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en
politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler;
ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous
absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous
engrènent; vous vous trémoussez dans l'espace; vous vous abêtissez dans
le temps, grâce à la vieillesse: vous faites des enfants qui seront
aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de
l'Église; votre cercueil est inondé d'eau bénite, on chante du latin en
faux bourdon autour d'un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui
étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant
votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on
hérite de vous.

Ainsi va le monde!

Tout cela n'empêche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort
braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant
le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas
et n'assassinant pas, lors même qu'ils seraient sûrs de l'impunité,
parce qu'ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes
auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables
d'aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et
pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies
pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charité allant au
milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous
pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de
la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui
seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous
offrir une affection et un dévouement illimités.

Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous
rêvez au lieu de réfléchir; de ce que vous suivez la passion au lieu de
la raison.

Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que
tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous
vous y dépeignez, vous m'écririez aussitôt pour protester, pour me dire
que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi;
que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que
ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive
contractée par la douleur.

Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas
vous-même. Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et
délicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et
demeure une protestation vivante contre vos négations de tout ce qui est
amitié, désintéressement, dévouement.

C'est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous; votre fierté
blessée vous fait cacher vos trésors et étaler à plaisir " l'être
factice créé par votre orgueil et votre ennui ".

PLUMKETT.




XXIV


LOTI A WILLIAM BROWN

Eyoub, décembre 1876.

Mon cher ami,

Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de
Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand
plaisir en voulant bien me donner signe de vie.

Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul; vous enfilez quatre
kilomètres de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg
d'Eyoub, où les enfants prennent pour cible à cailloux votre coiffure
insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique
immédiatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre
sous des amandiers, et ma case est à côté.

J'habite là en compagnie d'Aziyadé, cette jeune femme de Salonique de
laquelle je vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin
d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passé et des ingrats.

Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amené dans ce
recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu à adopter pour un temps le
langage et les coutumes de la Turquie--même ses beaux habits de soie
et d'or.

Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation: Beau
temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient
d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour à mes
oreilles. Mon chat Kédi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirés,
l'un portant l'autre, dans leur appartement commun.

Aziyadé, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de
coussins, est occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de
la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de
Londres, de toutes nos sottises,--et je vous écris en vous priant de
vouloir bien me répondre.

Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma
lettre, vous pourriez le supposer; je mène seulement de front deux
personnalités différentes, et suis toujours officiellement, mais le
moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine.

Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi
sous mon nom véritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique.




XXV


Stamboul, 1er janvier 1877.

L'année 77 débute par une journée radieuse, un temps printanier.

Ayant expédié dans la journée certaines visites, qu'un reste de
condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait à faire dans la
colonie de Péra, je rentre le soir à cheval à Eyoub, par le
Champ-des-Morts et Kassim-Pacha.

Je croise le coupé du terrible Ignatief, qui revient ventre à terre de
la Conférence, sous nombreuse escorte de Croates à ses gages; un instant
après, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort
agités l'un et l'autre: on s'est disputé à la séance, et tout est au
plus mal.

Les pauvres Turcs refusent avec l'énergie du désespoir les conditions
qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi.

Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!"
à la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande
confusion et beaucoup de sang.

Puisse cette catastrophe passer loin de nous!...

Il faudrait--demain peut-être--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ...




XXVI


Nous descendions, par une soirée splendide, la rampe d'Oun-Capan.

Stamboul avait un aspect inaccoutumé; les hodjas dans tous les minarets
chantaient des prières inconnues sur des airs étranges; ces voix aiguës,
parties de si haut, à une heure insolite de la nuit inquiétaient
l'imagination; et les musulmans, groupés sur leurs portes, semblaient
regarder tous quelque point effrayant du ciel.

Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune
que tout à l'heure nous avions vue si brillante sur le dôme de
Sainte-Sophie, s'était éteinte là-haut dans l'immensité; ce n'était plus
qu'une tache rouge, terne et sanglante.

Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma première
impression, plus rapide que l'éclair, fut aussi une impression de
frayeur. Je n'avais point prévu cet événement, ayant depuis longtemps
négligé de consulter le calendrier.

Achmet m'explique combien c'est là un cas grave et sinistre: d'après la
croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui
la dévore. On peut la délivrer cependant, en intercédant auprès d'Allah,
et en tirant à balle sur le monstre.

On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de
circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les
fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune, dans
le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phénomène.

Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous
arrête en route. À mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zaptiés nous
barre le passage: une nuit d'éclipse, se promener en caïque est
interdit.

Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons,
nous discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une
fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire.

Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et
la terreur.

Les chiens hurlent à la lune d'une façon lamentable, qui complique
encore la situation.

D'un air mystique, Achmet et Aziyadé m'apprennent que ces chiens hurlent
ainsi pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est
dispensé dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes
ne peuvent voir.

L'éclipse continue sa marche, malgré la fusillade; le disque entier est
même d'une nuance rouge extraordinairement prononcée,--coloration due
à un état particulier de l'atmosphère.

J'essaye l'explication du phénomène au moyen d'une bougie, d'une orange
et d'un miroir, vieux procédé d'école.

J'épuise ma logique, et mes élèves ne comprennent pas; devant cette
hypothèse tout à fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyadé
s'assied avec dignité, et refuse absolument de me prendre au sérieux. Je
me fais l'effet d'un pédagogue, image horrible! et je suis pris de fou
rire; je mange l'orange et j'abandonne ma démonstration ...

À quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur ôterais-je la
superstition qui les rend plus charmants?

Et nous voilà, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par
la fenêtre, à la lune qui continue de faire là-haut un effet sanglant,
au milieu des étoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels!




XXVII


Vers onze heures, Achmet nous éveille pour nous annoncer que le
traitement a réussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guérie).

En effet, la lune, tout à fait rétablie, brillait comme une splendide
lampe bleue dans le beau ciel d'Orient.




XXVIII


"Ma mère Béhidjé " est une très extraordinaire vieille femme,
octogénaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que
le Koran, et plus raide que la loi du Chéri.

Feu Chefket-Daoub-pacha, époux de Béhidjé-hanum, fut un des favoris du
sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires.
Béhidjé-hanum, admise à cette époque dans son conseil, l'y avait poussé
de tout son pouvoir.

Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs
du Taxim, habite la vieille Béhidjé-hanum. Son appartement, qui déjà
surplombe des précipices, porte deux shaknisirs en saillie,
soigneusement grillés de lattes de frêne.

De là, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de
Dolma-Bagtché et de Tchéraghan, la pointe du Sérail, le Bosphore, le
Deerhound, pareil à une coquille de noix posée sur une nappe bleue,--et
puis Scutari et toute la côte d'Asie.

Béhidjé-hanum passe ses journées à cet observatoire, étendue sur un
fauteuil, et Aziyadé est souvent à ses pieds,--Aziyadé attentive au
moindre signe de sa vieille amie, et dévorant ses paroles comme les
arrêts divins d'un oracle.

C'est une anomalie que l'intimité de la jeune femme obscure et de la
vieille cadine, rigide et fière, de noble souche et de grande maison.

Béhidjé-hanum ne m'est connue que par ouï-dire: les infidèles ne sont
point admis dans sa demeure.

Elle est belle encore, affirme Aziyadé, malgré ses quatre-vingts ans,
"belle comme les beaux soirs d'hiver"

Et, chaque fois qu'Aziyadé m'exprime quelque idée neuve, quelque notion
nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer
absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma chérie?
"--Aziyadé répond: " C'est ma mère Béhidjé."

"Ma mère " et " mon père " sont des titres de respect qu'on emploie en
Turquie lorsqu'on parle de personnes âgées, même lorsque ces personnes
vous sont indifférentes ou inconnues.

Béhidjé-hanum n'est point une mère pour Aziyadé. Tout au moins est-ce
une mère imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune
imagination de son enfant.

Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la
pauvre petite abandonnée verse souvent des larmes très amères sur son
amour pour un infidèle.

Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le récit de longues
histoires, contées avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit,
par les lèvres fraîches de ma bien-aimée.

Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des
anciens héros du désert, légendes persanes ou tartares, où l'on voit de
jeunes princesses, persécutées par les génies, accomplir des prodiges de
fidélité et de courage.

Et, quand Aziyadé arrive le soir, l'imagination plus surexcitée que de
coutume, je puis en toute sûreté lui dire:

--Tu as passé ta journée, ma chère petite amie, aux pieds de ta mère
Béhidjé!




XXIX


Janvier 1877.

Huit jours à Buyukdéré, dans le haut Bosphore, à l'entrée de la mer
Noire. Le _Deerhound_ est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui
sont postés là comme des chiens de garde, à l'intention de la Russie.
Cette situation du Deerhound, qui m'éloigne de Stamboul, coïncide avec
un séjour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et
cette séparation nous tient lieu de prudence.

Il fait froid, il pleut, les journées se passent à courir dans la forêt
de Belgrade, et ces courses sous bois me ramènent aux temps heureux de
mon enfance.

Des chênes antiques, des houx, de la mousse et des fougères, presque la
végétation du Yorkshire. À part qu'il y pousse aussi des ours, on se
croirait dans les bons vieux bois de la patrie.




XXX


Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent
des idées drôles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient
très respectueux, et s'en tient à distance.

Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laissé pour
aller dormir, revint tout à coup frapper à ma porte.

--_Bir madame kédi_, disait-il d'un air effaré, _bir madame kédi_ (une
madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com
Samuel_ (qui a apporté ses petits pour dormir avec Samuel)!

Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable:

--Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le
mois même ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire?

Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon
ami, et j'entrai dans sa chambre.

Une dame _kédi_ était en effet postée sur l'oreiller de Samuel, tout au
milieu. C'était une personne de beaucoup d'embonpoint, revêtue d'une
belle pelure jaune. Avec un air de dignité et de triomphe, assise sur
son _innommable_, elle contemplait tour à tour Samuel immobile, et ses
petits qui s'ébattaient sur la couverture.

Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène
de famille dans une attitude de consternation résignée; il attendait que
je vinsse à son secours.

Cette madame Kédi m'était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté
cependant pour se laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses
enfants. Après quoi, Samuel, ayant soigneusement épousseté sa
couverture, fit mine de s'aller coucher.

Je ne devais point rentrer cette nuit-là. J'arrivai à l'improviste à
deux heures du matin.

Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé
des cordes sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les
purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-même s'était
installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des têtes jeunes et des
consciences pures. Pour lui, c'était bien là son cas.

Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée,
mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.




XXXI


C'était Noël à la grecque; le vieux Phanar était en fête.

Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de
papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient à
toutes les portes, à tour de bras, et donnaient des sérénades terribles,
avec accompagnement de tambour.

Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand mépris pour ces
réjouissances d'infidèles.

Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empêcher
d'avoir l'air sinistre.

On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines,
rongées de vétusté, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des
jeunes filles, vêtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens
des piastres de cuivre.

Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata; jamais, dans aucun pays
du monde, il ne fut donné d'ouïr un vacarme plus discordant, ni de
contempler un spectacle plus misérable.

C'était un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait
en grande majorité l'élément grec. L'immonde population grecque affluait
en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution,
de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer
tout ce qu'il y avait là d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y
entendait de braillements avinés, de cris écoeurants.

Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire
tranquillement aux dépens des infidèles, pour voir comment ces chrétiens
du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si
pathétiques discours, célébraient la naissance de leur prophète.

Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'être obligés d'aller se
battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait le
titre immérité de citoyens, s'en donnaient à coeur joie de chanter et de
boire.




XXXII


Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre
caïque sur la Corne d'or.

C'était une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les
grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous
ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à
Eyoub.

À l'échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit
noire, au milieu de pieux, d'épaves et de milliers de caïques échoués
sur la vase.

On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de
Constantinople, lieu qui n'est fréquenté à pareille heure par aucun être
humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres à tête
blanche, cachées dans certain recoin obscur qui nous était familier,
sous le balcon d'une maison en ruine ... C'étaient Aziyadé, et la
vieille, la fidèle Kadidja.

Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes.

La distance était grande encore, de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub.
De loin en loin, une rare lumière, partie d'une maison grecque, laissait
tomber dans l'eau trouble une traînée jaune; autrement, c'était partout
la nuit profonde.

Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit
d'un orchestre et d'un bal. C'était une de ces grandes habitations, noires
au-dehors, somptueuses au-dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes,
cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.

... Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes
dans le silence et l'obscurité.

Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant
sur nous.

--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tête.

--_Bay-Kouch mî_? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et
emmaillotée. (Est-ce point le hibou?)

Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils
avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour
rien.

--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _ammâ
sen ... bilmezsen_! (C'est très mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne
sais pas!...)

C'était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit
d'hiver, et elle nous suivit sans trêve, pendant plus d'une heure que
nous mîmes à remonter de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub.

Il y avait un courant terrible, cette nuit-là, sur la Corne d'or; la
pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'était
éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par des bachibozouks de
patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois.

Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de
iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux
rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la
grande synagogue, et ce lieu est le seul où l'on trouve, la nuit, du
mouvement sur la Corne d'or.

Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de
iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé
pleurait, de froid et de frayeur.

Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l'obscurité
profonde, notre caïque à l'échelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de
planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en
aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement
les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois;
passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous
de l'escalier, la cuisine, l'intérieur du four; laisser nos chaussures
pleines de boue et nos vêtements mouillés; monter pieds nus sur les
nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son
appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef;
laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous
asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait
depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles
du sérail et d'eau de roses; ... c'était pour au moins vingt-quatre
heures, la sécurité, et l'immense bonheur d'être ensemble!

Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane
sous nos fenêtres.

Et Aziyadé, brisée de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en
pleurant à chaudes larmes.




XXXIII


Leur " madame " était une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe
et fait tous les métiers; leur " madame " (la madame de Samuel et
d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur
madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le
quartier de Galata.

Le café de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il était
très profond et très vaste; il avait une porte de derrière sur une
impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de
débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous
de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et
de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était
prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.

Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'était
ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs
_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame"
était remplie pour nous d'attentions maternelles.

Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un
coffre qui me servaient aux changements de décors. J'entrais en
vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par
l'impasse.

Leur " madame " était italienne.




XXXIV


Eyoub, 20 janvier.

Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des
conférenciers. La chose ayant raté, les Excellences s'en vont, les
ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors la loi.

Bon voyage à tout ce monde! heureusement nous, nous restons. À Eyoub,
on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même
dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les
pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Égalité! inconnue à
notre nation démocratique, à nos républiques occidentales!) Un érudit
est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour;
chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions
bruyantes, à l'ale et à l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets
de barrières; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et
recueillement.

On ne doit pas désespérer d'un peuple qui a conservé tant de croyances
et de sérieuse honnêteté.




XXXV


Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de
l'empire, réunis en séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à
l'unanimité de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles
ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de
félicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont
pris cette résolution désespérée.

L'enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l'on vit
pour la première fois cette chose insolite: des chrétiens siégeant à
côté de musulmans; des prélats arméniens, à côté des derviches et du
cheik-ul-islam; où l'on entendit pour la première fois sortir de bouches
mahométanes cette parole inouïe: " Nos frères chrétiens."

Un grand esprit de fraternité et d'union rapprochait alors les
différentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un
péril commun, et le prélat arménien-catholique prononça dans cette
assemblée cet étrange discours guerrier:

"Effendis!

"Les cendres de nos pères à tous reposent depuis cinq siècles dans
cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de défendre
ce sol qui nous est échu en héritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi
de nature. L'histoire nous montre de grands États qui ont tour à tour
paru et disparu dans la scène du monde. Si donc les décrets de la
Providence ont fixé le terme de l'existence de notre patrie, nous
n'avons qu'à nous incliner devant son arrêt; mais autre chose est de
s'éteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons
périr d'une balle meurtrière ne renonçons donc pas à l'honneur de la
recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de
notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguère encore, nous
n'étions qu'un corps inerte; la charte qui nous a été octroyée est venue
vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la première fois,
nous sommes invités à ce conseil; grâces en soient rendues à Sa Majesté
le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! désormais, que la
question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le
musulman aille à sa mosquée et le chrétien à son église; mais, en face
de l'intérêt de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons
tous unis!"




XXXVI


Aziyadé, qui était fidèle à la petite babouche de maroquin jaune des
bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien
trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, traînant
dans tous les recoins de la maison, et elle écrivait son nom dans
l'intérieur, sous prétexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre.

Celles qui avaient servi étaient condamnées à un supplice affreux:
lancées dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et précipitées
dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des pâpoutchs_, le
sacrifice des babouches.

C'était un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien
froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et
nous menait sur les toits, et, là au beau clair de lune, _mahitabda_,
après nous être assurés que tout sommeillait alentour, de consommer le
kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches
condamnées.

Tombera-t-elle dans l'eau, la pâpoutch, ou sur la vase, ou bien encore
sur la tête d'un chat en maraude?

Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous
deux avait deviné juste, et gagné le pari.

Il faisait bon être là-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si
tranquilles, souvent piétinant sur une blanche couche de neige, et
dominant le vieux Stamboul endormi. Nous étions privés, nous, de jouir
ensemble de la lumière du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en
vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprécier
leur bonheur. Là-haut était notre lieu de promenade; là, nous allions
respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en société de la
lune, compagne discrète qui tantôt s'abaissait lentement à l'ouest sur
les pays des infidèles, tantôt se levait toute rouge à l'orient,
dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Péra.




XXXVII

    Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement?

    (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.)


L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et
partent, chargés de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de
partout, des soldats et des rédifs, du fond de l'Asie, des frontières de
Perse, même de l'Arabie et de l'Égypte. On les équipe à la hâte pour les
expédier sur le Danube, ou dans les camps de la Géorgie. De bruyantes
fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour
leur départ. La Turquie ne s'était jamais vu tant d'hommes sous les
armes, tant d'hommes si décidés et si braves. Allah sait ce que
deviendront ces multitudes!




XXXVIII


Eyoub, 29 janvier 1877.

Je n'aurais pas pardonné aux Excellences leurs pasquinades
diplomatiques, si elles avaient dérangé ma vie.

Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un
instant j'avais eu peur de quitter.

Il est minuit, la lune promène sur mon papier sa lumière bleue, et les
coqs ont commencé leur chanson nocturne. On est bien loin de ses
semblables à Eyoub, bien isolé la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai
peine à croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si
las de moi-même, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime
assez pouvoir me prendre un peu pour un autre.

Aziyadé est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem
d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours.

Samuel est là près de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi
tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journée
repêcher un noyé, lequel était, il paraît, si vilain et lui a fait tant
de peur, que, par prudence, il a apporté dans ma chambre sa couverture
et son matelas.

Demain matin, dès l'aubette, les rédifs qui s'en vont en guerre feront
tapage, et il y aura foule dans la mosquée. Volontiers je partirais avec
eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une
chose belle et entraînante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas
mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet élan que je sentirais
pour mon pays, s'il était menacé comme elle, et en danger de mort.




XXXIX


Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan
Sélim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui
grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumée de nos
chibouks qui montait en spirale dans l'air pur.

La place du Sultan Sélim est entourée d'une antique muraille, dans
laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y
sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cyprès; on est là
en bon quartier turc, et on peut aisément s'y tromper de deux siècles.

--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai,
Loti, quand tu seras parti: je mènerai joyeuse vie et je me griserai
tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du
matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est égal
(_zarar yok_).Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera fini
aussi de ton Achmet.

Et il fallut lui faire jurer d'être sage; ce qui ne fut point une facile
affaire.

--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras
marié et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai là-bas
ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'à Stamboul, mais je serai
près de toi, et c'est tout ce que je demande.

Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier
mes petits enfants.

Cette perspective d'élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à
le remettre en joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets
d'éducation, basés sur des méthodes extrêmement originales.




XL


PLUMKETT A LOTI

Mon cher ami,

Je ne vous écrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien à
vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire.

Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'étais très préoccupé de
choses nullement agréables; que j'étais empoigné par dame Réalité,
étreinte dont il est fort dur de se débarrasser; que je languissais
assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les
liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en certains moments,
m'unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau, étaient
rompus.

Je suis sûr que vous comprenez très bien ceci, car c'est là l'état dans
lequel je vous ai vu plus d'une fois plongé.

Votre nature ressemble beaucoup à la mienne, ce qui m'explique fort bien
la très grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime
abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est
soi-même. Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi
accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un
et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le désir, la
tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de
bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe
sympathique_.

Je vous parle un langage peu littéraire. Je m'en aperçois bien:
j'emploie un vocabulaire emprunté à la dynamique et fort différent de
celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensée.

Ces sympathies, nous les éprouvons d'une foule de manières différentes.
Vous qui êtes musicien, vous les avez ressenties à l'égard de quoi, s'il
vous plaît? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui
naît en nous à l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air à
notre tympan et de là à notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans
notre cervelle? Voyez donc ce phénomène bizarre: vous êtes
impressionné par une suite de sons, vous entendez une phrase mélodique
qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle? Parce que les intervalles
musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des
nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimés par certains
chiffres plutôt que par certains autres; changez ces chiffres, votre
sympathie n'est plus excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus
musical, que c'est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons
simultanés se font entendre, vous recevez une impression qui sera
heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrés, qui sont les
rapports sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être
sensitif.

Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons,
entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains
miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes.
Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses
et vous-même soient trop compliqués pour être exprimés, comme dans le
cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent.

Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement à ce
que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage,
que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre
je ne sais quoi qui fait le diable à quatre dans votre imagination. Ne
vous récriez pas! la moitié du temps, votre amour ne tient à rien de
plus.

Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une
délicatesse de sentiment, une élévation de caractère qui sont la vraie
cause de votre amour ... Hélas! gardez-vous bien de confondre ce qui est
en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de là:
attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs à ce qui nous plaît.
Faire une châsse à la femme que l'on aime et prendre son ami pour un
homme de génie.

J'ai été amoureux de la Vénus de Milo et d'une nymphe du Corrège. Ce
n'étaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif
d'échange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'était
l'affinité physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui
faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement compliqué,
que l'on ne sait plus où donner de la tête; les neuf dixièmes des gens
ne comprennent plus rien à quoi que ce soit.

Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité
entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide
de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez être
heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins
sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n'y a pas de
bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces
émotions, vous serez toujours un pauvre exilé.

Celui qui est apte à ressentir ces émotions d'un ordre supérieur, pour
lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu
impressionné par tout ce qui sera en dessous de ses désirs. Qu'est-ce
donc que l'attrait d'un bon dîner, d'une partie de chasse, d'une jolie
fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en lisant les
poètes, qui s'est délicieusement abandonné au courant d'une suave
mélodie, qui s'est plongé dans cette rêverie qui n'est pas la pensée,
qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime?

Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur
lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal
proportionnés, emprisonnés dans des culottes ou des habits noirs, tout
cela grouillant sur des pavés boueux, autour de murailles sales, de
boîtes à fenêtre et de boutiques?

Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau ...

Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous
entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu'ils
expriment?

Si votre pensée s'élance dans l'espace et dans le temps; si elle
embrasse l'infinie simultanéité des faits qui se passent sur toute la
surface de la terre, qui n'est qu'une planète tournant autour du soleil,
--qui n'est lui-même qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si
vous songez que cet infini simultané n'est qu'un instant de l'éternité,
qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment,
suivant le point de vue où vous vous placez, et qu'il y en a une
infinité de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela,
l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans
votre esprit ces éternels problèmes, qu'est-ce que tout cela? que
suis-je moi-même au milieu de cet infini?

Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle
avec ceux qui vous entourent.

Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d'une araignée
qui vous raconterait qu'un plumeau dévastateur lui a détruit une partie
de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient
d'hériter d'un gros tas de plâtras dans lequel il pourra gîter tout à
l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises
récoltes, et qu'il avait hérité d'une maison de campagne.)

Vous avez été amoureux, vous l'êtes peut-être encore; vous avez senti
qu'il existait un genre de vie tout spécial, un état particulier de
votre être à la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects
entièrement nouveaux.

Une sorte de révélation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de
naître une seconde fois, car dès lors on vit davantage, on fonctionne
tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idées, de sentiments, se
réveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite.
(Littérature de l'avenir!)

Bref, on s'épanouit, on est heureux, et tout ce qui est antérieur à ce
bonheur disparaît dans une sorte de nuit. Il semble qu'on était dans les
limbes; on vivait, relativement à la vie actuelle, comme l'enfant en bas
âge par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe
lorsque l'on est amoureux, on ne peut les décrire qu'au moment même où
on les éprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci.
Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces
idées-là, je m'exalte, je perds la tête, je ne sais plus où j'en suis!...
Quelle bonne chose d'aimer et d'être aimé! savoir qu'une nature
d'élite a compris la vôtre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensées,
tous ses actes à vous; que vous êtes un centre, un but, en vue duquel
une organisation aussi délicatement compliquée que la vôtre, vit, pense
et agit! Voilà qui nous rend forts; voilà qui peut faire des hommes de
génie.

Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est
peut-être moins une réalité que le plus pur produit de notre
imagination, et ce mélange d'impressions, physiques et morales,
sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles
que l'on ne peut que rappeler à l'esprit de celui qui les a déjà
éprouvées,--impressions que vous causera, par suite d'une mystérieuse
association d'idées, le moindre objet ayant appartenu à votre
bien-aimée, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez
simplement écrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui
sont peut-être tout ce qu'il y a de meilleur au monde.

Et l'amitié, qui est un sentiment plus sévère, plus solidement assis,
puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus élevé en nous, la partie
purement intellectuelle de nous-même. Quel bonheur de pouvoir dire tout
ce que l'on sent à quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non
pas seulement _jusqu'à un certain point_, à quelqu'un qui achève votre
pensée avec le même mot qui était sur vos lèvres, dont la réplique fait
jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idées. Un
demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous
êtes habitué à penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui
l'animent et il le sait. Vous êtes deux intelligences qui s'ajoutent et
se complètent.

Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et
à qui tout cela manque, est fort à plaindre.

Pas d'affections, personne qui pense à moi ... À quoi bon avoir des idées
pour n'avoir personne à qui les dire? à quoi bon avoir du talent s'il
n'y a pas en ce monde une personne à l'estime de laquelle je tiens plus
qu'à tout le reste? à quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne
me comprendront pas?

On laisse tout aller; on a éprouvé des déceptions, on en éprouve tous
les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'était durable,
qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les
nerfs détendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit à
tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois à se demander si
l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrête; donc, plus de
châteaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'espérance. On tombe dans la
bravade, on parle cavalièrement de bien des choses dont on rit beaucoup
quand on n'en pleure pas.

On n'aime rien, et pourtant on était fait pour tout aimer: on ne croit
à rien et on pourrait peut-être encore bien croire à tout; on était bon
à tout et on n'est bon à rien.

Avoir en soi une exubérance de facultés et sentir que l'on avorte, une
excroissance de sensibilité, un excédent de sentiments, et ne savoir
qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une
souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent
vous distraire un instant (votre écuyère de cirque, l'odalisque Aziyadé
et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de
nouveau, et plus contusionné que jamais.

Voilà votre profession de foi expliquée, développée, et considérablement
augmentée par le drôle de type qui vous écrit.

La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous
porte un très vif intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes,
que pour ce que je sens que vous pourriez devenir.

Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des
muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes
clown, acrobate et bon tireur; il eût mieux valu être un grand artiste,
mon cher Loti.

Je voudrais d'ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j'ai foi
: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remède. C'est à notre
raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le
tempérament du sujet.

Le désespoir est un état complètement anormal; c'est une maladie aussi
guérissable que beaucoup d'autres; son remède naturel est le temps. Si
malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit
coin de vous-même que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit
coin sera votre boîte à médicaments.--_Amen_!

PLUMKETT.

Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je
baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionné.

PLUMKETT.




XLI


LOTI A PLUMKETT

Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'étais malheureux? Je ne le crois
pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j'ai dû me tromper. Je
rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'étais un des
heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais
à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil couchant dorait
les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le
toit de ma case ignorée, où Aziyadé m'attendait.

Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d'essence de roses. Je
tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisées, position
dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prépara deux
narguilhés, l'un pour moi, l'autre pour lui-même, et posa à mes pieds un
plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail.

Aziyadé entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur
un tambour chargé de paillettes de métal; la fumée se mit à décrire dans
l'air ses spirales bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la
vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et
aimables à regarder: ma maîtresse, mon domestique et mon chat.

Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants.
Si quelques Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes
amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de
frêne gardent si fidèlement mes fenêtres qu'à aucun moment du jour un
regard curieux n'y saurait pénétrer.

Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _être chez eux_; dans vos
logis d'Europe, ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est
ici dans la rue, en butte à l'espionnage des amis fâcheux et des
indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilité de l'intérieur,
ni le charme de ce mystère.

Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai
été assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de
tout ce qui a été brisé dans mon coeur: je sens que l'heure présente
n'est qu'un répit de ma destinée, que quelque chose de funèbre plane
toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amènera fatalement
un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j'ai de
ces instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses
inexpliquées qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi à
l'approche de la nuit.

Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir; je ne suis plus
ce garçon de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait
toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.

On déciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou
d'Aziyadé, ou même de Samuel. J'étais vieux et sceptique; auprès d'eux,
j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies
humaines sans que les années pussent marquer sur leur visage, et
logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans.

Mais leur jeunesse rafraîchit mon coeur, et vous avez raison, je
pourrais peut-être bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus
croire à rien ...




XLII


Une certaine après-midi de janvier, le ciel sur Constantinople était
uniformément sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et
le jour était pâle comme un jour britannique.

Je suivais à cheval une longue et large route, bordée d'interminables
murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme
des murailles de prison.

En un point de cette route, un pont voûté en marbre gris passait en
l'air; il était supporté par des colonnes de marbre curieusement
sculptées, et servait de communication entre la partie droite et la
partie gauche de ces constructions tristes.

Ces murailles étaient celles du sérail de Tchéraghan. D'un côté étaient
les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre
permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans être
aperçues du dehors.

Trois portes s'ouvraient seulement à de longs intervalles dans ces
remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des
battants de fer, dorés et ciselés.

C'étaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant à deviner
quelles pouvaient être les richesses cachées derrière la monotonie de
ces murs.

Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrées défendues. Les
styles de ces portiques semblait indiquer lui-même que le seuil en était
dangereux à franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillées à
jour dans le goût arabe, étaient couvertes de dessins étranges et
d'enroulements mystérieux.

Une mosquée de marbre blanc, avec un dôme et des croissants d'or était
adossée à des roches sombres où poussaient des broussailles sauvages. On
eût dit qu'une baguette de péri l'avait d'un seul coup fait surgir avec
sa neigeuse blancheur, en respectant à dessein l'aspect agreste et rude
de la nature qui l'entourait.

Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues,
dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beauté.

Deux eunuques, chevauchant à leur suite, indiquaient que ces femmes
étaient de grandes dames.

Ces trois Turques se tenaient fort mal, à la façon de toutes les
_hanums_ de grande maison qui ne craignent guère d'adresser aux
Européens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus
moqueurs.

Celle surtout qui était jolie m'avait souri avec tant de complaisance,
que je tournai bride pour la suivre.

Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la
belle dame m'envoya par la portière ouverte la collection de ses plus
délicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur
tout son parcours, passant devant ou derrière, ralentissant ma course,
ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles
dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et
continuaient de trotter à leur poste, dans l'impassibilité la plus
complète.

Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier
de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir
Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak
antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arrêtèrent et
descendirent.

La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa
demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait été
charmée de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ...




XLIII


Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de
la fidélité qu'elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances
de certains hommes, et la terreur du châtiment sont indispensables pour
les retenir. Toujours oisives, dévorées d'ennui, physiquement obsédées
de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier
venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui
les promène, s'il est beau et s'il leur plaît. Toutes sont fort
curieuses des jeunes gens européens, et ceux-ci en profiteraient
quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutôt ils étaient
placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position à
Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte
isolée tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--étaient choses
fort propices à ces sortes d'entreprises; et ma maison eût pu devenir
sans doute, si je l'avais désiré, le rendez-vous des belles désoeuvrées
des harems.




XLIV


Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case
paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je
n'avais cependant pas cessé de chérir. Aziyadé se révoltait contre un
projet cynique que je lui exposais; elle me résistait avec une force de
volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu'une larme vînt dans ses
yeux, ni un tremblement dans sa voix.

Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une
autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-même
reviendrait ensuite, et m'aimerait encore après cette humiliation sans
en garder même le souvenir.

Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales
et son impunité; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait
d'anathèmes; l'idée d'être chassée pour cette femme la comblait d'amertume
et de honte.

--C'est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera
venue, ce sera fini et je ne t'aimerai même plus. Mon âme est à toi et
je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera
fini; j'en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te reverrai jamais.




XLV


Et, au bout d'une heure, à force d'amour, elle avait consenti à ce
compromis insensé: elle partait et jurait de revenir--après quand
l'autre s'en serait allée et qu'il me plairait de la faire demander.

Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui
marchait derrière elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait
plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et
j'entendis jusqu'à l'escalier traîner leurs babouches sur les tapis. Là,
leurs pas s'arrêtèrent. Aziyadé s'était affaissée sur les marches pour
fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'à moi dans
le silence de cette nuit.

Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.

Je venais de le lui dire, et c'était vrai: je l'adorais, elle, et je
n'aimais point cette Séniha; mes sens seulement avaient la fièvre et
m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec
angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois
retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue,
et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis
avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer
sur eux. Mais la pensée de cette créature qui allait venir brûlait mon
sang: je restai là, et je ne les rappelai pas.




XLVI


Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la
grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une
visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très
mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.

Elle enleva son voile et le _féredjé_ de laine grise qui, par prudence,
la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d'une
toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un
goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s'en
aperçut. Ayant manqué son effet, elle s'assit cependant avec aisance et
parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se
promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le
bon air et l'originalité. Elle insistait surtout sur l'étrangeté de ma
vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles
j'évitais de répondre.

Et je regardais Séniha-hanum ...

C'était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées,
aux lèvres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en
arrière, haute et fière, avec la conscience de sa beauté souveraine.

L'ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le
mouvement lent de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de
leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, là, près de moi,
attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d'une chambre
parfumée; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue;
mes sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu'on
est convenu d'appeler l'âme, et l'âme se débattait contre les sens.
À ce moment, j'adorais la chère petite que j'avais chassée; mon coeur
débordait pour elle de tendresse et de remords. La belle créature assise
près de moi m'inspirait plus de dégoût que d'amour; je l'avais désirée,
elle était venue; il ne tenait plus qu'à moi de l'avoir; je n'en
demandais pas davantage et sa présence m'était odieuse.

La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques.
Je me raidissais contre moi-même, ayant pris une résolution si forte,
que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre.

--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment où
vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment
tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire?

--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un.

C'était une femme à précautions: un aimable eunuque, habitué sans doute
aux escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de
la porte de ma maison.

La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire
qui me fit monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir
son bras rond pour la retenir.

Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'étais nullement dérangé,
et que, des deux rôles que nous avions joué, le plus drôle assurément
n'était pas le mien.




XLVII


Achmet, qui ne devait plus revenir, se présenta le lendemain dès huit
heures.

Il s'était composé une mine très bourrue, et me salua d'un air froid.

L'histoire de Séniha-hanum l'eut bientôt mis en grande gaieté; il en
conclut, comme à l'ordinaire, que j'étais _tchok chéytan_ (très malin)
et s'assit dans un coin pour en rire plus à l'aise.

Quand plus tard, dans nos courses à cheval, nous rencontrions la voiture
de Séniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus obligé de
lui faire à ce sujet des représentations et un sermon.




XLVIII


J'expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire
cette macaque de confiance de la réception faite à Séniha; de la prier
de dire à Aziyadé que j'implorais mon pardon, et que je désirais le soir
même sa chère présence.

J'expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me
rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de
narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce
jour-là pour son retour un aspect inaccoutumé de joie et de fête.

Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l'entrée de notre
chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles détachées de
leurs tiges couvraient le sol d'une épaisse couche odorante; on était
enivré de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait
pleuré ne se voyaient plus.

Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle
sourit seulement en regardant ces fleurs; elle était bien assez
intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de
ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernés par les larmes
rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et
fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu,
ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues.

Les vraies apsâras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni
plus fraîches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ...

L'épisode de Séniha-hanum était clos; il avait eu pour résultat de nous
faire plus vivement nous aimer.




XLIX


C'était l'heure de la prière du soir, un soir d'hiver. Le muezzin
chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans
notre mystérieux logis d'Eyoub.

Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis
rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et sérieuse, les
jambes croisées dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette
expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l'extrême
jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu'elle
prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tête quelque
raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole
orientale, dont l'effet devait être concluant et irrésistible.

--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds,
_Katebtané parmak bourada var_?

Et elle montrait sa main, les doigts étendus.

(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là?)

Et je répondis en riant:

--Cinq, Aziyadé.

--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous
semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce
--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que
le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de
tous.)

Il était en effet très petit, le plus petit doigt d'Aziyadé. Son ongle,
très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa
partie supérieure teint tout comme les autres d'une couche de henné,
d'un beau rouge orange.

--Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les
créatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes
semblables; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes
non plus ...

C'était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres
femmes aimées autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient
trompé et abandonné, c'était une erreur de juger par eux toutes les
femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyadé, n'était pas comme les
autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-même m'aimerait
certainement toujours.

--Donc, Loti, donc, reste avec nous ...

Et puis elle songeait à l'avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui
fascinait sa pensée.

La vieillesse,--chose très lointaine, qu'elle ne se représentait pas
bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore;
--s'aimer éternellement dans la vie, et après la vie.

--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai
vieille) ...

Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude,
plutôt mimée que parlée. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait
sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur
elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de
jeunesse ardente et fraîche.

--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait
rien, Loti, nous nous aimerons toujours.




L


Eyoub, février 1877.

Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire!

Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour
pendant un mois, dans le but d'arriver à un résultat par lui-même
impossible.

S'habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un oeil
quelque peu attentif, péchait même par l'exactitude des détails;
circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressée par un
passant eût pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour à une
femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les
annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper
l'ennui de vivre, plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades
désoeuvrés, plutôt par défi jeté à l'existence, plutôt par bravade que
par amour.

Et le succès venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure
réussissant par l'emploi des moyens les plus propres à la faire tourner
en tragédie.

Ce qui tendrait à prouver qu'il n'y a que les choses les plus
notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu'il y a une chance pour
les fous, un Dieu pour les téméraires.

... Elle, la curiosité et l'inquiétude avaient été les premiers
sentiments éveillés dans son coeur. La curiosité avait fixé aux
treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au début plus
d'étonnement que d'amour.

Elle avait tremblé pour lui d'abord, pour cet étranger qui changeait de
costume comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout
doré se planter sous sa fenêtre.

Et puis elle avait songé qu'il fallait qu'il l'aimât bien, elle,
l'esclave achetée, l'obscure Aziyadé, puisque, pour la contempler, il
risquait si témérairement sa tête. Elle ne se doutait pas, la pauvre
petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de toutes les
choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blasé, en quête de
quelque nouveauté originale; elle s'était dit qu'il devait faire bon
être aimée ainsi,--et tout doucement elle avait glissé sur la pente qui
devait l'amener dans les bras du giaour.

On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en
garde contre elle-même,--et peu à peu elle s'était laissée aller au
charme de ce premier poème d'amour chanté pour elle, au charme terrible
de ce danger. Elle avait donné sa main d'abord, à travers les grilles du
yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses lèvres,
jusqu'au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était
descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont
elle avait la jeunesse et la fraîche candeur.

Comme l'âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son
corps d'enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus.




LI


Et maintenant que nous agissons d'une manière sûre et réfléchie, avec
une connaissance complète de tous les usages turcs, de tous les détours
de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler,
nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces
premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de rêves.

Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus
raisonnables causent gravement de leurs sottises passées, nous causons
de ces temps troublés de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant
lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou
sur la mer comme des insensés,--sans pouvoir encore échanger une
pensée, ni même seulement une parole.

Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime.
--La " petite fleur bleue de l'amour naïf " s'est de nouveau épanouie
dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus
profond de mon âme, je l'aime et je l'adore ...




LII


Un beau dimanche de janvier, rentrant à la case par un gai soleil
d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes.

--Qu'est-ce qui brûle? demandai-je avec impatience.

J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brûlerait.

--Cours vite, Arif! me répondit un vieux Turc, cours vite, Arif!
c'est ta maison!

Ce genre d'émotion m'était encore inconnu.

Je m'approchai pourtant d'un air indifférent de ce petit logis que nous
avions arrangé l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec
tant d'amour.

La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menaçante; de vieilles
femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti
des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de
sorcellerie et de maléfices. Les vieilles méfiances n'étaient
qu'endormies, et je recueillais les fruits d'être un personnage
inquiétant et invraisemblable, ne pouvant se réclamer de personne et
sans appui.

J'approchais lentement de notre case. Les portes étaient enfoncées, les
vitres brisées, la fumée sortait par le toit; tout était au pillage,
envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent à Constantinople
dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau
noire mêlée de suie, du plâtre calciné et des planches enflammées ...

Le feu cependant était éteint. Un appartement brûlé, un plancher, deux
portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais dominé
la situation; les bachibozouks avaient arraché aux pillards leur butin,
fait évacuer la place et dispersé la foule.

Deux zaptiés en armes faisaient faction à ma porte enfoncée. Je leur
confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y
chercher Achmet, garçon de bon conseil, dont la présence amie m'eût été
précieuse au milieu de ce désarroi.

Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des
estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les
bouges: Achmet ce soir-là fut introuvable.

Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni
portes, roulé, par un froid mortel, dans des couvertures mouillées qui
sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes réflexions furent sombres;
cette nuit fut une des nuits désagréables de ma vie.




LIII


Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dégâts; ils
étaient relativement minimes, et le mal pouvait aisément se réparer. La
pièce détruite était vide et inhabitée; on eût imaginé un incendie de
commande comme distraction, qu'on l'eût fait faire comme celui-là; les
plus légers objets se retrouvaient partout, dérangés et salis, mais
présents et intacts.

Achmet déployait une activité fiévreuse; trois vieilles juives
rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scènes
d'un haut comique.

Le jour suivant, tout était déblayé, lavé, séché, net et propre. Un trou
noir béant remplaçait deux pièces; ce détail à part, la maison avait
repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale élégance.

Mes appartements étaient, ce soir-là même, disposés pour une grande
réception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhés, du
ratlokoum et du café; il y avait même un orchestre, deux musiciens:
un tambour et un hautbois.

Achmet avait voulu tous ces frais, et combiné cette mise en scène:
à sept heures, je recevais les autorités et les notables qui allaient
décider de mon sort.

Je craignais d'être obligé de me faire connaître, et de réclamer le
secours de l'ambassade britannique: j'étais fort perplexe en attendant
ma compagnie.

Cette façon de terminer l'aventure aurait eu pour conséquence forcée un
ordre supérieur coupant court à ma vie de Stamboul, et je redoutais
cette solution, plus encore que la justice ottomane.

Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes,
gravement assis sur mes tapis; mon propriétaire, les notables, les
voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant
vacarme; et Achmet versant à pleins bords du mastic et du café.

Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou
d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir
failli brûler Eyoub; enfin, d'indemniser mon propriétaire et de réparer
à mes frais.

Il ne faut guère compter que sur soi-même en Turquie, mais en général on
réussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un
moyen de succès. Toute la soirée, je tranchai du grand seigneur, je
payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et
embrouillait à dessein les intérêts et les questions, magnifique dans
son rôle;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la
situ

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/11035