Curiosités Infernales
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Title: Curiosités Infernales
Author: P. L. Jacob
Release date: January 1, 2004 [eBook #10685]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/10685
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITÉS INFERNALES ***
CURIOSITÉS
INFERNALES
PAR
P. L. JACOB
BIBLIOPHILE
DIABLES, BONS ANGES, FÉES, ELFES, FOLLETS ET LUTINS, ESPRITS
FAMILIERS POSSÉDÉS ET ENSORCELÉS, REVENANTS, LAMIES, LÉMURES,
LARVES, VAMPIRES PRODIGES ET SORTILÈGES, ANIMAUX PARLANTS, PRÉSAGES
DE GUERRE, DE NAISSANCE, DE MORT, ETC.
1886
* * * * *
PRÉFACE
Simon Goulart en envoyant à son frère Jean Goulart un volume de son
_Thrésor des histoires admirables et mémorables_ lui dit: «Ce sont pieces
rapportees et enfilees grossièrement ausquelles je n'adjouste presque rien
du mien, pour laisser à vous et à tout autre debonnaire lecteur la
meditation libre du fruit qu'on en peut et doit tirer. Dieu y apparoit en
diverses sortes près et loin, pour maintenir sa justice contre les coeurs
farouches de tant de personnes qui le regardent de travers; item pour
tesmoigner en diverses sortes sa grace à ceux qui le reverent de pure
affection.»
Autant nous en dirons de notre ouvrage. De tout temps il y a eu des
croyants et des incrédules.
«Les ignorans, dit Bodin[1], pensent que tout ce qu'ils oyent raconter des
sorciers et magiciens soit impossible. Les athéistes et ceux qui contrefont
les sçavans ne veulent pas confesser ce qu'ils voyent, ne sçachans dire la
cause, afin de ne sembler ignorants. Les sorciers et magiciens s'en moquent
pour deux raisons principalement: l'une pour oster l'opinion qu'ils soyent
du nombre; l'autre pour establir par ce moyen le règne de Satan. Les fols
et curieux en veulent faire l'essay.»
[Note 1: En la préface de sa _Démonomanie_.]
* * * * *
CURIOSITÉS INFERNALES
LES DIABLES
I.--EXISTENCE DES DÉMONS
«Il y en a plusieurs, dit Loys Guyon[1], tant incrédules de nostre temps,
qui ne veulent croire qu'il y ait des demons ou malins esprits qui habitent
en certaines maisons (qui sont cause que personne n'y peut fréquenter) ou
par les deserts qui font fourvoyer les voyageurs. Et aussi en d'autres
lieux... Ce qui m'a donné occasion d'escrire de ces demons, c'est que
lisant le livre du voyage de Marc Paul, Venétien, des Indes Orientales, il
escrit d'un desert, qu'il appelle Lop, qui est situé dans les limites de la
grande Turquie qui est entre les villes de Lop et de Sanchion, qu'on ne
sçauroit passer en vingt-cinq ou trente journées, et pour ce qu'il est
nécessaire à aucuns, pour la négotiation qu'ont ceux de Lop avec ceux de
Sanchion ou de la province du Tanguth, de passer par ces deserts, combien
qu'ils s'en passeroyent bien, s'ils pouvoyent, veu les dangers et grandes
difficultez qui s'y trouvent... C'est chose admirable qu'en ce desert l'on
void et oid de jour, et le plus souvent de nuict, diverses illusions et
fantosmes, de malins esprits, au moyen de quoy, ja n'est besoin à ceux qui
y passent de s'eslongner à la trouppe, et s'escarter de la compagnie.
Autrement, à cause des montagnes et costaux, ils perdroyent incontinent la
veüe de leurs compagnons. Et les appellent par leurs propres noms, feignans
la voix d'aucuns de la trouppe et par ce moyen les destournent et
divertissent de leur vray chemin, et les meinent à perdition tellement
qu'on ne sçait qu'ils deviennent. On oid aussi quelquefois en l'air des
sons et accords d'instrumens de musique, et le plus souvent des bedons et
tabourins, et pour ces causes ce desert est fort dangereux et perilleux à
passer.
[Note 1: _Diverses leçons_. Lyon, 1610, 3 vol. in-12, t. II, p. 300
et suivantes.]
«Voilà ce qu'en a laissé par escrit, Marc Paul qui y a esté, qui vivoit
l'an 1250, je pensoy que ce fussent choses fabuleuses (et controuvées à
plaisir ou pour quelque autre raison). Mais ayant leu les oeuvres de Teuet,
cosmographe, pour la plus grand part tesmoin oculaire de beaucoup de choses
que plusieurs autheurs ont laissé par escrit, et entre autres de ce desert
de Lop, je n'ay plus creu que ce fussent fables.
«Que semblables choses ne se voyant ailleurs, il se void en ce qu'on a
escrit de plusieurs grands et illustres personnages qui s'estoyent retirez
aux deserts d'Égypte, comme sainct Machaire, sainct Anthoine, sainct Paul
l'hermite, lesquels ont trouvé tous les deserts lieux pleins de grande
solitude, remplis de démons. Comme fit sainct Anthoine qui estant sorti de
sa cellule, ayant envie de voir jour et Paul l'hermite, qui demeuroit en un
desert plus haut que luy trois journées, trouva en chemin, une forme
monstrueuse d'homme, qui estoit un cheval, et tel que ceux que les poëtes
anciens ont appelé Hippocentaures. Auquel il demanda le chemin du lieu où
demeuroit ledict Paul Hermite, lequel parla. Mais il ne peut estre entendu
et monstra de l'une de ses mains le chemin et puis après il s'osta de
devant luy, s'enfuyant d'une grande vitesse. Or si c'est homme estoit point
quelque illusion du Diable, faite pour espouvanter le sainct homme ou si
(comme les solitudes sont coustumieres de produire diverses formes
d'animaux monstrueux) le desert avoit engendré cest homme ainsi difforme,
nous n'en avons rien de certain.
«Sainct Anthoine donc s'esbahissant de ceste occurrence, et resvant, sur ce
que desja il avoit veu, ne discontinua son voyage, et de passer outre. Mais
il ne fut gueres avant, qu'estant en un vallon pierreux et plein de
rochers, il vid un autre homme d'assez basse stature, mais laid, et
difforme, ayant le nez crochu et deux cornes qui lui armoyent horriblement
le front, et le bas du corps, lequel alloit en finissant ainsi que les
cuisses et pieds d'un bouc. Le vieillard sans s'estonner de ceste forme si
hideuse, ne s'esmouvant d'un tel spectacle, si effroyable, se fortifia,
comme estant bon gendarme chrestien vestu des armes de Jésus-Christ,... et,
voicy ce monstre susdit qui lui présenta des dattes et fruicts de palmier
comme pour gage d'amitié et asseurance. Ceci encouragea ce bon hermite qui,
apprivoisé du monstre, s'arresta un peu et s'enquit de son estre et que
c'est qu'il faisoit en ceste solitude, auquel cest animal inconu respondit:
Je suis mortel et un des citoyens et habitans de ce desert, que les gentils
et idolatres aveugles et deçeus sous l'illusion diverse d'erreur, adorent
et reverent sous le nom de faunes, pans, satyres et incubes. Je suis venu
de la part de ceux de ma trouppe, et compagnie vers toy pour te requerir
qu'il te plaise de prier le commun Dieu et Seigneur de nous tous, pour nous
misérables, lequel sçavons estre venu au monde pour le salut et rachat de
tous les hommes, et que le son de sa parole a esté semé et espandu par
toute la terre. Ce monstre parlant ainsi, le voyager chargé d'ans et
vénérable hermite Anthoine pleuroit à chaudes larmes, lesquelles couloyent
le long de sa face honnorable, non de douleur, ains de joye.
«En Hirlande, il s'y void et entend des malins esprits parmi les montagnes,
et combien qu'aucuns disent que ce ne sont que des fausses visions qui
proviennent de ce que les habitans usent de viandes et breuvages vaporeux,
comme de pain faict de chair de poisson seché. Et leur boire sont bieres
fortes. Mais i'ay sceu (asseurement) des Anglois qui y ont demeuré quelques
années, qui vivoyent civilement et delicatement, qu'il y avoit des esprits
malins parmy les montagnes, lesquels molestent par leurs façons de faire et
font peur aux voyageurs soit de jour et de nuict.
«Plusieurs autres démons luy ont donné de grandes fascheries en son desert,
lui jettans sur son chemin des vaisselles d'or et d'argent, lesquelles
choses il voyoit soudain s'esvanouir.»
«Les Arabes qui, communément voyagent par les deserts de leurs pays, y
voyent des visions espouvantables et quelquefois des hommes qui
s'esvanouissent incontinent, entre autres Teuet atteste avoir ouy dire à un
truchement arabe qui le conduisoit par l'Arabie déserte nommée Geditel,
qu'un jour conduisant une caravanne par les deserts du royaume de
Saphavien, le sixiesme de juillet, à cinq heures du matin, luy Arabe et
plusieurs de sa suite ouyrent une voix assez esclattante, et intelligible
qui disoit en la mesme langue du pays: Nous avons longuement cheminé avec
vous. Il fait beau temps, suivons la droitte voye. Avint qu'un folastre
nommé Berstuth, qui conduisoit quelques trouppes de chameaux, qui
toutesfois n'apercevoit homme vivant, la part d'où venoit ceste voix,
respond: Mon compagnon, je ne sçay qui tu es, suy ton chemin. Lors ces
paroles dites, l'esprit espouvanta si bien la trouppe composée de divers
peuples barbares qu'un chascun estoit presque esperdu, et n'osoyent à grand
peine passer outre.
«Jésus-Christ fut tenté au desert par le malin esprit.
«Et voilà comme l'on peut recueillir que ce ne sont fables (de dire) qu'il
y a des esprits malins par les deserts; et qu'il semble que Dieu permet
qu'ils habitent plus tost en ces lieux escartez que là où demeurent les
hommes à fin qu'ils n'en soyent si communément offensez. Comme fit l'ange
Raphael duquel est parlé en la saincte Escriture, au livre de Tobie, qui
confina le demon qui avoit fait mourir sept maris à la fille de Raguel aux
deserts de la haute Egypte.
«D'autres démons fréquentent la mer et les eaux douces, et dans icelles, et
causent des naufrages aux navigeans et plusieurs autres maux, et y
apparoissent des phantosmes. Et d'iceux esprits, comme escrit Torquemada,
il s'en void journellement sur la rivière Noire, en Norvege, qui sonnent
des instrumens musicaux et lors cest signe qu'il mourra bien tost quelque
grand du pays. J'ay veu et fréquenté avec un Espagnol qui par tourmente de
mer fut jetté jusques aux mers, qui sont environ les terres du grand Khan
de Tartarie, qu'il a veu souvent en ces régions-là de ces phantosmes tant
sur mer que sur terre, notamment aux grandes solitudes de Mangy et deserts
de Camul, et choses si estranges que je ne les auseroy mettre par escrit,
de peur qu'on ne les voulust croire.
«Quelqu'un pourra objecter qu'il n'est pas vraysemblable que les demons qui
sont aux deserts de Lop, et d'ailleurs appellent les voyageans par leurs
noms, d'autant qu'iceux n'ont organes pour pouvoir parler suivant ce que
Jésus-Christ dit que les esprits n'ont ni chair ni os. Je respon, suivant
en l'opinion de S. Augustin, S. Basile, Coelius Rodigin et Appulée, que les
anges se peuvent former des corps aeriens, de la nature la plus terrestre,
et par le moyen d'iceux parler comme firent ces trois anges qui apparurent
à Abraham. Et l'ange Gabriel, qui annonça la conception de Jésus-Christ à
la Vierge Marie. Et que les demons s'en peuvent aussi forger non pas d'une
matiere si pure, mais plus abjecte.
«J'ay parlé d'un monstre chevre-pied qui apparut à sainct Anthoine, que je
pense avoir esté engendré par le moyen de Satan, d'autre façon que les
autres demons. Neantmoins il requit ce sainct personnage de prier Dieu pour
luy et pour d'autres monstres habitans ce desert. Son corps n'estoit point
aérien mais charnel, comme ceux des boucs. Il fut prins et mené tout vif en
Alexandrie vingt ans après, au grand estonnement de tous ceux qui le
virent, et combien qu'on le voulust nourrir curieusement quelques jours
après sa prise il mourut, et son corps fut salé et embaumé et puis porté à
Antioche et présenté à Constantin, fils du grand Constantin.
«Lycosthène escrit estre avenu à Rotwille en Alemagne, l'an de grâce 1545,
que le diable fut veu en plein midi allant et se pourmenant par la place:
cest ici que les citoyens s'effroyèrent, craignans qu'ainsi qu'il avoit
fait ailleurs, il ne bruslast toute la ville. Mais chascun s'estant mis en
devotion de prier Dieu, et ordonner des jeunes et aumosnes, ce malin esprit
lors s'en alla, et jaçoit que le diable vienne peu souvent vers nous si est
ce que Dieu le souffrant, il n'y vient point sans de bien grandes
occasions, et pour estre l'executeur de la vengeance divine. Et ne nous
faut point tourmenter sur ce que les demons sont si corporels, ainsi que
vrayement tient la doctrine des chrestiens, veu que Dieu le veut ainsi.
«Ils se rendent sensibles et visibles par les moyens des corps empruntez ou
formez en l'air ou en esblouissant le sens des personnes, et leur
présentant des idées en l'âme, qu'ils pensent voir par la veüe extérieure
ainsi que S. Augustin dit, qu'aucuns de son temps pensoyent estre transmuez
par quelques sorcières en bestes à corne, là où le bon sainct ne voyoit
autre cas que la figure de l'homme, mais le sens visible de ceux-cy estant
ensorcelé et perverti par la force de l'imagination causoit l'opinion de
leur changement où l'effect estoit tout au contraire. Suivant ces discours,
il se void que par tout les demons ou diables s'efforcent de nuire à
l'homme, encor qu'il se retire au plus hideux et inhabitable desert du
monde, soit qu'il habite dans les plus populeuses villes, tousiours
taschera-il de le faire tresbucher.»
Lavater[1], ministre calviniste, admet avec beaucoup de méfiance les faits
surnaturels; son ouvrage est précédé de plusieurs chapitres où il raconte
des faits merveilleux en apparence et qui pour lui ne sont que des
supercheries; ils ont pour titres:
[Note 1: _Trois livres Des apparitions des esprits, fantosmes,
prodiges, etc. composez par Loys Lavater, plus trois questions
proposées et résolues, par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin,
1571, in-12.]
«CH. I. Les mélancholiques et insensez s'impriment en la fantasie beaucoup
de choses dont il n'est.
«CH. II. Gens craintifs se persuadent de voir et ouïr beaucoup de choses
espouvantables dont il n'est rien.
«CH. III. Ceux qui ont mauvaise vue et ouïe imaginent beaucoup de choses
qui ne sont pas.
«CH. IV. Beaucoup de gens se masquent, pour faire que ceux ausquels ils
s'adressent, pensent avoir veu et ouï des esprits.
«CH. V. Les prestres et moines ont contrefait les esprits et forgé des
illusions comme un nommé Mundus abusa de Paulina par ce moyen, et Tyrannus
de beaucoup de nobles et honnestes femmes.
«CH. VI. Timothée Aelurus ayant contrefait l'ange, usurpe une couschée:
quatre jacopins de Berne ont forgé beaucoup de visions et de ce qui s'en
est ensuivi.
«CH. VII. L'histoire du faux esprit d'Orléans.
«CH. VIII. D'un curé de Clavenne qui apparut à une jeune fille et luy fit
croire qu'il estoit la Vierge Marie et d'un autre qui contrefit l'esprit;
ensemble du cordelier escossois et du jésuite qui contrefit le le diable à
Ausbourg.»
Voici cette dernière histoire:
«Pendant que j'escrivois cet oeuvre, j'ay entendu par des gens dignes de
foy, qu'en l'an 1569 il y avoit à Ausbourg, ville fort renommée
d'Allemagne, une servante et quelques serviteurs d'une grande famille qui
ne tenoyent pas grand compte de la secte des jésuites au moyen de quoy l'un
de ceste secte promit au maistre qu'il feroit aisément changer d'opinion à
ses serviteurs. Pour ce faire, après s'estre déguisé en diable, il se cacha
en quelque lieu de la maison où la servante allant quérir quelque chose de
son gré, ou y estant envoyée par son maître, trouva ce jésuite endiablé qui
luy fit fort grand peur. Elle conta incontinent le tout à un de ses
serviteurs, l'exhortant de n'aller en ce lieu-là. Toutefois peu après il y
vint, et comme ce diable desguisé vouloit se ruer dessus, il desgaine son
poignard et perce le diable de part en part, tellement qu'il demeure mort
sur la place. Cette histoire a esté écrite et imprimée en vers allemans, et
est maintenant entre les mains de tout le monde.
II.--APPARITIONS DU DIABLE
Le Loyer[1] prétend que les démons paraissent plus volontiers dans les
carrefours, dans les forêts, dans les temples païens et dans les lieux
infestés d'idolâtrie, dans les mines d'or et dans les endroits où se
trouvent des trésors.
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions et
apparitions_, par P. Le Loyer. Paris, Nic. Buon, 1605, in-4°, p.
340.]
Nous lui empruntons l'histoire suivante:
«Un gendarme nommé Hugues avait été pendant sa vie un peu libertin et mesme
soupçonné d'hérésie. Comme il étoit près de la mort, une grande trouppe
d'hommes se présenta à luy et le plus apparent d'entre eux luy dit: Me
connois-tu bien, Hugues?--Qui es-tu, répondit Hugues?--Je suis, dit-il, le
puissant des puissants, et le riche des riches. Si tu crois que je te puis
préserver du péril de mort, je te sauveray et ferai que tu vivras
longuement. Afin que tu sçaches que je te dis vray, sçaches que l'empereur
Conrad est à ceste heure paisible possesseur de son empire et a subjugué
l'Allemagne et l'Italie en bien peu de temps. Il luy dit encore plusieurs
autres choses qui se passoient par le monde. Quand Hugues l'eut bien
escouté, il haussa la main dextre pour faire le signe de la croix, disant:
J'atteste mon Dieu et Seigneur Jésus-Christ, que tu n'es autre qu'un diable
menteur. Alors le diable lui dit: Ne hausse pas ton bras contre moy et tout
aussitost ceste bande de diables disparut comme fumée. Et Hugues, le même
jour de la vision, trespassa le soir.»
Le Loyer raconte aussi[1] cette autre apparition du diable:
[Note 1: _Discours et histoires des spectres_, etc., page 317.]
«En la ville de Fribourg, du temps de Frédéric, second du nom, un jeune
homme bruslé par trop ardemment de l'amour d'une fille de la mesme ville,
pratiqua un magicien auquel il promit argent, s'il pouvoit par son moyen
jouir de l'amour de la fille. Le magicien le mene de belle nuit en un
cellier escarté où il dresse son cercle, ses figures et ses caractères
magiques, entre dans le cercle et y fait pareillement entrer l'escolier.
Les esprits appelez se présentent mais en diverses formes, fantosmes et
illusions... Enfin le plus meschant diable de tous se montre à l'escolier
en la forme de la fille qu'il aymoit et en contenance fort joyeuse
s'approche du cercle. L'escolier aveuglé et transporté d'amour, estend sa
main hors le cercle pour penser prendre la fille, mais tout content, le
diable lui saisit la main, l'arrache du cercle et le rouant ou tournant
deux ou trois tours lui casse et brise la tête contre la muraille du
celier, et jeta le corps tout mort sur le magicien, et ce fait luy et les
autres esprits disparurent.
«Il ne faut pas demander si le magicien fut bien effrayé à ce piteux
spectacle, se voyant en outre chargé du pesant fardeau de l'escolier. Il ne
bougea de la nuit de l'enclos de son cercle, et le lendemain matin il se
fit si bien ouïr criant et lamentant, qu'on accourt à son cry et est trouvé
à demy mort avec le corps de l'escolier et est dégagé à toute peine.»
«Au surplus, dit Le Loyer[1], quant aux hérétiques et hérésiarques de
nostre temps, ils ne se trouveront pas plus exempts d'associations avec le
diable et de ses visions. Car Luther a eu un démon, et a esté si impudent
que de le confesser bien souvent par ses écrits. Je ne le veux faire voir
que par un traicté qu'il a faict de la messe angulaire, où il se descouvre
ouvertement et dit qu'entre luy et le diable y avoit familiarité bien
grande, et qu'ils avoient bien mangé un muy de sel ensemble. Que le diable
le visitoit souvent, parloit à luy fort privément, le resveilloit de nuict,
et le provocquoit d'escrire contre la messe, luy enseignant des arguments
dont il se pourroit servir pour l'impugner.
[Note 1: Même ouvrage, p. 297.]
«Mais Luther est-il seul qui à sa confusion est contraint de confesser sa
conférence avec le diable? Il y a aussi Zwingle, sacramentaire qui dit que
resvant profondément une nuict sur le sens des paroles de Jésus-Christ:
Cecy est mon corps, se présente à luy un esprit, qu'il est en doute s'il
estoit blanc ou noir, qui lui enseigna d'interpreter le passage de
l'Écriture sainte d'une autre façon que l'Église des catholiques ne
l'interprétoit et dire que ces mots: Cecy est mon corps, valaient tout
autant comme qui diroit: Cecy signifie mon corps...
«Alors que Bucere, disciple de Luther, estoit en l'agonie de la mort, un
diable s'apparut en la chambre où il estoit et s'approchant peu-à-peu
auprès de son lit, non sans essayer les présens poussa rudement Bucere et
le fit tomber en la place où il trespassa à l'instant.
«C'est aussy chose qu'on tient pour toute véritable et ainsi l'affirme
Érasme Albert, ministre de Basle, que trois jours devant que Carolostade
trespassa, le diable fut veu près de luy en forme d'homme de haute et
énorme stature, comme Carolostade preschoit. Ce fut un présage de la mort
future de cet hérétique.»
Dans l'affaire des possédées de Louviers, suivant le Père Bosroger[1],
[Note 1: _La Piété affligée, ou Discours historique et théologique
de la possession des religieuses dictes de Saincte-Élisabeth de
Louviers, etc._, par le R.P. Esprit de Bosroger. Rouen, Jean Le
Boulenger, 1652, in-4°, p. 137.]
«La soeur Marie de Saint-Nicholas apperceut deux formes effroyables, l'une
représentait un vieil homme avec une grande barbe, lequel ressemblait à
nostre faux spirituel; ce phantosme qu'elle apperceut à quatre heures du
matin, environ le soleil levant s'assit sur les pieds de sa couche, et luy
dit d'un ton d'homme désespéré: Je viens de voir Madelène Bauan, et la
soeur du Saint-Sacrement; ah que Madelène est méchante! elle est
entièrement à nous, mais l'autre nous ne la sçaurions gagner. Ce spectre
obligea la soeur Marie de Saint-Nicholas de recourir à Dieu en faisant le
signe de la croix, et aussitost elle fut délivrée de ce phantosme; l'autre
estoit seulement comme une teste grosse et fort noire, que cette fille
envisagea en plein jour à la fenestre d'un grenier, laquelle donnoit dans
celui où elle travailloit; cette teste la regarda long-temps, et luy causa
une grande frayeur, elle ne laissa pourtant de la considérer attentivement,
jusqu'à ce qu'elle remarqua que cette teste commençoit à descendre de la
fenestre; car pour lors elle fut saisie de peur, et se retira, puis
aussitost ayant pris courage, elle alla dans le grenier où la forme avoit
paru, mais elle n'y trouva plus rien, sinon quelque temps après qu'elle
avisa dans le meme endroit des cordes qui se rouloient d'elles-memes et
l'on voyoit tomber le linge dont elles étoient chargées; souvent on
renversoit les meubles et on entendoit des bruits épouvantables.»
D'après le même auteur, dans la même affaire[1],
[Note 1: _La Piété affligée_, p. 421.]
«Un homme ayant apporté à Picard une lettre d'importance arriva à onze
heures de nuit à son presbytère passant au travers de la cour close d'un
mur, et entra dans la cuisine qui étoit ouverte, où il trouva Picard courbé
sur la table, et un homme noir et inconnu vis-à-vis de luy. Picard luy feit
sa réponse de bouche, passa de la cuisine dans une chambre basse, laquelle
il trouva pareillement ouverte; aussitost le déposant entendit un cry
effroyable dont il avoit eu grand peur: ce vilain homme noir et inconnu luy
reprocha qu'il trembloit, et avoit peur.»
Crespet[1] cite d'autres apparitions du diable:
[Note 1: _Deux livres de la hayne de Sathan et malins esprits
contre l'homme et de l'homme contre eux_, par P. P. Crespet, prieur
des Célestins de Paris. 1590, in-12, p. 379.]
«Or le bon Père Cesarius dans ses exemples dit bien autrement d'une
concubine de prestre, laquelle voyant que son paillard désespéré s'estoit
tué soy-mesme, s'alla rendre nonnain où estant à cause qu'elle n'avoit
entièrement confessé ses pechez, fut vexée d'un diable incube qui la
tourmentoit toutes les nuicts, pour a quoy obvier, elle s'advisa de faire
une confession générale de tous ses péchez. Ce qu'ayant faict, jamais le
diable n'approcha d'elle depuis.
«Je ne puis omettre, ajoute-t-il, ce que à ce propos je trouve ès archives
de ce monastère où je réside, qu'un bon religieux plein de foy (1504)
voyant que le diable se meslant parmy les esclairs de tonnerre estoit entré
en l'église où les religieux estoient assemblez pour prier Dieu, et qu'il
vouloit tout renverser et prophaner les choses dédiées à Dieu, se vint
constamment présenter armé du signe de la croix et commanda au nom de
crucifix à Sathan de désister et sortir de la maison de Dieu, à la voix
duquel il fut forcé d'obéir, et se retirer sans aucune offence.»
«Mais entre tous les contes, desquels j'aye jamais entendu parler, ou veu,
dit Jean des Caurres[1], cestui-cy est digne de merveille, lequel est
advenu depuis peu de temps à Rome. Un jeune homme, natif de Gabie, en une
pauvre maison, et de parents fort pauvres, estant furieux, de mauvaise
condition et de meschante conversation de vie, injuria son père, et luy fit
plusieurs contumélies; puis estant agité de telle rage, il invoqua le
diable, auquel il s'estoit voué: et incontinent se partit pour aller à
Rome, et à celle fin entreprendre quelque plus grande meschanceté contre
son père. Il rencontra le diable sur le chemin, lequel avoit la face d'un
homme cruel, la barbe et les cheveux mal peignez, la robe usée et orde,
lequel lui demanda en l'accompagnant la cause de sa fascherie et tristesse.
Il lui respondit qu'il avoit eu quelques paroles avec son père, et qu'il
avoit délibéré de luy faire un mauvais tour. Alors le diable luy fit
réponse que tel inconvénient luy estoit advenu; et ainsi le pria-il de le
prendre pour compagnon, et à celle fin que ensemble ils se vengeassent des
torts qu'on leur avoit faicts. La nuit doncques estant venue, ils se
retirèrent en une hostelerie, et se couchèrent ensemble. Mais le malheureux
compagnon print à la gorge le pauvre jeune homme, qui dormoit profondément
et l'eust estranglé, n'eust esté qu'en se réveillant il pria Dieu. Dont il
advint que ce cruel et furieux se disparut, et en sortant estonna d'un tel
brui et impétuosité toute la chambre que les solives, le toict et les
thuilles en demeurèrent toutes brisées. Le jeune homme espouvanté de ce
spectacle, et presque demy mort, se repentit de sa meschante vie et de ses
meffaicts, et estant illuminé d'un meilleur esprit, fut ennemy des vices,
passa sa vie loing des tumultes populaires et servit de bon exemple.
Alexandre escrit toutes ces choses.»
[Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées en histoires, etc._, par
Jean des Caurres. Paris, Guill. Choudière, 1584, in-8°, p. 390.]
«Lorsque j'étudiais en droit en l'académie de Witemberg, dit Godelman[1],
cité par Goulart[2], j'ay ouy souvent reciter à mes précepteurs qu'un jour,
certain vestu d'un habit estrange vint heurter rudement à la porte d'un
grand théologien, qui lors lisoit en icelle académie, et mourut l'an 1516.
Le valet ouvre et demande qu'il vouloit? Parler à ton maistre, fit-il. Le
théologien le fait entrer: et lors cest estranger propose quelques
questions sur les controverses qui durent sur le fait de la religion. A
quoi le théologien ayant donné prompte solution, l'estranger en mit en
avant de plus difficiles, le théologien lui dit: Tu me donnes beaucoup de
peine: car j'avois le présent autre chose à faire et la dessus se levant de
sa chaire montre en un livre l'exposition de certain passage dont ils
débatoyent. En cest estrif il aperçoit que l'estranger avoit au lieu de
doigts des pattes et des griffes comme d'oyseau de proye. Lors il commence
à lui dire: Est-ce toi donc? Escoute la sentence prononcée contre toi (lui
monstrant le passage du troisième chapitre de Genese): La semence de la
femme brisera la teste du serpent. Il adjousta: Tu ne nous engloutiras pas
tous. Le malin esprit tout confus, despité et grondant, disparut avec grand
bruit, laissant si puante odeur dedans le poisle qu'il s'en sentit quelques
jours après, et versa de l'encre derrière le fourneau.»
[Note 1: Jean-George Godelman, docteur en droit à Rostoch, au
traité _De magis, veneficis, lamis, etc._, livre 1, ch. III.]
[Note 2: _Thrésor d'histoires admirables et mémorables de nostre
temps, recueillies de divers autheurs, mémoires et avis de divers
endroits._ Paris, 1600, 2 vol. in-12.]
Le même auteur fournit encore cette autre histoire à Goulart:
«En la ville de Friberg en Misne, le diable se présente en forme humaine à
un certain malade, lui monstrant un livre et l'exhortant de nombrer les
péchez dont il se souviendroit, pour ce qu'il vouloit les marquer en ce
livre. Du commencement le malade demeura comme muet: mais recouvrant et
reprenant ses esprits, il respond. C'est bien dit, je vay te deschifrer par
ordre mes péchez. Mais escri au dessus en grosses lettres: La semence de la
femme brisera la teste du serpent. Le diable, oyant cette condamnation
sienne s'enfuit, laissant la maison remplie d'une extrême puanteur.»
Goulart emprunte celle-ci à Job Fincel[1]:
[Note 1: Job Fincel, au premier livre _Des Miracles_.]
«L'an mil cinq cens trente quatre, M. Laurent Touer, pasteur en certaine
ville de Saxe, voyant quelques jours devant Pasques à conférer avec aucuns
du lieu, selon la coustume, des cas divers et scrupules de conscience,
Satan en forme d'homme lui apparut et le pria de permettre qu'il
communiquast avec lui; sur ce il commence à desgorger des horribles
blasphèmes contre le Sauveur du monde. Touer lui résiste et le réfute par
tesmoignages formels recueillis de l'Escriture sainte, que ce malheureux
esprit tout confus, laissant la place infectée de puanteur insupportable
s'esvanouit.»
«Un moine nommé Thomas, dit Alexandre d'Alexandrie[1], personnage digne de
foy, et la preud'hommie duquel j'ay esprouvée en plusieurs afaires m'a
raconté pour chose vraye, avec serment, qu'ayant eu debat de grosses
paroles avec certains autres moines, après s'estre dit force injures de
part et d'autre, il sortit tout bouillant de cholere d'avec eux et se
promenant seul en un grand bois rencontra un homme laid, de terrible
regard, ayant la barbe noire, et robe longue. Thomas lui demande où il
alloit? J'ay perdu, respondit-il, ma monture, et vai la cercher en ces
prochaines campagnes. Sur ce ils marchent de compagnie pour trouver ceste
monture, et se rendent pres d'un ruisseau profond. Le moine commence à se
deschausser pour traverser ce ruisseau: mais l'autre le presse de monter
sur ses espaules, promettant le passer à l'aise. Thomas le croid, et chargé
dessus l'embrasse par le col: mais baissant les yeux pour voir le gué, il
descouvre que son portefaix avoit des pieds monstrueux et du tout
estranges. Dont fort estonné, il commence à invoquer Dieu à son aide. A
ceste voix, l'ennemi confus jette sa charge bas, et grondant de façon
horrible disparoît avec tel bruit et de si extraordinaire roideur, qu'il
arrache un grand chesne prochain et en fracasse toutes les branches. Thomas
demeura quelque temps comme demy-mort, par terre, puis s'estant relevé,
reconnut que peu s'en estoit falu que ce cruel adversaire ne l'eust fait
perir de corps et d'ame.»
[Note 1: Au IVe livre, chap. XIX de ses _Jours géniaux_, cité par
Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. Ier, p. 535.]
III.--ENLÈVEMENTS PAR LE DIABLE
J. Wier[1] rapporte cette histoire d'une femme emportée par le diable:
[Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
impostures des diables, des magiciens, infames, sorciers et
empoisonneurs, le tout compris en 5 livres_, traduit du latin, de
Jean Wier, sans date, vers 1577.]
«L'an 1551 il advint près Mégalopole joignant Wildstat, les festes de la
Pentecoste, ainsi que le peuple se amusoit à boire et ivrongner, qu'une
femme que estoit de la compagnie, nommoit ordinairement le diable parmy ses
jurements, lequel en la présence d'un chacun l'enleva par la porte, et la
porta en l'air. Les autres qui estoyent présens sortirent incontinent tous
estonnez pour voir où ceste femme estoit ainsi portée, laquelle ils virent
hors du village pendue quelque temps au haut de l'air, dont elle tomba en
bas et la trouvèrent après morte au milieu d'un champ.»
D'après Textor[1]: «Il y en eut un lequel ayant trop beu, se print à dire,
en follastrant, qu'il ne pouvoit avoir une ame, puisqu'il ne l'avoit point
veuë. Son compagnon l'acheta pour le prix d'un pot de vin, et la revendit à
un tiers là présent et inconnu lequel tout à l'heure saisit et emporta
visiblement ce premier vendeur au grand estonnement de tous.»
[Note 1: En son _Traicté de la nature du vin_, liv I, ch. XIII,
cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III, p.
67.]
Crespet[1] cite d'autres exemples d'enlèvements par le diable: «Tesmoing,
dit-il, ce grand usurier qui dernièrement voyant que les bleds estoient à
bon prix se desespera et appellant le diable il le veit incontinent à son
secours, qui l'emporta au haut d'un chesne et le jectant du haut en bas,
lui rompit le col.
[Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 379.]
«Un autre qui avoit perdu son argent au jeu; apres qu'il eut blasphemé le
nom de Dieu et de la Vierge Marie, fut visiblement emporté par le diable,
auquel il s'estoit voué.»
Chassanion[1] rapporte que «Jean François Picus, comte de la Mirande,
tesmoigne avoir parlé à plusieurs lesquels s'estant abusez après la veine
espérance des choses à venir, furent par apres tellement tourmentez du
diable avec lequel ils avoyent fait certain accord, qu'ils s'estimeroyent
bien heureux d'avoir la vie sauve. Dit d'avantage que de son temps il y eut
un certain magicien, lequel promettoit à un trop curieux et peu sage prince
de lui représenter comme en un théâtre du siège de Troyes, et lui faire
voir Achilles et Hector en la manière qu'ils combattoyent. Mais il ne peut
l'exécuter se trouvant empesché par un autre spectacle plus hideux de sa
propre personne. Car il fut emporté en corps et en âme par un diable sans
que depuis il soit comparu.»
[Note 1: En son _Histoire des jugemens de Dieu_, liv. I, ch. II,
cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p.
718.]
Le Loyer[1] raconte encore cette histoire d'un diable noyant un
anabaptiste:
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 332.]
«En Pologne, dit-il, un chef et prince d'anabaptistes invita aucuns de sa
secte à son baptesme les assurant qu'ils y verroient merveilles et que le
saint esprit descendrait visiblement sur luy. Les invitez se trouvent au
baptesme, mais comme cet anabaptiste qui devait être baptisé mettait le
pied dans la cuve pleine d'eau, incontinent, non le saint esprit, qui
n'assiste point les hérétiques, ains l'esprit de septentrion qui est le
diable, apparoist visiblement devant tous, prend l'anabaptiste par les
cheveux, l'éleve en l'air et tant et tant de fois luy froisse la teste et
le plonge en l'eau qu'il le laissa mort et suffoqué dans la cuve.»
«Nous lisons aussi que le baillif de Mascon, magicien, fut emporté, dit J.
des Caurres[1], par les diables à l'heure du disner, il fut mené par trois
tours à l'entour de la ville de Mascon, en la présence de plusieurs où il
cria par trois fois: Aydez-moy, citoyens, aidez-moy. Dont toute la ville
demeura estonnée, et luy perpétuel compagnon des diables, ainsi que Hugo de
Cluny le monstre à plein.»
[Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées et histoires_, p. 392.]
«Un homme de guerre voyageant par le marquisat de Brandebourg, à ce que
rapporte Simon Goulart[1], d'après J. Wier[2], se sentant malade et arresté
à une hostellerie, bailla son argent à garder à son hostesse. Quelques
jours après estant guéri il le redemanda à ceste femme, laquelle avoit déjà
délibéré avec son mari de le retenir, par quoy elle lui nia le dépost, et
l'accusa comme s'il lui eust fait injure: le passant au contraire, se
courrouçoit fort, accusant de desloyauté et larcin cette siene hostesse. Ce
que l'hoste ayant entendu, maintint sa femme, et jetta l'autre hors de sa
maison, lequel choléré de tel affront tire son espée et en donne de la
pointe contre la porte. L'hoste commence à crier au voleur, se complaignant
qu'il vouloit forcer sa maison. Ce qui fut cause que le soldat fut pris,
mené en prison, et son procès fait par le magistrat, prest à le condamner à
mort. Le jour venu que la sentence devoit estre prononcée et exécutée le
diable entra en la prison, et annonça au prisonnier qu'il estoit condamné à
mourir; toutefois que s'il vouloit se donner à lui, il lui promettoit de le
garantir de tout mal. Le prisonnier fit response qu'il aimoit mieux mourir
innocent que d'estre délivré par tel moyen. Derechef le diable lui ayant
représenté le danger où il estoit, et se voyant rebuté, fit néantmoins
promesse de l'aider pour rien et faire tant qu'il le vengeroit de ses
ennemis. Il lui conseilla donc lorsqu'il seroit appelé en jugement de
maintenir qu'il étoit innocent et de prier le juge de lui bailler pour
advocat celui qu'il verroit là présent avec un bonnet bleu: c'est assavoir
lui qui plaideroit la cause. Le prisonnier accepte l'offre et le lendemain,
amené au parquet de justice, oyant l'accusation de ses parties et l'advis
du juge, requiert (selon la coustume de ces lieux là), d'avoir un advocat
qui remonstrast son droit: ce qui lui fut accordé. Ce fin Docteur es loix
commence à plaider et à maintenir subtilement sa partie, alléguant qu'elle
estoit faussement accusée, par conséquent mal jugée; que l'hoste lui
détenoit son argent et l'avoit forcé; mesmes il raconta comme tout
l'affaire estoit passé, et déclaira le lieu où l'argent avoit esté serré.
L'hoste au contraire se défendoit, et nioit tant plus impudemment, se
donnant au diable, et priant qu'il l'emportast, s'il estoit ainsi qu'il
l'eust pris. Alors ce Docteur au bonnet bleu, laissant les plaids, empoigne
l'hoste, l'emporte dehors du parquet, et l'esleve si haut en l'air que
depuis on ne peut sçavoir qu'il estoit devenu.» Paul Eitzen[3] dit que ceci
avint l'an 1541 et que ce soldat revenoit de Hongrie.
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, tome I, p. 285.]
[Note 2: Au IVe livre _de Praestigiis Daemonum_, ch. XX.]
[Note 3: Au VIe livre de ses _Morales_, ch. XVIII.]
Les mêmes auteurs nous font encore connaître les deux histoires suivantes:
«Un autre gentilhomme coustumier de se donner aux diables, allant de nuict
par pays, accompagné d'un valet, fut assailli d'une troupe de malins
esprits, qui vouloyent l'emmener à toute force. Le valet désireux de sauver
son maistre, commence à l'embrasser. Les diables se prennent à crier:
«Valet lasche prise»; mais le valet perséverant en sa délibération, son
maistre eschappa.»
«En Saxe, une jeune fille fort riche promit mariage à un beau jeune homme
mais pauvre. Lui prevoyant que les richesses et la légèreté du sexe
pourroyent aisement faire changer d'avis à ceste fille, lui descouvrit
franchement ce qu'il en pensoit. Elle au contraire commence à lui faire
mille imprécations, entre autres celle qui s'ensuit: Si j'en épouse un
autre que le diable m'emporte le jour des nopces. Qu'avient-il? Au bout de
quelque temps l'inconstante est fiancée à un autre, sans plus se soucier de
celui-ci, qui l'admonneste doucement plus d'une fois de sa promesse, et de
son horrible imprécation. Elle hochant la teste à telles admonitions
s'appreste pour les espousailles avec le second: mais le jour des nopces,
les parens, alliés et amis faisans bonne chere, l'espousée esveillée par sa
conscience se monstroit plus triste que de coustume. Sur ce voici arriver
en la cour du logis où se faisoit le festin, deux hommes de cheval, qu'on
ameine en haut, où ils se mettent à table, et après disné, comme l'on
commençoit à danser, on pria l'un d'iceux (comme c'est la coustume du pays
d'honorer les estrangers qui se rencontrent en tels festins) de mener
danser l'espousée. Il l'empoigne par la main et la pourmeine par la salle:
puis en présence des parens et amis, il la saisit criant à haute voix, sort
de la porte de la salle, l'enleve en l'air, et disparoit avec son compagnon
et leurs chevaux. Les pauvres parens et amis l'ayans cherchée tout ce jour,
comme il continuoyent le lendemain, esperans la trouver tombée quelque
part, afin d'enterrer le corps, rencontrent les deux chevaliers, qui leur
rendirent les habits nuptiaux avec les bagues et joyaux de la fille,
adjoutans que Dieu leur avoit donné puissance sur ceste fille et non sur
les acoustremens d'icelle, puis s'esvanouirent.»
Goulard répète aussi cette attaque du diable rapportée par Alexandre
d'Alexandrie[1]:
[Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_.]
«Un mien ami, homme de grand esprit, et digne de foy estant un jour à
Naples chez un sien parent, entendit de nuit la voix d'un homme criant a
l'aide, qui fut cause qu'il aluma la chandelle, et y courut pour voir que
c'estoit. Estant sur le lieu, il vid un horrible fantosme, d'un port
effroyable et du tout furieux, lequel vouloit à toute force entrainer un
jeune homme. Le pauvre misérable crioit et se défendoit, mais voyant
aprocher celui-ci soudain il courut au devant, l'empoigne par la main et
saisit sa robe le plus estroitement qu'il lui fut possible et après s'estre
long temps débattu commence à invoquer le nom et l'aide de Dieu et
eschappe, le fantosme disparoissant. Mon ami meine en son logis ce jeune
homme, pretendant s'en desfaire doucement, et le renvoyer chez soy. Mais il
ne sceut obtenir ce poinct, car le jeune homme estoit tellement estonné
qu'on ne pouvoit le rassurer, tressaillant sans cesse de la peur qu'il
avoit pour si hideuse rencontre. Ayant enfin reprins ses esprits, il
confessa d'avoir mené jusques alors une fort méchante vie, esté contempteur
de Dieu, rebelle à père et à mère, ausquels il avoit dit et fait tant
d'injures et outrages insupportables qu'ils l'avoyent maudit. Sur ce il
estoit sorti de la maison et avoit rencontré le bourreau susmentionné.»
Goulart[1] raconte encore d'autres histoires d'enlèvements par le diable
d'après divers auteurs:
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 538.]
«Un docteur de l'académie de Heidelberg ayant donné congé à certain sien
serviteur de faire un voyage en son pays, au retour comme ce serviteur
aprochoit de Heidelberg, il rencontre un reître monté sur un grand cheval,
lequel par force l'enlève en croupe, en tel estat il essaye d'empoigner son
homme pour se tenir plus ferme; mais le reître s'esvanouit. Le serviteur
emporté par le cheval bien haut en l'air, fut jetté bas près d'un pont hors
la ville, où il demeura quelques heures sans remuer pied ni main: enfin
revenu à soi, et entendant qu'il estoit près de son lieu, reprint courage,
se rendit au logis, où il fut six mois entiers attaché au lict, devant que
pouvoir se remettre en pied[1].»
[Note 1: Extrait du _Mirabiles Historiae de spectris_, Leipzig,
1597.]
«Près de Torge en Saxe, certain gentilhomme se promenant dans la campagne,
rencontre un homme lequel le salue, et lui offre son service. Il le fait
son palefrenier. Le maistre ne valoit gueres. Le valet estoit la
meschanceté mesme. Un jour le maistre ayant à faire quelque promenade un
peu loin, il recommande ses chevaux, spécialement un de grand prix à ce
valet, lequel fut si habile que d'enlever ce cheval en une fort haute tour.
Comme le maistre retournoit, son cheval qui avoit la teste à la fenestre le
reconnut, et commence à hennir. Le maistre estonné, demande qui avoit logé
son cheval en si haute escuirie. Ce bon valet respond que c'estoit en
intention de le mettre seurement afin qu'il ne se perdist pas, et qu'il
avoit soigneusement executé le commandement de son maistre. On eut beaucoup
de peine à garrotter la pauvre beste et la devaler avec des chables du haut
de la tour en bas. Tost après quelques uns que ce gentilhomme avoit volez,
deliberans de le poursuivre en justice, le palefrenier lui dit: Maistre,
sauvez-vous, lui monstrant un sac, duquel il tira plusieurs fers arrachez
par lui des pieds des chevaux, pour retarder leur course au voyage qu'ils
entreprenoyent contre ce maistre: lequel finalement attrappé et serré
prisonnier, pria son palefrenier de lui donner secours. Vous estes, respond
le valet, trop estroitement enchaisné; je ne puis vous tirer de là. Mais le
maistre faisant instance, enfin le valet dit: Je vous tireray de captivité
moyennant que vous ne fassiez signe quelconque des mains pour penser vous
garantir. Quoi accordé, il l'empoigne avec les chaines, ceps et manottes,
et l'emporte par l'air. Ce misérable maistre esperdu de se voir en campagne
si nouvelle pour lui conmence à s'escrier: Dieu éternel, où m'emporte-on?
Tout soudain le valet (c'est-à-dire Satan) le laisse tomber en un marest.
Puis se rendant au logis, fait entendre à la damoiselle l'estat et le lieu
ou estoit son mari, afin qu'on l'allast desgager et delivrer.»
Des Caurres[1] raconte que «à la montagne d'Ethna, non guères loin de l'île
de Luppari, montagne qu'on appelle la gueule d'enfer, Dieu monstra la peine
des damnez. Il y a si long temps qu'elle brusle et tout demeure en son
entier, comme fera enfer, quand elle auroit autant entier que toute
l'Italie, elle devroit estre consommée. On entend là cris et complainctes,
et les ennemis et mauvais esprits meinent là grand bruict, et suscitent de
grandes tempestes sur la mer près de ceste montagne. De nostre temps un
prélat après son trespas, fut trouvé en chemin par ses amis, lequel se
disoit estre damné et qu'il s'en alloit en ceste montaigne. Il n'y a pas
encor longtemps qu'une nef de Sicile aborda là, en laquelle y avoit un père
gardien de ce pays-là avec son compagnon, le Diable luy dit qu'il le
suivist pour faire quelque chose que Dieu avoit ordonné. Et soudain fut
porté par luy en une cité assez loin de là. Et quand il fut là, le mauvais
esprit le conduit au sépulchre de l'Evesque du lieu, qui estoit mort depuis
trois mois: Et lui commanda de despouiller ses habillemens épiscopaux, et
lui dit apres: Ces habillemens soyent à toy, et le corps à moy comme est
son âme; dans une demie heure, ledit religieux fut rapporté audit navire,
et racompta ce qu'il avoit veu. Pour vérifier cecy le patron du navire fit
voile vers ceste cité: le sépulchre fut ouvert et trouvèrent que le corps
n'y estoit point. Et ceux qui l'avoient revestu après sa mort recogneurent
les dicts habillemens épiscopaux. Un homme de bien, et grand prescheur
d'Italie, a mis cecy en escript, qui a cogneu ces gens-là.»
[Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 378.]
«En ce mesme temps, continue des Caurres, y avoit en Sicile un jeune homme
addonné à toute volupté, à jeux, et reniemens: lequel le vice-roy de
Sicile, envoya un soir, en un monastère pour quérir une salade d'herbes: en
chemin soudain il fut ravy en l'air, et on ne le vit plus. Un peu de temps
après un navire passoit auprès de ceste montagne, et voicy une voix qui
appelle par deux fois le patron du navire, et voyant qu'il ne respondoit
point pour la troisième, ouit que s'il n'arrestoit il enfondroit le navire.
Le patron demande ce qu'il vouloit, qui respondit: Je suis le diable, et di
au vice-roy qu'il ne cerche plus un tel jeune homme, car je l'ay emporté,
et est icy avec nous: voicy la ceinture de sa femme qu'il avoit prinse pour
jouer; laquelle ceinture il jette sur le navire.»
IV.--MÉTAMORPHOSES DU DIABLE
Le diable apparaît sous toutes sortes de figures.
«Que diray-je davantage? lit-on dans l'ouvrage de Le Loyer[1]. Il n'y a
sorte de bestes à quatre pieds que le diable ne prenne, ce que les hermites
vivans es déserts ont assez éprouvé. A sainct Anthoine qui habitoit es
déserts de la Thébaïde les loups, les lions, les taureaux se présentoient à
tous bouts de champ; et puis à sainct Hilarion faisant ses prières se
monstroit tantost un loup qui hurloit, tantost un regnard qui glatissoit,
tantost un gros dogue qui abbayoit. Et quoy? le diable n'auroit-il pas été
si impudent mesmes, que ne pouvant gaigner les hermites par cette voye, il
se seroit montré, comme il fit à sainct Anthoine, en la forme que Job le
dépeint sous le nom de Léviathan, qui est celle qui lui est comme naturelle
et qu'il a acquise par le péché, voire qui lui demeurera es enfers avec les
hommes damnés. Ce n'est point des animaux à quatre pieds seulement que les
diables empruntent la figure, ils prennent celles des oyseaux, comme de
hiboux, chahuans, mouches, tahons... Quelquefois les diables s'affublent de
choses inanimées et sans mouvement, comme feu, herbes, buissons, bois, or,
argent et choses pareilles... Je ne veux laisser que quand les esprits
malins se monstrent ils ne gardent aucune proportion parce qu'ils sont
énormément grands et petits comme ils sont gros et grêles à l'extrémité.»
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._ p. 353.]
«J'ai entendu, dit Jean Wier, cité par Goulart[1], que le diable tourmenta
durant quelques années les nonnains de Hessimont à Nieumeghe. Un jour il
entra par un tourbillon en leur dortoir, où il commença un jeu de luth et
de harpe si mélodieux, que les pieds frétilloyent aux nonnains pour danser.
Puis il print la forme d'un chien se lançant au lict d'une soupçonnée
coulpable du péché qu'elles nomment muet. Autres cas estranges y sont
advenus, comme aussi en un autre couvent près de Cologne, le diable se
pourmenoit en guises de chiens et se cachant sous les robes des nonnains y
faisoit des tours honteux et sales autant en faisoit-il à Hensberg au duché
de Cleves sous figures de chats.»
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables, etc._]
«Les mauvais esprits, dit dom Calmet[1], apparoissent aussi quelquefois
sous la figure d'un lion, ou d'un chien, ou d'un chat, ou de quelque autre
animal, comme d'un taureau, d'un cheval ou d'un corbeau: car les prétendus
sorciers et sorcières racontent qu'au sabbat on le voit de plusieurs formes
différentes, d'hommes, d'animaux, d'oyseaux.»
[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. Ier, p. 44.]
«Le diable n'apparoit aux sorciers dans les synagogues qu'en bouc, dit
Scaliger[1]; et en l'Escriture lors qu'il est reproché aux Israëlites
qu'ils sacrifioient aux demons, le mot porte aux boucs. C'est une chose
merveilleuse que le diable apparoisse en cette forme.
[Note 1: _Scaligerana_, Groeningue, P. Smith, 1669, in-12. 2e
partie, article _Azazel_.]
«Les diables, dit-il plus loin[1], ne s'addressent qu'aux foibles; ils
n'auroient garde de s'addresser à moy, ie les tuerois tous.»
[Note 1: Même ouvrage, article _Diable_.]
Quelquefois le diable apparaît sous la forme empruntée d'un corps mort.
«Je ne puis, dit Le Loyer[1], pour vérifier que les diables prennent des
corps morts qu'ils font cheminer comme vifs, apporter histoire plus récente
que celle-ci. Ceux qui ont recueilliz l'histoire de notre temps de la
démoniaque de Laon disent qu'un des diables qui étoit au corps d'elle
appelé Baltazo print le corps mort d'un pendu en la plaine d'Arlon pour
tromper le mary de la démoniaque, et la fraude du diable fut descouverte en
ceste façon. Le mary estoit ennuyé des frais qu'il faisoit procurant la
santé de sa femme, n'y pouvant plus fournir. Il s'addresse donc à un
sorcier, qui l'asseure qu'il délivrera sa femme des diables desquels elle
estoit possédée. Le diable Baltazo est employé par le sorcier et mené au
mary qui leur donne à tous à souper, où se remarque que Baltazo ne but
point. Après le souper, le mary vint trouver le maître d'escole de Vervin
en l'église du lieu, où il vaquoit aux exorcismes sur la démoniaque. Il ne
luy cele point la promesse qu'il avoit du sorcier, et réitérée de Baltazo
durant le souper qu'il guériroit sa femme, s'il le vouloit laisser seul
avec elle: mais le maître d'escole avertit le mary de prendre bien garde de
consentir cela. Quelque demie heure apres le mary qui s'étoit retiré, amène
Baltazo dans l'église, que l'esprit Baalzebub qui possédoit la femme appela
incontinent par son nom, et luy dit quelques paroles. Depuis Baltazo sort
de l'église, disparoit et ne sçait-on ce qu'il devint. Le maistre d'escole
qui voit tout cecy, conjure Baalzebub, et le contraint de confesser que
Baltazo étoit diable et avoit prins le corps d'un mort, et que si la
démoniaque eut esté laissée seule, il l'eust emportée en corps et en âme.»
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions, etc._ p.
244.]
«L'exemple de Nicole Aubry, démoniaque de Laon est plus que suffisant pour
montrer ce que je dis, ajoute Le Loyer[1]. Car devant que le diable entrast
en son corps, il se presenta à elle en la forme de son père décédé
subitement, luy enjoignit de faire dire quelques messes pour son âme, et de
porter des chandelles en voyage. Il la suivoit partout où elle alloit sans
l'abandonner. Cette femme simple obéit au diable en ce qu'il lui
commandoit, et lors il leve le masque, se montre à elle, non plus comme son
père, mais comme un phantosme hideux et laid, qui luy persuadoit tantost de
se tuer, tantost de se donner à luy.--Cela se pouvoit attendre par les
réponses que la démoniaque faisoit au diable, luy résistant en ce qu'elle
pouvoit.--Je me veux servir de l'histoire de la démoniaque de Laon attestée
par actes solennels de personnes publiques, tout autant que si elle estoit
plus ancienne. Il y a des histoires plus anciennes qu'elle n'est, où à
peine on pourroit remarquer ce qui s'est veu en ceste femme démoniaque. Ce
fut pour nostre instruction que la femme fut ainsi tourmentée au coeur de
la France, mais notre libertinisme fut cause que nous ne les peusmes
apprendre.»
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions, etc._, p.
320.]
Bodin[1] fait connaître une histoire analogue:
[Note 1: _Démonomanie_, livre III, ch. VI.]
«Pierre Mamor récite, dit-il, qu'à Confolant sur Vienne, apparut en la
maison d'un nommé Capland un malin esprit se disant estre l'âme d'une femme
trespassée, lequel gemissoit et crioit en se complaignant bien fort,
admonestant qu'on fist plusieurs prières et voyages, et révéla beaucoup de
choses véritables. Mais quelqu'un lui ayant dit: Si tu veux qu'on te croye
dis _Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam_. Sa réponse
fut: Je ne puis. Alors les assisants se mocquerent de lui, qui s'enfuit en
fremissant.»
Le diable prend même parfois la forme de personnes vivantes.
Voici par exemple ce que rapporte Loys Lavater[1]:
[Note 1: _Trois livres des apparitions des esprits, fantasmes,
prodiges, etc., composez par Loys Lavater, plus trois questions
proposées et résolues par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin,
1571, in-12.]
«J'ai ouï dire à un homme prudent et honnorable baillif d'une seigneurie
dépendante du Zurich, qui affirmoit qu'un jour d'esté allant de grand matin
se promener par les prez, accompagné de son serviteur, il vid un homme
qu'il cognoissoit bien, se meslant meschamment avec une jument: de quoy
merveilleusement estonné retourna soudainement, et vint frapper à la porte
de celuy qu'ils pensoyent avoir veu, où il trouva pour certain qu'il
n'avoit bougé de son lict. Et si ce bailli, n'eust diligemment seu la
vérité, un bon et honneste personnage eust esté emprisonné et gehenné. Je
récite ceste histoire, afin que les juges soyent bien avisez en tels cas.
Chunégonde, femme de l'empereur Henry second, fut soupeçonnée d'adultere,
et le bruit courut qu'elle s'accointoit trop familierement d'un gentilhomme
de la cour. Car on avoit veu souvent la forme d'iceluy (mais c'estoit le
diable qui avoit pris ce masque) sortant de la chambre de l'empereur. Elle
monstra peu après son innocence en marchant sur des grilles de fer toutes
ardentes (comme la coutume estoit alors) et ne se fit aucun mal.»
«En l'île de Sardaigne, dit P. de Lancre[1] et en la ville de Cagliari, une
fille de qualité, de fort riche et honnorable maison, ayant veu un
gentilhomme d'une parfaicte beauté et bien accompli en toute sorte de
perfections s'amouracha de luy, et y logea son amitié avec une extrême
violence. (Elle sut dissimuler et le gentilhomme ne s'apperceut de rien).
Un mauvais démon pipeur, plus instruit en l'amour et plus affronteur que
luy, embrassant cette occasion, recognut aisément que cette fille esprise
et combatue d'amour seroit bientôt abbatue... Et pour y parvenir plus
aisément, il emprunta le masque et le visage du vray gentilhomme, prenant
sa forme et figure, et se composa du tout à sa façon, si bien qu'on eut dit
que c'estoit non seulement son portrait, mais un autre luy-même. Il la vit
secretement et parla à elle, lui feignit des amours et des commoditez pour
se voir. De manière que le mauvais esprit qui trouve les sinistres
conventions les meilleures abusa non seulement de la simplicité de ceste
jeune fille, ains encore du sacrement de mariage par le moyen duquel la
pauvre damoyselle pensoit aucunement couvrir sa faute et son honneur. De
sorte que, l'ayant espousé clandestinement, adjoustant mal sur mal, comme
plusieurs s'attachent ordinairement ensemble pour mieux assortir quelque
faict execrable tel que celuy-ci, ils jouyrent de leurs amours quelques
mois, pendant lesquels cette fille faussement contente cachoit le plus
possible ses amours... Il advint, que sa mère luy donna quelque chose
sainte qu'elle portoit par dévotion, qui lui servit d'antidote contre le
démon et contre son amour, brouillant ses entrées et troublant ses
commoditez. Le diable lui avait recommandé de ne pas lui envoyer de
messager, mais la jalousie la poussant, elle en envoya un au gentilhomme
pour le prier de se rendre auprès d'elle, lui reprocha son abandon, etc. Le
gentilhomme tout étonné lui déclara qu'elle a été pipée et établit qu'à
l'époque du prétendu mariage il était absent. La damoyselle reconnut alors
l'oeuvre du démon et se retira dans un monastère pour le reste de sa vie.»
[Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 218.]
Wier[1] raconte cette histoire d'une jeune fille servante d'une religieuse
de noble maison, à qui le diable voulut jouer un mauvais tour. «Un paysan
lui avoit promis mariage; mais il s'amouracha d'une autre: dont ceste-ci
fut tellement contristée, qu'estant allée environ une demie lieue loin du
couvent, elle rencontra le diable en forme d'un jeune homme, lequel
commença à deviser familièrement avec elle, lui descouvrant tous les
secrets du paysan, et les propos qu'il avoit tenus à sa nouvelle amie: et
ce afin de faire tomber cette jeune fille en désespoir et en résolution de
l'estrangler. Estans parvenus près d'un ruisseau, lui print l'huile qu'elle
portoit, afin qu'elle passast plus aisément la planche, et l'invita d'aller
en certain lieu qu'il nommoit; ce qu'elle refusa, disant: Que voulez-vous
que j'aille faire parmi ces marest et étangs? Alors il disparut, dont la
fille conçeut tel effroy qu'elle tomba pasmée: sa maistresse, en estant
avertie la fit rapporter au couvent dedans une lictière. Là elle fut
malade, et comme transportée d'entendement, estant agitée de façon estrange
en son esprit, et parfois se plaignoit estre misérablement tourmentée du
malin, qui vouloit l'oster de là et l'emporter par la fenestre. Depuis elle
fut mariée à ce paysan et recouvra sa première santé.»
[Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
impostures des diables_.]
Le même auteur[1] rapporte cette histoire singulière d'une métamorphose du
diable:
[Note 1: _Histoires des impostures des diables_, p. 196.]
«La femme d'un marchand demeurant à deux ou trois lieues de Witemberg, vers
Slésic, avoit, dit-il, accoustumé pendant que son mary estoit allé en
marchandise, de recevoir un amy particulier. Il advint donc pendant que le
mary étoit aux champs que l'amoureux vint veoir sa dame, lequel après avoir
bien beu et mangé, il faict son devoir, comme il luy sembloit, il apparut
sur la fin en la forme d'une pie montée sur le buffet, laquelle prenoit
congé de la femme en cette manière: Cestuy-ci a esté ton amoureux. Ce
qu'ayant dit, la pie disparut, et oncques depuis ne retourna.»
Bouloese rapporte cette singulière aventure arrivée à Laon[1]:
[Note 1: _Le Trésor et entière histoire de la triomphante victoire
du corps de Dieu sur l'esprit en colère de Beelzebub, obtenue à
Laon l'an 1566_, par Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4°.]
«Lors ce médecin réformé, sans en communiquer au catholique, ne perdant
cette occasion de bouche ouverte, tira de sa gibessière une petite phiole
de verre contenant une liqueur d'un rouge tant couvert qu'à la chandelle il
apparoissoit noir, et luy jetta en la bouche. Et Despinoys esmeu par la
puanteur, haulsant la main droicte au devant s'escria disant: Fy, fy,
Monsieur nostre maistre que luy avez-vous donné? Et en tomba sur sa main de
ce rendue pour un temps fort puante (dont par après il fut contraint de
manger avec la gauche tenant cependant la droicte derrière le dos) comme
aussi toute la chambre fut remplie de cette puantueur. Le corps devint
roide comme une buche, sans mouvement ny sentiment quelconque. Dont ce
médecin réformé fort étonné, dist que c'estoit une convulsion. Et retira
une autre bouteille pleine de liqueur blanche, qu'il disoit notre eau de
vie avec la quintessence de romarin pour faire revenir à soy la patiente,
et faire cesser la convulsion. Et pour exciter la patiente lui feist
frotter et battre les mains en criant: Nicole, Nicole, il faut boire.
Cependant une beste noire (avec révérence semblable à un fouille-merde:
aussi à Vrevin s'était montrée une autre sorte de grosse mouche a vers que
par ses effets l'on a jugée estre ce maistre mouche Beelzebub), beste noire
que peu après appela le diable escarbotte, fut veue et se pourmena sur le
chevet du lict et sur la main du dict Despinoys en l'endroit de la susdite
puante liqueur respandue... Toutefois ce médecin disant estre une ordure
tombée du ciel du lit, secoua, mais en vain, pour en faire tomber d'autres.
Et se voyant ne pouvoir exciter la patiente et avoir esté reprins d'avoir
jeté en la bouche d'icelle, ceste liqueur tant puante, print une chandelle
et s'en alla.»
V.--SIGNES DE LA POSSESSION DU DÉMON.
«Combien qu'il y ait parfois quelques causes naturelles de la phrénésie ou
manie, dit Mélanchthon en une de ses epistres[1], c'est toutes fois chose
asseurée que les diables entrent en certaines personnes et y causent des
fureurs et tourmens ou avec les causes naturelles ou sans icelles; veu que
l'on void parfois les malades estre gueris par remedes qui ne sont point
naturels. Souvent aussi tels spectacles sont tout autant de prodiges et
prédictions de choses à venir. Il y a douze ans qu'une femme du pays de
Saxe, laquelle ne sçavoit ni lire ni escrire, estant agitée du diable, le
tourment cessé, parloit en grec et en latin des mots dont le sens estoit
qu'il y auroit grande angoisse entre le peuple.»
[Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t.
I, p. 142.]
Le docteur Ese[1] donne comme marques conjecturales de la possession:
[Note 1: _Traicté des marques des possédés et la preuve de la
véritable possession des religieuses de Louvein_, par P. M. Ese,
docteur en médecine. Rouen, Ch. Osmont, 1644, in-4°.]
1° Avoir opinion d'être possédé;
2° Mener une mauvaise vie;
3° Vivre hors de toute société;
4° Les maladies longues, les symptômes peu ordinaires, un grand sommeil,
les vomissements de choses estranges;
5° Blasphémer le nom de Dieu et avoir souvent le diable en bouche;
6° Faire pacte avec le diable;
7° Estre travaillé de quelques esprits;
8° Avoir dans le visage quelque chose d'affreux et d'horrible;
9° S'ennuyer de vivre et se désespérer;
10° Estre furieux, faire des violences;
11° Faire des cris et hurlemens comme les bestes.
Nous trouvons dans une histoire des possédées de Loudun[1] les questions
proposées à l'université de Montpellier par Santerre, prêtre et promoteur
de l'évêché et diocèse de Nîmes, touchant les signes de la possession, et
les réponses judicieuses de cette université.
[Note 1: _Histoire des diables de Loudun, ou de la possession des
religieuses ursulines et de la condamnation et du supplice d'Urbain
Grandier, curé de la même ville_. Amsterdam, Abraham Wolfgang,
1694, in-12, p. 314.]
_Question._
Si le pli, courbement et remuement du corps, la tête touchant quelque fois
la plante des piés, avec autres contorsions et postures étranges sont un
bon signe de possession?
_Réponce._
Les mimes et sauteurs font des mouvements si étranges, et se plient,
replient en tant de façons, qu'on doit croire qu'il n'y a sorte de posture,
de laquelle les hommes et femmes ne se puissent rendre capables par une
sérieuse étude, ou un long exercice, pouvant même faire des extensions
extraordinaires et écarquillemens de jambes, de cuisses et autres parties
du corps à cause de l'extension des nerfs, muscles et tendons, par longue
expérience et habitude; partant telles opérations ne se font que par la
force de la nature.
_Question_.
Si la vélocité du mouvement de la tête par devant et par derrière, se
portant contre le dos et la poitrine est une marque infaillible de
possession?
_Réponce_.
Ce mouvement est si naturel qu'il ne faut ajouter de raison à celles qui
ont été dites sur le mouvement des parties du corps.
_Question_.
Si l'enflure subite de la langue, de la gorge et du visage, et le subit
changement de couleur, sont des marques certaines de possession?
_Réponce_.
L'enflement et agitation de poitrine par interruption sont des effets de
l'aspiration ou inspiration, actions ordinaires de la respiration, dont on
ne peut inférer aucune possession. L'enflure de la gorge peut procéder du
souffle retenu et celle des autres parties des vapeurs mélancoliques qu'on
voit souvent vaguer par toutes les parties du corps. D'où s'ensuit que ce
signe de possession n'est pas recevable.
_Question_.
Si le sentiment stupide et étourdi ou la privation de sentiment, jusques à
être pincé et piqué sans se plaindre, sans remuer, et même sans changer de
couleur, sont des marques certaines de possession?
_Réponce._
Le jeune Lacédémonien qui se laissait ronger le foye par un renard qu'il
avoit dérobé, sans faire semblant de le sentir et ceux qui se faisoient
fustiger devant l'autel de Diane jusques à la mort sans froncer le sourcil,
montrent que la résolution peut bien faire soufrir des piqûres d'épingle
sans crier, étant d'ailleurs certain que dans le corps humain il se
rencontre en quelques personnes de certaines petites parties de chair, qui
sont sans sentiment, quoique les autres parties qui sont alentour, soient
sensibles, ce qui arrive le plus souvent par quelque maladie qui a précédé.
Partant tel effet est inutile pour la possession.
_Question._
Si l'immobilité de tout le corps qui arrive à de prétendus possédés par le
commandement de leurs exorcistes, pendant et au milieu de leurs plus fortes
agitations est un signe univoque de vraie possession diabolique?
_Réponce._
Le mouvement des parties du corps étant involontaire, il est naturel aux
personnes bien disposées de se mouvoir ou de ne se mouvoir pas selon leur
volonté, partant un tel effet, ou suspension de mouvements n'est pas
considérable pour en inférer une possession diabolique, si en cette
immobilité il n'y a privation entière du sentiment.
_Question._
Si le japement ou clameur semblable à celui du chien, qui se fait dans la
poitrine plutôt que dans la gorge est une marque de possession?
_Réponce._
L'industrie humaine est si souple à contrefaire toute sorte de
raisonnements, qu'on voit tous les jours des personnes façonnées à
exprimer parfaitement le raisonnement, le cri et le chant de toutes
sortes d'animaux, et à les contrefaire sans remuer les lèvres
qu'imperceptiblement. Il s'en trouve même plusieurs qui forment des paroles
et des voix dans l'estomac, qui semblent plutôt venir d'ailleurs que de la
personne qui les forme de la sorte, et l'on appelle ces gens les
engastronimes, ou engastriloques. Partant un tel effet est naturel, comme
le remarque Pasquier au chap. 38 de ses Recherches par l'exemple d'un
certain boufon nommé Constantin.
_Question._
Si le regard fixe sur quelque objet sans mouvoir l'oeil d'aucun côté est
une bonne marque de possession?
_Réponce._
Le mouvement de l'oeil est volontaire comme celui des autres parties du
corps et il est naturel de le mouvoir, ou de le tenir fixe, partant il n'y
a rien en cela de considérable.
_Question._
Si les réponces que de prétendues possédées font en françois, à quelques
questions qui leur sont faites en latin, sont une marque de possession?
_Réponce._
Nous disons qu'il est certain que d'entendre et de parler les langues qu'on
n'a pas aprises sont choses surnaturelles, et qui pourroient faire supposer
qu'elles se font par le ministère du Diable, ou de quelque autre cause
supérieure; mais de répondre à quelques questions seulement, cela est
entièrement suspect, un long exercice ou des personnes avec lesquelles on
est d'intelligence pouvant contribuer à telles réponces, paroissant être un
songe de dire que les diables entendent les questions qui leur sont faites
en latin et répondent toujours en françois et dans le naturel langage de
celui qu'on veut faire passer pour un énergumène. D'où il s'ensuit qu'un
tel effet ne peut conclure la résidence d'un démon, principalement si les
questions ne contiennent pas plusieurs paroles et plusieurs discours.
_Question._
Si vomir les choses telles qu'on les a avalées est un signe de possession?
_Réponce._
Delrio, Bodin et autres auteurs disent que par sortilège les sorciers font
quelquefois vomir des clous, des épingles et autres choses étranges par
l'oeuvre du diable. Ainsi dans les vrais possédés le diable peut faire de
même. Mais de vomir les choses comme on les a avalées, cela est naturel, se
trouvant des personnes qui ont l'estomac faible, et qui gardent pendant
plusieurs heures ce qu'elles ont avalées, puis le rendent comme elles l'ont
pris et la Lientérie rendant les aliments par le fondement, comme on les a
pris par la bouche.
_Question._
Si des piqûres de lancette dans diverses parties du corps, sans qu'il en
sorte du sang, sont une marque certaine de possession?
_Réponce._
Cela doit se rapporter à la composition du tempérament mélancolique, le
sang duquel est si grossier qu'il ne peut en sortir par de si petites
plaies, et c'est par cette raison que plusieurs étant piqués, même en leurs
veines et vaisseaux naturels, par la lancette d'un chyrurgien, n'en rendent
aucune goutte comme il se voit par expérience. Partant il n'y a rien
d'extraordinaire.»
J. Bouloese[1] raconte comment vingt-six diables sortirent du corps de
Nicole, la possédée de Laon:
[Note 1: _Le trésor et entière histoire de la triomphante victoire
du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, obtenue à Laon
l'an 1566_, par J. Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4°.]
«A deux heures de l'après midy fut rapportée la dicte Nicole, estant
possédée du diable, à la dicte église où furent faites par ledit de Motta
les conjurations comme auparavant. Nonobstant toute conjuration le dit
Beelzebub dit à haute voix qu'il n'en sortirait. Après dîner donc
retournant le dit de Motta aux conjurations luy demanda combien ils en
étoient sortis? Il répond 26. Il faut maintenant (ce disoit de Motta) que
toy et tous tes adhérans sortiez comme les autres. Il répond: Non je ne
sortiray pas icy; mais si tu me veux mener à sainte Restitute, nous
sortirons là. Il te suffise s'ils sont sortis 26. Et puis le dit de Motta
demande signe suffisant comment ils estoient sortis. Il dist pour
tesmoignage que l'on regarde au petit jardin du trésorier qui est sur le
portail; car ils ont prins et emporté trois houppes (c'est-à-dire branches)
d'un verd may (d'un petit sapin) et trois escailles de dessus l'église de
Liesse faicte en croix, comme les autres de France communément. Ce qui a
été trouvé vray, comme a veu monsieur l'abbé de Saint-Vincent, monsieur de
Velles, maistre Robert de May, chanoine de l'église Nostre-Dame de Laon, et
autres.»
Le même auteur[1] rapporte les contorsions de la démoniaque de Laon:
[Note 1: _Le trésor et entière histoire de la triomphante victoire
du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, etc._, p. 187.]
«Et autant, dit-il, que le révérend père évêque lui mettoit la saincte
hostie devant les yeux, luy disant: Sors ennemy de Dieu: d'autant plus se
jectoit-elle à revers de coté et d'autre, en se tordant la face devers les
pieds et en muglant horriblement et les pieds à revers les orteils estant
mis au talon, contre la force de huict ou dix hommes elle se roidissoit et
eslançoit en l'air plus de six pieds, ou la hauteur d'un homme. De sorte
que les gardes, voire mesme en l'air avec elle parfois élevés en suoient de
travail. Et encore qu'ils s'appesantissent le plus qu'ils pouvoient, pour
la retenir en bas: si ne la pouvoient-ils toutes fois maistriser que quasi
elle ne leur eschapast, et fust arrachée des mains sans qu'elle se
monstrast aucunement eschauffée.
«Le peuple voyant et oyant chose si horrible, monstrueuse, hydeuse et
espouvantable crioient: Jésus, miséricorde! Les uns se cachoient ne l'osant
regarder. Les autres cognoissant l'enragée cruauté de cet excessif
indicible et incredible tourment pleuroient à grosses larmes piteusement
redoublans: Jésus, miséricorde!»
«Après la patiente ainsi pis que morte dure, roide, contrefaite, courbée et
diforme, estoit par la permission du révérend père évêque laissée à toucher
et à manier à ceux qui vouloient. Mais principalement le fut-elle par les
prétendus réformez, hommes très forts. Et nommeement Françoys Santerre,
Christofle Pasquot, Gratian de la Roche, Marquette, Jean du Glas et autres
très forts hommes assez remarqués entre eux de leur prétendue religion
réformée, s'efforcèrent mais en vain de luy redresser les membres, de les
poser en leur ordre, luy ouvrir les yeux et la bouche. Mais ils ne peurent
en sorte que ce feust. Aussy eussiez vous plustost rompu que ployé quelque
membre d'icelle, ou faict mouvoir ou le bout du nez ou des aureilles, ou
autre membre d'icelle, tant elle estoit roide et dure. Et lors elle estoit
tenue, comme elle parloit par après, déclarant qu'elle enduroit un mal
incrédible. C'est à sçavoir le diable par le tourment de l'âme, faisant le
corps devenir pierre ou marbre.»
Jean Le Breton rapporte les faits suivants sur les possédées de
Louviers[1]:
[Note 1: _De la défense de la vérité touchant la possession des
religieuses de Louviers_, par M. Jean Le Breton, théologien.
Evreux, Nic. Hamillon, 1643, in-4°, p. 8.]
«Le quatrième fait est que plusieurs fois le jour, elles témoignent de
grands transports de fureur et de rage, durant lesquels elles se disent
démons, sans offenser néantmoins personne, et sans blesser mesmes les
doigts de la main des prestres, lorsqu'au plus fort de leurs rages, ils les
mettent en leur bouche.»
«La cinquiesme est que durant ces fureurs et ces rages, elles font
d'estranges convulsions et contorsions de leurs corps, et entr'autre se
courbent en arrière, en forme d'arc, sans y employer leurs mains, et ce en
sorte que tout leur corps est appuyé sur leur front autant et plus que sur
leurs pieds, et tout le reste est en l'air et demeurent longtemps en cette
posture et la réitèrent jusqu'à sept ou huict fois: et après tous ces
efforts et mille autres, continuez quelquefois quatre heures durant,
principalement, dans les exorcismes, et durant les plus chaudes après
disnées des jours caniculaires, se sont au sortir de là trouvées aussi
saines, aussi fraisches, aussi tempérées, et le poulx aussi haut et aussi
esgal, que si rien ne leur fut arrivé.»
«Le sixième est qu'il y en a parmy elles qui se pasment et s'esvanouissent
durant les exorcismes, comme à leur gré, et en telle sorte que leur
pasmoison commence lorsqu'elles ont le visage le plus enflammé et le poulx
le plus fort... Elles reviennent de cette pasmoison sans que l'on y emploie
aucun remède et d'une manière plus merveilleuse que n'en a esté l'entrée;
car c'est en remuant premièrement l'orteil, et puis le pied, et puis la
jambe, et puis la cuisse, et puis le ventre, et puis la poitrine, et puis
la gorge, mais ces trois derniers par un grand mouvement de dilatation...
le visage demeurant cependant tousjours apparemment interdit de tous ses
sens, les quels enfin il reprend tout à coup en grimaçant et hurlant et la
religieuse retournant en même temps en ses agitations et contorsions
précédentes.»
Le docteur Ese[1] raconte comme suit ce qu'éprouvait la soeur Marie du
couvent des religieuses de Louviers:
[Note 1: _Traicté des marques des possédés_, p. 51.]
«La dernière qui étoit soeur Marie du Sainct-Esprit, prétendue possédée par
Dagon, grande fille et de belle taille un peu plus maigre, mais sans
mauvais teint ny aucune sorte de maladie entra dans le réfectoire... le
visage droict sans arrester ses yeux, et les tournant d'un costé et
d'autre, chantant, sautant, dansant, et frappant doucement, qui l'un, qui
l'autre, et en suite en se pourmenant tousjours, parla en termes très
élégants et significatifs du contentement qu'il avoit (parlant de la
personne du diable) de sa condition et de l'excellence de sa nature... et
disoit tout cela en marchant avec une contenance arrogante, et le geste
semblable, ensuite il commença à entrer en furie et prononcer quantité de
blasphèmes, puis se prit à parler de sa petite Magdelaine, sa bonne amie,
sa mignonne, et sa première maistresse, et de là se lança dans un panneau
de vitre la teste la première sans sauter et sans faire aucun effort, et y
passa tout le corps se tenant à une barre de fer qui faisoit le milieu, et
comme elle voulut repasser de l'autre costé de la vitre, on lui fit
commandement en langage latin _est in nomine Jesu rediret non per aliam sed
per eadem viam_, ce qu'après avoir longuement contesté et dit qu'il n'y
rentreroit pas, elle le fit pourtant et rentra par le même passage, et
aussitost qu'elle fut revenue, les médecins l'ayant considérée, touché le
poulx et fait tirer la langue, ce qu'elle permit en raillant et parlant
d'autre chose, ils ne luy trouvèrent ny esmotion telle qu'ils avoient cru
devoir estre, ny autre disposition conforme à la violence de tout ce
qu'elle avoit fait et dit; et sortir de cette sorte contant tousjours
quelque bagatelle et la compagnie se retira.»
Un autre historien des possédées de Louviers[1] rapporte ce fait
surprenant:
[Note 1: _Histoire de madame Bavent, religieuse du monastère de
Sainct-Louis de Louviers_. Paris, 1652, in-4°.]
«Au milieu de la nef de cette chappelle estoit exposé un vase d'une espèce
de marbre qui peut avoir près de deux pieds de diamètre et un peu moins
d'un pied de profondeur, les bords sont espais de trois doigts ou environ,
et si pesant que trois personnes des plus robustes auront peine de le
souslever estant par terre, ceste fille qui paroist d'une constitution fort
débile entrant dans la chapelle ne fit que prendre ce vase de l'extrémité
de ses doigts et l'ayant arraché du pied d'estal sur lequel il estoit posé,
le renversa sans dessus dessoubs et le jetta par terre avec autant de
facilité qu'elle auroit fait un morceau de carte ou de papier. Ceste force
prodigieuse en un sujet si foible surprit tous les assistans; cependant la
fille paraissant furieuse et transportée couroit de part et d'autre avec
des mouvements si brusques et si impétueux qu'il estoit malaisé de
l'arrester. Un des ecclésiastiques présents l'ayant saisy par le bras fut
estonné de voir que ce bras, comme s'il n'eust esté attaché à l'espaule que
par un ressort, n'empeschoit pas le reste du corps de tourner par dessus et
par dessoubs par un certain mouvement que la nature ne souffre pas, ce
qu'elle fit sept ou huit fois avec une promptitude et une agilité si
extraordinaire qu'il est difficile de se l'imaginer.»
La _Relation des Ursulines possédées d'Auxonne_[1] contient les faits
suivants:
[Note 1: Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 90, in-4°.]
«Mons de Chalons ne fut pas plutost à l'autel (à minuit) que dans le jardin
du monastère et tout à l'entour de la maison fut ouy dans l'air un bruit
confus, accompagné de voix incognues et de certains sifflemens, quelquefois
de grands crix, de sons estranges et non articulés comme de plusieurs
personnes ensemble, tout cela avoit quelque chose d'affreux parmy les
tenebres et dans la nuit. En même temps des pierres furent jettées de
divers endroits contre les fenestres du choeur où l'on célébroit la sainte
messe, quoique ces fenestres soient fort esloignées des murailles que font
la closture du monastere, ce qui fait croire que ne pouvoient pas venir du
dehors. La vitre en fut cassée en un endroit mais les pierres ne tomberent
point dans le choeur. Ce bruit fut entendu de plusieurs personnes dedans et
dehors, celuy qui estoit en sentinelle en la citadelle de la ville de ce
costé là, comme il déclara le jour suivant, en prit l'alarme et mons
l'evesque de Chalons à l'autel ne peut s'empescher d'en concevoir du
soupçon de quelque chose de si extraordinaire qui se passoit en la maison,
que les demons ou les sorciers faisoient quelques efforts dans ce moment
qu'il repoussoit du lieu où il estoit par de secrettes imprécations et des
exorcismes intérieurs.»
«Les religieuses cordelieres en la mesme ville entendirent ce bruit et en
demeurèrent effrayées. Elles creurent que leur monastere trembloit soubs
leurs pieds et dans ceste consternation et ce bruit confus qu'elles
entendirent furent obligées d'avoir recours aux prières.»
«Dans ce mesme temps furent entendues dans le jardin quelques voix faibles
comme de personnes qui se plaignoient et sembloient demander du secours. Il
estoit près d'une heure après minuit et faisoit fort mauvais temps et fort
obscur. Deux ecclésiastiques furent envoyés pour voir que c'estoit et
trouvèrent dans le jardin du monastere Marguerite Constance et Denise Lamy,
celle-là montée sur un arbre et l'autre couchée au pied du degré pour
entrer dans le choeur; elles estoient libres et dans l'usage de leur
raison, mais néantmoins comme esperdues, particulièrement la dernière, fort
faible et sans couleur et le visage ensanglanté comme une personne effrayée
et qui avoit peine à se rassurer; l'autre avoit aussy du sang sur le visage
mais elle n'estoit point blessée, les portes de la maison estoient bien
fermées et les murailles du jardin élevées de dix ou douze pieds.»
«Le mesme jour après midy mons l'esveque de Chalons ayant dessein
d'exorciser Denise Lamy après l'avoir envoyée quérir et n'ayant pas esté
rencontrée, il lui commanda intérieurement de le venir trouver en la
chappelle de Saincte-Anne où il estoit. Ce fut une chose assez surprenante
de voir la prompte obéissance du demon à ce commandement qui n'avoit esté
conceu que dans le fonds de la pensée, car environ l'espace d'un quart
d'heure après, on entendit frapper impétueusement à la porte de la
chappelle, comme une personne extremement pressée, et la porte estant
ouverte on vit entrer cette fille brusquement sautant et bondissant dans la
chappelle, le visage tout changé et fort différent de son naturel, la
couleur haute, les yeux estincelans, un visage effronté et dans une
agitation si violente qu'on eut de la peine à l'arrester, ne voulant pas
souffrir qu'on mist l'estole à l'entour du corps qu'elle arrachoit et
jettait en l'air avec une extrême violence, malgré les efforts de quatre ou
cinq ecclésiastiques qui employoient tout ce qu'ils avoient de force et
d'industrie pour l'arrester, de sorte qu'il fut proposé de la lier: mais on
le jugeoit difficile dans les transports où elle estoit.»
«Une autre fois estant dans le fort de ses agitations... on commanda au
démon de faire cesser le poulx en l'un de ses bras, ce qu'il fit
incontinent avec moins de résistance et de peine que l'autre fois. On lui
commanda ensuite de le faire retourner, et cela fut exécuté à l'instant...
Le commandement lui ayant esté fait de rendre la fille absolument
insensible à la douleur, elle protesta qu'elle estoit en cet estat,
présentant son bras hardiment pour estre percé et brulé comme on voudroit:
en effet, l'exorciste rendu plus hardi par les expériences précédentes
ayant pris une aiguille assez longue, la lui enfonça tout entière entre
l'ongle et la chair dont elle se moquoit tout haut, déclarant qu'elle n'en
sentoit rien du tout. Tantost elle faisoit couler le sang et tantost le
faisoit cesser selon qu'il lui estoit ordonné, elle-mesme prenoit
l'aiguille et le perçoit en divers endroits du bras et de la main. On fit
encor davantage: l'un des assistans ayant pris une espingle et lui ayant
tiré la peau du bras un peu au-dessus du poignet la lui perça de part en
part, de sorte que l'on voyoit l'espingle toute cachée dans le bras en
sortir seulement par les deux extrémités, et tout cela sans qu'il en
sortist une goutte de sang, sinon après lui avoir commandé d'en donner, et
sans monstrer la moindre apparence de sentiment ou de douleur.»
La même relation donne comme preuves de la possession des religieuses
d'Auxonne:
«Les grandes agitations du corps qui ne se peuvent concevoir que par ceux
qui en sont tesmoins. Ces grands coups de teste qu'elles se donnent de
toute leur force tantost contre le pavé, tantost contre les murs, et cela
si souvent et si durement qu'il n'est aucun des assistans qui ne frémisse
en le voyant sans qu'elles tesmoignent de sentir aucune douleur ny qu'il
paroisse ny sang, ny blessure, ny contusion.»
«L'estat du corps dans une posture extremement violente, se tenant droictes
sur les genoux, pendant que la teste renversée en arrière penche à un pied
près ou environ vers la terre, en sorte qu'il paroist comme tout rompu.
Leur facilité de porter la teste estant plus basse par derrière que la
ceinture du corps sans bransler des heures entières, leur facilité de
respirer en cet estat, l'égalité du visage qui ne change presque point dans
ces agitations, l'égalité du poulx, la froideur dans laquelle elles sont
pendant ces mouvements, la tranquillité dans laquelle elles demeurent au
mesme instant qu'elles en sont revenues subitement sans que la respiration
soit plus forte que l'ordinaire, les renversements de la teste en arrière
jusque contre terre avec une promptitude merveilleuse. Quelquefois les
trente et quarante fois de suite devant et arrière, la fille demeurant à
genoux et les bras croisés sur l'estomach quelquefois et dans le mesme
estat, la teste renversée tournant à l'entour du corps et faisant comme un
demy cercle avec des effets apparemment insupportables à la nature.»
«Les convulsions horribles et universelles par tous les membres
accompagnées de hurlemens et de cris. Quelquefois la frayeur sur le visage
à la veue de certains fantosmes ou spectres dont elles se disoient estre
menacées dans un changement si extraordinaire et des traits si différents
de leur naturel qu'elles imprimoient la crainte dans l'âme des assistans,
quelquefois avec une abondance de larmes que l'on ne pouvoit arrester,
accompagnées de plaintes et de cris aigus. D'autrefois la bouche
extraordinairement ouverte, les yeux égarés et la prunelle renversée au
point qu'il n'y paroissoit plus que le blanc, tout le reste demeurant caché
soubz les paupières mais retournants à leur naturel au simple commandement
de l'exorciste assisté du signe de la croix.»
«Souvent on les a veu ramper et se traîner par terre sans aucun secours ou
des pieds ou des mains, quelquefois le derrière de la teste ou le devant du
front a esté veu se joindre à la plante des pieds, quelques unes couchées
par terre qu'elles ne touchent que de l'extrémité de l'estomach, tout le
reste du corps, la teste, les pieds et les bras portés en l'air en assez
long espace de temps, quelquefois renversées en arrière en sorte que
touchans le pavé du haut de la teste ou de la plante des pieds, tout le
reste demeuroit en l'air estendu comme une table, elles marchoient en cet
estat sans le secours des mains. Il leur est ordinaire de baiser la terre
demeurans à genoux, le visage renversé par derrière, en sorte que le sommet
de la teste va joindre la plante des pieds, les bras croisés sur la
poitrine et dans cette posture faire un signe de la croix avec la langue
sur le pavé.»
«On remarque une estrange différence entre l'estat dans lequel elles sont
estans libres et dans leur naturel et dans celuy qu'elles font paroistre
quand elles sont agitées dans la chaleur du transport et de la fureur:
telle qui est infirme tant par la délicatesse de sa complexion et de son
sexe que par maladie quand le démon l'a saisie et que l'autorité de
l'église l'a forcée de paroistre devient si furieuse dans de certains
momens que quatre ou cinq hommes avec toute leur force, sont empeschés à
l'arrester; leurs visages mesmes se monstrent si diformes et si différents
de leur naturel qu'on ne les reconoist plus et ce qui est de plus estonnant
est qu'après des transports et des violences de ceste nature quelquefois
pendant trois ou quatre heures après des efforts dont les corps les plus
robustes seroient lassés à demeurer au lit plusieurs jours, après des
hurlements continuels et des cris capables de rompre un estomach, estans
retournés en leur naturel, ce qui se fait en un instant, on les void sans
lassitude et sans émotion, l'esprit aussy tranquille, le visage aussy
composé, l'haleine aussy lente, le poulx aussy peu altéré que si elles
n'avoient pas bougé d'un siege.»
«Mais on peut dire que parmy toutes les marques de possession qui ont paru
dans ces filles, une des plus surprenantes et des plus communes aussy parmy
elles, est l'intelligence de la pensée et des commandemens intérieurs qui
leur sont faits tous les jours par les exorcistes et les prestres, sans que
ceste pensée soit manifestée au dehors ou par le discours ou par aucun
signe extérieur. Il suffit qu'elle leur soit adressée intérieurement ou
mentalement pour leur estre congneue et cela s'est vérifié par tant
d'expériences pendant le séjour de mons l'evesque de Chalons, par tous les
ecclésiastiques qui ont voulu l'esprouver que l'on ne peut douter
raisonnablement de toutes ces particularités et de plusieurs autres, qu'il
est impossible de spécifier icy par le détail.»
Plusieurs archevêques ou évêques et docteurs en Sorbonne émirent, à propos
de l'affaire d'Auxonne, l'avis suivant:
«Que de toutes ces filles qui sont de différentes conditions il y en a de
séculieres, de novices, de postulantes, de professes; il y en a de jeunes;
il y en a qui sont âgées; quelques unes sont de la ville, les autres n'en
sont pas, quelques sont de bonne condition, d'autres de basse naissance;
quelques unes riches, d'autres pauvres et de moindre condition; qu'il y a
dix ans ou plus que cette affliction est commencée dans ce monastère; qu'il
est malaisé que depuis un si long temps un dessein de fourberie et de
friponnerie put conserver le secret parmi des filles en si grand nombre, de
conditions et d'intérêts si différents; qu'après une recherche et une
enquête plus exacte, le dit seigneur evesque de Chalons n'a trouvé
personne, soit dans le monastere, soit dans la ville, qui n'ait parlé
avantageusement de l'innocence et de la régularité, tant des filles que des
ecclésiastiques qui ont travaillé devant lui aux exorcismes, et qu'il
témoigne avoir reconnu de sa part en leurs déportements pour des personnes
d'exemples de mérite et de probité, témoignage qu'il croit devoir à la
justice et à la vérité.»
«Joint à ce que dessus le certificat du sieur Morel, médecin présent à
tout, qui assure que toutes ces choses passent les termes de la nature, et
ne peuvent partir que de l'ouvrage du démon; le tout bien considéré nous
estimons que toutes ces accusations extraordinaires en des filles excèdent
les forces de la nature humaine et ne peuvent partir que de l'opération du
démon, possédant et obsédant ces corps.»
VI.--SABBAT
J. Wier[1], qui pense que le sabbat n'existe que dans l'imagination des
sorcières, donne la composition de leur onguent.
[Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
impostures des diables_, p. 165.]
«Elles font bouillir un enfant dans un vaisseau de cuivre et en prennent la
gresse qui nage au dessus, et font espessir le dernier bouillon en manière
d'un consumé, puis elles serrent cela pour s'en aider à leur usage: elles y
meslent du persil de eau, de l'aconite, des fueilles de peuple et de la
suie; ou bien elles font en ceste manière: elles mélangent de la berle, de
l'acorum vulgaire, de la quintefueille, du sang de chauve-souris, de la
morelle endormante et de l'huile: ou bien, si elles font des autres
compositions, elles ne sont dissemblables de ceste-cy. Elles oignent avec
cet onguent toutes les parties du corps, les ayant auparavant frottées
jusques à les faire rougir; à celle fin de attirer la chaleur, et relascher
ce qui estoit estrainct par la froidure. Et à celle fin que la chair soit
relaschée et que les pertuis du cuir soient ouverts elles y meslent de la
gresse ou de l'huile, il n'y a point de doute que ce ne soit à fin que la
vertu des sucs descende dedans et qu'elle soit plus forte et puissante.
Ainsi pensent-elles être portées de nuict à la clarté de la lune par l'air
aux banquets, aux musiques, aux dances et aux embrassements des plus beaux
jeunes hommes qu'elles désirent.»
Suivant Delrio[1]:
[Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
etc._ traduit et abrégé du latin, par André du Chesne Tourangeau.
Paris, Jean Petitpas, 1611, in-12.]
«Elles y sont portées le plus souvent sur un baston, qu'elles oignent de
certain onguent composé de gresse de petits enfans que le diable leur fait
homicidier, combien que quelquefois elles s'en frottent aussi les cuisses,
ou autres parties du corps. Ainsi frottées elles ont coutume de s'asseoir
sur une fourche, baguette, ou manche de ballay, mesme sur un taureau, sur
un bouc ou sur un chien... puis mettant le pied sur la cramaillère
s'envolent par la cheminée et sont transportées en leurs assemblées
diaboliques où bien souvent elles trouvent des feux noirs et horribles tous
allumez. Là le démon leur apparoist en forme de bouc ou de chien, lequel
elles adorent en diverses postures, tantost pliant les genouils en terre,
tantost debout et dos contre dos, tantost brandillants les cuisses
contrehaut et renversant la teste en arrière, de sorte que le menton soit
porté vers le ciel: voire pour plus grand hommage lui offrent des
chandelles noires ou des nombrils de petits enfants et le baisant aux
parties honteuses de derrière. Mais quoy pourroit-on écrire sans horreur
que quelquefois elles imitent aussi le sacrifice de la saincte messe, l'eau
béniste et semblables cérémonies des catholiques par mocquerie et dérision.
Elles y présentent en outre leurs enfants au diable, luy dédient de leur
semence espandue en terre, et luy apportent aucunes fois la sainte Hostie
en leur bouche, laquelle elles foulent à beaux pieds en leur présence.»
Le même auteur[1] explique les banquets et les danses du sabbat:
[Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
etc._, p. 897.]
«Quelquefois elles dansent devant le repas et quelquefois après,
ordinairement y a diverses tables, trois ou quatre, chargées quelquefois de
morceaux friands et délicats, et quelquefois insipides et grossiers, selon
les dignitez et moyens des personnes. Quelquefois elles ont chacune leur
démon assis auprès d'elles, et quelquefois elles sont toutes rangées d'un
coté et leur démon rangé à l'opposite. Elles n'oublient pas aussi de bénir
leurs tables avant le repas, mais avec des paroles remplies de blasphèmes
avouant Beelzebub pour créateur et conservateur de toutes choses. Elles luy
rendent semblablement action de graces après le repas avec les mêmes
blasphèmes. Et il ne faut pas oublier qu'elles assistent à ces banquets
aucunes fois à face découverte et d'autres fois masquées ou voilées de
quelque linge. Elles dancent peu après dos contre dos et en rond, chacune
tenant son démon par les mains, ou bien quelquefois les chandelles
ardentes, qu'elles luy avaient offertes en l'allant adorer et baiser. A ces
ébats ne manquent aucunes fois le haubois et les ménétriers, si quelquefois
elles ne se contentent de chanter à la voix. Finalement après la dance
ausquels elles rendent après compte de ce qu'elles ont fait depuis la
dernière assemblée, et sont celles là les mieux venues, lesquelles ont
commis de plus énormes et de plus exécrables méchancetez. Les autres qui se
sont comportez un peu plus humainement sont sifflées et mocquées, mises à
l'écart et le plus souvent encore battues et maltraitées de leurs maîtres.»
Delrio[1] décrit la sortie du sabbat et fait connaître à quelle époque il
se tient:
[Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
etc._, p. 199.]
«Elles recueillent en dernier lieu des poudres que quelques uns pensent
être les cendres du bouc, dont le démon avait pris la figure et lequel
elles avoient adoré, subitement consumé par les flames en leur présence, ou
reçoivent d'autres poisons, qu'elles cachent pour s'en servir à l'exécution
de leurs pernicieux desseins, puis enfin s'en retournent en leurs maisons
celles qui sont près à pied, et les plus éloignées en la façon qu'elles y
avoient été transportées. J'avois oublié que ces sabbats diaboliques se
font le plus souvent environ la minuit, pour ce que Satan fait
ordinairement ses efforts pendant les ténèbres: et qu'ils se tiennent encor
à divers jours en diverses provinces: en Italie, la nuit d'entre le
vendredy et le samedy, en Lorraine les nuits qui précèdent le jeudy et le
dimanche et en d'autres lieux, la nuit d'entre le lundy et le mardy.»
Esprit de Bosroger[1] rapporte les aveux de Madeleine Bavan, à propos du
sabbat:
[Note 1: _La piété affligée_, p. 389.]
«I. Qu'étant à Rouen dans la maison d'une couturière chés laquelle elle
resta l'espace de trois ans elle fut débauchée par un magicien qui en abusa
plusieurs, la fit transporter au sabbat avec trois de ses compagnes qu'il
avait aussi débauchées: il y célébra la messe avec une chemise gatée de
salletés luy appartenant, le dit magicien estant au sabbat, les fit signer
dans un régistre d'environ deux mains de papier; Madeleine adjoute qu'elle
emporta du sabbat la vilaine chemise de laquelle le magicien s'était servi,
et étant de retour la prist sur soy, pendant lequel temps elle se sentit
fort portée à l'impudicité jusqu'à ce qu'elle eust quittée par l'ordre d'un
sage confesseur cette abominable chemise.»
«II. Madeleine Bavan a dit qu'il ne s'était presque point passé de semaine
pendant l'espace de huit mois ou environ, que le magicien ne l'ait menée au
sabbat, où une fois entr'autres ayant célébré une exécrable messe, il la
maria avec un des principaux diables de l'enfer nommé Dagon qui parut alors
en forme d'un jeune homme, et luy donna une bague; ce maudit mariage fait,
le dit prétendu jeune homme luy mit la bague dans le doigt, puis se
séparèrent chacun de leur costé, avec promesse faite par ce jeune homme
qu'il ne seroit pas longtemps sans la revoir, aussy il luy apparut dès le
lendemain, comme il a fait quantité de fois pendant plusieurs années, ayant
souvent sa compagnie charnelle, qui excepté le plaisir qu'elle ressentoit
dans son esprit lui causoit plus de douleur que de volupté, comme
elle-mesme l'assure.»
«Madeleine Bavan a dit[1] qu'elle a vu trois ou quatre fois des femmes
magiciennes accoucher au sabbat, après la délivrance desquelles on mettait
leurs enfans sur l'autel qui y demeuroient pleins de vie pendant la
célébration de leur détestable messe, laquelle étant achevée, tous les
assistans (entre lesquelles était la dite Bavan) et les mères memes
égorgeoient d'un commun consentement ces pauvres petits enfans, qu'ils
déchiroient et après que chacun en avoit tiré les principales parties,
comme le coeur et autres pour en faire charmes, maléfices et sortilèges;
ils mettoient le reste en terre; ausquels égorgements elle a contribué avec
Picard et a fait des maléfices des dits enfants qu'elle a rapportés à
l'intention générale de celuy qui présidait au sabbat, et comme elle ne
sçavoit sur qui les appliquer, elle les bailla aux premiers trouvés du
sabbat.»
[Note 1: _La piété affligée_, p. 395.]
«Elle confesse avoir adoré le bouc du sabbat lequel paroist demy homme et
demy bouc, lesquelles adorations du bouc se font tousjours à dessein de
profaner le très saint sacrement de l'Eucharistie.»
«Elle avoue avoir plusieurs fois adoré d'autres diables, référant ses
intentions à celles qu'ont les magiciens en général: celles qu'elle se
formoit en particulier n'avoient point d'autre but que la charnalité.»
«Pour revenir aux sorciers et sorcières, quand ils vouloyent faire venir
ces esprits à eux, dit Loys Lavater[1], ils s'oignoyent d'un onguent qui
faisoit fort dormir; puis se couchoyent au lict, où ils s'endormoyent tant
profondément qu'on ne les pouvoit esveiller, ni en les perçant d'aiguilles
ni en les brûlant. Pendant qu'ils dormoyent ainsi, les diables leur
proposoyent des banquets, des danses, et toutes sortes de passe-temps, par
imagination. Mais puisque les diables ont si grande puissance, rien
n'empêche qu'ils ne puissent quelquefois prendre les hommes, et les
emporter dans quelque forest puis leur faire voir là tels spectacles...»
[Note 1: _Trois livres des apparitions, etc._, p. 297.]
«Il avint un jour que quelqu'un fort adonné à ces choses, fut soudainement
emporté hors de sa maison en un lieu fort plaisant, où après avoir veu
danser toute la nuict et fait grande chère, au matin tout cela estant
esvanouy, il se vit enveloppé dans des épines et halliers fort espais. Mais
outre ce qu'ils sont paillards aussi sont-ils fort cruels, car ils entrent
es maisons en forme de chiens ou de chats et tuent ou despouillent les
petits enfants.»
«Paul Grillaud, Italien qui vivoit l'an 1537, en son premier livre _de
Sortilegiis_, tesmoigne, dit Crespet[1], qu'il y eut un pauvre homme sabin
demourant près de Rome qui fut persuadé par sa femme de se gresser comme
elle de quelques unguens pour estre transporté avec les autres sorciers.
Pendant que ce transport se fist par la vertu de la gresse et de quelques
paroles qu'on dit, et non pas par la vertu du diable, il se trouva donc au
comté de Bénévent soubs un grand noyer, où estoient amassez infinis
sorciers qui beuvoient et mangeoient a son advis, et se mit avec eux pour
boire et manger; mais ne voyant point de sel sur table, en demanda ne se
doubtant que les diables l'ont en horreur et aussitost qu'il eust nommé le
nom de Dieu de ce que le sel lui fut apporté disant en son langage:
_Laudato sia Dio pur e venuto questo sale_, incontinent tous les diables
avec leurs sorciers disparurent, et demoura le pauvre home tout seul, nud
comme il estoit et fut contraint de s'en retourner à pied mendiant son pain
et vint accuser sa femme qui fut bruslée.»
[Note 1: _De la hayne de Satan pour l'homme_, p. 236.]
«D'après le même[1], Daneau... rend compte d'un procès fait à Genève... à
une femme laquelle avoit publiquement confessé estant interrogée, qu'elle
avoit souvent assisté au chapitre et assemblée des autres sorciers, tout
joignant le chapitre de la grande église dédiée à saint Pierre (mais
maintenant le repaire de Sathan où est annoncée sa volonté) et qu'après
tous les autres qui là estoient congregez elle avoit adoré le diable en
forme de renard roux, qui se faisoit appeler Morguet et déposa qu'on le
baisoit par le derrière qui étoit fort froid et sentoit fort mauvais. Où
une jeune fille étant arrivée, dédaignant baiser une place tant vilaine et
infame, le dict renard se transforma en homme, et luy feit baiser son
genoüil qui estoit aussi froid que l'autre lieu, et de son poulce luy
imprima au front une marque qui lui causa une grande douleur; tout cela est
dans le dit livre imprimé, et ce que s'ensuit à sçavoir, que la ditte femme
déposa devant les juges que quand elle vouloit aller à l'assemblée, elle
avoit un baston blanc tacheté de rouge, et comme les autres lui avoient
appris, elle disoit à ce baston: «Baston blanc rouge, meyne-moi où le
diable te commande.»
[Note 1: _De la hayne de Satan pour l'homme_, p. 231.]
«Barth à Spina raconte[1] qu'une jeune fille de Bergame fut trouvée à
Venise, laquelle ayant veu lever de nuict sa mère, qui despouillant sa
chemise s'estoit ointe, et chevauchant un baston estoit sortie par la
fenestre et s'estoit esvanouye, par une curiosité en voulut autant faire,
et incontinent elle fut portée au lieu où estoit sa mère arrivée, mais
voyant le diable s'imprima le signe de la croix et invoqua le nom de la
Vierge Marie, et incontinent elle fut délaissée seule, et se trouva toute
nue comme le procès en fut fait d'elle et de sa mère et le tout vérifié.»
[Note 1: Même ouvrage, p. 241.]
«Il allegue un autre exemple d'une autre femme de Ferrare laquelle estant
couchée auprès de son mary se leva de nuict pensant qu'il fust bien endormy
mais il la contemploit comme elle print de l'onguent dans un vaisseau
qu'elle tenoit caché, et aussitost fut enlevée, il se leve et en voulut
autant faire, et se trouva incontinent au lieu où estoit sa femme qui
estoit en une cave, mais n'ayant le moyen de retourner comme il étoit allé,
se trouva seul et appréhendé comme larrons conta l'affaire, accusa sa femme
qui fut convaincue et chastiée.»
Goulart[1] rapporte, d'après Baudouain de Roussey[2], le fait suivant:
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 178.]
[Note 2: _Épîtres médicinales_.]
«M. Théodore fils de Corneille, jadis consul de la ville de Goude en
Hollande m'a récité l'histoire qui s'ensuit l'affirmant très véritable. En
un village nommé Ostbrouch près d'Utrect se tenoit une veufve au service de
laquelle estoit un quidam s'occupant en ce qui estoit requis pour les
affaires de la maison. Icelui ayant prins garde, comme les valets sont
curieux encores que ce ne fust comme en passant, que bien avant en la nuict
et lorsque tous les domestiques estoyent couchez, cette veufve estoit
d'ordinaire en l'estable vers un certain endroit, lors estendant les mains
elle empoignoit le rastelier d'icelle estable où l'on met d'ordinaire le
foin pour les bestes. Lui s'esbahissant que vouloit dire cela, délibere de
faire le mesme au desceu de sa maistresse, et essayer l'effect de telle
cérémonie. Ainsi donc tost apres, en suivant sa maistresse qui estoit
entrée en l'estable y va et empoigne le rastelier. Tout soudain il se sent
enlevé en l'air, et porté en une caverne sous terre, en une villette ou
bourgade nommée Wych, où il trouve une synagogue de sorcieres, devisantes
ensemble de leurs maléfices. La maistresse estonnée de telle présence non
attendue lui demanda par quelle adresse, il s'estoit rendu en telle
compagnie. Il lui deschiffre de poinct en poinct ce que dessus. Elle
commence à se despiter et courroucer contre lui craignant que telles
assemblées nocturnes ne fussent descouvertes. Néantmoins elle fut d'avis de
consulter avec ses compagnes ce que seroit de faire en la difficulté qui se
présentoit. Finalement elles furent d'avis de recueillir amiablement ce
nouveau venu en stipulant de lui promesse expresse de se taire, et de jurer
qu'il ne manifesteroit à personne les secrets qui lors luy avoyent esté
descouverts contre son opinion et mérite. Ce pauvre corps promet mons et
merveilles, flatte les unes et les autres et pour n'estre pas rudement
admis en leur synagogue, feint avoir très grande envie d'être delà en avant
admis en leur synagogue, s'il leur plaisoit. En ces consultations, l'heure
se passe et le temps de déloger aprochoit. Lors se fait une autre
consultation à l'instance de la maîtresse sçavoir si pour la conservation
de plusieurs, il estoit point expédient d'égorger ce serviteur ou s'il
faloit le reporter. D'un commun consentement fut encliné au plus doux avis
de le reporter en la maison, puisqu'il avoit presté serment de ne rien
déceler. La maistresse prend cette charge et après promesse expresse et
réciproque, elle charge ce serviteur sur ses épaules promettant le reporter
en sa maison. Mais comme ils eurent fait une partie du chemin, ils
descouvrirent un lac plein de joncs et de roseaux. La maistresse
rencontrant cette occasion et craignant toujours que ce jeune homme se
repentant d'avoir été admis à ces festes d'enfer ne descouvrist ce qu'il
avoit veu s'eslance impétueusement et secoue de dessus ses épaules le jeune
homme espérant (comme il est à présumer) que ce malavisé perdroit la vie,
tant par la violence de sa chute du fort haut, que par son enfondrement en
l'eau bourbeuse de ce lac, où il demeureroit enseveli.»
«Mais comme Dieu est infiniment miséricordieux, ne voulant pas permettre la
mort du pécheur, ains qu'il se convertisse et vive, il borna les furieux
desseins de la sorciere, et ne permit pas que le jeune homme fut noyé, ains
lui prolongea la vie, tellement que sa cheute ne fut pas mortelle, car
roulant et culbutant en bas il rencontre une touffe espaisse de cannes et
roseaux qui rabattirent la violence du coup en telle sorte toutes fois
qu'il fut rudement blessé, et n'ayant pour aide que la langue, tout le
reste de la nuict, il sentit des douleurs en ce lict de joncs et d'eau
bourbeuse.»
«Le jour venu en se lamentant et criant, Dieu voulut que quelques passants
estonnez de cette clameur du tout extraordinaire, après avoir diligemment
cherché trouverent ce pauvre corps demi transi tout esrené et froissé ayant
outre plus les deux cuisses dénouées. Ils s'enquirent d'où il estoit, qui
l'avoit mis en tel point et entendant l'histoire précédente après l'avoir
tiré de ce misérable gîte le chargerent et firent porter par chariot à
Utrect. Le bourgmaistre nommé Jean le Culembourg, gentilhomme vertueux,
esmeu et ravi en admiration d'un cas si nouveau, fit soigneuse enqueste du
tout, deserna prinse de corps contre la sorciere, et la fit serrer en
prison, où elle confessa volontairement, sans torture et de poinct en
poinct, tout ce qui s'estoit passé, suppliant qu'on eust pitié d'elle. La
conclusion de ce procès, par commun avis de tout le conseil produisit
condamnation de mort tellement que ceste femme fut bruslée. Le serviteur ne
fut de longtemps après guéri de sa froissure universelle et
particulièrement de ses cuisses, chastié devant tous de sa curiosité
détestable.»
Bodin[1] rapporte d'après Sylvestre Rieras qu'en Italie, dans la ville de
Come, «l'official et l'inquisiteur de la foy, ayans grand nombre de
sorcières qu'ils tenoyent en prison, et ne pouvans croire les choses
estranges qu'elles disoyent, en voulurent faire la preuve, et se firent
mener à la synagogue par l'une des sorcières, et se tenans un peu à
l'escart virent toutes les abominations, hommages au diable, danses,
copulations. Enfin le diable qui faisoit semblant de ne les avoir pas veu,
les batit tant qu'ils en moururent quinze jours après.»
[Note 1: _Démonomanie_, préface.]
«Nous trouvons, dit Bodin[1], au 6e livre de Meyr, qui a escrit fort
diligemment l'histoire de Flandres, que l'an 1459 grand nombre d'hommes et
femmes, furent brulés en la ville d'Arras accusées les uns par les autres
et confessèrent qu'elles estoient la nuit transportées aux danses et puis
qu'ils se couplaient avecques les diables qu'ils adoraient en figure
humaine.»
[Note 1: _Démonomanie_.]
«Jacques Sprenger et ses quatre compagnons inquisiteurs des sorciers
escrivent qu'ils ont fait le procès à une infinité de sorciers en ayant
fait exécuter fort grand nombre en Allemagne, et mesmement aux pays de
Constance et de Ravenspur l'an 1485 et que toutes generallement sans
exception, confessoient que le diable avoit copulation charnelle avec elle
après leur avoir fait renoncer Dieu et leur religion.»
«Suivant P. de Lancre[1], Jeannette d'Abadie aagée de seize ans dict,
qu'elle a veu hommes et femmes se mesler promiscuement au sabbat. Que le
diable leur commandait de s'accoupler et de se joindre, leur baillant à
chacun tout ce que la nature abhorre le plus, sçavoir la fille au père, le
fils à la mère, la seur au frère, la filleule au parrain, la pénitente à
son confesseur, sans distinction d'aage, de qualité ny de parentulle.»
[Note 1: _Tableau des inconstances des mauvais anges_, p. 222.]
«Vers l'année 1670, dit Balthazar Bekker[1], il y eut en Suède, au village
de Mohra, dans la province d'Elfdalen, une affaire de sorcellerie qui fit
grand bruit. On y envoya des juges. Soixante-dix sorcières furent
condamnées à mort; une foule d'autres furent arrêtées, et quinze enfants se
trouvèrent mêlés dans ces débats.»
[Note 1: _Le Monde enchanté_, liv. VI, ch. XXIX, d'après les
relations originales.]
«On disait que les sorcières se rendaient de nuit dans un carrefour,
qu'elles y évoquaient le diable à l'entrée d'une caverne, en disant trois
fois:
--«Antesser, viens! et nous porte à Blokula!»
«C'était le lieu enchanté et inconnu du vulgaire, où se faisait le sabbat.
Le démon Antesser leur apparaissait sous diverses formes, mais le plus
souvent en justaucorps gris, avec des chausses rouges ornées de rubans, des
bas bleus, une barbe rousse, un chapeau pointu. Il les emportait à travers
les airs à Blokula, aidé d'un nombre suffisant de démons, pour la plupart
travestis en chèvres; quelques sorcières, plus hardies, accompagnaient le
cortège, à cheval sur des manches à balai. Celles qui menaient des enfants
plantaient une pique dans le derrière de leur chèvre; tous les enfants s'y
perchaient à califourchon, à la suite de la sorcière, et faisaient le
voyage sans encombre.»
«Quand ils sont arrivés à Blokula, ajoute la relation, on leur prépare une
fête; ils se donnent au diable, qu'ils jurent de servir; ils se font une
piqûre au doigt et signent de leur sang un engagement ou pacte; on les
baptise ensuite au nom du diable, qui leur donne des raclures de cloches.
Ils les jettent dans l'eau, en disant ces paroles abominables:
--«De même que cette raclure ne retournera jamais aux cloches dont elle est
venue, ainsi que mon âme ne puisse jamais entrer dans le ciel.»
«La plus grande séduction que le diable emploie est la bonne chère; et il
donne à ces gens un superbe festin, qui se compose d'un potage aux choux et
au lard, de bouillie d'avoine, de beurre, de lait et de fromage. Après le
repas, ils jouent et se battent; et si le diable est de bonne humeur, il
les rosse tous avec une perche, «ensuite de quoi il se met à rire à plein
ventre.» D'autres fois il leur joue de la harpe.»
«Les aveux que le tribunal obtint apprirent que les fruits qui naissaient
du commerce des sorcières avec les démons étaient des crapauds ou des
serpents.
«Des sorcières révélèrent encore cette particularité, qu'elles avaient vu
quelquefois le diable malade, et qu'alors il se faisait appliquer des
ventouses par les sorciers de la compagnie.»
«Le diable enfin leur donnait des animaux qui les servaient et faisaient
leurs commissions, à l'un un corbeau, à l'autre un chat, qu'ils appelaient
_emporteur_, parce qu'on l'envoyait voler ce qu'on désirait, et qu'il s'en
acquittait habilement. Il leur enseignait à traire le lait par charme, de
cette manière: le sorcier plante un couteau dans une muraille, attache à ce
couteau un cordon qu'il tire comme le pis d'une vache; et les bestiaux
qu'il désigne dans sa pensée sont traits aussitôt jusqu'à épuisement. Ils
employaient le même moyen pour nuire à leurs ennemis, qui souffraient des
douleurs incroyables pendant tout le temps qu'on tirait le cordon. Ils
tuaient même ceux qui leur déplaisaient, en frappant l'air avec un couteau
de bois.»
«Sur ces aveux on brûla quelques centaines de sorciers, sans que pour cela
il y en eût moins en Suède.»
On ne peut guère évoquer les démons avec sûreté sans s'être placé dans un
cercle qui garantisse de leur atteinte, parce que leur premier mouvement
serait d'empoigner, si l'on n'y mettait ordre. Voici ce qu'on lit à ce
propos dans le _Grimoire du pape Honorius_:
«Les cercles se doivent faire avec du charbon, de l'eau bénite aspergée, ou
du bois de la croix bénite... Quand ils seront faits de la sorte, et
quelques paroles de l'Évangile écrites autour du cercle, sur le sol, on
jettera de l'eau bénite en disant une prière superstitieuse dont nous
devons citer quelques mots:--«Alpha, Oméga, Ely, Elohé, Zébahot, Elion,
Saday. Voilà le lion qui est vainqueur de la tribu de Juda, racine de
David. J'ouvrirai le livre et ses sept signes...»
On récite après la prière quelque formule de conjuration, et les esprits
paraissent.
Le _Grand Grimoire_ ajoute «qu'en entrant dans ce cercle il faut n'avoir
sur soi aucun métal impur, mais seulement de l'or ou de l'argent, pour
jeter la pièce à l'esprit. On plie cette pièce dans un papier blanc, sur
lequel on n'a rien écrit; on l'envoie à l'esprit pour l'empêcher de nuire;
et, pendant qu'il se baisse pour la ramasser devant le cercle, on prononce
la conjuration qui le soumet.»
Le _Dragon rouge_ recommande les mêmes précautions.
Il nous reste à parler des cercles que les sorciers font au sabbat pour
leurs danses. On en montre encore dans les campagnes; on les appelle
_cercle du sabbat_ ou _cercle des fées_, parce qu'on croyait que les fées
traçaient de ces cercles magiques dans leurs danses au clair de la lune.
Ils ont quelquefois douze ou quinze toises de diamètre, et contiennent un
gazon pelé à la ronde de la largeur d'un pied, avec un gazon vert au
milieu. Quelquefois aussi tout le milieu est aride et desséché, et la
bordure tapissée d'un gazon vert. Jessorp et Walker, dans les _Transactions
philosophiques_, attribuent ce phénomène au tonnerre: ils en donnent pour
raison que c'est le plus souvent après des orages qu'on aperçoit ces
cercles.
D'autres savants ont prétendu que les cercles magiques étaient l'ouvrage
des fourmis, parce qu'on trouve souvent ces insectes qui y travaillent en
foule.
On regarde encore aujourd'ui, dans les campagnes peu éclairées, les places
arides comme le rond du sabbat. Dans la Lorraine, les traces que forment
sur le gazon les tourbillons des vents et les sillons de la foudre passent
toujours pour les vestiges de la danse des fées, et les paysans ne s'en
approchent qu'avec terreur[1].
[Note 1: Madame Élise Voïart, Notes au livre Ier de la Vierge
d'Arduène.]
VII.--UNION CHARNELLE AVEC LE DIABLE. INCUBES ET SUCCUBES.
«Le bruit commun, dit saint Augustin[1] est, et plusieurs l'ont essayé et
encore entendu de ceux la foy desquels ne peut estre révoquée en doute que
certains faunes et animaux silvestres appelez du commun incubes ont esté
fâcheux et envieux aux femmes, tellement qu'ils ont souvent convoité
d'habiter avec elles, et se trouvent certains démons que les François
appellent _Dusii_, lesquels s'efforcent tant qu'ils peuvent de cognoistre
les femmes et souvent ils accomplissent leur dessein; tellement que de nier
cela est un traict d'un homme impudent.»
[Note 1: _Cité de Dieu_, livres XXIII et XIX.]
Crespet[1] rapporte que «Col. Rhodiginus livre II, chap. VI, des _Antiques
leçons_, soustient que les diables peuvent habiter avec les femmes,
_Daemones foecundos esse femine, et coïre, angelos vero bonos minime_. Et
souvent on a trouvé des sorcières es lieux escartés, couchées à la renverse
et se remuer comme estans en l'acte vénérien, et aussitost le diable se
lever en forme de nuée espaisse et foetide.»
[Note 1: Crespet, _La hayne de Sathan_, p. 296.]
D'après Bodin[1] «Jeanne Herviller, native de Verbery près Compiegne, entre
autres choses, confessa que sa mere avoit este condamnée d'estre bruslée
toute vive par arrest du parlement, confirmatif de la sentence du juge de
Senlis, qu'à l'aage de douze ans sa mère la présenta au diable en forme
d'un grand homme noir et vestu de noir, botté, esperonné, avec une espée au
costé et un cheval noir à la porte, auquel la mère dit: Voicy ma fille que
je vous ay promise, et à la fille: Voicy vostre amy qui vous fera bien
heureuse, et dès lors elle renonça à Dieu, à la religion, et puis coucha
avec elle charnellement en la mesme sorte et manière que font les hommes
avecques les femmes, hormis que la semence estoit froide. Cela, dit-elle,
continua tous les quinze jours, mesmes icelle estant couchée près de son
mary sans qu'il s'en apperceut. Et un jour le diable luy demanda si elle
voulait estre enceinte de lui et elle ne voulut pas.»
[Note 1: _Démonomanie_.]
Merlin passait pour fils du diable. «Je pense, dit Le Loyer[1], que ce
n'est point chose tant incroyable qu'il ait esté engendré du diable en une
sorcière: car en la mesme isle vers le royaume d'Écosse, au pays de Marrée,
y eut une fille qui se trouva grosse du fait du diable. Ce ne fut pas sans
donner à penser à ses parents, qui la pouvoit avoir engrossée, parce
qu'elle abhorroit les noces et n'avait voulu être mariée. Ils la pressent
de dire qui l'avait engrossée: elle confesse, que c'estoit le diable qui
couchoit toutes les nuicts avec elle, en forme de beau jeune homme. Les
parents ne se contentent pas la responce de la fille, pratiquent sa
chambrière qui de nuict les fit entrer dans la chambre avec torches. Ce fut
lors qu'ils apperceurent au lict de la fille, un monstre fort horrible
n'ayant forme aucune d'homme. Le monstre fait contenance de ne vouloir
quitter le lict, et fait on venir le prestre pour l'exorciser. Enfin le
monstre sort, mais c'est avec tel tintamarre et fracassement, qu'il brusla
les meubles qui estoient en la chambre, et en sortant descouvrit le toict
et couverture de la maison. Trois jours après, dict Hectore Boïce, la
sorcière engendra un monstre, le plus vilain qui fust oncque né en Écosse,
que les sages femmes estoufferent.»
[Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 315.]
«J'ai leu autrefois, dit le même[1], en Thomas Valsingham, Anglais, que la
nuict d'une feste de Pentecote une femme du pays et de la paroisse de
Kenghesla du diocèse de Wintchester et doyenné d'Aulton, nommée Jeanne, fut
en songe, non tant admonestée, que pressée et sollicitée d'aller trouver un
jeune homme qui l'entretenait par amourettes. Elle se mit en chemin dès le
lendemain, et estant en la forêt de Wolmer, se présente à elle un démon en
la forme de l'amoureux nommé Guillaume, qui l'accoste et jouyt d'elle.
Ceste maladie elle pense luy avoir été causée par l'amoureux, qui se
justifie et montre qu'il était impossible qu'il fust en la forest en la
même heure dont elle se plaignoit et par là fut la vérité du démon incube
descouverte. Cela rengrégea encore la maladie de la femme et advint cette
merveille. La maison où gisait la femme fut tellement remplie de puanteur
que personne n'y pouvoit durer, et trois jours après mourut ayant les
lèvres fort livides, le ventre noir et enflé par tout le corps. A toute
peine huict hommes la portèrent en terre tant elle pesoit.»
[Note 1: Même ouvrage, p. 340.]
Goulart rapporte cette singulière histoire d'après un personnage, dit-il,
très digne de foy: L'an 1602, un gentilhomme françois se trouvant près d'un
bois, en voit sortir une fille éplorée et échevelée qui lui demande appui
et protection contre des voleurs qui avaient tué sa compagnie et avaient
voulu la violer. Le gentilhomme, tirant son épée, prit cette demoiselle en
croupe et traversa la forêt sans rencontrer personne. Il l'amena, dans une
hôtellerie où elle ne voulut manger ni boire que sur les instances du
gentilhomme. Cette demoiselle supplia ensuite son sauveur de la laisser
coucher dans la même chambre que lui. Il y consentit après quelques
difficultés, et l'on dressa deux lits. Le gentilhomme se coucha dans le
sien. «Mais la damoiselle, environ une heure après, se despouilla près de
l'autre lict, et comme feignant croire que le gentilhomme dormist, commence
à se descouvrir, à se contempler en diverses parties. Le gentilhomme picqué
d'infame passion attisée par l'indigne regard d'un masque qui lui
paroissoit et sembloit le plus beau qui jamais se fust présenté à ses yeux,
se laissa gaigner par l'infame convoitise de son coeur alléché par les
redoutables attraits d'un très cauteleux ennemi, mettant le reverence de
Dieu et le salut de son ame en oubli, se leve de son lict, s'en va dans
celui de la damoiselle qui le receut et passèrent la nuict ensemble. Le
matin venu, le pauvre miserable retourne trouver sa couche, et y estant
s'endort. La damoiselle se lève et disparoit sans saluer gentilhomme, hoste
ni hostesse. Le gentilhomme esveillé la demande, elle ne se trouve point:
il l'attend jusques environ midi: lors n'en pouvant avoir de nouvelles il
monte à cheval, et poursuit son chemin. A peine estoit-il à demie-lieue de
la ville qu'il descouvre au bout d'une raze campagne un cavalier armé de
pied en cap, lequel venoit à lui, bride abatue, les armes au poin. Le
gentilhomme qui estoit bon soldat l'attend de pied ferme, et repousse
vaillamment l'effort de cest ennemi couvert, lequel se retirant un peu à
quartier, haussa la visière. Alors le pauvre gentilhomme conut la face de
la damoiselle avec laquelle il avoit passé la nuict precedente, lui
déclairant lors en termes expres qu'il avoit eu la compagnie du diable, que
sa resistance estoit vaine, qu'il ne pouvoit s'en desdire.» Le gentilhomme
invoqua l'assistance de Dieu, Satan disparut. Le gentilhomme tournant bride
rebroussa vers sa maison où, désolé, se mit au lit, confessa ce qui lui
était arrivé devant plusieurs personnes notables, et mourut peu de jours
après, espérant à la miséricorde de Dieu.
Guyon[1] rapporte aussi l'histoire de quelques personnes qui ont eu
commerce avec le diable:
[Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 56.]
«Ruoffe en son livre de la _Conception et génération humaine_, tesmoigne
que de son temps, une paillarde eut affaire à un esprit malin par une
nuict, ayant forme d'homme, et que soudain après le ventre luy enfla, et
que pensant estre grosse, elle tomba en une si étrange maladie que toutes
ses entrailles tombèrent, sans que par aucun artifice des médecins, elle
peust estre guérie.»
«En ce pays de Lymosin, environ l'an 1580, un gentilhomme cadet venant de
la chasse du lièvre, à soleil couchant, trouva en son chemin un esprit
transformé en une belle femme, cuydant à la vérité qu'elle fust telle:
estant alleché par elle à volupté, eut affaire à elle, se sentit saisi
soudain d'une si grande chaleur par tout son corps, que dans trois jours
après il mourut, et persista de dire jusques à la mort, que ceste chaleur
provenoit de ceste copulation et ne resvoit nullement, et que soudain après
l'acte venerien ceste femme s'evanoüit.»
«Nous avons veu deux femmes du bourg de Chambaret à sçavoir la mère et la
fille, qui disoyent et affermoient le diable avoir eu affaire avec elles
par force visiblement et par violence, et leur ventre s'enfla grandement,
et les touchay et visitay, et les trouvay telles; l'on les tenoit pour
insensées de tenir telles paroles. Elles changerent de lieux, s'en allerent
caymandant ailleurs et depuis j'ay entendu qu'elles n'estoyent plus grosses
et qu'elles furent deschargées par beaucoup de fumées et ventositez qui
sortirent de leurs corps, l'on m'a dit qu'elles estoyent encore en vie.»
Selon Crespet[1], «Hector Boëtius, hystoriographe escossois, sur la fin du
livre VIII de son _Hystoire escossoise_, récite que l'an 1486 quelques
marchans navigeans d'Escosse en Flandre, se voient à l'improviste assaillis
d'une effroyable tempeste qui les environna, de sorte qu'ils pensaient
aller au fond de l'Océan. L'air estoit troublé, les nues obscures et
espaisses, le soleil avoit perdu sa clarté, dont ils soupçonnèrent qu'il y
avoit de la malice de Sathan parmy tant de tourmente, ce que pensoit faire
tomber en desespoir ces pauvres gens. Or de malheur en leur navire, il y
avoit une femme, laquelle voyant si grand désordre et effroy commença à
confesser sa faute et s'accuser, que de longtemps elle avoit souffert un
dyable incube qui la venoit parfois vexer et qu'il ne faisoit que partir de
sa compagnie, les suppliant qu'ils la jetassent en la mer, car elle se
sentoit grandement coupable pour un crime tant horrible et infame.
Toutefois, il y eut des gens catholiques au navire, et entre autres un
prestre qui la confessa et remit en meilleure espérance devant lequel se
prosternant en un lieu escarté pour confesser ses péchés avec une amertume
de coeur, souspirs et sanglots, se confiant en la miséricorde de Dieu, et
aussistost qu'il luy eust donné l'absolution sacramentale, les assistans
veirent lever en l'air du navire une espaisse nuée avec une fadeur et fumée
accompagnée de flame qui s'alla jetter en fond, et aussitost la sérénité
fut rendue.»
[Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 296.]
«Le même auteur (Boëtius), au mesme livre, cité par Crespet, poursuit
encore un autre exemple de la région, Gareotha, d'un jeune adolescent, beau
et élégant en perfection, lequel confessa devant son evesque qu'il avoit
souvent eu la compagnie d'une jeune fille qui le venoit de nuict
chatouiller en son lit, et le baisotoit se supposant à luy, afin qu'il fust
eschauffé pour faire l'oeuvre charnel, sans que jamais il peut sçavoir qui
elle estoit, ou d'où elle venoit, car les portes et fenestres de sa chambre
avoient toujours esté fermées, mais par le conseil des gens doctes il
changea de demeure, et à force de prières, confessions, jeunes et autres
dévots exercices il fut délivré.»
«J'ay aussi leu, dit Bodin[1], l'extraict des interrogatoires faicts aux
sorcieres de Longwy en Potez qui furent aussi bruslées vives que maistre
Adrian de Fer, lieutenant général de Laon m'a baillé. J'en mettrai quelques
confessions sur ce point.»
[Note 1: _Démonomanie_.]
«Marguerite Bremont, femme de Noel de Lavatet, a dit que lundy dernier
après avoir failli elle fut avec Marion sa mère à une assemblée près le
moulin Franquis de Longwy en un pré et avoit sa dite mère un ramon entre
ses jambes disant: Je ne mettray point les mots, et soudain elles furent
transportées toutes deux au lieu où elles trouvèrent Jean Robert, Jeanne
Guillemin, Marie femme de Simon d'Agneau et Guillemette femme d'un nommé
Legras qui avoient chacun un ramon. Se trouvèrent aussi en ce lieu six
diables, qui estoient en forme humaine, mais fort hideux à voir. Que après
la danse finie les diables se couchèrent avecque elles, et eurent leur
compagnie et l'un d'eux, qui l'avoit menée danser la print et la baisa par
deux fois et habita avec elle l'espace de plus d'une demie heure mais
délaissa aller sa semence bien froide.»
P. de Lancre[1] répète diverses histoires d'incubes et de succubes:
[Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 214.]
«Henry, institeur, et Jaques Spranger, qui furent esleus du pape Innocent
VIII pour faire le procès aux sorciers d'Allemagne, racontent que bien
souvent ils ont veu des sorcières couchées par terre le ventre en sus,
remuant le corps avec la même agitation que celles qui sont en cette sale
action, prenant leur plaisir avec ces esprits et démons incubes qui leur
sont visibles mais invisibles à tous autres, sauf qu'ils voient après cet
abominable accouplement une puante et sale vapeur s'eslever du corps de la
sorcière de la grandeur d'un homme: si bien que plusieurs maris jaloux
voyant les malins esprits acointer ainsi et cognoistre leurs femmes pensant
que ce fussent vrayment des hommes mettoient la main à l'espée, et qu'alors
les démons disparoissans ils demeuroient moquez et rudement baffouez par
leurs femmes.»
«François Pic de la Mirandole dict avoir cognu un homme de soixante-quinze
ans qui s'appeloit Benedeto Berna, lequel par l'espace de quarante ans eut
accointance avec un esprit succube qu'il appeloit Harmeline et la
conduisoit et menoit quant et luy en forme humaine, en la place et partout
et parloit avec elle: de manière que plusieurs l'oyant parler, et ne voyant
personne le tenoient pour fol. Et un autre nommé Pinet en tint un l'espace
de trente ans sous le nom de Fiorina.»
«Sur quoy est remarquable ce que dict Bodin que les diables ne font paction
expresse avec les enfants qui leur sont vouez, s'ils n'ont atteint l'aage
de puberté et dict que Jeanne Herviller disposa que sa mère qui l'avait
dédiée à Satan si tost qu'elle fut née, ne fut jamais désirée par Satan ny
ne s'accoupla avec luy, qu'elle n'eust atteint l'aage de douze ans. Et
Magdeleine de la Croix, abbesse de Cordoue, en Espagne, dict de même, que
Satan n'eut cognoissance d'elle qu'en ce mesme aage.»
«Or cette opération de luxure n'est commise ou pratiquée par eux pour
plaisir qu'ils y prennent, parce que comme simples esprits, ils ne peuvent
prendre aucune joye ny plaisir des choses sensibles. Mais ils le font
seulement pour faire choir l'homme dans le précipice dans lequel ils sont,
qui est la disgrâce de Dieu très haut et très puissant.»
«Johannès d'Aguerre dict que le diable en forme de bouc avoit son membre au
derrière et cognoissoit les femmes en agitant et poussant avec iceluy
contre leur devant.»
«Marie de Marigrane, aagée de quinze ans, habitante de Biarrix dict,
qu'elle a veu souvent le diable s'accoupler avec une infinité de femmes
qu'elle nomme par nom et surnom: et que sa coutume est de cognoistre les
belles par devant, et les laides au rebours.»
«Toutes les sorcières s'accordent en cela, dit Delrio[1], que la semence
qu'elles reçoivent du diable, est froide comme glace, et qu'elle n'apporte
aucun plaisir, mais horreur plutost, et par conséquent ne peut être cause
d'aucune génération. Je répons que le démon, voulant décevoir la femme souz
l'espèce et figure de quelque homme sans qu'elle s'apperçoive qu'il est un
démon, imite lors le plus convenablement qu'il peut tout ce qui est requis
en l'accouplement de l'homme et de la femme, et par ainsi met-il en peine
s'il veut que la génération s'en ensuive (ce qui avient rarement) d'y
employer tout ce qui est nécessaire à la génération, cherchant une semence
prolifique, qu'il conserve et jette d'une si grande vitesse que les esprits
vitaux ne s'évaporent. Mais quand il n'a point d'intention d'engendrer,
alors il se sert de je ne sçay quoy de semblable à la semence, chaud
toutefois de peur que son imposture ne soit descouverte et tempere aussi le
corps qu'il a pris de peur que par son attouchement, il n'apporte de la
crainte, de l'horreur ou de l'épouvantement. Au contraire quand ils se
couplent avec celles qui n'ignorent pas que ce soit un démon, il jette le
plus souvent une semence imaginaire et froide, de laquelle je confesse
ingénûment qu'il ne peut rien provenir. Et qui plus est, toutes les
sorcières s'accordent en cela, qu'il les interroge si elles conçoivent de
ses oeuvres; et si d'aucunes se trouvent qui en aient envie, lors il se
sert, comme je l'ay dit, de la vraye semence de l'homme.»
[Note 1: _Les controverses et recherches magiques_, p. 187.]
Les démons, selon Delrio[1], peuvent aussi produire de certains monstres
inaccoutumés, tels que celuy qu'on a veu au Brésil, de dix-sept palmes de
hauteur, couvert d'un cuir de lésard, ayant des tétins fort gros, les bras
de lyon, les yeux étincelans et flamboïans et la langue de même: tels aussi
que ceux qui furent pris aux forets de Saxe, en l'an 1240 avec un visage
demy humain: si ce n'est par aventure qu'ils fussent nez de l'accouplement
de quelques hommes avec des bêtes brutes: qui est la plus certaine origine
de la plus part des monstres. Car ainsi jadis Alcippe enfanta-t'elle un
éléphant, pendant la guerre Marsique. Ainsi trois femmes ont-elles accouché
depuis l'une en Suisse d'un lyon, en l'an 1278, l'autre à Pavie d'un chat
en l'an 1271 et l'autre d'un chien en la ville de Bresse. Ainsi encore l'an
1531 une autre femme a-elle enfanté d'une meme ventrée, premièrement un
chef d'homme enveloppé d'une taye, par après un serpent à deux pieds et
troisièmement un pourceau tout entier... Certainement en ces exemples
ci-dessus allégués, je pense qu'il faut dire que c'est le démon, qui souz
la figure de telles bestes a engrossé ces femmes.»
[Note 1: _Les controverses et recherches magiques_.]
VIII.--PACTE AVEC LE DIABLE. MARQUE DES SORCIERS.
Un auteur anonyme[1] nous a conservé l'engagement pris par Loys Gaufridy
envers le diable:
[Note 1: _De la vocation des magiciens et magiciennes, etc._ Paris,
Ollivier de Varennes, 1623, in-12.]
«Je, Loys prestre, renonce à tous et à chascun des biens spirituels et
corporels, qui me pourroient estre donnez et m'arriver de la part de Dieu,
de la Vierge, et de tous les saincts et sainctes: et principalement de la
part de Jean Baptiste mon patron, et des saincts apôtres Pierre et Paul et
de sainct François. Et à toy, Lucifer, que te voy, et scay estre devant
moi, je me donne moy-mesme, avec toutes les bonnes oeuvres que je ferai,
excepté la valeur et le fruit des sacrements, au respect de ceux à qui je
les administreray, et en cette manière j'ay signé ces choses et les
atteste.»
Lucifer prit de son côté à l'égard de Loys Gaufridy l'engagement suivant:
«Je Lucifer, promets sous mon seing, à toy seigneur Loys Gaufridy prestre,
de te donner vertu et puissance, d'ensorceler par le soufflement de bouche
toutes et chacunes les femmes et les filles que tu désireras: en foy de
quoy j'ay signé Lucifer.»
Suivant Bodin[1], «Magdeleine de la Croix, native de Cordoue en Espagne,
abbesse d'un monastère, se voyant en suspicion des religieuses, et
craignant le feu, si elle estoit accusée, voulut prévenir pour obtenir
pardon du pape, et confesse que dès l'âge de douze ans, un malin esprit en
forme d'un More noir la sollicita de son honneur auquel elle consentit et
continua trente ans et plus, couchant ordinairement avec luy: par le moyen
duquel estant dedans l'église elle estoit élevée en haut et quand les
religieuses communioient après la consécration l'hostie venoit en l'air
jusqu'à elle, au veu des autres religieuses qui la tenoient pour saincte,
et le pretre aussi, qui trouvoit alors faute d'une hostie.»
[Note 1: _Démonomanie_.]
«On voit à Molsheim, dit dom Calmet[1], dans la chapelle de saint Ignace en
l'église des PP. Jésuites une inscription célèbre qui contient l'histoire
d'un jeune gentilhomme allemand, nommé _Michel Louis_, de la famille de
_Boubenhoren_, qui ayant été envoyé assez jeune par ses parents à la cour
du duc de Lorraine pour apprendre la langue françoise perdit au jeu de
cartes tout son argent. Réduit au désespoir il résolut de se livrer au
démon, si ce mauvais esprit vouloit ou pouvoit lui donner de bon argent:
car il se doutoit qu'il ne lui en fourniroit que de faux et de mauvais.
Comme il étoit occupé de cette pensée, tout d'un coup il vit paraître
devant lui comme un jeune homme de son âge, bien fait, bien couvert, qui
lui ayant demandé le sujet de son inquiétude lui présenta sa main pleine
d'argent, et lui dit d'éprouver s'il étoit bon. Il lui dit de le venir
retrouver le lendemain. Michel retourne trouver ses compagnons, qui
jouoient encore, regagne tout l'argent qu'il avoit perdu, et gagne tout
celui de ses compagnons. Puis il revient trouver son démon, qui lui demanda
pour récompense trois gouttes de son sang, qu'il reçut dans une coquille de
gland: puis offrant une plume à Michel il lui dit d'écrire ce qu'il lui
dicteroit. Il lui dicta quelques termes inconnus qu'il fit écrire sur deux
billets différens[2] dont l'un demeura au pouvoir du démon et l'autre fut
mis dans le bras de Michel au même endroit d'où le démon avoit tiré du
sang. Et le démon lui dit: Je m'engage de vous servir pendant sept ans,
après lesquels vous m'appartiendrez sans réserve. Le jeune homme y
consentit, quoique avec horreur, et le démon ne manquoit pas de lui
apparaître jour et nuit sous diverses formes, et de lui inspirer diverses
choses inconnues et curieuses, mais toujours tendantes au mal. Le terme
fatal des sept années approchoit, et le jeune homme avoit alors environ
vingt ans. Il revint chez son père: le démon auquel il s'étoit donné lui
inspira d'empoisonner son père et sa mère, de mettre le feu à leur château
et de se tuer soi-même. Il essaya de commettre tous ces crimes: Dieu ne
permit pas qu'il y réussît, le fusil dont il vouloit se tuer ayant fait
faute jusqu'à deux fois, et le venin n'ayant pas opéré sur ses père et
mère. Inquiet de plus en plus, il découvrit à quelques domestiques de son
père le malheureux état où il se trouvoit, et les pria de lui procurer
quelques secours. En ce même temps le démon le saisit, et lui tourna tout
le corps en arrière, et peu s'en fallut qu'il ne lui rompit les os. Sa mère
qui étoit de l'hérésie de Suenfeld, et qui y avoit engagé son fils, ne
trouvant dans sa secte aucun secours contre le démon qui le possedoit ou
l'obsedoit, fut contrainte de le mettre entre les mains de quelques
religieux. Mais s'en retira bientôt et s'enfuit à l'Islade d'où il fut
ramené à Molsheim par son frère, chanoine de Wirsbourg, qui le remit entre
les mains des PP. de la Société. Ce fut alors que le démon fit les plus
violens efforts contre lui, lui apparoissant sous la forme d'animaux
féroces. Un jour entre autres le démon sous la forme d'un homme sauvage et
tout velu jetta par terre une cédule ou pacte différent du vrai qu'il avoit
extorqué du jeune homme, pour tâcher sous cette fausse apparence de le
tirer des mains de ceux qui le gardoient et pour l'empêcher de faire sa
confession générale. Enfin on prit jour au 20 octobre 1603, pour se trouver
en la chapelle de sainct Ignace, et y faire rapporter la véritable cédule
contenant le pacte fait avec le démon. Le jeune homme y fit profession de
la foi catholique et orthodoxe, renonça au démon, et reçut la sainte
Eucharistie. Alors jettant des cris horribles, il dit qu'il voyoit comme
deux boucs d'une grandeur démesurée, qui, ayant les pieds de devant en
haut, tenoient entre leurs ongles chacun de leur côté l'une des cédules ou
pactes. Mais dès qu'on eût commencé les exorcismes et invoqué le nom de
sainct Ignace les deux boucs s'enfuirent, et il sortit du bras ou de la
main gauche du jeune homme presque sans douleur et sans laisser de
cicatrice, le pacte qui tomba aux pieds de l'exorciste. Il ne manquoit plus
que le second pacte qui étoit resté au pouvoir du démon. On recommença les
exorcismes, on invoqua sainct Ignace et on promit de dire une messe en
l'honneur du sainct: en même temps parut une grande cigogne difforme, mal
faite, qui laissa tomber de son bec cette seconde cédule, et on la trouva
sur l'autel.»
[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits et sur les
vampires, ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc._, par le
R.P. dom Augustin Calmet, abbé de Senones. Nouvelle édition, Paris,
Debust aîné, 1751, 2 vol. in-12.]
[Note 2: Il y avait en tout dix lettres, la plupart grecques, mais
qui ne formeront aucun sens. On les voyoit à Molsheim dans le
tableau qui représente ce miracle.]
On parlait beaucoup chez les anciens de certains démons qui se montraient
particulièrement vers midi à ceux avec lesquels ils avaient contracté
familiarité. Ces démons visitent ceux à qui ils s'attachent, en forme
d'hommes ou de bêtes, ou en se laissant enclore en un caractère, chiffre,
fiole, ou bien en un anneau vide et creux au dedans. «Ils sont connus,
ajoute Leloyer, des magiciens qui s'en servent, et, à mon grand regret, je
suis contraint de dire que l'usage n'en est que trop commun[1].»
[Note 1: _Histoire des spectres_, liv. III, ch. IV, p. 198.]
Honsdorf en son _Théâtre es exemples du 8e commandement_, cité par
Goulart[1], dit que: «Un docteur en médecine s'oublia si misérablement que
de traiter alliance avec l'ennemi de nostre salut, qu'il avoit conjuré et
enclos dans un verre d'où ce séducteur et familier esprit lui respondoit.
Le médecin estoit heureux es guerisons des malades et amassa force escus en
ses pratiques: tellement qu'il laissa à ses enfans la somme de vingt-six
mille escus vaillant. Peu de temps avant sa mort, comme il commençoit à
penser à sa conscience, il tombe en telle fureur que tout son propos estoit
d'invoquer le diable, et vomir des blasphemes horribles contre le
Sainct-Esprit. Il rendit l'ame en ce malheureux estat.»
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 624.]
Goulart[1] rapporte d'après Alexandre d'Alexandrie[2] l'histoire d'un
prisonnier qui, ayant appelé le diable à son secours, avait visité les
enfers:
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 535-538.]
[Note 2: Au livre VI, ch. XXI de ses _Jours géniaux_.]
«Le seigneur d'une villette en la principauté de Sulmona, au royaume de
Naples, se monstroit avare et superbe en son gouvernement: de telle sorte
que ses pauvres sujets ne pouvoyent subsister, ains estoyent estrangement
gourmandez de lui. Un autre homme de bien au reste, mais pauvre et
mesprisé, battit rudement pour quelque occasion certain chien de chasse
appartenant à ce seigneur, lequel griesvement irrité de la mort de son
chien, fit empoigner et emprisonner ce pauvre homme en un cachot. Au bout
de quelques jours les gardes qui tenoyent toutes les portes diligemment
closes, venans à les ouvrir selon leur coustume, pour lui donner quelque
peu de pain, ne trouvèrent point leur prisonnier en son cachot. L'ayans
cerché et recerché par tout, sans pouvoir remarquer trace ni apparence
quelconque d'evasion, finalement rapportèrent ceste merveille à leur
seigneur, qui de prime face s'en mocquoit et les menaçoit, mais entendant
puis après la vérité, ne fut pas moins estonné qu'eux. Au bout de trois
jours après ceste alarme, toutes les portes des prisons et du cachot
fermees comme devant, ce mesme prisonnier, sans le sceu d'aucun, aparut
renfermé dedans son precedent cachot, ayant face et contenance d'homme
esperdu; lequel requit que sans délai l'on le menast vers ce seigneur,
auquel il avoit à dire choses de grande importance. Y ayant esté conduit,
il raconte qu'il estoit revenu des enfers. L'occasion avoit esté que ne
pouvant plus porter la rigueur de sa prison, vaincu de desespoir, craignant
la mort, et destitué de bon conseil il avoit appellé le diable à son aide,
à ce qu'il le tirast de ceste captivité. Que tost après le malin en forme
hideuse et terrible lui estoit apparu dedans son cachot, où ils avoyent
fait accord, suyvant lequel, il avoit esté desferré et tiré non sans griefs
tourmens hors de là, puis précipité en des lieux souterrains et
merveilleusement creux, comme au fond de la terre, où il avoit veu les
cachots des meschans, leurs supplices, tenebres et miseres horribles, des
sieges puants et effrayables: des Rois, Princes, et grands Seigeurs,
plongez en des abysmes tenebreux: où ils brusloyent au feu ardent en des
tourmens indicibles: qu'il avoit veu de Papes, Cardinaux, et autres Prelats
magnifiquement vestus, et autres sortes de gens, en divers equipages,
affligez de supplices distincts, en des goufres fort profonds, où ils
estoyent tourmentez incessamment. Adjoustant qu'il y avoit reconnu
plusieurs de sa conoissance, notamment un de ses plus grands amis
d'autrefois, lequel l'avoit reconu, et enquis de son estat: le prisonnier
lui ayant raconté que leur pays estoit en main d'un rude maistre, l'autre
lui enjoignist qu'estant de retour il commandast à ce rude seigneur de
renoncer à ses tyranniques déportemens: et déclarast que s'il continuoit sa
place estoit marquée en certain siège prochain qu'il monstra au prisonnier.
Et afin (dit cest esprit au prisonnier) que le seigneur dont nous parlons
adjouste foy à ton rapport, di lui qu'il se souvienne du conseil secret et
du propos que nous eusmes ensemble, lors que nous portions les armes en
certaine guerre, et sous les chefs qu'il lui nomma. Puis il lui dit par le
menu ce secret, leur accord, les paroles et promesses réciproques:
lesquelles le prisonnier raconta distinctement les unes après les autres,
par leur ordre, à ce seigneur, lequel fut merveilleusement estonné de ce
message, s'esbahissant comme il s'estoit peu faire que les choses commises
à lui seul et qu'il n'avoit jamais descouvertes à personne, lui fussent
deschifrées si hardiment par un pauvre sien sujet, qui les representoit
comme s'il les eust leües dedans un livre. On adjouste que le prisonnier
s'estant enquis de l'autre avec lequel il devisoit es enfers s'il estoit
possible et vrai que tant de gens qu'il voyoit si magnifiquement vestus,
sentissent quelques tourmens? L'autre respondit qu'ils estoyent bruslez
d'un feu continuel, pressez de tortures et supplices indicibles, et que
tout ce parement d'or et d'escarlate n'estoit que feu ardent ainsi
coulouré. Que voulant sentir si ainsi estoit, il s'estoit aproché pour
toucher ceste escarlate; que l'autre l'avoit exhorté de s'en departir; mais
que l'ardeur de feu lui avoit grillé tout le dedans de la main laquelle il
monstroit tout rostie, et comme cuite à la braise d'un grand feu. Le pauvre
prisonnier ayant esté relasché, paroissoit à ceux qui l'aborderent s'en
retournant chez soi comme un homme tout hébété, qui n'oid ni ne void
goutte, tousjours pensif, parlant fort peu, et ne respondant presque point
aux questions qu'on lui faisoit. Son visage au reste estoit devenu si
hideux, son regard tant laid et farouche, apres ce voyage qu'a peine sa
femme et ses enfans le reconurent-ils: et le reconoissant, ne fut question
que de cris et de larmes, le contemplant ainsi changé. Il ne vescut que
fort peu de jours après ce retour, et avec beaucoup de difficulté peut-il
pourvoir à ses petites afaires, tant il estoit esperdu.»
Crespet[1] décrit la marque dont Satan frappait les siens:
[Note 1: _De la hayne de Sathan_, p 244.]
«Or afin qu'on cognoisse que ce ne sont point songe il est tout évident,
que la marque de Sathan sur les sorciers est comme lépreuse, car pour toute
pointure d'alesnes et picqueures, le lieu est insensible, et c'est où on
les éprouve vraiment estre sorciers de profession à telle marque car ils ne
sentent la pointure non plus que s'ils étaient ladres et n'en sort jamais
goutte de sang, voire jamais on ne peut faire jecter l'arme pour tout
supplice qu'on leur puisse inférer.»
«Avec ce caractère ils reçoivent la puissance de nuire, de charmer, et en
font aussi participans leurs enfans si couvertement ou expressément, ils
donnent consentement au serment et alliance que leurs pères ont faictes
avec les diables, ou bien de ce que les mères ont soubs cette intention
dédié ou consacré leurs enfans aux démons dès qu'ils sont non seulement
naiz mais aussi conceuz, et advient souvent que par les ministeres de ces
démons quelques sorciers ont esté veu avoir deux prunelles en chaque oeil,
et d'autres le pourtraict d'un cheval en l'un, et double prunelle en
l'autre. Ce que s'est faict pour servir de marque et caractère de
l'alliance faicte avec eux. Car les démons peuvent en graver et effigier
sur la cher du tendrelet embrion tels ou semblables lignes et linéamens.»
«Ces marques, disait Jacques Fontaine[1], ne sont pas gravées par le démon
sur les corps des sorciers, pour les recognoistre seulement, comme font les
capitaines des compagnies de chevaux-légers qui cognoissent ceux qui sont
de leur compagnie par la couleur des casaques, mais pour contrefaire le
créateur de toutes choses, pour montrer sa superbe, et l'authorité qu'il a
acquise sur les misérables humains que se laissent attrapper à ses
cautelles et ruses pour le tenir en son service et subjection par la
recognoissance des marques de leur maître. Pour les empescher en tant qu'il
luy est possible, de se desdire de leurs promesses et serments de fidélité,
parce qu'en luy faisan banqueroute, les marques ne demeurent pas moins
tousjours sur leurs corps, pour, en cas d'accusation servir de moyen de les
perdre à la moindre descouverte qu'il s'en puisse faire.»
[Note 1: _Discours des marques des sorciers et de la réelle
possession, etc._, par Jacques Fontaine. Paris, Denis Langlois,
1611, in-12, p. 6.]
«Un accusé nommé Louis Gaufridy, qui venoit d'être condamné au feu...
estoit marqué en plus de trente endroits du corps et principalement sur les
reins où il avait une marque de luxure si énorme et profonde, esgard au
lieu, qu'on y plantoit une esguille jusques à trois doigts de travers sans
appercevoir aucun sentiment ny aucune humeur que la picqueure rendit.»
Le même auteur établit que les marques des sorciers sont des parties
mortifiées par l'attouchement du doigt du diable.
«Vers 1591, on arrêta comme sorcière une vieille femme de quatre-vingts
ans, mendiante en Poitou. Elle se nommait Léonarde Chastenet. Confrontée
avec Mathurin Bonnevault, qui soutenait l'avoir vue au sabbat, elle
confessa qu'elle y était allée avec son mari; que le diable, qui s'y
montrait en forme de bouc, était une bête fort puante. Elle nia qu'elle eût
fait aucun maléfice. Cependant elle fut convaincue, par dix-neuf témoins,
d'avoir fait mourir cinq laboureurs et plusieurs bestiaux. Quand elle se
vit condamnée pour ces crimes reconnus, elle confessa qu'elle avait fait
pacte avec le diable, lui avait donné de ses cheveux, et promis de faire
tout le mal qu'elle pourrait; elle ajouta que la nuit, dans sa prison, le
diable était venu à elle, en forme de chat, «auquel, ayant dit qu'elle
voudrait être morte, icelui diable lui avait présenté deux morceaux de
cire, lui disant qu'elle en mangeât, et qu'elle mourrait; ce qu'elle
n'avait voulu faire. Elle avait ces morceaux de cire; on les visita, et on
ne put juger de quelle matière ils étaient composés. Cette sorcière fut
donc condamnée, et ces morceaux de cire brûlés avec elle[1].»
[Note 1: _Discours sommaire des sortilèges et vénéfices_, tirés des
procès criminels jugés au siège royal de Montmorillon, en Poitou,
en l'année 1599, p. 19.]
IX.--FOURBERIES ET MÉCHANCETÉS DU DIABLE
L'argent qui vient du diable est ordinairement de mauvais aloi. Delrio
conte qu'un homme, ayant reçu du démon une bourse pleine d'or, n'y trouva
le lendemain que des charbons et du fumier.
Un inconnu, passant par un village, rencontra un jeune homme de quinze ans,
d'une figure intéressante et d'un extérieur fort simple. Il lui demanda
s'il voulait être riche; le jeune homme ayant répondu qu'il le désirait,
l'inconnu lui donna un papier plié, et lui dit qu'il en pourrait faire
sortir autant d'or qu'il le souhaiterait, tant qu'il ne le déplierait pas;
et que s'il domptait sa curiosité, il connaîtrait avant peu son
bienfaiteur. Le jeune homme rentra chez lui, secoua son trésor mystérieux,
il en tomba quelques pièces d'or... Mais, n'ayant pu résister à la
tentation de l'ouvrir, il y vit des griffes de chat, des ongles d'ours, des
pattes de crapaud, et d'autres figures si horribles, qu'il jeta le papier
au feu, où il fut une demi-heure sans pouvoir se consumer. Les pièces d'or
qu'il en avait tirées disparurent, et il reconnut qu'il avait eu affaire au
diable.
Un avare, devenu riche à force d'usures, se sentant à l'article de la mort,
pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il pût la voir encore
avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement, et ordonna qu'on
l'enterrât avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer
déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en contemplant
son or. Alors on lui arracha sa bourse des mains, ce qui ne se fit pas sans
peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en
ouvrant le sac on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux
crapauds!... Le diable était venu, et en emportant l'âme de l'usurier, il
avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en faisaient
qu'une[1].
[Note 1: Caesarii, _Hist. de morientibus_, cap. XXXIX _Mirac._ lib.
II.]
Voici autre chose: Un homme qui n'avait que vingt sous pour toute fortune
se mit à vendre du vin aux passants. Pour gagner davantage, il mettait
autant d'eau que de vin dans ce qu'il vendait. Au bout d'un certain temps,
il amassa, par cette voie injuste, la somme de cent livres. Ayant serré cet
argent dans un sac de cuir, il alla avec un de ses amis faire provision de
vin pour continuer son trafic; mais, comme il était près d'une rivière, il
tira du sac de cuir une pièce de vingt sous pour une petite emplette; il
tenait le sac dans la main gauche et la pièce dans la droite; incontinent
un oiseau de proie fondit sur lui et lui enleva son sac, qu'il laissa
tomber dans la rivière. Le pauvre homme, dont toute la fortune se trouvait
ainsi perdue, dit à son compagnon: Dieu est équitable; je n'avais qu'une
pièce de vingt sous quand j'ai commencé à voler; il m'a laissé mon bien, et
m'a ôté ce que j'avais acquis injustement[1].
[Note 1: Saint Grégoire de Tours, livre des _Miracles_.]
Un étranger bien vêtu, passant au mois de septembre 1606 dans un village de
la Franche-Comté, acheta une jument d'un paysan du lieu pour la somme de
dix-huit ducatons. Comme il n'en avait que douze dans sa bourse, il laissa
une chaîne d'or en gage du reste, qu'il promit de payer à son retour. Le
vendeur serra le tout dans du papier, et le lendemain trouva la chaîne
disparue, et douze plaques de plomb au lieu des ducatons[1].
[Note 1: Boguet, _Discours des sorciers_.]
«M. Remy, dans sa _Démonolâtrie_[1], parle de plusieurs personnes qu'il a
ouïes en jugement en sa qualité de lieutenant général de Lorraine, dans le
temps où ce pays fourmilloit de sorciers et de sorcières: ceux d'entre eux
qui croyoient avoir reçu de l'argent du démon, ne trouvoient dans leurs
bourses que des morceaux de pots cassés et des charbons, ou des feuilles
d'arbres, ou d'autres choses aussi viles et aussi méprisables.»
[Note 1: Ch. IV, ann. 1705, cité par dom Calmet, dans le _Traité
sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 271.]
«Le R.P. Abram, jésuite, dans son Histoire manuscrite de l'Université de
Pont-à-Mousson, rapporte, dit dom Calmet[1], qu'un jeune garçon de bonne
famille, mais peu accommodé, se mit d'abord à servir dans l'armée parmi les
goujats et les valets: de là ses parens le mirent aux écoles, mais ne
s'accommodant pas de l'assujettissement que demandent les études, il les
quitta, résolu de retourner à son premier genre de vie. En chemin il eut à
sa rencontre un homme vêtu d'un habit de soie, mais de mauvaise mine, noir
et hideux, qui lui demanda où il alloit, et pourquoi il avoit l'air si
triste: Je suis, lui dit cet homme, en état de vous mettre à votre aise, si
vous voulez vous donner à moi. Le jeune homme croyant qu'il vouloit
l'engager à son service, lui demanda du tems pour y penser; mais commençant
à se défier des magnifiques promesses qu'il lui faisoit, il le considéra de
plus près, et ayant remarqué qu'il avoit le pied gauche fendu comme celui
d'un boeuf, il fut saisi de frayeur, fit le signe de la croix, et invoqua
le nom de Jésus; aussitôt le spectre disparut. Trois jours après la même
figure lui apparut de nouveau, et lui demanda s'il avoit pris sa
résolution: le jeune homme lui répondit qu'il n'avoit pas besoin de maître.
Le spectre lui dit: Où allez-vous? Je vais, lui répondit-il, à une telle
ville qu'il lui nomma. En même tems, le démon jetta à ses pieds une bourse
qui sonnoit, et qui se trouva pleine de trente ou quarante écus de
Flandres, entre lesquels il y en avoit environ douze qui paroissoient d'or,
nouvellement frappés, et comme sortant de dessous le coin du monnoyeur.
Dans la même bourse il y avoit une poudre que le spectre disoit être une
poudre très subtile. En même tems il lui donnoit des conseils abominables
pour contenter les plus honteuses passions, et l'exhortoit à renoncer à
l'usage de l'eau bénite et à l'adoration de l'hostie qu'il nommoit par
dérision ce petit gâteau. L'enfant eut horreur de ses propositions, fit le
signe de la croix sur son coeur; et en même temps il se sentit si rudement
jetté contre terre qu'il y demeura demi mort pendant une demi heure.
S'étant relevé, il s'en retourna chez sa mère, fit pénitence et changea de
conduite. Les pièces qui paroissoient d'or et nouvellement frappées, ayant
été mises au feu, ne se trouvèrent que de cuivre.»
[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 272.]
Le diable engage quelquefois à faire des oeuvres de piété.
«L'an 1559, dit Bodin[1], le dix-septième jour de décembre, au village de
Loen, en la comté de Juilliers, le curé osa bien interroguer le diable, qui
tenoit une fille assiégée, si la messe estoit bonne et pourquoy il poussoit
et contraignoit la fille d'aller soudain à la messe, quand on sonnoit la
cloche. Satan respondit qu'il vouloit y aviser. C'estoit révoquer en doute
le fondement de sa religion et en faire juge Satan. Or Jean de Sarisber, en
son _Policratic_, livre II, chap. XXVI, parlant de ses beaux
interrogatoires, dit: Les malins esprits sont si rusez, qu'ils feignent
avec beaucoup de sollicitude qu'ils ne font que par force ce qu'ils font de
leur plein gré. On diroit qu'ils sont contraints, et ils font qu'on les
tire des lieux où ils sont, en vertu des exorcismes: et afin que l'on n'y
prenne garde de si près, ils dressent des exorcismes comme au nom du
Seigneur, ou en la foy de la saincte Trinité ou en la vertu de
l'incarnation et de la passion, puis les suggèrent aux hommes et obéissent
aux exorcistes jusques à tant qu'ils les ayent envelopez avec eux en mesme
crime de sacrilège et peine de damnation.»
[Note 1: _Démonomanie_, livre III, ch. dernier.]
«Jean Wier récite, continue Bodin[1], qu'il a veu une fille demoniaque en
Alemagne, laquelle interrogée par un exorciste, Satan respondit qu'il
faloit que la fille allast en pelerinage à Marcodur, ville eslongnée de
quelques lieues, que de trois pas l'un elle s'agenouillast, et fist dire la
messe sur l'autel Saincte-Anne, et qu'elle seroit délivrée, predisant le
signal de sa delivrance à la fin de la messe. Ce qui fut fait, et sur la
fin de la messe, elle et le prestre virent un fantosme blanc, et fut ainsi
delivrée.»
[Note 1: _Démonomanie_, livre III, dernier chap.]
«Nous avons vu un autre exemple, dit Bodin[1], de Philippe Woselich,
religieux de Cologne en l'abbaye de Kructen, lequel fut assiégé d'un démon,
l'an 1550. Le malin esprit interrogué dit à l'exorciste, qu'il estoit l'âme
du feu abbé, nommé Mathias de Dure, pource qu'il n'avoit payé le peintre,
lequel avoit si bien peint l'image de la Vierge Marie, et que le religieux
ne pouvoit estre delivré s'il n'alloit en voyage à Treves et Aix la
Chapelle, ce qui fut fait; et le religieux ayant obéi fut délivré.»
[Note 1: _Démonomanie_, livre III, dernier chap.]
Bodin[1] cite encore cette histoire, «notoire aux Parisiens, advenue en la
ville de Paris, en la rue Sainct-Honoré, au Cheval rouge. Un passementier
avoit atiré sa niepce chez luy la voyant orpheline. Certain jour la fille
priant sur la fosse de son père à Sainct-Gervais, Satan se présente à elle
seule, en forme d'homme grand et noir, lui prenant la main et disant:
M'amie, ne crain point, ton pere et ta mere sont bien. Mais il faut dire
quelques messes et aller en voyage à Nostre Dame des Vertus, et ils iront
droit en paradis. La fille demande à cet esprit si soigneux du salut des
hommes qui il estoit: Il répondit qu'il estoit Satan, et qu'elle ne
s'estonna point. La fille fit ce qui lui estoit commandé. Quoy fait il lui
dit qu'il faloit aller en voyage à Sainct-Jacques. Elle respondit: Je ne
sçaurois aller si loin. Depuis Satan ne cessa de l'importuner, parlant
familièrement à elle seule faisant sa besogne, lui disant ces mots: Tu es
bien cruelle; elle ne voudroit pas mettre ses cizeaux au sein pour l'amour
de moy. Ce qu'elle faisoit pour le contenter et s'en despêcher. Mais cela
fait il lui demandoit en don quelque chose, jusques à de ses cheveux, dont
elle lui donna un floquet. Quelques jours après il voulut lui persuader de
se jetter dedans l'eau, tantost qu'elle s'estranglast, lui mettant au col à
ceste fin la corde d'un puits; mais elle cria tellement qu'il ne poursuivit
point. Combien que son oncle voulant un jour la revancher fut si bien
battu, qu'il demeura malade au lict plus de quatre jours. Une autre fois
Satan voulut la forcer et conoistre charnellement, et pour la résistance
qu'elle fit, elle fut battue jusques à effusion de sang. Entre plusieurs
qui virent cette fille fut un nommé Choinin, secretaire de l'evesque de
Valence, lequel lui dit qu'il n'y avoit plus beau moyen de chasser l'esprit
qu'en ne lui respondant rien de ce qu'il diroit: encore qu'il commandast de
prier Dieu, ce qu'il ne fait jamais qu'en le blasphémant et le conjoignant
tousjours avec ses créatures par irrision. De fait Satan voyant que la
fille ne lui respondoit rien, ni ne faisoit chose quelconque pour lui la
print et la jetta contre terre, et de puis elle ne vid rien. M. Amiot,
evesque d'Auxerre et le curé de la fille n'y avoyent sceu remédier.»
[Note 1: Au 3e livre de la _Démonomanie_, cité par Goulart,
_Thrésor des histoires admirables_.]
Goulart raconte, d'après Hugues Horst[1] que, «l'an 1584 au marquisat de
Brandebourg furent veus plus de huict vingts personnes démoniaques qui
proferaient choses esmerveillables, conoissoyent et nommoyent ceux qu'ils
n'avoyent jamais veus: entre ces personnes on en remarquoit qui longtemps
auparavant estoyent décesdez, lesquels cheminoyent criant qu'on se
repentist et qu'on quittast les dissolutions en habits, et dénonçoient le
jugement de Dieu, avouans qu'il leur estoit recommandé de par le souverain
de publier, maugré bongré qu'ils en eussent, qu'on s'amendast et qu'ainsy
les pecheurs fussent ramenez au droit chemin. Ces démoniaques faisoyent
rage par où ils passoient, vomissoyent une infinité d'outrages contre
l'église, ne parloient que d'apparitions de bons et de mauvais anges; le
diable se monstroit sous diverses semblances; lorsque le sermon se faisoit
au temple, il voloit en l'air avec grand sifflement, et parfois crioit:
_Hui, Hui_: semant par les places des esguillettes des pièces de monnoye
d'or et d'argent.»
[Note 1: Hugues Horst, _Histoire de la dent d'or de l'enfant
silésien_.]
«En la province de Carthagène, dit Goulart[1], quand le malin esprit veut
espouvanter ceux du pays, il les menace des huracans[2]. De fait quelques
fois il en suscite de si estranges, qu'ils emportent les maisons,
desracinent les arbres et renversent (par maniere de dire) les montagnes
sans dessus dessous. Oviedo raconte que une fois en passant sur une
montagne de la terre ferme des Indes, il vid un terrible mesnage. Cette
montagne (dit-il) estoit toute couverte d'arbres grands et petits entassez
espais, l'un sur l'autre, l'espace de plus de trois quarts de lieue, et y
en avoit beaucoup d'arrachez hors de terre avec toutes leurs racines, qui
montoyent autant que tout le reste. Chose si espouvantable que seulement à
la voir elle donnoit frayeur à tous ceux qui la regardoyent comme jugeans
que c'estoit là plustost une oeuvre diabolique que naturelle.» (_Somm. de
l'Inde occidentale_, chapitre II.)
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 772.]
[Note 2: Ouragans.]
Érasme rapporte dans ses épîtres cette histoire recueillie par un auteur
anonyme[1]:
[Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux
auteurs_, Paris, Jean de Bordeaux, 1571, 2 vol. in-18, p. 336.]
«Mais cecy est trop plus que véritable que naguère elle (Schiltach à huit
lieues de Fribourg) a esté presque toute bruslée l'an 1533, le jeudy avant
Pasques, et comme cela est advenu, voicy comme on l'a déposé véritablement
devant le magistrat, ainsy que je l'ay ouy réciter à Henry Glaréan: c'est
que le diable faisant signe en sifflant en quelque certaine maison, du
hault d'icelle, il y eut un hostellier se tenant en icelle qui estimant que
ce fut quelque larron, monta en hault mais n'y trouva personne, et soudain
il oyt le mesme signe plus hault encore que la première fois, il y remonte,
pour suivre, et empoigner le larron s'il le trouvoit par cas d'adventure;
mais y estant, il ne voit rien, trop bien entendit-il le sifflet sur le
feste de la cheminée: ce qui lui feit penser que c'estoit quelque illusion
et ruse diabolique, et pour ce il encouragea les siens et feit appeler les
ecclésiastiques: voicy deux prestres arrivez qui font leurs exorcismes et
adjurations, il respond et confesse franchement quel il estoit, et enquis à
quelle fin il estoit là venu ne faignit de respondre que c'estoit pour
brûler toute la susdite ville. Les gens d'église se mirent à l'adjurer, et
le menacer, mais il dit qu'il ne craignoit point leurs parolles ny menaces
à cause que l'un d'eux estoit paillard et tous les deux larrons. Peu de
temps après, il prit et porta sur la cheminée une femme avec laquelle il
avoit hanté l'espace de quatorze ans, quoyque tous les ans elle allast à
confesse et reçeut le sainct sacrement, à laquelle il mit en main un pot à
feu, et luy commande de l'espandre. Cas merveilleux, elle l'espand, et tout
sur l'heure, toute la ville fut arse et réduite en cendres, par le fait du
diable, s'aidant du ministère de cette sorcière, et laquelle fut depuis
aussi bruslée.»
Camerarius[1] ajoute à propos de l'incendie diabolique de Sciltac ou
Schiltach que «le feu tomboit çà et là sur les maisons, en forme de boulets
enflammez, et quand quelques-uns couroyent pour aider à esteindre
l'embrasement chez leurs voisins, on les rappelloit incontinent pour
secourir leurs propres maisons. On eut toutes les peines du monde à
empescher qu'un chasteau basti de pierre de taille, et assez loin de la
ville ne fust consommé de cest embrasement. J'ay entendu les particularitez
de cette terrible visitation de la bouche propre du curé du lieu et
d'autres habitans dignes de foy, qui avoyent été spectateurs de tout. Le
curé me racontoit que ce malin et cruel esprit contrefaisoit au naturel les
chants, ramages et mélodies de divers oiseaux. Plusieurs qui me tenoyent
compagnie, s'esbahissoyent avec moi de voir que ce curé avoit comme une
couronne entour ses longs cheveux qu'il portoit à l'antique, toute de
diverses couleurs, et disoit que cela lui avoit esté fait par cest esprit,
lequel lui jetta un cercle de tonneau à la teste. Il adjoustoit que le
mesme esprit lui demanda un jour et à quelques autres s'ils avoyent jamais
ouy crailler un corbeau? Que là dessus cest ennemi avoit crouassé si
horriblement que tous tant qu'ils estoyent demeurèrent si esperdus que si
ce ramage infernal eust duré tant soit peu plus longtemps, ils fussent tous
transsis de peur. Outre plus, ce vieillard affirmoit, non sans rougir, que
souventes fois cest ennemi de salut deschifroit à lui et aux autres hommes
qui l'accompagnoient, tous les pechez secrets par eux commis, si exactement
que tous furent contraints de quiter la place et se retirer en leurs
maisons: tant ils estoyent confus.»
[Note 1: Dans ses _Méditations historiques_, ch. LXXIV, cité par
Goulart dans son _Thrésor d'histoires admirables_.]
«Un jour, dit Flodoard (historien, né à Épernay en 894, et qui a écrit
l'histoire de l'église de Reims), un jour, saint Remi, archevêque de Reims,
était absorbé en prières dans une église de sa ville chérie. Il remerciait
Dieu d'avoir pu soustraire aux ruses du démon les plus belles âmes de son
diocèse, lorsqu'on vint lui annoncer que toute la ville était en feu. Alors
la brebis devint lion, la colère monta au visage du saint, qui frappa du
pied les dalles de l'église avec une énergie terrible et s'écria: Satan je
te reconnais; je n'en ai donc pas encore fini avec ta méchanceté!
«On montre encore aujourd'hui, encastrée dans les pierres du portail
occidental de Saint-Remi de Reims, la pierre où sont très visiblement
empreintes les traces du pied irrité de saint Remi.
«Le saint s'arma de sa crosse et de sa chape comme un guerrier de son épée
et de sa cuirasse, et vola à la rencontre de l'ennemi. A peine eut-il fait
quelques pas qu'il aperçut des gerbes de flammes qui dévoraient, avec une
furie que rien n'arrêtait, les maisons de bois dont la ville était bâtie et
les toits de chaume dont ces maisons étaient couvertes. A la vue du saint,
l'incendie sembla pâlir et diminuer. Remi, qui connaissait l'ennemi auquel
il avait affaire, fit un signe de croix, et l'incendie recula.
«A mesure que le saint avançait en faisant des signes de croix, l'incendie
lâchait prise et fuyait, comme fasciné devant la puissance de l'évêque; on
aurait dit un être intelligent et qui comprenait sa faiblesse. Quelquefois
il se raidissait; il reprenait courage; il cherchait à cerner le saint dans
une enveloppe de feu, à l'aveugler, à le réduire en cendres. Mais toujours
un redoutable signe de croix parait les attaques et arrêtait les ruses.
«Forcé de reculer ainsi, de lâcher succcessivement toutes les maisons qu'il
avait entamées, l'incendie vint s'abattre aux pieds de l'évêque, comme un
animal dompté; il se laissa prendre et conduire à la volonté du saint, hors
de la ville, dans les fossés qui fortifient encore Reims. Là, Remi ouvrit
une porte, qui donnait dans un souterrain; il y précipita les flammes,
comme on jette dans un gouffre un malfaiteur, et fit murer la porte.
«Sous peine d'anathème, sous peine de la ruine du corps et de la mort de
l'âme, il défendit d'ouvrir à jamais cette porte. Un imprudent, un curieux,
un sceptique peut-être, voulut braver la défense et entr'ouvrir le gouffre.
Mais il en sortit des tourbillons de flammes qui le dévorèrent et
rentrèrent ensuite d'elles-mêmes dans le trou où la volonté toujours
vivante du saint les tenait enchaînées...»
«Voilà bien le démon de l'incendie; voilà bien, comme le fait remarquer M.
Guizot, dans la préface de Flodoard qu'il a traduit, une bataille épique,
aussi belle que la bataille d'Achille contre le Xante: Le fleuve est un
demi-dieu, l'incendie est un démon. C'est aussi beau que dans Homère[1].»
[Note 1: M. Didron, _Histoire du diable_.]
Goulart[1] rapporte, d'après Godelman[2], une histoire qui montre le
dangereux fruit des imprécations: «Un gentil-homme ayant convié quelques
amis, et l'heure du somptueux festin venuë, se voyant frustré par l'excuse
des conviez, entre en cholere, et commence à dire: Puisque nul homme ne
daigne estre chez moi, que tous les diables y vienent. Quoy dit, il sort de
sa maison, et entre au temple, où le pasteur de l'église preschoit, lequel
il escoute assez longtemps et attentivement. Comme il estoit là, voici
entrer en la cour du logis des hommes à cheval, de haute petarure tout
noirs, qui commandent au valet de ce gentil-homme d'aller dire à son
maistre, que ses hostes estoyent arrivez. Le valet tout effrayé court au
temple, avertit son maistre, lequel bien estonné demande avis au pasteur.
Icelui finissant son sermon conseille qu'on face sortir toute la famille
hors du logis. Aussi tost dit, aussi tost executé: mais de haste que ces
gens eurent de desloger, ils laissèrent dedans la maison un petit enfant
dormant au berceau. Ces hostes, c'est-à-dire les diables, commencent à
remuer les tables, à hurler, à regarder par les fenestres, en forme d'ours,
de loups, de chats, d'hommes terribles, tenans es pattes des verres pleins
de vin, des poissons, de la chair rostie et bouillie. Comme les voisins, le
gentilhomme, le pasteur et autres contemployent en grand frayeur un tel
spectacle, le pauvre pere commence à crier: Hélas, où est mon enfant! Il
avoit encore le dernier mot en la bouche, quand un de ces hostes noirs
apporte en ses bras l'enfant aux fenestres et le monstre à tous ceux qui
estoyent en rue. Le gentil-homme tout esperdu, se prend à dire à celui de
ses serviteurs auquel il se fioit le plus: Mon ami, que feroi-je? Monsieur,
répond le serviteur, je remettrai et recommanderai ma vie à Dieu, puis au
nom d'icelui j'entrerai dans la maison, d'où moyennant sa faveur et son
secours, je vous rapporteray l'enfant. A la bonne heure, dit le maistre,
Dieu t'accompagne, t'assiste et fortifie. Le serviteur ayant reçeu la
bénédiction du pasteur et d'autres gens de bien qui l'accompagnoyent, entre
au logis, et aprochant du poisle où estoyent ces hostes tenebreux, se
prosterne à genoux, se recommande à Dieu, puis ouvre la porte, et void les
diables en horrible forme, les uns assis, les autres debout, aucuns se
pourmenans, autres rampans contre le planché, qui tous accourent à lui
crians ensemble: _Hui, hui_, que viens-tu faire ceans? Le serviteur suant
de destresse, et neantmoins fortifié de Dieu, s'adresse au malin qui tenoit
l'enfant, et lui dit: Ça, baille moy cest enfant. Non feray, répond
l'autre: il est mien. Va dire à ton maistre, qu'il viene le recevoir. Le
serviteur insiste, et dit: Je fai la charge que Dieu m'a commise, et sçai
que tout ce que je fai selon icelle lui est agreable. Pourtant à l'esgard
de mon office, au nom, en l'assistance et vertu de Jésus-Christ, je
t'arrache et saisi cest enfant, lequel je reporte à son pere. Ce disant, il
empoigne l'enfant, puis le serre estroittement en ses bras. Les hostes
noirs ne respondent que cris effroyables et ces mots: _Hui_ meschant, _hui_
garnement, laisse, laisse cest enfant: autrement nous te despecerons. Mais
lui mesprisant leurs menaces sortit sain et sauf, et rendit l'enfant de
mesmes es mains du gentil-homme son père. Quelques jours après tous ces
hostes s'esvanouirent, et le gentil-homme devenu sage et bon chrestien,
retourna en sa maison.
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 290.]
[Note 2: En son traité _De magis, veneficis, etc._, liv. I, ch. I.]
Le diable aime à punir les méchants: Job Fincel[1] rapporte que «l'an 1532,
un gentil-homme aleman cruel envers ses sujets, commanda à certain paysan
de lui aller querir en la forest prochaine un grand chesne, et le lui
amener en sa maison, à peine d'estre rudement chastié. Le paysan tenant
cela comme impossible, part en souspirant et larmoyant. Entré dedans la
forest, il rencontre un homme (c'estoit l'ennemi) qui lui demande la cause
de sa tristesse? A quoy le paysan satisfit, l'autre lui ayant commandé de
s'en retourner, promet de donner ordre que le gentil-homme auroit bien tost
un chesne. A peine le paysan estoit de retour au village que son homme de
la forest jette tout contre la porte du gentil-homme et en travers un des
plus gros et grands chesnes qu'on eust peu choisir, avec ses branches et
rameaux. Qui plus est cest arbre se rendit dur comme fer tellement qu'il
fust impossible de le mettre en pieces, au moyen de quoy le gentil-homme se
vid contraint à sa honte, fascherie et dispense de percer sa maison en
autre endroit et y faire fenestres et portes nouvelles.»
[Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I,
p. 540.]
On trouve sur le chapitre des malices du diable des légendes bien naïves.
Il y avait à Bonn, dit Césaire d'Heisterbach, un prêtre remarquable par sa
pureté, sa bonté et sa dévotion. Le diable se plaisait à lui jouer de
petits tours de laquais: lorsqu'il lisait son bréviaire, l'esprit malin
s'approchait sans se laisser voir, mettait sa griffe sur la leçon du bon
curé et l'empêchait de finir; une autre fois il fermait le livre, ou
tournait le feuillet à contretemps. Si c'était la nuit, il soufflait la
chandelle. Le diable espérait se donner la joie de mettre sa victime en
colère; mais le bon prêtre recevait tout cela si bien et résistait si
constamment à l'impatience, que l'importun esprit fut obligé de chercher
une autre dupe[1].
[Note 1: Caesarii Heisterb. _Miracul._ lib. V, cap. LIII.]
Un historien suisse rapporte qu'un baron de Regensberg s'était retiré dans
une tour de son château de Bâle pour s'y adonner avec plus de soin à
l'étude de l'Écriture sainte et aux belles-lettres. Le peuple était
d'autant plus surpris du choix de cette retraite, que la tour était habitée
par un démon. Jusqu'alors le démon n'en avait permis l'entrée à personne;
mais le baron était au-dessus d'une telle crainte. Au milieu de ses
travaux, le démon lui apparaissait, dit-on, en habit séculier, s'asseyait à
ses côtés, lui faisait des questions sur ses recherches, et s'entretenait
avec lui de divers objets, sans jamais lui faire aucun mal. L'historien
crédule ajoute que, si le baron eût voulu exploiter méthodiquement ce
démon, il en eût tiré beaucoup d'éclaircissements utiles[1].
[Note 1: _Dictionnaire d'anecdotes suisses_, p. 82.]
Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe qui se
plaisaient à tromper les passants, à les détourner de leur chemin et à leur
indiquer de fausses routes, le tout par malicieux divertissement[1].
[Note 1: Cassiani collat. VII, cap. XXXII.]
Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui et se plaisait à
lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en tirant les
couvertures, quel que froid qu'il fît; et quand le baladin dormait trop
profondément, son démon l'emportait hors du lit et le déposait au milieu de
la chambre[1].
[Note 1: Guillelmi Parisiensis, partie II, princip., cap. VIII.]
Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le diable.
Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de
blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur
coupaient les cheveux proprement, et s'en allaient après les avoir répandus
sur le plancher[1].
[Note 1: Pline, lib. XVI, epist. arg. 7.]
LES BONS ANGES
Les Juifs, à l'exception des saducéens, admettaient et honoraient les
anges, en qui ils voyaient, comme nous, des substances spirituelles,
intelligentes, et les premières en dignité entre les créatures.
Les rabbins, qui placent la création des anges au second jour, ajoutent
qu'ayant été appelés au conseil de Dieu, lorsqu'il voulut former l'homme,
leurs avis furent partagés, et que Dieu fit Adam à leur insu, pour éviter
leurs murmures. Ils reprochèrent néanmoins à Dieu d'avoir donné trop
d'empire à Adam. Dieu soutint l'excellence de son ouvrage, parce que
l'homme devait le louer sur la terre, comme les anges le louaient dans le
ciel. Il leur demanda ensuite s'ils savaient le nom de toutes les
créatures? Ils répondirent que non; et Adam, qui parut aussitôt, les récita
tous sans hésiter, ce qui les confondit.
L'Écriture Sainte a conservé quelquefois aux démons le nom d'anges, mais
anges de ténèbres, anges déchus ou mauvais anges. Leur chef est appelé le
grand dragon et l'ancien serpent, à cause de la forme qu'il prit pour
tenter la femme.
Zoroastre enseignait l'existence d'un nombre infini d'anges ou d'esprits
médiateurs, auxquels il attribuait non seulement un pouvoir d'intercession
subordonné à la providence continuelle de Dieu, mais un pouvoir aussi
absolu que celui que les païens prêtaient à leur dieux[1]. C'est le culte
rendu à des dieux secondaires, que saint Paul a condamné[2].
[Note 1: Bergier, _Dictionnaire théologique_.]
[Note 2: Coloss., cap. II, vers. 18.]
Les musulmans croient que les hommes ont chacun deux anges gardiens, dont
l'un écrit le bien qu'ils font, et l'autre, le mal. Ces anges sont si bons,
ajoutent-ils, que, quand celui qui est sous leur garde fait une mauvaise
action, ils le laissent dormir avant de l'enregistrer, espérant qu'il
pourra se repentir à son réveil.
Les Persans donnent à chaque homme cinq anges gardiens, qui sont placés: le
premier à sa droite pour écrire ses bonnes actions, le second à sa gauche
pour écrire les mauvaises, le troisième devant lui pour le conduire, le
quatrième derrière pour le garantir des démons, et le cinquième devant son
front pour tenir son esprit élevé vers le prophète. D'autres en ce pays
portent le nombre des anges gardiens jusqu'à cent soixante.
Les Siamois divisent les anges en sept ordres, et les chargent de la garde
des planètes, des villes, des personnes. Ils disent que c'est pendant qu'on
éternue que les mauvais anges écrivent les fautes des hommes.
Les théologiens admettent neuf choeurs d'anges, en trois hiérarchies: les
séraphins, les chérubins, les trônes;--les dominations, les principautés,
les vertus des cieux;--les puissances, les archanges et les anges.
Parce que des anges, en certaines occasions où Dieu l'a voulu, ont secouru
les Juifs contre leurs ennemis, les peuples modernes ont quelquefois
attendu le même prodige. Le jour de la prise de Constantinople par Mahomet
II, les Grecs schismatiques, comptant sur la prophétie d'un de leurs
moines, se persuadaient que les Turcs n'entreraient pas dans la ville, mais
qu'ils seraient arrêtés aux murailles par un ange armé d'un glaive, qui les
chasserait et les repousserait jusqu'aux frontières de la Perse. Quand
l'ennemi parut sur la brèche, le peuple et l'armée se réfugièrent dans le
temple de Sainte-Sophie, sans avoir perdu tout espoir; mais l'ange n'arriva
pas, et la ville fut saccagée.
Cardan raconte qu'un jour qu'il était à Milan, le bruit se répandit tout à
coup qu'il y avait un ange dans les airs au-dessus de la ville. Il accourut
et vit, ainsi que deux mille personnes rassemblées, un ange qui planait
dans les nuages, armé d'une longue épée et les ailes étendues. Les
habitants s'écriaient que c'était l'ange exterminateur; et la consternation
devenait générale, lorsqu'un jurisconsulte fit remarquer que ce qu'on
voyait n'était que la représentation, qui se faisait dans les nuées, d'un
ange de marbre blanc placé au haut du clocher de Saint-Gothard.
«Plusieurs ont douté, dit Loys Guyon[1], si les anges qu'on appelle
autrement intelligences, qui sont composez de substances incorporées,
ministres, ambassadeurs et légats de Dieu, avoyent des corps humains ainsi
qu'il se trouve escrit au dixiesme chapitre des Actes, de la vision d'un
ange qui fut envoyé à Corneille, et qui parla à luy. Par les discours qu'il
fait à ses amis, une fois il l'appelle homme, autrefois ange. Moyse
pareillement appelle indifféremment maintenant anges, maintenant hommes,
ceux qui apparurent à Abraham, estans vestus de corps humains. Et comme
aussi en plusieurs autres passages de l'Escriture Saincte, il se trouve de
telles choses.
[Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 9.]
«Tous théologiens catholiques tiennent que ces anges avoyent des corps
humains, lesquels Dieu par son seul commandement leur avoit crée
impassibles, sans aucune matière prejacente, et si tost qu'ils avoyent
exploité ce qui leur avoit esté enjoint, les corps revenoyent à rien, comme
ils avoyent esté crées de rien. Et quant à leurs vestemens, la Saincte
Escriture les dit estre ordinairement blancs et reluisans. Les évangelistes
rendent tesmoignage, qu'il y avoit une esmerveillable splendeur aux
vestemens de Jésus-Christ, quand il fut transfiguré en la montagne saincte,
et là manifesta sa gloire à trois de ses disciples. Ils en disent autant
des anges qui ont esté envoyez pour tesmoigner la resurrection de
Jésus-Christ.
«Tout ainsi que Nostre-Seigneur s'accommode jusques à nostre infirmité, il
commande à ses anges de descendre sous la forme de nostre chair, aussi
sème-il sur eux quelque rayon de gloire, à fin que ce qu'il leur a commis
de nous commander, soit reçeu en plus grande certitude et reverence et ne
faut douter que les corps semblables à ceux des humains sont donnez aux
anges, aussi tost les habillemens se reduisent à néant, et eux remis en
leur première nature, et que toutesfois ils n'ont esté sujets à aucunes
infirmitez humaines, pendant qu'ils ont estez veus en forme d'homme. Et
voila comme le doute de plusieurs sera osté touchant les corps des anges,
et leurs vestemens. Aussi que si ces anges n'avoyent des organes, comme les
autres hommes, ils ne pourroyent parler ni faire autres fonctions humaines,
comme firent ceux qui osterent la grosse tombe et pierre qui estoit sur le
sepulchre de Jésus-Christ.
«Il faut aussi noter la difference qu'il y a entre l'ame raisonnable et
intelligence ou angelique nature. Parce que l'ame raisonnable est unie au
corps et ensemble font une chose qui est l'homme, combien qu'elle puisse
subsister à part ou separément. Mais la nature angelique n'est point unie
au corps, mais sa création porte de subsister par soy. Toutesfois
extraordinairement pour un peu de temps, et encore fort rarement Dieu crée
quant il lui plaît un corps humain de rien à ses anges, qui retourne à
rien.»
«Simon Grynee, très docte personnage, estant allé, dit Goulart[1], l'an
1529, de Heidelberg à Spire, où se tenoit une journée impériale, voulut
ouyr certain prescheur, fort estimé à cause de son eloquence. Mais ayant
entendu divers propositions contre la majesté et vérité du fils de Dieu, au
sortir du sermon, il suit le prescheur, le salue honorablement, et le prie
d'estre supporté en ce qu'il avoit à dire. Ils entrent doucement en propos.
Grynee lui remonstre vivement et gravement les erreurs par lui avancez, lui
ramentoit ce qu'avoit accoustumé faire sainct Polycarpe, disciple des
apostres, s'il lui avenoit d'ouyr des faussetez et blasphesmes en l'eglise.
L'exhortant au nom de Dieu de penser à sa conscience et se departir de ses
opinions erronées. Le prescheur demeure court, et feignant un désir de
conferer plus particulièrement, comme ayant haste de se retirer chez soy,
demande à Grynee son nom, surnom, logis, et le convie à l'aller voir le
lendemain pour deviser amplement, et demonstre affectionner l'amitié de
Grynee, adjoustant que le public recueilleroit un grand profit de ceste
leur conference. Outre plus il monstre sa maison à Grynee, lequel delibere
se trouver à l'heure assignée, se retire en son hostellerie. Mais le
prescheur irrité de la censure qui lui avoit esté faite, bastit en sa
pensée une prison, un eschaffaut et la mort à Grynee: lequel disnant avec
plusieurs notables personnages leur raconta les propos qu'il avoit tenus à
ce prescheur. La dessus on appelle le docteur Philippe, assis à table
aupres de Grynee, lequel sort du poisle, et trouve un honorable vieillard,
beau de visage, honorablement habillé, inconnu, qui de parole grave et
amiable, commence à dire que dedans l'heure d'alors arriveroyent en
l'hostellerie des officiers envoyez de la part du roy des Romains, pour
mener Grynee en prison. Le vieillard adjouste en commandement à Grynee de
desloger promptement hors de Spire, exhortant Philippe a ne differer
davantage. Et sur ce le vieillard disparoit. Le docteur Philippe, lequel
raconte l'histoire en son _Commentaire sur le prophète Daniel_, chapitre
dixiesme, adjouste ces mots: Je revin vers la compagnie, je leur commande
de sortir de table, racontant ce que le vieillard m'avoit dit. Soudain nous
traversons la grande place ayant Grynee au milieu de nous, et allons droict
au Rhin, que Grynee passe promptement avec son serviteur dedans un esquif.
Le voyans à sauveté, nous retournons à l'hostellerie, où l'on nous dit
qu'incontinent après nostre départ, les sergens estoyent venus cercher
Grynee.»
[Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 129.]
André Honsdorf[1] raconte l'histoire suivante de l'apparition d'un ange à
une pauvre femme:
[Note 1: En son _Théâtre d'exemples_, cité par Goulart dans son
_Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 130.]
«L'an 1539, au commencement de juin, une honneste femme veufve, chargée de
deux fils, au pays de Saxe, n'ayant de quoi vivre en un temps de griefve
famine, se vestit de ses meilleurs habits, et ses deux fils aussi, prenant
son chemin vers certaine fontaine, pour y prier Dieu qu'il lui pleust avoir
pitié d'eux pour les soulager. En sortant, elle rencontre un homme
honorable, qui la salue doucement, et après quelques propos, lui demande si
elle pensoit trouver à manger vers cette fontaine? La femme respond: Rien
n'est impossible à Dieu. S'il ne lui a point esté difficile de nourrir du
ciel par l'espace de quarante ans au desert les enfans d'Israel, lui
seroit-il malaisé de sustanter moi et les miens avec de l'eau? Disant ces
paroles, de grand courage et d'un visage asseuré, ce personnage (lequel
j'estime avoir esté un sainct ange) lui dit: Voici, puisque tu as une foy
si constante, retourne et rentre en ta maison, tu y trouveras trois charges
de farine. Elle revenue chez soy, vid l'effect de ceste promesce.»
«L'an 1558, suivant Job Fincel[1], advint à Méchelrode en Allemagne, un cas
merveilleux, confirmé par les tesmoignages de plusieurs hommes dignes de
foy. Sur le soir, environ les neuf heures, un personnage vestu d'une robe
blanche, suivi d'un chien blanc, vint heurter à la porte d'une pauvre
honneste femme, et l'appelle par son nom. Elle estimant que ce fust son
mari, lequel avoit esté fort long-temps en voyage lointain courut vite à la
porte. Ce personnage la prenant par la main lui demande en qui elle mettait
toute la fiance de son salut? En Jésus-Christ, respond-elle. Lors il lui
commande de le suivre: dont faisant refus il l'exhorta d'avoir bon courage,
de ne craindre rien. Quoy dit, il la mena toute la nuit par une forest. Le
lendemain, il la fit monter environ midi sur une haute montagne, et lui
montra des choses qu'elle ne sçeut jamais dire ni descouvrir à personne. Il
luy enjoint de s'en retourner chez soy et d'exhorter chacun à se détourner
de son mauvais train: adjoustant qu'un embrasement horrible estoit prochain
et lui commanda aussi de se reposer huit jours dans sa maison, à la fin
desquels il reviendroit à elle. Le jour suivant au matin, la femme fut
trouvée à l'entrée du village et emmenée en son logis, où elle resta huit
jours entiers sans boire ni manger... disant qu'estant extremement lasse,
rien ne lui estoit plus agréable que le repos; que dans huit jours l'homme
qui l'avoit emmenée reviendroit et lors elle mangeroit. Ainsi avint-il:
mais depuis ceste femme ne bougea du lit, le plus de temps souspirant le
plus profond du coeur et s'escriant souventes fois: O combien sont grandes
les joies de cette vie-là! ô que la vie présente est misérable!
Quelques-uns lui demandant si elle estimoit que ce personnage vestu de
blanc qui lui estoit ainsi aparu, fust un bon ange ou plustost quelque
malin esprit, lequel se fust transformé en esprit de lumière? elle
respondoit: Ce n'est point un malin esprit, c'est un sainct ange de Dieu,
qui m'a commandé de prier Dieu soigneusement, d'exhorter grands et petits à
amendement de vie. Si on l'interrogoit de sa créance: Je confesse
(disoit-elle) que je suis une pauvre pécheresse; mais je croy que
Jésus-Christ m'a acquis pardon de tous mes pechez par le benefice de sa
mort et passion. Le pasteur du lieu rendoit tesmoignage de singuliere pieté
et humble devotion à ceste femme, adjoustant qu'elle estoit bien instruite
et pouvoit rendre raison de sa religion.»
[Note 1: Au troisième livre _des Miracles_, cité par Goulart,
_Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 135.]
Goulart[1] rapporte encore l'histoire d'une femme qui, le cerveau troublé,
était descendue par la corde en un puits pour s'y noyer et avait voulu se
jeter ensuite à la rivière et qui lui déclara «qu'en ces accidens un homme
vestu de blanc, et de face merveilleusement agréable lui aparoissoit,
lequel lui tenoit la main, et l'exhortoit benignement et comme en souriant,
d'espérer en Dieu. Comme elle estoit dedans le puits, et je ne sçai quoi de
fort pesant lui poussoit la teste pour la plonger du tout en l'eau, et
taschoit lui faire lascher la corde pour couler en fond: ce mesme
personnage vint à elle, la souleva par les aisselles, et lui aida à
remonter, ce qu'elle ne pouvoit nullement faire de soy-mesme. Aussi la
consola-t-il au jardin, et la ramena doucement vers sa chambre, puis
disparut. Le mesme lui vint à la rencontre, comme elle approchoit du pont
et la suivoit de loin jusques à ce qu'elle fust de retour.»
[Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 138.]
LE ROYAUME DES FÉES
I.--FÉES
«Toutes les fées, dit M. Leroux de Lincy[1], se rattachent à deux familles
bien-distinctes l'une de l'autre. Les nymphes de l'île de Sein,
principalement connues en France et en Angleterre, composent la première et
aussi la plus ancienne, car on y retrouve le souvenir des mythologies
antiques mêlé aux usages des Celtes et des Gaulois. Viennent après les
divinités Scandinaves, qui complètent en les multipliant les traditions
admises à ce sujet.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, par M. Leroux de
Lincy, p. 170. Paris, Silvestre, 1836, in-8°.]
Pomponius Mela[1] nous apprend que «l'île de Sein est sur la côte des
Osismiens; ce qui la distingue particulièrement, c'est l'oracle d'une
divinité gauloise. Les prêtresses de ce dieu gardent une perpétuelle
virginité; elles sont au nombre de neuf. Les Gaulois les nomment Cènes: ils
croient qu'animées d'un génie particulier, elles peuvent par leurs vers,
exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de
toute espèce d'animaux, guérir les maladies les plus invétérées, prédire
l'avenir; elles n'exercent leur art que pour les navigateurs qui se mettent
en mer dans le seul but de les consulter.»
[Note 1: _De situ orbis_, liv. III, ch. VI.]
«Telles sont, suivant M. Leroux de Lincy[1], les premières de toutes les
fées que nous trouvons en France et dont le souvenir, conservé dans nos
plus anciennes traditions populaires, s'est perpétué dans les chants de nos
trouvères et dans nos romans de chevalerie; il se mêle aux croyances que le
paganisme avait laissées parmi nous, et ces deux éléments confondus,
multiplièrent à l'infini ces fantastiques créatures. L'île de Sein ne fut
bientôt plus assez vaste pour les contenir; elles se répandirent au milieu
de nos forêts, habitèrent nos rochers et nos châteaux, puis bien loin, vers
le Nord, au delà de la Grande-Bretagne, fut placé le royaume de féerie. Il
se nommait Avalon.»
[Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 174.]
Voici la description qu'en fait le _Roman de Guillaume au court nez_[1]:
[Note 1: Cité par M. Leroux de Lincy, _le Livre des légendes_,
appendices, p. 249.]
«Avalon fu mult riche et assazée
Onques si riche cité ne fu fondée;
Li mur en sont d'une grant pierre lée,
Il n'est, nus hons, tant ait la char navrée,
S'à cele pierre pooist fere adesée
Qu'ele ne fust tout maintenant sanée;
Adès reluit com fournaise embrasée.
Chescune porte est d'yvoire planée
La mestre tour estoit si compassée,
N'i avoit pierre ne fust à or fondée.
.V. c. fenestes y cloent la vesprée
C'onques de fust n'i ot une denrée.
Il n'i ot ays saillie, ne dorée
Qui de verniz ne soit fete et ouvrée.
Et eu chescune une pierre fondée
Une esmeraude, .j. grant topace lée,
Beric, jagonce, ou sadoine esmerée.
La couverture fu à or tregetée,
Sus.j. pomnel fu l'aygle d'or fermée,
En son bec tint une pierre esprouvée;
Hom s'il la voit ou soir ou matinée,
Quanqu'il demande ne li soit aprestée.»
On trouvait à Avalon ces simples précieux qui guérissaient les larges
blessures des chevaliers. C'est là que fut porté Artur après le terrible
combat de Cubelin: «Nous l'y avons déposé sur un lit d'or, dit le barde
Taliessin dans la _Vie de Merlin_ par Geoffroi de Monmouth; Morgane après
avoir longtemps considéré ses blessures, nous a promis de les guérir.
Heureux de ce présage, nous lui avons laissé notre roi.»
C'est dans cette île aussi que Morgane mena son bien-aimé Ogier le Danois
pour prendre soin de son éducation. C'est encore là que fut porté Renoart,
l'un des héros de la chanson de gestes de Guillaume au court nez:
Avec Artur, avecques Roland,
Avec Gauvain, avecques Yvant.
Là étaient Auberon et Mallabron «ung luyton de mer» dit le roman d'Ogier;
et M. Maury pense que c'est dans cette île mystérieuse que fut conduit
Lanval par la fée sa maîtresse.
Giraud de Cambrie place à Glastonbury, dans le Somersetshire, la situation
de cette île enchantée, de cette espèce de paradis des fées. «Cette île
délicieuse d'Avalon, dit le roman d'Ogier le Danois, dont les habitants
menoient vie très joyeuse, sans penser à nulle quelconque meschante chose,
fors prendre leurs mondains plaisirs.»
Le nom d'Avalon vient d'_Inis Afalon_, île des pommes, en langue bretonne,
et l'on a expliqué cette qualification par l'abondance des pommiers qui se
rencontraient à Glastonbury. Suivant M. de Fréminville[1], Avalon serait la
petite île d'Agalon, située non loin du célèbre château de Kerduel, et dont
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