Discours sur la nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies
by André-Daniel Laffon de Ladébat · French · Gutenberg #10697 · 67,087 chars · public domain (US)
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Title: Discours sur la nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies
Author: André-Daniel Laffon de Ladébat
Release date: January 1, 2004 [eBook #10697]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS SUR LA NÉCESSITÉ ET LES MOYENS DE DÉTRUIRE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ***
DISCOURS
SUR LA NÉCESSITÉ
ET LES MOYENS
De détruire l'esclavage dans
les colonies
Lu à la séance publique de l'Académie
royale des sciences, belles lettres
et arts de Bordeaux, le 26 Août 1788
Par Mr. de Ladebat,
Membre de cette Académie, directeur de celle des arts, correspondant
de la société royale d'agriculture de Paris, etc.
A BORDEAUX,
1788
Le cri pour l'esclavage est
le cri du luxe et de la
volupté, et non pas celui de
la félicité publique. Montesqu.
AVANT-PROPOS.
Montesquieu a consacré un livre entier de l'Esprit des Lois à traiter
des esclaves et des affranchis. Il a prouvé combien l'esclavage est
contraire aux principes de la morale naturelle. Plusieurs auteurs ont
peint avec énergie les horreurs de l'esclavage et les détails affreux
du commerce des Nègres. Une société nombreuse s'est formée pour
anéantir ce commerce et cet esclavage. Des habitants éclairés et
sensibles désirent un changement. L'opinion publique s'unit enfin aux
voeux de l'humanité et de la justice: mais l'intérêt particulier
s'agite, et les combat encore. Les parlement d'Angleterre n'a pas
même osé prononcer sur cette importante question. Six millions de
Nègres portent, des nos jours, les chaînes des nations de l'Europe. Il
faut donc de nouveaux efforts pour affranchir ces infortunés.
L'intérêt particulier m'a paru se concilier avec les droits sacrés que
la raison réclame. J'avois pensé, il y a long-temps, que dans l'état
même des colonies, on pourroit trouver des moyens d'affranchissement;
et ce sont ces moyens que je publie aujourd'hui. J'ai cru inutile de
donner à présent tous les détails du plan que je propose. On trouvera
dans les notes les calculs dont j'ai employé les résultats--
C'est un crime public que j'attaque; et on ne doit pas s'attendre à
trouver dans ces feuilles des déclamations contre les colons ni contre
les négociants qui font le commerce d'Afrique. Les hommes les plus
respectables, dont l'antiquité nous a conservé le souvenir, ont eu des
esclaves, et en ont vendu et acheté. Les lois doivent être
l'expression de la justice; si elles s'en écartent, et si elles
conservent encore leur empire, l'homme le plus juste peut être
entraîné lui-même par le vice de la législation. Ceux qui s'occupent
de gouverner les nations, ou de réformer les lois, doivent frémir de
l'influence désastreuse que peuvent avoir leur erreurs.
DE LA NÉCESSITÉ ET DES MOYENS
DE DÉTRUIRE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES.
Les crimes que la cupidité entraîne présentent à l'homme sensible le
plus affreux tableau. C'est en vain qu'on a voulu les déguiser par les
illusions de la fortune et de la gloire: ils ont ravagé la terre; ils
ont fait gémir l'humanité sous le poids du malheur. De toutes les
parties du monde, l'Europe est celle qui s'en est rendue la plus
coupable. Ailleurs on a été égaré par la vengeance et par la fureur
des armes: c'est de sang froid que nous avons commis les plus cruels
attentats. Nos connaissances et nos arts semblent n'avoir servi qu'à
détruire le repos de toutes les nations. Au dedans, que de divisions
et de troubles! Au dehors, que d'oppressions et d'horreurs! L'Asie,
l'Afrique et l'Amérique ont été à la fois le théâtre de nos excès.
L'Asie nous a vus calculer la fortune sur la famine et la mort[1].
Nous avons dépeuplé et avili l'Afrique. L'Amérique dévastée a plié
sous le joug de notre tyrannie. Nous y avons établi l'esclavage, que
la religion proscrivoit dans nos climats[2]. Nos colonies sont encore
fondées sur cet abus criminel. Des terres ou la nature réunit toutes
les richesses de la fécondité, sont sillonnées par des esclaves qu'on
arrache à leur patrie, et qu'on charge de chaînes pour augmenter nos
richesses. Il est consolant de voir une nation commerçante dénoncer
elle-même à son sénat assemblé ce long outrage fait à l'humanité. Ce
sénat souillera sa gloire, s'il ne change pas le sort de tant
d'infortunés. La raison et la justice doivent enfin rétablir leurs
droits et briser leurs fers.
L'Amérique fut dévastée par ses avides conquérants; ils crurent que
les mines précieuses que le sol leur offroit, suffiroient à leur
ambition; et pour en jouir sans partage, ils portèrent avec eux la
destruction et l'effroi. Les habitants de ces contrées nouvelles,
frappés de terreur, s'imaginèrent que leurs Dieux mêmes avoient décidé
leur perte. Plusieurs étouffèrent leurs races; et ce continent, à
cette époque, semble être l'affreux séjour du crime et du malheur. Des
peuples entiers ont disparu, et leurs noms sont oubliés. Leur
existence n'est plus attestée que par la solitude de leurs demeures et
l'horreur de leurs tombeaux. Bientôt ces mines funestes au bonheur du
monde demandèrent des bras mercenaires, et on n'en trouvoit plus. On
acheta des esclaves en Afrique, et on les traîna sur les plages de
l'Amérique[3]; ils aggravèrent encore le sort des malheureux Indiens.
C'est ainsi que quelques tyrans croyoient avoir le droit de soumettre
la terre entière à leurs jouissances. Tant de désordres avoient
confondu toutes les idées. Les titres clairs et sacrés de la justice,
de la propriété et de la liberté, paroissoient effacés: on ne
connoissoit que les excès de l'ambition et de l'audace. Las-Casas
lui-même, cet évêque si vertueux au milieu de tant de crimes,
demandoit de nouveaux esclaves; trompé par son coeur, il croyoit
diminuer le travail excessif et meurtrier auquel on condamnoit les
Américains échappés à la mort. Les fiers oppresseurs du nouveau monde
dédaignoient des travaux utiles, et leurs barbares mains ne savoient
donner que des fers.
Le commerce des hommes fut favorisé par toutes les nations
commerçantes, comme une nouvelle source de richesses publiques. Près
de six millions d'esclaves Africains peuplent aujourd'hui les champs
de l'Amérique; plus de cent mille infortunés sont enlevés chaque année
à l'Afrique, pour soutenir cette population[4]. Qui osera calculer ce
qu'elle a coûté[5]? Pour ravir des esclaves, on a massacré des
millions d'hommes qui défendoient leur liberté. Peignez-vous tous les
liens de la nature brisés, tous les sentiments outragés, toutes les
cruautés réunies; et vous aurez quelque idée des horreurs que je ne
puis tracer. La guerre, les injustices et tous les crimes ont désolé
les peuples que ce trafic a séduits. Les côtes Occidentales de
l'Afrique sont dépeuplées, et c'est de l'intérieur des terres, ou des
côtes Orientales, qu'on traîne des esclaves aux marchés Européens.
Cette diminution de traite effraie déjà ceux qui calculent froidement
la prospérité des colonies.
Quand les loix sacrées de l'ordre social sont violées, il n'y a plus
de mesure aux excès que l'homme coupable ose commettre. Ici le cri de
la nature semble implorer le ciel, et lui demander vengeance. Je
parcours les feuilles de l'histoire, et je ne vois pas, dans ses
tristes récits, de plus grand crime public. Il y a bientôt trois
siècles qu'il se perpétue, et voilà l'ouvrage des nations qui se
placent au rang des plus éclairées.
Je ne parlerai pas de la rigueur de l'esclavage dans nos colonies.
L'humanité frémiroit encore des tableaux que je pourrais rappeller. Le
sceptre de l'oppression est toujours pesant; et si des moeurs plus
douces, si l'humanité, si l'intérêt même des colons ont tempéré les
traitements barbares que leurs esclaves éprouvoient, cet esclavage
est-il plus légitime?
On a dit que la victoire légitimoit l'esclavage. Oui sans doute, comme
la force légitime tout: mais alors le pacte social est détruit pour
l'homme qu'on enchaîne. Si les Ilotes avoient vaincu Sparte, leur nom
effaceroit peut-être dans l'histoire celui de leurs cruels
oppresseurs. Rappellons-nous la honte des Romains pendant la guerre
servile, le sang qu'ils firent couler pour étouffer des révoltes
toujours renaissantes, et leur effroi, lorsque le Thrace Spartacus
marchoit à Rome, et renversoit leurs préteurs et leurs légions[6].
On a dit que l'intérêt des colons rendoit le sort de nos esclaves plus
doux que celui des journaliers que la misère accable. Un sort plus
doux! Quelle est donc cette existence que la liberté n'accompagne pas?
La misère est affreuse sans doute: mais la liberté, est un grand bien,
et l'espérance luit encore au fond du coeur de l'homme libre. Que
reste-t-il à celui qui ne l'est pas? Est-ce par des désordres publics
qu'il faut justifier d'autres désordres? Parce que les attentats
commis contre la propriété ont troublé la terre, on a nié que la
propriété fut la base de l'ordre social. On a rappellé les faits
éclatants de ces républiques fondées sur la communauté des biens.
A-t-on oublié qu'il n'y avoit là que des tyrans et des esclaves? Parce
que notre luxe et nos longues erreurs ont appauvri la classe
infortunée qui fait naître nos subsistances, faut-il que des esclaves
gémissent sous le fouet d'un commandeur cruel? Faut-il, pour le
bonheur public, charger de chaînes les mains qui nous nourrissent? N'y
auroit-il sur la terre, pour le pauvre qui la cultive, que des fers ou
la mort?... Quelle triste philosophie que celle qui conduit à de
pareils résultats! C'est ainsi qu'on justifie tout: l'esclavage
devient un devoir: la tyrannie est un droit: la jouissance seule est
un titre. Malheur aux nations qui seroient assez avilies pour laisser
établir ces maximes cruelles: il n'y auroit plus pour elles que crimes
et désespoir. Proscrivons enfin cette admiration exclusive pour
l'antiquité. Ne rendons hommage qu'aux vertus particulières éparses
çà et là dans l'histoire, comme des phares brillants sur la vaste
étendue d'une mer sombre et agitée. Qu'importent de grands noms et
leur éclatante renommée, si la vertu et l'humanité gémissoient auprès
d'eux? Ne respectons que les institutions conformes à nos droits;
rappellons les caractères qui les distinguent, et cherchons ainsi à
réparer les maux que leur violation et leur oubli ont répandus sur la
terre.
La possession libre et exclusive de nous-mêmes, ou _notre propriété
personnelle_, est notre premier droit; il est inaliénable et sacré.
Réduire un homme à la condition d'esclave, est donc, après le meurtre,
le plus violent des attentats. L'homme anéantiroit tous ses droits en
se rendant esclave. Il n'y a point de vente où il n'y a pas de
prix[7]. Ainsi l'homme ne peut jamais aliéner sa liberté; et s'il ne
peut pas l'aliéner, qui est-ce qui pourroit en disposer? On peut
enchaîner un criminel; voilà le droit de la force publique: mais si le
coupable rompt sa chaîne, il n'est plus esclave.
Le nom d'homme repousse celui d'esclave; et les tyrans eux-mêmes
l'ont bien senti. Quand ils ont avili des infortunés à porter leurs
chaînes, ils ne les ont plus comptés que comme des instruments de
culture ou de travail[8]. Les droits les plus sacrés, la justice et
l'humanité proscrivent donc l'esclavage. On croit que l'équilibre
politique et le maintien des richesses nationales s'opposent encore à
ce voeu de la raison et de la nature. Si je prouvois que cet équilibre
et le maintien même des richesses demandent que l'esclavage soit
aboli, et si j'en indiquois les moyens, j'aurois peut-être rendu
quelque service à l'humanité.
J'ai dit que la traite diminuoit. Cette rareté d'esclaves menace la
culture des colonies. La dépopulation des côtes de l'Afrique baignées
par l'Océan a dirigé une partie du commerce des Noirs vers les côtes
Orientales de ce continent; la traite y est plus abondante et moins
chère: mais la longueur et les dangers de la navigation causent
presque toujours une mortalité effrayante. Le prix des esclaves a
doublé dans nos colonies depuis vingt ans; et plusieurs habitations
ne donnent pas la moitié des produits qu'elles pourroient fournir,
faute de bras pour leurs travaux. La population, quoiqu'un peu plus
animée, ne remplace pas la moitié des esclaves que la mortalité
enlève. L'avenir n'offre donc à cet égard qu'une perspective
allarmante. Il est temps d'obéir à une révolution que la nature
prépare elle-même. Notre politique et nos petits intérêts n'arrêteront
pas sa marche.
L'Espagne donne depuis long-temps des moyens de liberté à ses
esclaves[9]. La volupté et le luxe détruisent les avantages de cette
liberté. Ce n'est pas cet exemple que je proposerai de suivre: mais il
est dangereux pour nos colonies, et il cause souvent une désertion
ruineuse pour nos établissements.
Les États-unis rendent peu à peu la liberté à leurs Nègres[10]. Sans
doute la reconnoissance doit enchaîner long-temps cette nation
nouvelle: mais tout s'oublie; les circonstances et les intérêts
changent; et si l'on venoit offrir la liberté à nos esclaves, quels
seroient nos moyens de défense?
Si le parlement d'Angleterre adopte une loi qui adoucisse l'esclavage
dans les colonies Britanniques, on doit redouter l'effet qu'elle
produira sur nos esclaves, et déjà les colons en sont allarmés.
Plus nos établissements s'accroissent, et plus leur possession devient
incertaine. Le grand nombre d'esclaves nécessaires à leur culture est
seul un grand danger[11].
Le commerce des esclaves nuit à la navigation. Il détruit chaque année
un sixième des gens de mer qu'on y emploie. C'est une école affreuse
pour les moeurs.
Il suffit d'indiquer ces considérations pour prouver la nécessité de
changer de système. La culture et la conservation des colonies en
dépendent. Je vais démontrer que l'intérêt particulier s'unit ici à la
surveillance politique et au maintien des richesses publiques.
Le travail des esclaves n'est jamais aussi productif que celui de
l'homme libre. «Les mines des Turcs, dans le Bannat de Temeswar, dit
Montesquieu, étoient plus riches que celles de Hongrie, et elles ne
rendoient pas tant, parce qu'ils n'imaginoient jamais que les bras de
leurs esclaves».
Dans les sucreries les mieux cultivées, le produit du travail annuel
d'un esclave, dans la force de l'âge, ne peut pas être apprécié au
dessus de 1200 l. En Angleterre on évalue le produit annuel du travail
d'un cultivateur à 2400 l. A la vérité, il est question ici du
laboureur aidé de toutes les machines que l'art a inventées pour
faciliter la culture: mais l'usage de ces machines peut être introduit
dans nos colonies, et il sera une suite nécessaire de la liberté. Des
calculs exacts établis sur le produit total des colonies les mieux
cultivées, ne donnent qu'environ 353 l. pour le produit du travail de
chaque esclave existant dans nos îles. Le même calcul, en supposant
que le quart de la population du royaume soit attaché à la culture,
donne 500 liv. pour le produit annuel du travail de chaque individu de
la classe agricole. Ainsi, sous ce premier rapport, le travail de
l'homme libre est bien plus avantageux que celui des esclaves: mais
il faut comparer encore la fertilité des terres dans nos colonies et
en Europe. Le produit du travail est aussi en raison de la fertilité;
et une terre où elle seroit double d'une autre, donneroit, avec le
même travail, un double produit. Le plus ou le moins de valeur des
productions générales recueillies sur la même étendue de terrein, dans
des cultures et des climats différents, peut être regardé comme la
mesure comparative de leur fertilité. La valeur du produit des terres,
dans les colonies, est trois fois plus considérable que celui que nous
obtenons dans nos champs les mieux cultivés. C'est ainsi qu'on peut
prouver que l'esclave ne donne pas le tiers du produit du travail d'un
homme libre[13].
Je sais que la nature des productions, l'état de l'agriculture et
l'art de l'agriculteur peuvent apporter de grandes variations dans les
rapports des cultures isolées: mais ce sont les cultures générales
qu'il faut rapprocher, et ce sont elles qui ont servi de base à mes
calculs.
On croit que le prix des denrées des colonies est un prix d'opinion,
et qu'il ne peut pas être comparé au prix de nos productions d'Europe.
Cela étoit vrai, lorsque ces denrées n'étoient pas d'un usage général.
Elles le sont devenues aujourd'hui, et elles ont pris le caractère des
denrées de première nécessité. Je trouverois d'ailleurs des preuves de
cette plus grande fertilité des colonies dans la culture des plantes
qui sont communes à l'Europe et au nouveau continent[14].
Le travail des esclaves est moins cher, dit-on, que celui du
journalier, et c'est bien moins le produit absolu de la culture qu'il
importe au propriétaire d'augmenter, que le bénéfice qu'il en retire.
Si l'on calcule l'intérêt de la valeur d'un esclave, le prix des
remplacements nécessaires, et les frais de nourriture et d'hôpital, on
verra que ce meilleur marché n'est qu'une illusion, et que chaque
Nègre travaillant coûte annuellement plus de 500 livres à son
maître[15].
On peut objecter enfin que la chaleur du climat des colonies ne
permettroit pas à nos cultivateurs d'y fournir la même mesure de
travail. De nombreuses expériences démentiroient cette assertion;
elles prouvent que le travail est un moyen de conservation dans nos
îles, pour les ouvriers que la fortune y appelle. La chaleur dans nos
provinces Méridionales, aux mois de Juin, de Juillet et d'Août, est
souvent plus forte qu'à St. Domingue; et c'est l'époque où les travaux
de nos campagnes sont les plus forcés. D'ailleurs je ne propose pas de
conduire des cultivateurs d'Europe dans nos établissements. Je déplore
les funestes essais qu'on a faits à cet égard, et je sais combien
l'ambition cruelle de ceux qui les dirigeoient a fait périr de
victimes. Nous avons à nos portes assez de terres incultes et de
champs déserts. Ce sont nos esclaves qu'il faut attacher au sol de nos
colonies. Il faut les former au travail, et les aider de toutes les
ressources de l'art pour faciliter leur culture, et rendre leurs
travaux plus productifs. L'emploi des machines en agriculture peut
être regardé comme ayant doublé la force des cultivateurs et le
produit de leur travail. Voilà quel seroit encore l'effet de la
liberté dans les colonies. Je suis étonné moi-même des résultats
auxquels ces vérités conduisent. L'égarement de l'intérêt particulier
est donc toujours une suite de l'oubli des principes de l'ordre et de
la justice.
Après avoir rappellé ces principes sacrés, après avoir montré les
considérations politiques et les avantages publics et particuliers qui
sollicitent en faveur de la liberté de nos esclaves, je dois indiquer
les moyens de donner cette liberté sans allarmer l'intérêt
particulier, et en évitant les dangers d'une révolution trop rapide.
Lorsqu'il faut détruire de grands désordres publics, on doit se tenir
en garde contre sa sensibilité. Il faut calculer les effets des
changements qu'on prépare; car tout s'enchaîne dans l'état social. Des
esclaves accoutumés au poids de leurs fers, confondent les égarements
de la licence avec les jouissances paisibles de la liberté. En rompant
tout d'un coup leurs chaînes, on feroit leur malheur, et cette race
infortunée disparoîtroit de dessus la terre qu'elle cultive. La
paresse et la volupté, voilà presque toujours l'existence des
affranchis. Leur liberté n'est souvent que le prix de leurs débauches.
Les crimes que les besoins entraînent achèvent de les dépraver.
L'esclave ne connoît que ce genre d'affranchi; et c'est avec cette
classe avilie qu'il se confondroit. Il n'y auroit plus alors de sûreté
dans nos colonies, et leurs richesses seroient bientôt anéanties. Ce
n'est pas la conservation de ces richesses qui m'arrête. L'opulence
des nations et la fortune des particuliers n'excusent point leurs
crimes. Je souillerois ma plume et je trahirois mon coeur, si je
voulois justifier ainsi les outrages faits à la liberté: mais je le
répète, c'est une considération plus puissante qui m'occupe: c'est le
sort des esclaves qu'il ne faut pas exposer. Leur existence et leur
bonheur tiennent aujourd'hui à nos propriétés.
Préparons la liberté qu'on doit leur donner un jour. Assurons-leur les
moyens de l'obtenir par des travaux dont les produits leur
appartiennent. L'homme n'est soumis aux loix sociales que pour
conserver ses propriétés: il faut donc en donner à l'esclave qu'on
veut affranchir.
Cette marche est celle de la nature. Lorsque les esclaves n'ont pas
été affranchis par la victoire, ou, lorsqu'ils sont restés attachés au
joug du vainqueur, ils ont été _serfs de glèbe_ avant de devenir
libres; tels étoient les esclaves chez les Germains, au rapport de
Tacite[16].
Frappé de cette idée, il y a bientôt douze ans que je proposai à
l'administration de diriger, d'après ce système, les nouveaux
établissements dont on s'occupoit pour la Guyanne Françoise. C'est
dans cette vue que j'y avois demandé et obtenu une concession[17]. Les
circonstances et la guerre ont détruit ces projets: mais rien ne peut
arracher de mon coeur le sentiment qui les dictoit. Je desirois que
cette colonie servît de modèle pour l'affranchissement successif des
esclaves. J'espérois que cette terre funeste, qui a coûté tant de
trésors et tant de sang, jouiroit enfin de quelque liberté. J'avois
tracé la marche successive de cet affranchissement, d'après la
position particulière de cette colonie, et les moyens que le
gouvernement se proposoit d'employer.
Je rappelle les mêmes principes, et j'ai prouvé qu'ils n'étoient que
l'expression de la justice et de l'intérêt public et particulier. J'ai
indiqué les dangers d'un affranchissement subit, et, s'il falloit des
autorités, je dirois ce que Montesquieu rapporte de l'embarras des
Romains pour cette partie de leur police publique, et de l'abus que
des affranchis ont osé faire de leur droits.
Il faut, a dit un homme dont la plume éloquente a défendu avec énergie
les droits sacrés de la liberté publique, «il faut, avant toutes
choses, rendre dignes de la liberté et capables de la supporter, les
serfs qu'on veut affranchir»[18].
Je propose d'abord d'assurer en propriété à chaque esclave ce qu'il
pourra gagner au delà du travail modéré auquel il peut être assujetti.
La loi relative à la mesure du travail imposé, doit varier suivant le
genre de culture et la situation des établissements; mais par-tout les
règlements devront assurer à un esclave actif et laborieux les moyens
de gagner, dans l'espace de six ou sept ans au plus, une somme égale
aux trois quarts de sa valeur. Cette somme, fixée par la loi, ne doit
pas être arbitraire. En payant cette somme à son maître, l'esclave
deviendroit _serf de glèbe_[19], c'est-à-dire, qu'il seroit attaché à
une partie du terrein ou des travaux de l'habitation, et le produit de
sa culture seroit partagé entre son maître et lui[20]. Les Nègres
ouvriers auroient, en entrant dans la classe des _serfs de glèbe_, un
salaire également fixé par la loi. Chaque esclave, en obtenant ce
premier degré d'affranchissement, auroit le droit d'assurer le même
avantage à sa femme, en payant une somme d'autant moins forte qu'elle
auroit un plus grand nombre d'enfants. Les enfants ne naîtroient
_serfs de glèbe_, qu'autant que leurs mères seroient déjà dans cette
classe. Le _pécule_ ou le gain assuré par la loi suivroit l'esclave,
et appartiendroit à sa femme ou à ses enfants, après lui; celui de la
femme appartiendroit également ou au mari, ou aux enfants. S'ils
n'avoient pas d'héritiers naturels, les esclaves pourroient disposer
de leurs gains à leur volonté; et s'ils n'en disposoient pas, leur
pécule appartiendroit aux fonds de charités établis dans la colonie.
Les successions des _serfs de glèbe_ pourroient être soumises à la
même loi. Tout affranchissement qui ne seroit pas le prix du travail
ou d'une grande vertu, seroit proscrit. C'est ainsi qu'on formeroit
cette population avilie à l'amour du travail et au respect des moeurs.
Le _serf de glèbe_ ne pourroit ensuite s'affranchir des obligations
que lui imposeroit la loi, qu'en remplissant celles qu'elle
prescriroit pour le conduire à une liberté entière. Ces conditions
seroient ou l'achat de la terre, s'il convenoit au propriétaire de
l'aliéner, ou des redevances, ou le paiement d'une somme suffisante
pour que le propriétaire pût faire cultiver lui-même la portion de
terre que le _serf_ abandonneroit. Les _serfs_ ouvriers
s'affranchiroient, en payant une somme égale à la valeur
représentative du travail que la loi leur imposeroit. C'est ainsi que
cette loi, en rétablissant les droits les plus sacrés, porteroit le
travail et la culture au plus haut point d'activité: elle serviroit à
la fois l'intérêt public et l'intérêt particulier[21]. Cette division
de terrein accroîtroit rapidement les produits. C'est dans les
atteliers des propriétaires que seroient manufacturées les denrées qui
demandent des préparations, et que se feroient ensuite les partages.
La régie de ces établissements deviendroit plus simple et plus
économique: la valeur du fonds augmenteroit avec la liberté.
Je me borne à tracer les idées élémentaires d'un plan dont les détails
ne peuvent être déterminés que dans les colonies mêmes. _La servitude
de glèbe est odieuse_, lorsque la loi n'assure pas des moyens
successifs pour s'en affranchir. J'en ai dit assez pour qu'on ne
confonde pas les règlements que je propose, avec les coutumes barbares
que la tyrannie des seigneurs avoit introduites dans quelques-unes de
nos provinces, et qui subsistent encore dans quelques états. Le
servage que j'indique est le premier pas vers la liberté. Le travail
affranchira peu à peu de ce reste de servitude. Les principes que j'ai
développés suffisent pour tracer la marche qu'il faut suivre. Celle de
la justice n'est jamais incertaine, et c'est en oubliant nos droits
qu'on a rendu nos institutions si obscures et si contradictoires. On
l'a dit, la vérité n'a qu'une route, et celles de l'erreur sont sans
nombre.
L'affranchissement que j'ai proposé n'auroit aucun des inconvénients
que peuvent craindre les défenseurs de l'esclavage. Lorsque j'ai porté
ma pensée sur ce grand objet de police publique, j'ai redouté
l'opinion et l'intérêt particulier. J'ai recueilli les objections
qu'on opposoit à l'affranchissement des esclaves[22]. J'ai vu qu'elles
supposoient toutes une révolution subite, également dangereuse pour
les maîtres et pour les esclaves. Ceux qui défendent le système
actuel, n'imaginent que des affranchis livrés à la paresse et aux
voluptés, sans activité et sans énergie pour les travaux utiles. Cette
classe dangereuse est née de la corruption de nos moeurs. Je crois
avoir tracé un autre ordre de choses et une marche plus prudente et
plus sûre. Sa lenteur préviendroit tous les dangers. La révolution
s'opèreroit insensiblement, sans effort et sans trouble. La liberté
que je présente, auroit pour base le travail et les moeurs. Les
propriétés particulières n'éprouveroient aucune atteinte; leur produit
seroit augmenté par l'intérêt des cultivateurs, par leur émulation et
par leur industrie. On n'auroit rien à craindre de la licence des
affranchis: leurs moeurs seroient changées, et on leur imprimeroit le
caractère qui convient à un peuple cultivateur. Une population
nouvelle, nombreuse et faite au travail, remplaceroit ce peuple
d'esclaves qui cultivent nos colonies: la possession de ces
établissements seroit moins incertaine: chaque affranchi seroit un
nouveau défenseur; tandis qu'en cas d'attaque l'esclave est un ennemi
de plus à combattre ou à enchaîner. La justice, la bienfaisance et la
liberté préviendroient la ruine qui menace nos colonies, si elles sont
long-temps encore dépendantes du commerce des esclaves. Ce commerce,
que rien ne peut justifier, s'anéantirait, et l'humanité auroit moins
de larmes à verser. Ce plan peut être annoncé sans crainte: son
premier effet sera de resserrer les noeuds de l'obéissance, de placer
l'espoir du bonheur et de la liberté dans le travail et la bonne
conduite, et d'animer ainsi la culture et la population des colonies.
C'est aux pieds de la nation assemblée que je mets ces projets. C'est
elle qui doit prononcer sur d'aussi grands intérêts. Elle doit porter
ses regards sur tous les hommes qui la composent. Elle doit s'occuper
de tout ce qui peut influer sur les vertus particulières et
publiques. Elle doit se réformer elle-même et détruire les abus que de
longues injustices ont consacrés. Puissent les idées que je viens de
tracer adoucir le sort des infortunés dont j'ai plaidé la cause! Quel
que soit leur succès, elles auront eu pour moi le charme consolateur
qu'ont toujours les voeux formés pour le bonheur de l'humanité.
NOTES ET PREUVES
[1] Lisez _l'état civil, politique et commerçant_ du Bengale, imprimé
à la Haye, en 1775. Voyez les détails du procès de M. Hastings. Ce
n'est pas qu'on doive fixer son opinion sur cet illustre accusé. Ce
seroit une injustice; il faut attendre sa défense et le jugement que
portera la cour des Pair. Je n'ai entendu que des louanges en sa
faveur de la part de tous les François qui ont passé dans les
établissements Anglois pendant son administration. Je ne parle donc
que des faits; et c'est une grande leçon que l'Angleterre donnera
encore, si elle punit les coupables, quels que soient d'ailleurs leurs
titres et leurs services, et si par des loix de bienfaisance elle
adoucit le sort des peuples opprimés.
[2] Louis XIII ne vouloit point d'esclaves: mais on lui persuada qu'on
ne pouvoir convertir les Africains qu'en les chargeant de chaînes.
Malheur aux hommes qui abusent ainsi de la foiblesse des rois!
[3] Dès 1503 on porta quelques Nègres dans les colonies. On voit dans
l'histoire navale de Hill, qu'Elisabeth voulut s'opposer à ce
commerce; elle donna des ordres pour qu'on ne transportât aucun Nègre
d'Afrique qu'il n'eût donné son libre consentement. Elle disoit que
_toute violence à cet égard seroit détestable et attirerait la
vengeance du ciel sur ceux qui s'en rendraient coupables_. La soif de
l'or l'emporta bientôt sur le cri de la justice. Les Génois, les
Portugais, les François et les Anglois se disputèrent tour à tour
l'avantage barbare de fournir des esclaves.
[4] M. Cooper, dans ses lettres sur le commerce des Nègres, publiées
en Angleterre, évalue les esclaves des nations commerçantes de la
manière suivante.
Aux Anglois et aux Américains ........................... 1,500,000
Aux François ............................................ 400,000
Aux Espagnols ........................................... 2,500,000
Aux Portugais ........................................... 1,000,000
Aux Hollandais et aux Danois ............................ 100,000
-----------
5,500,000
-----------
Ce calcul n'est pas exact pour les François: ils possèdent environ
550000 esclaves; et je crois qu'on peut porter à 6000000 les Nègres
esclaves des colonies.
Le nombre des esclaves, traités chaque année, s'élève à plus de
100000. Voici un des dernier états de traite, depuis le Cap blanc
jusqu'à New Congo.
Par les Anglois ............................................ 53,100
Par les Etats unis ......................................... 6,300
Par les François ........................................... 23,500
Par les Hollandois ......................................... 11,300
Par les Portugais .......................................... 8,700
Par les Danois ............................................. 1,200
---------
104,100
---------
Qui ont été achetés au prix moyen de 360 livres.
[5] J'aurois voulu présenter l'effrayant tableau de la dépopulation
que ce commerce cause à l'Afrique: mais les éléments manquent pour en
calculer exactement l'influence désastreuse. Pour s'en faire une idée,
on doit remarquer que les Nègres qu'on traite sont tous dans la force
de l'âge. Ils ont passé les dangers de l'enfance, et il sont loin
encore des accidents qui menacent le déclin de la vie. C'est à
l'instant de leur plus grande reproduction qu'on les enlève à leur
patrie. Réduisons les 100000 qu'on exporte à 97500 à cause de leur
mortalité naturelle estimée dans la proportion de 1 à 40. Ces 97500
représenteront un fonds de population de 3800000 individus détruits
pour l'Afrique dans l'espace de 30 ans. Si on adopte la proportion de
1 à 30, qui paroît la plus vraie pour déterminer le nombre commun des
morts, relativement à la masse des hommes existants, enlever à la
population une classe d'hommes dans l'âge où la mortalité n'est que
comme 1 à 40, c'est détruire réellement une plus grande masse
d'habitants; car 100000 individus, pris dans toutes les classes ne
représentent que 3000000 de population, tandis que pris dans
l'adolescence et la vigueur de l'âge, ces 100000 représentent une
population de 4000000, ou de 3800000 en déduisant, comme j'ai fait,
ceux que la mort naturelle détruiroit indépendamment de la traite. Si
à ces 3800000 on ajoute le nombre des malheureux qui expirent dans les
combats livrés pour enlever des esclaves, ceux qui périssent de
misère, de fatigue et de désespoir, on verra que la masse de
population anéantie par la traite dans l'espace de 30 ans, s'élève à
plus de 4800000 individus, et qu'ainsi ce commerce cruel coûte chaque
année à l'Afrique plus de 160000 de ses habitants.
[6] Il semble que quelques historiens ont cherché à effacer le
souvenir de ces révoltes. Voilà comment on écrit l'histoire. Spartacus
avoit un grand caractère, et s'il avoir pu arrêter la licence de ses
compagnons d'armes, il aurait vengé l'univers.
[7] Ecoutez Montesquieu, «il n'est pas vrai qu'un homme libre puisse
se vendre. La vente suppose un prix: l'esclave se vendant, tous ses
biens entreroient dans la propriété du maître le maître ne donneroit
rien, et l'esclave ne recevroit rien, etc.» Esprit des loix, liv. XV,
chap 2.
«Les mots _esclavage_ et _droit_ sont contradictoires: ils
s'excluent mutuellement». Rousseau, contrat social, liv. I, chap. 4.
[8] Les Lacédémoniens fustigeoient leurs esclaves à certaines époques
de l'année, uniquement pour faire sentir à ces infortunés le poids de
leur servitude. Plus d'une fois, dans nos colonies, des maîtres cruels
se sont fait un spectacle des coups de fouet dont ils déchiroient
leurs Nègres.
[9] Dans les colonies Espagnoles, chaque esclave a un jour par semaine
où il travaille pour son compte. Ce moyen est dangereux, et c'est
souvent à la débauche que l'esclave consacre les moments qui lui sont
accordés. Dans les colonies Espagnoles, les affranchis sont presque
tous les ministres des voluptés de leurs maîtres. On doit cependant
applaudir l'humanité de la loi qui assure la liberté à chaque esclave
Espagnol, en état de payer sa rançon.
[10] On a suivi dans les États-unis différentes méthodes pour
l'affranchissement des esclaves. Dans quelques parties le petit nombre
de Nègres qu'il y avoit, a permis de les affranchir tout d'un coup; et
ils sont restés attachés à leur maîtres, comme domestiques et
journaliers.
[11] Les Lacédémoniens limitoient, pour leur sûreté, le nombre de leurs
esclaves, et ils en firent quelquefois exposer les enfants.
«Rien, dit encore Montesquieu, ne met plus près de la condition des
bêtes, que de voir toujours des hommes libres, et de ne l'être pas.
De telles gens sont des ennemis naturels de la société, et leur nombre
seroit dangereux». Liv. XV, chap. XIII.
[12] Voyez une brochure écrite par John Newton à la société de
Manchester. Il a lui-même fait la traite des Noirs; et les détails
qu'il donne, font frémir.
[13] J'ai porté à 1200 livres le produit du travail d'un Nègre dans la
force de l'âge, et on ne peut pas l'évaluer plus haut. M. Arthur
Young, écrivain Anglois, célèbre par l'étendue de ses connaissances
économiques et politiques, évalue, d'après quelques informations
parlementaires, le produit du travail des Nègres de 9 à 15 livres
sterlings au plus, et d'après le produit général de la Jamaïque à 7
livres 10 schelings par tête.
J'ai réuni dans le tableau suivant le produit des principales îles
comparé au nombre de leurs Nègres travailleurs.
St. Domingue cultivée par 300,000 esclaves produit 100,000,000 l.
La Jamaïque par.......... 200,000 esclaves produit 35,000,000
GUADELOUPE par........... 100,000 esclaves produit 18,000,000
MARTINIQUE par........... 80,000 esclaves produit 18,000,000
--------------
680,000 esclaves produit 171,000,000 l.
J'ajouterai pour la valeur des denrées consommées
dans ces îles provenant de la culture des Nègres 69,000,000
--------------
240,000,000 l.
Ce qui donne par esclave 352 livres 18 sols 10 deniers.
M. Young évalue en Angleterre le travail annuel d'un bon cultivateur à
2.400 livres. Notre culture accablée par la misère publique, n'offre
pas des résultats aussi brillants: mais ils surpassent de beaucoup le
produit du travail des esclaves.
Supposons qu'en France la consommation de chaque individu soit de 130
livres seulement, terme moyen; la reproduction totale, si on compte
24000000 d'habitants dans le royaume, doit être de 3120 millions.
D'après d'autres données, la reproduction totale, en 1779, fut évaluée
à 3164 millions. On croit que le quart au plus de la population
générale est attaché à la culture; ainsi la reproduction totale est le
prix du travail de six millions d'individus; ce qui donne par tête un
produit annuel de 527 livres 6 sols 8 deniers.
Le produit du travail est encore en raison de la fertilité ou du prix
des denrées cultivées; de la fertilité, lorsque les denrées et les
valeurs sont les mêmes; et du prix, lorsque les denrées et les valeurs
sont différentes.
Le carreau de terre dans les colonies produit au moins 2000 livres par
an, ce qui donne environ 800 livres par arpent. Le produit de l'acre
en Angleterre n'est evalué qu'à 4 livres sterling, ou 108 livres par
arpent [Note: Le carreau est de 3,400 toises quarrées. L'acre de
1,135 toises, et l'arpent de 1,334.4.].
Un homme, dont le travail rend annuellement 520 livres dans une terre
qui ne produit que 108 livres par arpent, donnerait dans une terre qui
produit 800 livres, 3851 livres 17 sols. Je réduis cette somme au
tiers à cause de l'avantage qu'a le cultivateur d'Europe d'employer
des machines que le cultivateur esclave n'emploie pas, et nous aurons
1283 liv. 19 sols pour le travail de l'homme libre, tandis que celui
de l'esclave n'est que d'environ 353 livres.
J'ai comparé le travail de la vigne à celui des sucreries, il faut
exactement le même nombre de journées d'esclaves que de vignerons dans
la même étendue de terrein cultivée en cannes ou en vignes. Dans un
arpent de vigne produisant 240 livres, le travail du journalier peut
être évalué à 1200 livres par an, comme celui du Nègre sucrier dans sa
plus grande valeur. La proportion du travail libre au travail servile
est donc ici comme 4000 livres à 1200 livres. Pour prévenir les
objections, j'ai infiniment réduit les avantages du travail de l'homme
libre. Je préviens qu'il est toujours question dans ces calculs du
produit absolu du travail, et pas du tout du produit net, que bien
d'autres causes peuvent augmenter ou diminuer.
[14] Voyez ce que dit M. Parmentier de la fécondité du _maïs_ à
l'Amérique, dans son excellent mémoire sur la culture de cette plante,
couronné par l'Académie de Bordeaux en 1784. L'évaporation à
l'Amérique est beaucoup plus considérable que dans nos climats; et il
seroit peut-être possible de prouver que la fertilité des différentes
parties de la terre est en raison de l'évaporation de leurs surfaces.
[15] On objectera que c'est le bon marché du travail, bien plus que sa
quantité absolue, qui est important pour le propriétaire; c'est le
plus grand bénéfice qu'il doit chercher. Il faut donc prouver encore
que le travail de l'esclave est plus coûteux que celui du cultivateur
salarié. Le Nègre, dont j'ai évalué le travail à 1200 livres, vaut au
moins 3000 livres. L'intérêt de cette somme compté à 8 pour cent dans
les colonies, les risques de remplacements 5 pour cent font ensemble
13 pour cent ou 390 livres; si on y ajoute 110 livres seulement pour
l'entretien et la nourriture, on trouvera que chaque esclave, bon
travailleur, coûte au moins 500 livres, tandis que le prix d'un
journalier en France n'est que de 300 à 350 livres, pour son travail
annuel.
[16] _Caeteris servis non in nostrum morem descriptis per familiam
ministeriis utuntur. Suam quisque sedem, suos penates regit. Frumenti
modum dominus, aut pecoris, aut vestis, ut colono, injungit, et
servus hactenus paret._ Tacite, de mor. Germ.; c'est le premier degré
d'affranchissement que je propose.
[17] Par arrêt du conseil, du 29 Décembre 1776, j'avois obtenu une
concession du terrein situé dans la Guyanne, entre les rivières d'Oyac
et d'Aprouague, ce qui occupe une étendue d'environ 250 lieues
quarrées, et voici ce que je demandois. «Que tous les esclaves de la
Guyanne eussent un pécule assuré et constant, et qu'il fût loisible
aux habitants, comme à la compagnie que je formois, de changer
l'esclavage pur et simple en servage de glèbe». Ce sont les termes
d'un mémoire que je remis alors au ministre de la marine.
[18] Rousseau, du gouvernement de Pologne.
[19] C'est ce que les Romains appelloient _adscripririos seu addictos
glebae_. Les _addicti glebae_ étoient des serfs qui demeuroient
attachés à la glèbe. Les _adscripti glebae_ étoient des fermiers qui
cultivoient en payant des redevances. Lorsque les Francs, dit Loiseau,
conquirent les Gaules, ils réduisirent les naturels du pays à la
servitude de glèbe. Le grand inconvénient de ces loix, ou plutôt leur
injustice, étoit de ne pas prescrire des moyens d'affranchissement. La
cupidité et la tyrannie y ajoutèrent successivement des dispositions
vraiment barbares.
[20] Voici un chapitre de Montesquieu, qui fera mieux entendre encore
la nature du servage que je propose. «L'esclavage de glèbe s'établit
quelquefois après une conquête. Dans ce cas l'esclave qui cultive doit
être le colon partiaire du maître. Il n'y a qu'une société de perte et
de gain qui puisse réconcilier ceux qui sont destinés à travailler,
avec ceux qui sont destinés à jouir». Esp. des loix, liv. XIII, chap.
3.
[21] Je crois pouvoir prouver que le revenu particulier seroit
augmenté dans le nouveau système de culture que je propose: mais
quand il seroit un peu diminué, la réparation d'une grande injustice
exigeroit bien ce sacrifice.
Une habitation en sucre terré ayant 80 carreaux en cannes, 120 qui
peuvent être plantés, et 100 en savannes ou prairies et mornes,
évaluée................................................ 1,400,000 l.
Ayant un attelier de 250 Nègres estimés à 2000 liv.
ensemble 500,000 liv. donne un produit de
300,000 liv. de sucre: ces 300,000 liv. à 50 le
cent donnent..................... 150,000 l.
Les dépenses....................... 40,000
---------
Reduisent le produit à............. 110,000 l.
---------
Si les 250 Nègres s'affranchissent, ils paieront les
3/4 de leur valeur..................................... 375,000
Nous avons évalué l'habitation........................... 1,400,000
----------
Le capital est réduit à.................................. 1,025,000 l.
----------
Dans ce nouvel état de culture, le produit sera au
moins doublé et porté à........... 300,000 l.
La moitié du maître sera de......... 150,000 l.
La dépense réduite à................. 15,000
---------
Le revenu sera de................... 135,000 l.
---------
Ou plus de 13 pour cent, tandis qu'il n'étoit que de 8 pour cent à peu
près. Les serfs de glèbe, au lieu du produit de leurs jardins et de
25000 liv. pour leur entretien, auront également le produit de leurs
jardins, dont ils pourront disposer, et un revenu de 500 l. par tête.
Depuis que j'ai écrit ces feuilles, j'ai lu, dans le courrier de
l'Europe, vol. 23, n°. 25, un mémoire, présenté en 1779 et en 1785 par
M. le chevalier de Laborie, lieutenant-colonel d'infanterie, sur les
moyens de donner la liberté aux esclaves en Amérique. Les mêmes
principes nous ont guidés; mais les moyens d'affranchissement, que
j'avois proposés en 1776 au gouvernement, et que je publie
aujourd'hui, sont différents. M. de Laborie parle d'une sucrerie qu'il
vouloit établir à la Tortue. Il étoit convenu, dit-il, qu'un habitant
se chargeroit des frais d'établissement, en payant seulement aux
cultivateurs la moitié du prix du sucre; et il avoit calculé que
chaque cultivateur aurait, au delà de ses dépenses, un bénéfice de 5 à
600 livres.
[22] Il est impossible de suivre tous les égarements de l'intérêt
particulier. Personne n'a répondu avec plus de sentiment aux
défenseurs de l'esclavage que M. l'abbé Raynal. Voyer l'histoire phil.
et pol. des établissements des Européens dans les deux Indes, liv. XI,
parag. XXIV.
POSTSCRIPTUM
J'avois lu ce discours à l'Académie, et je le livrois à l'impression,
lorsque j'ai reçu les _réflexions sur l'esclavage des Nègres, par M.
Schwartz_, qui viennent d'être publiées. Si je n'avois voulu que
prouver l'injustice de cet esclavage, j'aurois supprimé mon travail.
On ne peut rien ajouter à la clarté et à l'évidence des principes que
l'auteur a rappellés. On ne peut pas plaider avec plus de raison et
plus de force pour les droits de l'humanité. L'auteur de ce nouvel
ouvrage a développé les vérités que je n'ai fait qu'indiquer: mais les
moyens d'affranchissement qu'il présente ne me paroissent pas aussi
convenables dans l'état actuel des colonies que ceux que j'ai
proposés. Mon but essentiel a été de conduire les esclaves à la
liberté, en les formant au travail et au respect des moeurs. Il ne
suffit pas de les rendre libres; il faut aussi leur donner une
existence heureuse et utile. Je crois donc devoir encore soumettre mes
idées à l'opinion publique.
Les colons sollicitent le droit de représentation aux états généraux.
Leur patriotisme et leur zèle sont des titres que le souverain et la
nation ne méconnoîtront pas. La plus belle cause que les députés des
colonies pourroient plaider dans cette auguste assemblée, seroit celle
de la liberté que je réclame au nom de l'humanité et de la justice.
Extrait des registres de
l'Académie royale des sciences,
belles lettres et arts
de Bordeaux.
Du 7 Septembre 1788.
Ce jour, l'Académie extraordinairement assemblée pour délibérer la
demande qui lui a été faite par M. de Ladebat, de vouloir bien lui
permettre de faire imprimer, sous son privilège, le _discours sur la
nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies_,
qu'il lut à la séance publique du 25 Août dernier, la compagnie lui a
unanimement accordé cette permission, et a autorisé M. le secrétaire à
lui expédier à cet effet, une copie de la présente délibération.
En foi de quoi j'ai délivré le présent extrait, que je certifie
conforme a l'original. A Bordeaux, ce 9 Octobre 1788.
De Lamontaigne,
Secrétaire perpétuel de l'Académie.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS SUR LA NÉCESSITÉ ET LES MOYENS DE DÉTRUIRE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ***
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