Pierre Nozière
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Title: Pierre Nozière
Author: Anatole France
Release date: November 1, 2003 [eBook #10160]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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PIERRE NOZIÈRE
par ANATOLE FRANCE
LIVRE PREMIER
ENFANCE
I
L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES
La première idée que je reçus de l'univers me vint de ma vieille Bible
en estampes. C'était une suite de figures du XVIIe siècle, où le Paradis
terrestre avait la fraîcheur abondante d'un paysage de Hollande. On y
voyait des chevaux brabançons, des lapins, de petits cochons, des
poules, des moutons à grosse queue. Ève promenait parmi les animaux de
la création sa beauté flamande. Mais c'étaient là des trésors perdus.
J'aimais mieux les chevaux.
Le septième feuillet (je le vois encore) représentait l'arche de Noé au
moment où l'on embarque les couples de bêtes. L'arche de Noé était, dans
ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontée d'un château de bois,
avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement à une arche de
Noé qu'on m'avait donnée pour mes étrennes et qui exhalait une bonne
odeur de résine. Et cela m'était une grande preuve de la vérité des
Écritures.
Je ne me lassais ni du Paradis ni du Déluge. Je prenais aussi plaisir à
voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses
tours, ses clochers, sa rivière, et les bouquets de bois qui
l'environnaient, était charmante. Samson s'en allait, une porte sous
chaque bras. Il m'intéressait beaucoup. C'était mon ami. Sur ce point
comme sur bien d'autres, je n'ai pas changé. Je l'aime encore. Il était
très fort, très simple, il n'avait pas l'ombre de méchanceté, il fut le
premier des romantiques, et non certes le moins sincère.
J'avoue que je démêlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des
événements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des
Amalécites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'étaient leurs
coiffures, dont la diversité m'étonne encore. On y voyait des casques,
des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je
n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Égypte. C'était
bien un turban, si vous voulez, et même un large turban, mais il était
surmonté d'un bonnet pointu, et il s'en échappait une aigrette avec deux
plumes d'autruche, et c'était une coiffure considérable.
Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus
intime, et je garde un souvenir délicieux du potager dans lequel Jésus
apparaissait à Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le
maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la miséricorde,
Jésus-Christ, qui était le pauvre, le prisonnier et le pèlerin, voyait
venir à lui une dame parée comme Anne d'Autriche, d'une grande
collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffé d'un feutre à plumes,
le poing sur la hanche, cape au dos, chaussé galamment de bottes en
entonnoir, du perron d'un château aux murs de brique, faisait signe à un
petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin
au pauvre, ceint de l'auréole. Que cela était aimable, mystérieux et
familier! Et comme Jésus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied
d'un pavillon bâti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin,
semblait plus près des hommes, et plus mêlé aux choses de ce monde!
Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le
sommeil, ce sommeil délicieux de l'enfance, invincible comme le désir,
m'emportait dans ses ombres tièdes, l'âme toute pleine encore d'images
sacrées. Et les patriarches, les apôtres, les dames en collerette de
guipure, prolongeaient dans mes rêves leur vie surnaturelle. Ma Bible
était devenue pour moi la réalité la plus sensible, et je m'efforçais
d'y conformer l'univers.
L'univers ne s'étendait pas, pour moi, beaucoup au delà du qui
Malaquais, où j'avais commencé de respirer le jour, comme dit cette
tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec délices le jour qui baigne
cette région d'élégance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le
Palais Mazarin. Parvenu à l'âge de cinq ans, je n'avais pas encore
beaucoup exploré les parties de l'univers situées par-delà le Louvre,
sur la rive droite de la Seine. La rive opposée m'était mieux connue
puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins
jusqu'au bout, et je pensais bien que c'était le bout du monde.
La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au
temps qu'elle était au bout du monde, j'avais vu que, de ce côté, les
bords de l'abîme étaient gardés par un sanglier monstrueux et par quatre
géants de pierre, assis en longues robes, un livre à la main, dans un
pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine
bordée d'arbres, près d'une immense église. Vous ne me comprenez pas?
vous ne savez plus ce que je veux dire?... Hélas! après une vie
d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis
longtemps. Les générations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif,
les outrages des écoliers. Elles ne l'ont point vu couché, l'oeil à demi
clos, dans une résignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte,
où il était logé dans une remise peinte en jaune et ornée de fresques
représentant des voitures de déménagement attelées de percherons gris
pommelé, s'élève maintenant une maison à cinq étages. Et quand je passe
devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre géants de
pierre ne m'inspirent plus de terreurs mystérieuses. Je sais, comme tout
le monde, leurs noms, leur génie et leur histoire: ils s'appellent
Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon.
A l'occident aussi, j'avais touché les confins de l'univers ... Les
hauteurs bouleversées de la Chaillot, la colline du Trocadéro, sauvage
alors, fleurie de bouillons blancs et parfumée de menthe, c'était
véritablement le bout du monde, les bords de l'abîme où l'on aperçoit
l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme
poisson et l'homme sans tête qui porte un visage sur la poitrine. Aux
abords du pont qui, de ce côté fermait l'univers, les quais étaient
mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs à peine.
Çà et là, accoudés au parapet, de petits soldats qui taillaient une
baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui
occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au
parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco était dans
une carafe coiffée d'un citron. La poussière et le silence passaient sur
ces choses. Maintenant le pont d'Iéna relie entre eux des quartiers
neufs. Il a perdu l'aspect morne et désolé qu'il avait dans mon enfance.
La poussière que le vent soulève sur la chaussée n'est plus la poussière
d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de
nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.
Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'étaient les berges de la
Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y
retrouvais l'arche de Noé de ma Bible en estampes. Car je ne doutais
guère que ce ne fût le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'où
sortait merveilleusement une fumée mince et noire. Cela se concevait:
comme il n'y avait plus de déluge, on avait fait de l'arche un
établissement de bains.
Du côté du levant, j'avais visité le Jardin des Plantes et remonté la
Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. Là était la limite. Les plus hardis
explorateurs de la nature finissent par trouver le point au delà duquel
ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait été impossible d'aller plus loin
que le pont d'Austerlitz. Mes jambes étaient petites et celles de ma
bonne Nanette étaient vieilles; et malgré ma curiosité et la sienne, car
nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours
fallu nous arrêter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard
d'une marchande de gâteaux de Nanterre. Nanette n'était guère plus
grande que moi. Et c'était une sainte femme en robe d'indienne à
ramages, avec un bonnet à tuyaux. Je crois que la représentation qu'elle
se faisait du monde était aussi naïve que celle que je m'en formais à
son côté. Nous causions ensemble très facilement. Il est vrai qu'elle ne
m'écoutait jamais. Mais il n'était pas nécessaire qu'elle m'écoutât. Et
ce qu'elle me répondait était toujours à propos. Nous nous aimions
tendrement l'un l'autre.
Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur à des choses
obscures et familières, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un
arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le
monde connu.
Qu'y avait-il au delà? Comme les savants, j'en étais réduit aux
conjectures. Mais il se présentait à mon esprit une hypothèse si
raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au delà du
pont d'Austerlitz s'étendaient les contrées merveilleuses de la Bible.
Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour
l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabée.
Au delà je plaçais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on
pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le père en robe bleue, sa
barbe blanche emportée par le vent, et Jésus marchant sur les eaux, et
peut-être le préféré de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre
encore, car il était très jeune quand il fut vendu par ses frères.
J'étais fortifié dans ces idées par la considération que le Jardin des
Plantes n'était autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli,
mais, en somme, pas beaucoup changé. De cela, je doutais encore moins
que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans
ma Bible, et ma mère m'avait dit: "Le Paradis terrestre était un jardin
très agréable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la création."
Or, le Jardin des Plantes, c'était tout à fait le Paradis terrestre de
ma Bible et de ma mère, seulement, on avait mis des grillages autour es
bêtes, par suite du progrès des arts et à cause de l'innocence perdue.
Et l'Ange qui tenait l'épée flamboyante avait été remplacé, à l'entrée,
par un soldat en pantalon rouge.
Je me flattais d'avoir fait là une découverte assez importante. Je la
tenais secrète. Je ne la confiai pas même à mon père, que j'interrogeais
pourtant à toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses
tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis
terrestre au Jardin des Plantes, j'étais muet.
Il y avait plusieurs raisons à mon silence. D'abord, à cinq ans, on
éprouve de grandes difficultés à expliquer certaines choses. C'est la
faute des grandes personnes, qui comprennent très mal ce que veulent
dire les petits enfants. Puis j'étais content de posséder seul la
vérité. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment
que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et
que ma belle idée en serait détruite, ce dont j'eusse été très fâché.
Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle était fragile. Et peut-être
même que, au fond de l'âme et dans le secret de ma conscience obscure,
je la jugeais hardie, téméraire, fallacieuse et coupable. Cela est très
complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la
pensée dans une tête de cinq ans.
Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que
j'aie gardé de ma bonne Nanette qui était si vieille quand j'étais si
jeune, et si petite quand j'étais si petit. Je n'avais pas encore six
ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta à regret et regrettée de mes
parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais
pourquoi, pour aller je ne sais où. Elle disparut ainsi de ma vie, comme
on dit que les fées, dans les campagnes, après avoir pris l'apparence
d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'évanouissent dans
l'air.
II
LE MARCHAND DE LUNETTES.
En ce temps-là, le jour était doux à respirer; tous les souffles de
l'air apportaient des frissons délicieux; le cycle des saisons
s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa
nouveauté charmante. Il en était ainsi parce que j'avais six ans.
J'étais déjà tourmenté de cette grande curiosité qui devait faire le
trouble et la joie de ma vie, et me vouer à la recherche de ce qu'on ne
trouve jamais.
Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--était immense. Je tenais le
quai Malaquais, où s'élevait ma chambre, pour le centre du monde. La
chambre verte, dans laquelle ma mère mettait mon petit lit près du sien,
je la considérais, dans sa douceur auguste et dans sa sainteté
familière, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses
grâces, ainsi que cela se voit dans les images de sainteté. Et ces
quatre murs, si connus de moi, étaient pourtant pleins de mystère.
La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures étranges, et, tout à
coup, la chambre si bien close, tiède, où mouraient les dernières lueurs
du foyer, s'ouvrait largement à l'invasion du monde surnaturel.
Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement,
une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus
tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme
lente, triste et noire était ma propre pensée.
Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le
charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle
autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par
les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très
compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait
beaucoup, et peut-être plus de cent.
Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et
leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne
pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence
absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A
vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas
tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de
ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des
Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de
sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui,
assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches
et les moutons, les bergers et les bergères.
Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de
Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les
petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement
rangés.
En ce temps-là, les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes
frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon
beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux
de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes
précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines
de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui
coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux,
principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce
miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant
le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et
je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je
l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau
de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme
excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit
scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des
maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel
des choses.
Le Louvre et les Tuileries qui étendaient en face de moi leur ligne
majestueuse, m'étaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que
ces monuments fussent l'ouvrage de maçons ordinaires, et pourtant ma
philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se
fussent élevés par enchantement. Après de longues réflexions, je me
persuadais que ces palais avaient été bâtis par de belles dames et de
magnifiques cavaliers, vêtus de velours, de satin, de dentelles,
couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.
On sera peut-être surpris qu'à six ans j'eusse une idée si peu exacte du
monde. Mais il faut considérer que j'étais à peine sorti de Paris où le
docteur Nozière, mon père, était retenu toute l'année.
J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de
fer, mais je n'en avais tiré aucun profit au point de vue de la
géographie.
C'était une science très négligée en ce temps-là. On s'étonnera aussi
que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme à la réalité
des choses.
Mais songez que j'étais heureux et que les êtres heureux ne savent pas
grand'chose de la vie. La douleur est la grande éducatrice des hommes.
C'est elle qui leur a enseigné les arts, la poésie et la morale; c'est
elle qui leur a inspiré l'héroïsme avec la pitié; c'est elle qui a donné
du prix à la vie en permettant qu'elle fût offerte en sacrifice; c'est
elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.
En attendant ses leçons, je fus témoin d'un événement horrible qui
bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de
l'univers.
Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-là un
marchand de lunettes étalait ses boîtes sur le quai Malaquais, le long
du mur de ce bel hôtel de Chimay qui ouvre avec une grâce si noble, sur
sa cour d'honneur, les deux battants sculptés d'une porte à fronton
Louis XIV.
J'étais en grande familiarité avec ce marchand de lunettes. Tous les
jours, Mme Mathias, en me menant à la promenade, s'arrêtait devant
l'étalage du lunetier. Elle lui demandait avec intérêt: "Eh bien!
monsieur Hamoche, comment va?"
Et ils faisaient un bout de causette.
Et moi, tout en écoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les
pince-nez, la sébile des médailles et les échantillons minéralogiques
qui étaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand
trésor. J'étais étonné surtout de la quantité de verres bleutés que
contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore,
je crois que M. Hamoche s'exagérait l'importance des lunettes bleues
dans l'optique usuelle.
Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans
leurs boîtes; personne ne les regardait, non plus que ses médailles et
ses minéraux, et la rouille dévorait les montures d'acier des besicles.
"Eh bien! ça va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.
M. Hamoche, les bras croisés, morne, le regard à l'horizon, ne répondait
pas.
C'était un petit homme tout à fait chauve, avec un crâne énorme, des
yeux sombres et enflammés, des joues pâles et une longue barbe d'un noir
bleu.
Son costume, comme son air, était étrange. Il portait une longue
redingote de drap vert olive qui était devenue jaune sur les épaules et
sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il était coiffé
du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout cassé,
tout luisant, prodigieux monument de misère et de vanité. Non! les
affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez à une
personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas
assez à des lunettes qu'on achète.
Aussi bien, il était devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le
mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoléon à Sainte-Hélène. Lui
aussi, il était un Titan foudroyé.
A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille
bonne roulaient sur d'étranges et lointaines aventures. Il y parlait
d'une longue navigation sur l'Océan Pacifique, de campements sous les
cèdres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.
Il disait comment il avait reçu un coup de couteau d'un Espagnol, dans
une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient volé son or.
Ses mains tremblaient et il répétait sans cesse ce mot tragique: OR.
M. Hamoche était allé comme tant d'autres en Californie, à la conquête
de l'or. Il avait fait le rêve de ces placers à fleur de terre et de ce
sol prodigieux qui, à peine gratté, découvrait des trésors.
Hélas! il n'avait rapporté de la Sierra-Nevada que la fièvre, la misère,
la haine et le dégoût incurable du travail et de la pauvreté.
Mme Mathias l'écoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui
répondait en hochant la tête:
"Dieu n'est pas toujours juste!"
Et nous nous en allions, elle et moi, troublé et pensifs, vers les
Champs-Élysées. L'Océan Pacifique, la Californie, les Espagnols, les
Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivières
d'or, tout cela évidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je
le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne
finit point, comme je le croyais, à la place Saint-Sulpice et au pont
d'Iéna.
M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure,
emphatique et fiévreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il
m'enseignait que la terre est grande, grande à s'y perdre, et couverte
de choses vagues et terribles. Près de lui, je sentais aussi que la vie
n'est pas un jeu et qu'on y souffre réellement. Et cela surtout me
jetait dans des étonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M.
Hamoche était malheureux.
"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.
Et ma mère disait aussi:
"Ce pauvre homme! il est dans la misère!"
C'en était fait. J'avais perdu ma confiance première dans la bonté de la
nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne
l'ai jamais retrouvée depuis.
Tout en m'inquiétant, M. Hamoche m'intéressait beaucoup. Il m'arrivait
quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'était
point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A
la tombée du jour, il grimpait les degrés, ayant sous chaque bras une
boîte longue et noire, qui renfermait, assurément, les lunettes et les
minéraux. Mais ces deux boîtes ressemblaient à deux petits cercueils, et
j'avais peur, comme si cet homme de malheur était un croque-mort ...
N'emportait-il pas ma confiance et ma sécurité? Maintenant, je doutais
de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bénie, cet
homme n'était pas heureux.
Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y
tenir debout, il fallait passer la tête par la fenêtre à tabatière. Et,
comme je n'étais pas toujours sérieux à cette époque, je riais de tout
mon coeur à la pensée que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas
son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'élevait sur le toit
au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flèches
de zinc qui tournent au vent.
A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais
plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me
souvient que c'était un jour de printemps,--il était six heures et
demie, et nous étions à table ... On dînait de bonne heure, sur le quai
Malaquais, dans ce temps-là. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui était
très considérée dans la maison, vint dire à mon père:
"Le marchand de lunettes est très malade, là-haut, dans sa mansarde. Il
a une fièvre de cheval.
--J'y vais", dit mon père en se levant.
Au bout d'un quart d'heure, il revint.
"Eh bien? demanda ma mère.
--On ne peut rien dire encore, répondit mon père, en reprenant sa
serviette avec la tranquillité d'un homme habitué à toutes les misères
humaines. Je croirais à une fièvre cérébrale. L'excitation nerveuse est
très intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de
l'hôpital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que
là."
Je demandai:
"Est-ce qu'il en mourra?"
Mon père, sans répondre, souleva légèrement les épaules.
Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'étais seul dans la salle à
manger. Par la fenêtre ouverte, et qui donnait sur la cour, les
piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumière
et les senteurs des lilas cultivés par notre concierge, grand amateur de
jardins. J'avais une arche de Noé toute neuve, qui poissait les doigts
et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je
rangeais sur la table les animaux par couples, et déjà le cheval,
l'ours, l'éléphant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux
à deux vers l'arche qui devait les sauver du déluge.
On ne sait pas ce que les joujoux font naître de rêves dans l'âme des
enfants. Ce paisible et minuscule défilé de tous les animaux de la
création m'inspirait vraiment une idée mystique et douce de la nature.
J'étais pénétré de tendresse et d'amour. Je goûtais à vivre une joie
inexprimable.
Tout à coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit
profond et comme lourd, inouï, qui me glaça d'épouvante.
Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonné? Je n'avais jamais entendu
ce bruit-là. Comment en avais-je, instantanément, senti toute l'horreur?
Je m'élance à la fenêtre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose
d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante.
Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma
vieille bonne entre, blême, dans la salle à manger:
"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jeté par la fenêtre, dans
un accès de fièvre chaude!"
De ce jour, je cessai définitivement de croire que la vie est un jeu, et
le monde une boîte de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozière
alla rejoindre dans l'abîme des erreurs humaines a carte du monde connu
des anciens et le système de Ptolémée.
III
MADAME MATHIAS
Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui,
par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de
considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très
petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une
grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un
nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme
Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues
creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux
qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche
ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père.
Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine
d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à
cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve
traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison,
je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la
savais faible.
A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien
que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un
idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater.
Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de
Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont
une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance.
Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme
Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il
n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup
à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la
voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez
observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur,
s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel
elle figurait dans la vie.
Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque
inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de
Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve
au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de
tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au
monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien
comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par
moi seul.
C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias,
que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous
étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée
sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes
chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles
glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience
nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la
nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme
indignée.
Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous
revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes
devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez
si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant.
Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires
terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais
de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de
contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en
êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de
ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous
emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par
l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous
fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos
longues promenades?
Chaque jour, après le déjeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions
les avenues désertes, les quais désolés de Javel et de Billy, la morne
plaine de Grenelle, où le vent soulevait tristement la poussière. Ma
petite main serrée dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je
parcourais des yeux la rude immensité des choses. Entre cette vieille
femme, ce petit garçon rêveur et ces paysages mélancoliques de banlieue,
il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets
peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde à la casquette; la
marchande de gâteaux aux pommes, assise contre le parapet, à côté de ses
carafes de coco bouchées avec des citrons, voilà le monde dans lequel
Mme Mathias se sentait à l'aise. Mme Mathias était peuple.
Or, un jour d'été, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de
descendre sur la berge pour voir de plus près les grues décharger du
sable, ce à quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours
tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui
ôtait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa
jupe d'indienne à fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un
air patient d'oiseau pêcheur, prenait sur le bateau les paniers pleins,
puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur
la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de
toile bleue, nus jusqu'à la ceinture, la chair couleur de brique, le
jetaient par pelletées contre un crible.
Je tirai la jupe d'indienne.
"M'ame Mathias, pourquoi ils font ça? dis, m'ame Mathias?"
Elle ne répondit point. Elle s'était baissée pour ramasser quelque chose
à terre. Je croyais d'abord que c'était une épingle. Elle en trouvait
chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait à son corsage. Mais, cette
fois, ce n'était pas une épingle. C'était un couteau de poche, dont le
manche de cuivre représentait la colonne Vendôme.
"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu
ne me le donnes pas, dis?"
Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention
profonde et je ne sais quoi d'égaré qui me fit presque peur.
"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?"
Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas:
"Il en avait un tout pareil.
--Qui donc ça? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?"
Et tirée par la robe, elle me regarda, de ses yeux brûlés, où l'on ne
voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me
savait plus là, et elle me répondit:
"Mais c'était Mathias, donc; c'était Mathias.
--Qui Mathias?"
Elle se passa la main sur les paupières qui restèrent froissées et
tirées, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir,
et me répondit:
"Mathias, mon mari.
--Alors, tu l'avais épousé.
--Je l'avais épousé pour mon malheur! J'étais riche, j'avais un moulin à
Aunot, près de Chartres. Il a mangé la farine, l'âne et le moulin, et
tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a
quittée. C'était un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blessé
à Waterloo. Il avait pris du vice à l'armée."
Tout cela m'étonnait beaucoup; je réfléchis un instant et je dis:
"Ton mari, ce n'était pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame
Mathias?"
Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierté qu'elle me
répondit:
"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui,
celui-là! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien
tenu, toujours une rose à la boutonnière. C'était un homme bien
agréable!"
IV
L'ÉCRIVAIN PUBLIC
Dans l'humble maison que ma mère gouvernait avec sagesse, Mme Mathias
n'était précisément ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle
s'occupât du ménage et me menât promener tous les jours. Son grand âge,
son visage fier, son caractère ombrageux et farouche, donnaient à sa
domesticité un air d'indépendance; elle gardait dans les soins les plus
familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le
souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait précieusement au
dedans d'elle. Les lèvres serrées par l'habitude du silence, elle
n'aimait point à raconter les aventures de sa vie passée.
Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison dévorée
par un antique incendie. Je savais seulement que, née, ainsi qu'elle le
disait, l'année de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons,
de bonne heure orpheline, elle avait épousé en 1815, à l'âge de
vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis à la
demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys,
qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents étaient un
peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias
avait mangé les écus de la fermière au Rocher de Cancale, et que,
laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en était allé
courir les filles. Dans les premières années de la monarchie de Juillet,
Mme Mathias l'avait retrouvé, par grand hasard, tandis qu'il sortait
d'un cabaret de la rue de Rambuteau, où, rasé de frais, le teint vermeil
sous ses cheveux blancs, une rose à la boutonnière, il donnait chaque
jour des consultations aux commerçants poursuivis par les huissiers.
Il rédigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de
son premier état; car il avait été saute-ruisseau avant d'entrer au
régiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramené chez elle avec
une joie triomphale. Mais il n'y était pas resté longtemps; il avait
disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'écus cachés par
Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses
nouvelles. On croyait qu'il s'était laissé mourir dans un lit d'hôpital,
et on l'en approuvait.
"C'est pour vous une délivrance", disait mon père à Mme Mathias.
Alors des larmes brûlantes et comme enflammées montaient aux yeux de Mme
Mathias; ses lèvres tremblaient, et elle ne répondait pas.
Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serré sur ses épaules son
terrible châle noir, m'emmena promener à l'heure accoutumée. Mais elle
ne me conduisit pas ce jour-là aux Tuileries, notre jardin royal et
familier, où tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais
collé mon oreille contre le piédestal de la statue du Tibre pour écouter
des voix mystérieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards
calmes et tristes d'où l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des
arbres, le dôme doré sous lequel est couché dans son tombeau rouge
Napoléon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones où elle se
plaisait, assise sur un banc, à causer avec quelque invalide, tandis que
je faisais des jardins dans la terre humide.
En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutumé, suivit des
rues encombrées de passants et de voitures, bordées de boutiques où
s'étalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les
formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'étonnaient
par la grandeur et l'éclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces
boutiques étaient peuplées de grandes statues peintes et dorées. Je
demandai:
"Quoi c'est, m'ame Mathias?"
Et Mme Mathias me répondit avec la fermeté d'une citoyenne nourrie dans
les faubourgs de Paris:
"C'est rien, c'est des bons dieux."
Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mère m'inclinait doucement
au culte des images, Mme Mathias m'enseignait à mépriser la
superstition. De la voie étroite où nous étions, une grande place
plantée de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me
souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon étrange où des
prêtres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine.
C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine mémoire,
j'avais visité ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de
Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant:
"Nanette!" Mais soit faiblesse d'âme, soit délicatesse obscure du coeur,
soit débilité d'esprit, je ne parlai point de Nanette à Mme Mathias.
Nous traversâmes la place et nous nous engageâmes dans des ruelles aux
pavés pointus, qu'une grande église recouvrait de son ombre humide. Sur
les portails ornés de pyramides et de boules moussues, çà et là une
statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons
s'envolaient devant nous.
Ayant contourné la grande église, nous prîmes une rue bordée de porches
sculptés et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient
leurs branches fleuries. Il y avait, à gauche, dans une encoignure, une
échoppe vitrée avec cette enseigne: Écrivain public. Des lettres et des
enveloppes étaient collées sur tous les carreaux. Du toit de zinc
sortait un tuyau de cheminée coiffé d'un grand chapeau. Mme Mathias
tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans
l'échoppe. Un vieillard, courbé sur une table, leva la tête à notre vue.
Des favoris en fer à cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux
blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa
redingote noire était par endroits blanchie et luisante. Il portait un
bouquet de violettes à la boutonnière.
"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever.
Puis me regardant d'un air peu sympathique:
"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il.
--Oh! répondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse
souvent endêver.
--Hum! fit l'écrivain public. Il est maigrichon et pâlot. Ça ne fera pas
un fameux soldat."
Mme Mathias contemplait le vieil écrivain public avec des yeux ardents
de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais
pas:
"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte?
--Oh! dit-il, la santé n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les
affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres à cinq sous pièce, le
matin. Et c'est tout ..."
Puis il haussa les épaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de
dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin
blanc.
"A ta santé, la vieille!
--A ta santé, Hippolyte!"
Le vin était piquant. En y trempant mes lèvres, je fis la grimace.
"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son âge, j'étais déjà
porté sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme
moi. Le moule en est brisé."
Puis, me posant lourdement la main sur l'épaule:
"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute
la campagne de France. J'étais à Craonne et à Fère-Champenoise. Et, le
matin d'Athis, Napoléon m'a demandé une prise de tabac.
"Je crois le voir encore, l'empereur. Il était petit, gros, le visage
jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillité. Ah!
s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons."
Il se versa à boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et,
se levant:
"Il faut que je m'en aille, à cause du petit."
Puis, tirant de sa poche deux pièces de vingt sous, elle les glissa dans
la main de l'écrivain public qui les reçut avec un air de superbe
indifférence.
Quand nous fûmes dehors, je demandai qui était ce monsieur. Mme Mathias
me répondait avec un accent d'orgueil et d'amour:
"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias!
--Mais papa et maman disent qu'il est mort."
Elle secoua la tête joyeusement.
"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres après moi, des
vieux et des jeunes."
Puis elle devint soucieuse:
"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias."
V
LES CONTES DE MAMAN
--Je n'ai pas d'imagination, disait maman.
Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait
d'imagination qu'à faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait
une espèce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par
des phrases. Maman était une dame ménagère tout occupée de soins
domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son
humble ménage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poêle et la
marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer à repasser;
elle était au dedans d'elle-même un fabuliste ingénu. Elle me faisait
des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien
imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais.
Voici quelques-uns de ses récits. J'y ai gardé autant que j'ai pu sa
manière, qui était excellente.
L'ÉCOLE
Je proclame l'école de Mlle Genseigne la meilleur école de filles qu'il
y ait au monde. Je déclare mécréants et médisants ceux qui croiront et
diront le contraire. Toutes les élèves de Mlle Genseigne sont sages et
appliquées, et il n'y a rien de si plaisant à voir que leurs petites
personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans
lesquelles Mlle Genseigne verse de la science.
Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est
grave et douce; ses bandeaux plats et sa pèlerine noire inspirent le
respect et la sympathie.
Mlle Genseigne, qui est très savante, apprend le calcul à ses petites
élèves. Elle dit à Rose Benoist:
"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?
--Quatre!" répond Rose Benoist.
Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette réponse:
"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me
reste-t-il?
--Huit!" répond Emmeline Capel.
Et Rose Benoist tombe dans une rêverie profonde. Elle entend qu'il reste
huit à Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou
huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien
longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six
font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou
trente-six noix, et elle ne comprend rien à l'arithmétique.
Au contraire, elle est très savante en histoire sainte. Mlle Genseigne
n'a pas une autre élève capable de décrire le Paradis terrestre et
l'Arche de Noé comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connaît toutes les
fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de
fables que Mlle Genseigne elle-même. Elle sait tous les discours du
Corbeau et du Renard, de l'Âne et du petit Chien, du Coq et de la Poule.
Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient
autrefois. Elle serait plutôt surprise si on lui disait qu'ils ne
parlent plus. Elle est bien sûre d'entendre le langage de son gros chien
Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours
parlé et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'à leurs amis. Rose
Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend.
Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer.
Aujourd'hui, Rose Benoist a récité sa leçon sans faute. Elle a un bon
point. Emmeline Capel a reçu aussi un bon point pour avoir bien su sa
leçon d'arithmétique.
Au sortir de la classe, elle a dit à sa maman qu'elle avait un bon
point. Et elle a ajouté:
"Un bon point, à quoi ça sert, dis, maman?
--Un bon point ne sert à rien, a répondu la maman d'Emmeline. C'est
justement pour cela qu'on doit être fier de le recevoir. Tu sauras un
jour, mon enfant, que les récompenses les plus estimées sont celles qui
donnent de l'honneur sans profit."
MARIE
Les petites filles ont un désir naturel de cueillir des fleurs et des
étoiles. Mais les étoiles ne se laissent point cueillir et elles
enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des désirs qui ne
sont jamais contentés. Mlle Marie s'en est allée dans le parc avec sa
nourrice; elle a rencontré une corbeille d'hortensias et elle a connu
que les fleurs d'hortensia étaient belles; c'est pourquoi elle en a
cueilli une. C'était très difficile. Elle a tiré la plante à deux mains
et elle a couru grand risque de tomber sur son derrière quand la tige
s'est rompue. Aussi est-elle très fière de ce qu'elle a fait. Elle est
très contente aussi, car la fleur est admirable à voir: c'est une boule
d'un rose tendre trempée de bleu et c'est une fleur composée de beaucoup
de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'élance. Elle saisit
Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'écrie, elle est terrible.
Mlle Marie regarde étonnée, de son regard encore flottant, et songe dans
sa petite âme confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile,
à sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la
faute commise et le châtiment préparé. La nourrice la met en pénitence,
non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, à l'ombre d'un
vaste parasol chinois. Là, Mlle Marie pensive, surprise, étonnée, est
assise et songe. Sa fleur à la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui
rayonne autour d'elle, d'une petite idole étrange.
La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur."
Mais Mlle Marie a serré dans son petit poing la tige fleurie et ses
joues ont rougi et son front s'est gonflé comme si elle allait pleurer.
Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous
défends de porter cette fleur à votre bouche. Si vous désobéissez,
mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles."
Ayant ainsi parlé, elle s'éloigne. La jeune pénitente, immobile sous son
dais éclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est
grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite
fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est
une belle fleur et c'est une fleur défendue. Voilà deux raisons pour s'y
plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle
approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle
ne sent rien. Elle n'est pas bien habile à respirer les parfums: il y a
peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les
respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout
apprendre à la fois. On apprend d'abord à boire du lait. On n'apprend
que plus tard à respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs,
aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La
fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgré sa
beauté. Mais Mlle Marie est ingénieuse. Elle se prend à songer: "Cette
fleur, elle est peut-être en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute
grande et va porter la fleur à ses lèvres ... Un cri retentit: Ouap!
C'est le petit chien Toto qui, s'élançant pardessus une bordure de
géraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle
Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La
nourrice, qui veille cachée derrière les arbres, l'a envoyé. Et Mlle
Marie reste stupéfaite.
A TRAVERS CHAMPS
Après le déjeuner, Catherine s'en est allé dans les prés avec Jean, son
petit frère. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais
comme eux.
Le ciel n'était pas tout à fait bleu; il était plutôt gris, mais d'un
gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de
Catherine sont de ce gris-là et semblent faits d'un peu de ciel matinal.
Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les prés. Leur mère est
fermière et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour
les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils
connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir
l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a deviné toutes sortes
de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupçonnent pas.
Le petit Jean lui-même comprend beaucoup de choses des bois, des étangs
et des montagnes, car sa petite âme est une âme rustique.
Catherine et Jean s'en vont par les prés fleuris. Catherine, en
cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce
qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont
aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose
de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet.
Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des
boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces
jolies fleurs violettes qui croissent au bord des blés et qu'on nomme
des miroirs de Vénus. Elle cueille les sombres épis de l'herbe à lait et
des crêtes de coq, qui sont des crêtes jaunes, et des becs de grue roses
et le lys des vallées, dont les blanches clochettes, agitées au moindre
souffle, répandent une odeur délicieuse. Catherine aime les fleurs parce
que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des
parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux
sont cachés sous un béguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une
robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'à la
Vierge Marie et à la sainte Catherine de son église paroissiale. Mais il
y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait
que les fleurs sont des parures séantes, et que les belles dames qui
mettent des bouquets à leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi
songe-t-elle qu'elle doit être bien brave en ce moment, puisqu'elle
porte un bouquet plus gros que sa tête. Elle est contente d'être brave
et ses idées sont brillantes et parfumées comme ses fleurs. Ce sont des
idées qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez
joli pour exprimer les idées de bonheur d'une petite fille. Il y faut
des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les
chansons les plus gentilles, comme Giroflé-Girofla ou Les Compagnons de
la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai
au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon
coeur je lui donnerai."
Le petit Jean est d'un autre caractère. Il suit d'autres pensées. C'est
un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a
devancé son âge, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-là.
Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de
tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste
garçon. C'est à peine si le premier valet de son père fait mieux claquer
le sien quand, en ramenant les chevaux de la rivière, il rencontre sa
fiancée. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle rêverie. Il ne se
soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, à de rudes
travaux. Il rêve charrois embourbés et percherons tirant du collier à sa
voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi
qu'il va par les prés, à petits pas, butant aux cailloux et se retenant
au tablier de sa grande soeur.
Catherine et Jean sont montés au-dessus des prairies, le long du coteau,
jusqu'à un endroit élevé d'ou l'on découvre tous les feux du village
épars dans la feuillée, et à l'horizon les clochers de six paroisses.
C'est là qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux
qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche,
les Israélites de la Terre promise et Jésus allant de ville en ville.
"Asseyons-nous là", dit-elle.
Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle répand sur elle sa moisson
fleurie. Elle en est toute parfumée, et déjà les papillons voltigent
autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les
tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus
elle les trouve agréables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif
ne blesse point. C'est pour les regards usés des citadins que les
peintres des villes éteignent les tons avec prudence. Les yeux de
Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les
coquelicots, voilà ce que Catherine préfère. Mais leur pourpre fragile
s'est déjà fanée et la brise légère effeuille dans les mains de l'enfant
leur corolle étincelante. Elle regarde, émerveillée, toutes ces tiges en
fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les
feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient
d'habitation à des mouches et à de petits scarabées qui, voyant leur
demeure en péril, s'inquiètent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas
des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites bêtes et elle n'a
d'eux aucune pitié. Pourtant on peut être en même temps très petit et
très malheureux. Mais c'est là une philosophique et, pour le malheur des
scarabées, la philosophie n'entre point dans la tête de Catherine.
Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des
clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornée comme l'image
rustique d'une vierge vénérée des bergers. Son petit frère Jean, occupé
pendant ce temps à conduire des chevaux imaginaires, l'aperçoit ainsi
parée. Aussitôt il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux
pénètre toute sa petite âme. Il s'arrête, le fouet lui tombe des mains.
Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait être beau aussi et tout
chargé de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce désir dans son langage
obscur et doux. Mais elle l'a deviné. La petite Catherine est une grande
soeur; une grande soeur est une petite mère; elle prévient, elle devine.
"Oui, chéri, s'écrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et
tu seras pareil à un petit roi."
Et la voilà qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les
fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs
sur la tête du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle
le soulève de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis
elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau
par elle.
Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau.
Cette idée le pénètre d'un respect profond de lui-même. Il comprend
qu'il est sacré. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les lèvres
serrées, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts écartés
comme les rayons d'une roue, il goûte une joie pieuse à se sentir
devenir une idole. Le ciel est sur sa tête, les bois et les champs sont
à ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul
beau.
Mais tout à coup Catherine éclate de rire. Elle s'écrie:
"Oh! que tu es drôle, mon petit Jean! que tu es drôle!"
Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne
lui glisse sur le nez. Et elle répète:
"Oh! qu'il est drôle! qu'il est drôle!"
Et elle rit de plus belle.
Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini
et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coûte de redevenir ordinaire.
Maintenant la couronne dénouée s'est répandue à terre et le petit Jean
est redevenu semblable à l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est
encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voilà qui tire
de l'ornière les six chevaux de ses rêves. Les petits enfants imaginent
avec facilité les choses qu'ils désirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils
gardent dans l'âge mur cette faculté merveilleuse, on dit qu'ils sont
des poètes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se démène.
Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y
en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les
animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures
auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les
petites mains qui les ont séparées de la vie. Catherine en serait
touchée si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes
dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non
plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes
guère plus avancés que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que
c'est que vivre. Peut-être ne faut-il pas trop nous plaindre de notre
ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le
monde finirait.
Un souffle léger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir
qui vient.
"J'ai faim", dit le petit Jean.
Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais
Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner à son petit frère.
Elle lui dit:
"Mon petit frère, retournons à la maison." Et ils songent tous deux à la
soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue à la crémaillère, au
milieu de la grande cheminée. Catherine amasse ses fleurs sur son bras
et, prenant son petit frère par la main, le conduit vers la maison.
Le soleil descendait lentement à l'horizon rougi. Les hirondelles, dans
leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir
était venu. Catherine et Jean se pressèrent l'un contre l'autre.
Catherine laissait tomber une à une ses fleurs sur la route. Ils
entendaient, dans le grand silence, la crécelle infatigable du grillon.
Ils avaient peur tous deux et ils étaient tristes, parce que la
tristesse du soir pénétrait leurs petites âmes. Ce qui les entourait
leur était familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils
connaissaient le mieux.
Il semblait tout à coup que la terre fut trop grande et trop vieille
pour eux. Ils étaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans
la maison où leur mère faisait la soupe pour toute la famille. Le petit
Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main
fatiguée sa dernière fleur. Elle tirait son petit frère par le bras et
tous deux se taisaient.
Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel
assombri. Alors, ils s'arrêtèrent, et tous deux, frappant des mains,
poussèrent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frère, puis,
ils se mirent ensemble à courir de toute la force de leurs pieds
fatigués. Quand ils entrèrent dans le village, des femmes qui revenaient
des champs leur donnèrent le bonsoir. Ils respirèrent. La mère était sur
le seuil, en bonnet blanc, l'écumoire à la main.
"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jetèrent dans
ses bras. En entrant dans la salle où fumait la soupe aux choux,
Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la
terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton à la hauteur de la table,
mangeait déjà sa soupe.
LES FAUTES DES GRANDS
Les routes ressemblent à des rivières. Cela tient à ce que les rivières
sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage
avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux à des
barques? Et les routes sont comme des rivières que l'homme a faites pour
l'homme.
Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et
sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent
un appui à la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos
pères qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons
que par leurs bienfaits. Qu'elles soient bénies, ces routes par
lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui
rapprochent les amis.
C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard,
Jacques et Étienne ont pris la route nationale qui déroule au soleil, le
long des prés et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs
et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'à la mer où sont les navires.
Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une
belle course d'un kilomètre pour atteindre la maison de l'ami Jean.
Les voilà partis. On les a laissés aller seuls, sur la foi de leurs
promesses; ils se sont engagés à marcher sagement, à ne point écarter du
droit chemin, à éviter les chevaux et les voitures et à ne point quitter
Étienne, le plus petit de la bande.
Les voilà partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne
peut mieux partir. Pourtant, il y a un défaut à cette belle ordonnance.
Étienne est trop petit.
Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hâte le pas. Il ouvre
toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroît. Mais il
est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arrière.
C'est fatal; les philosophes savent que les mêmes causes produisent
toujours les mêmes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni même
Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le
pauvre Étienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert
possible. Étienne court, souffle, crie, mais il reste en arrière.
Les grands, ses aînés, devraient l'attendre, direz-vous, et régler leur
pas sur le sien. Hélas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont
en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils
laissent les faibles en arrière. Mais attendez la fin de l'histoire.
Tout à coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arrêtent. Ils
ont vu par terre une bête qui saute. La bête saute parce qu'elle est une
grenouille, et qu'elle veut gagner le pré qui longe la route. Ce pré,
c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir auprès d'un
ruisseau. Elle saute.
C'est une grande curiosité naturelle qu'une grenouille.
Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui
donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se
jettent à sa poursuite. Adieu Étienne, et la belle route toute jaune;
adieu leur promesse. Les voilà dans le pré, bientôt ils sentent leurs
pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe épaisse.
Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe
cachait un marécage.
Ils s'en tirent à grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs
mollets sont noirs. C'est la nymphe du pré vert qui a mis les guêtres de
fange aux quatre désobéissants.
Étienne les rejoint tout essoufflé. Il ne sait, en les voyant ainsi
chaussés, s'il doit se réjouir ou s'attrister. Il médite en son âme
innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant
aux quatre guêtrés, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le
moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil équipage? Quand
ils rentreront à la maison, leurs mères liront leur faute sur leurs
jambes, tandis que la candeur du petit Étienne reluira sur ses mollets
roses.
JAQUELINE ET MIRAUT
Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille
et Miraut est un gros chien.
Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques: de là leur
intimité profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent
plus: cela passe la mémoire d'un chien et celle d'une petite fille.
D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni
besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idée qu'ils se connaissent
depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car ils
n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existé avant eux. Le
monde, tel qu'ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux.
Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau
milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c'est une idée
inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils
sont trop gros pour cela! Quant à la pensée de Miraut, c'est sans doute
une bonne et juste pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien.
Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas
très bien lui-même.
Assurément, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons,
cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves: il
voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme
Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses
tristes.
C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là
que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la
réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rêve avec ce
qu'il voit quand il est éveillé, et cette confusion l'empêche de
comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme
c'est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que
nous comprenions les idées des chiens mieux que les chiens ne
comprennent les idées des hommes? Mais d'homme à chien, on peut tout de
même s'entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les
hommes quelques idées canines. C'est assez pour lier amitié. Aussi
Jacqueline et Miraut sont-ils très bons amis.
Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant
ses pattes de devant sur les épaules de l'enfant, il la domine de la
tête et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchées; mais il
sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est,
elle est précieuse. Il l'admire à sa manière. Il la trouve mignonne. Il
admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la lèche par
sympathie.
Jacqueline, de son côté, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est
fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une
petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonté. Aussi bien
la bonté est-elle une chose douce à rencontrer.
Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connaît
beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur génie de la terre est
en lui. Elle le voit énorme, grave et doux. Elle le vénère comme sous un
autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vénéraient des dieux
agrestes et velus.
Mais voici que tout à coup, elle est surprise, inquiète, étonnée. Elle a
vu son vieux génie de la terre, son dieu velu, Miraut, attaché par une
longue laisse à un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hésite,
Miraut la regarde de son bel oeil honnête et patient. Il n'est ni
surpris ni fâché d'être à la chaîne; il aime ses maîtres, et, ne sachant
pas qu'il est un génie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde
sans colère sa chaîne et son collier. Cependant Jacqueline n'ose
avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystérieux ami soit
captif, et une vague tristesse emplit sa petite âme.
VI
LES DEUX TAILLEURS
La tunique ne me paraît pas très convenable aux lycéens, parce que ce
n'est point un vêtement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend
sans raison sur leur indépendance. Je l'ai portée, et j'en garde un
mauvais souvenir.
Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le collège où j'ai
appris fort peu de choses, un tailleur habile nommé Grégoire. M.
Grégoire n'avait pas son pareil pour donner à une tunique ce qu'il faut
qu'ait cette tunique: des épaules, de la poitrine et des hanches.
M. Grégoire vous enjuponnait les pans avec une vénusté singulière. Il
taillait des pantalons à l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un
peu guêtre sur la bottine.
Et, quand on était habillé par M. Grégoire, pour peu qu'on sût porter le
képi, en relevant la visière selon la mode d'alors, on avait une très
jolie tournure.
M. Grégoire était un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la récréation
de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette
verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les
élèves à qui ces beaux ouvrages étaient destinés quittaient la partie de
barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Grégoire dans une des
salles du rez-de-chaussée, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et
méditatif, M. Grégoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes
à la craie. Et, huit jours après, il rapportait, dans la même toilette
verte, un costume irréprochable.
Par malheur, M. Grégoire faisait payer très cher ses tuniques. Il en
avait le droit: il était sans rival. Le luxe est toujours coûteux: M.
Grégoire était un tailleur de luxe. Je le vois encore, pâle,
mélancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si
fatigués sous des lunettes d'or; il était d'une distinction parfaite et,
n'eût été sa toilette verte, on l'eût pris pour un magistrat. M.
Grégoire était le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs
crédits, car sa clientèle était composée de gens riches, c'est-à-dire de
gens qui n'en finissent pas de régler leurs notes. Il n'y a que les
pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce
qu'on ne leur fait pas crédit. M. Grégoire savait qu'on n'attendait de
lui rien de petit ou de médiocre, et qu'il devait à ses clients et à
lui-même de produire tardivement de très grosses notes.
M. Grégoire avait deux tarifs, selon la qualité des fournitures. Il
distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodées
sur le collet même et les palmes faites d'avance, avec moins de
délicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait
donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif était déjà ruineux.
Les élèves habillés par M. Grégoire constituaient une aristocratie, une
sorte de high-life à deux degrés, dans lequel on distinguait les collets
brodés et les collets à appliques. L'état de mes parents ne me
permettait pas d'espérer jamais entrer dans la clientèle de M. Grégoire.
Ma mère était très économe; elle était aussi très charitable. Sa charité
la fit agir d'une manière qui montre la bonté de son âme,--il n'y en eut
jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs
désagréments. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge
de la rue des Canettes, nommé Rabiou (c'était un petit homme roux et
cagneux qui portait une tête d'apôtre sur un corps de gnome),
languissait dans la misère et méritait un sort meilleur, elle songea
tout de suite à lui être utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais
Rabiou était chargé de famille, plein de fierté d'ailleurs, et je vous
ai dit que ma mère n'était pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne
le tira pas d'affaire. Elle s'ingénia ensuite à lui trouver de
l'ouvrage, et elle commença par lui commander pour mon père autant de
pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il était
raisonnable d'en commander.
Mon père n'eut, pour sa part, rien à gagner à ces dispositions. Les
habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il était d'une
simplicité admirable, il ne s'en aperçut même pas.
Ma mère s'en aperçut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon père
était un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le
paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vêtu lorsqu'on porte un
vêtement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de
bien, craignant Dieu et père de douze enfants.
Le malheur fut qu'après avoir fourni à mon père plus de vêtements qu'il
n'était nécessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa
femme était poitrinaire et ses douze enfants anémiques. Une loge de la
rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi
beaux que les jeunes Anglais entraînés par le canotage et par tous les
sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour
acheter des médicaments, ma mère imagina de lui commander une tunique à
mon usage. Elle lui eût aussi bien commandé une robe pour elle.
A l'idée d'une tunique, Rabiou hésita. Une sueur d'angoisse mouilla son
front d'apôtre. Mais il était courageux et mystique. Il se mit à la
besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il était
ému, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vêtement de
précision! Ajoutez à cela que j'étais long, maigre, sans corps,
difficile à habiller. Enfin, le pauvre homme parvint à la confectionner,
ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'épaules, la poitrine creuse, elle
allait s'évasant, tout en ventre. Encore eût-on passé sur la forme. Mais
elle était d'un bleu clair et cru, pénible à voir, et le collet portait
appliquées, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait
pas prévu que je deviendrais un poète très distingué. Il ne savait pas
que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitulé:
Premières fleurs. J'avais trouvé ce titre moi-même et j'en étais
content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est
d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour
comble de misère, ce collet, loin de s'appliquer à mon cou, tendait à
s'en éloigner et bâillait de la façon la plus disgracieuse.
J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col évasé,
prenait un aspect piteux et lamentable. J'en conçus quelques soupçons à
l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent
homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel,
avait fait une tunique et n'avait pas espéré tant faire, n'y voulut
point toucher, de peur de faire pis.
Et, après tout, il avait raison. Je demandai avec inquiétude à maman
comment elle me trouvait. Je vous dis que c'était une sainte. Elle me
répondit comme Mme Primrose:
"Un enfant est assez beau quand il est assez bon."
Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicité.
Je la revêtis pour la première fois un dimanche, comme il convenait,
puisque c'était un vêtement neuf. Oh! quand ce jour-là je parus dans la
cour du collège pendant la récréation, quel accueil!
"Pain de sucre! pain de sucre!" s'écrièrent à la fois tous mes
camarades.
Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le
galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col béant à la
nuque. Ils se mirent tous à me fourrer des cailloux dans le dos, par
l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignées
et des poignées sans combler le gouffre.
Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas
considéré ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il
m'avait établie.
Suffisamment caillouté, je donnai des coups de poing; on m'en rendit,
que je ne gardai pas. Après quoi on me laissa tranquille. Mais, le
dimanche suivant, la bataille recommença. Et tant que je portai cette
funeste tunique, je fus vexé de toutes sortes de façons et vécus
perpétuellement avec du sable dans le cou.
C'était odieux. Pour achever ma disgrâce, notre surveillant, le jeune
abbé Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitié.
Jusque-là, distinguant la douceur de mon caractère et la gravité précoce
de mes pensées, il m'avait admis, avec quelques bons élèves, à des
conversations dont je goûtais le charme et sentais le prix. J'étais de
ceux à qui l'abbé Simler, pendant les récréations plus longues du
dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et même exposait les cas
difficiles où l'officiant pouvait se trouver dans la célébration des
mystères.
L'abbé Simler traitait ces sujets avec une gravité qui me remplissait de
joie. Un dimanche, tout en se promenant à pas lents dans la cour, il
commença l'histoire du prêtre qui trouva une araignée dans le calice
après la consécration.
"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbé Simler, mais
il sut se montrer à la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit
délicatement la bestiole entre deux doigts, et ..."
A ce mot, la cloche sonna les vêpres. Et l'abbé Simler, observateur de
la règle qu'il était chargé d'appliquer, se tut et fit former les rangs.
J'étais bien curieux de savoir ce que le prêtre avait fait de l'araignée
sacrilège. Mais ma tunique m'empêcha de l'apprendre jamais.
Le dimanche suivant, en me voyant affublé d'un habit si grotesque,
l'abbé Simler sourit discrètement et me tint à distance. C'était un
excellent homme, mais ce n'était qu'un homme; il ne se souciait pas de
prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra
sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas décent que je fusse
en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce
qui était, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en
quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage à cause des
balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte était
raisonnable. Peut-être enfin ma tunique choquait-elle en lui un
sentiment esthétique développé par les cérémonies du culte et dans les
pompes de l'Église. Ce qui est certain, c'est qu'il m'écarta de ces
entretiens dominicaux qui m'étaient chers.
Il s'y prit habilement et par d'heureux détours, sans me dire un seul
mot désobligeant, car c'était une personne très polie.
Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du côté opposé et de
parler bas de façon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand
je lui demandais avec timidité quelques éclaircissements, il feignait de
ne point m'entendre, et peut-être en effet ne m'entendait-il point. Il
ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'étais importun
et je ne me mêlai plus aux familiers de l'abbé Simler.
Cette disgrâce me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes
camarades m'agacèrent à la longue. J'appris à rendre, avec usure, les
coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue à ma honte que je ne
l'ai pas du tout exercé dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades
que j'avais bien rossés m'en témoignèrent une vive sympathie.
Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours
l'histoire du prêtre et de l'araignée. Cependant je fus en butte à des
vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans
les choses humaines, le bien est toujours mêlé au mal. Mais, en ce cas,
le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique était
inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mère avait
raison. Rabiou était un honnête homme qui craignait Dieu et fournissait
de bon drap.
VII
MONSIEUR DEBAS
I
Il était peut-être nécessaire au progrès de la vie moderne qu'une gare
s'élevât sur les ruines regrettées de la Cour des Comptes, qu'on
arrachât tous les arbres de nos quais, qu'on fît passer un chemin de fer
souterrain et un tramway à vapeur sur cette rive longtemps paisible.
Je l'attends à voir bientôt, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux
quais augustes, des hôtels construits et décorés dans cet effroyable
style américain qu'adoptent maintenant les Français, après avoir, durant
une longue suite de siècles, déployé dans l'art de bâtir toutes les
ressources de la grâce et de la raison. On m'assure que la prospérité de
la ville y est intéressée et qu'il est temps que des bars et des cafés
remplacent les boutiques des librairies et les étalages des
bouquinistes.
Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition
essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent
qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la
nécessité. Mais disons du moins combien était aimable ce paysage
lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes.
Si j'ai jamais goûté l'éclatante douceur d'être né dans la ville des
pensées généreuses, c'est en me promenant sur ces quais où, du palais
Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles
aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France
moderne. On y voit le Louvre ciselé comme un joyau, le Pont-Neuf qui
porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siècles
et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail,
criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dorés, poussant des
canons en acclamant la liberté aux jours révolutionnaires, ou
s'engageant, en volontaires, à servir, sans souliers, sous le drapeau
tricolore, la patrie en danger. Toute l'âme de la France a passé sur ces
arches vénérables où des mascarons, les uns souriants, les autres
grimaçants, semblent exprimer les misères et les gloires, les terreurs
et les espérances, les haines et les amours dont ils ont été témoins
durant des siècles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de
brique telles qu'elles étaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette
de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flèche rétablie
de la Sainte-Chapelle, l'Hôtel de Ville et les tours de Notre-Dame.
C'est là qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des générations, le
progrès des âges, la continuité d'un peuple, la sainteté du travail
accompli par les aïeux à qui nous devons la liberté et les studieux
loisirs. C'est là que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus
ingénieux amour. C'est là qu'il m'apparaît clairement que la mission de
Paris est d'enseigner le monde. De ces pavés de Paris, qui se sont tant
de fois soulevés pour la justice et la liberté, ont jailli les vérités
qui consolent et délivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres
éloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais à sa vocation.
Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de
gloire, les boîtes de livres étalées sur les quais lui faisaient une
digne couronne.
Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacré aux
antiquités et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage
d'étaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe
siècle, et qu'à l'époque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf étaient
meublés de romans. MM. les libraires jurés, ayant boutique et enseigne
peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chassés
par édit, en même temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont
leurs tribulations comme les grands.
Du moins les bouquinistes furent-ils regrettés des doctes hommes, et
l'on conserve le mémoire qu'un bibliophile rédigea en leur faveur, l'an
1697, c'est-à-dire plus de quarante ans après leur expulsion.
"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf
estoient occupées par les librairies qui y portoient de très bons livres
qu'ils donnoient à bon marché. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens
de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pécunieux.
"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne
connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit à la vérité, mais qu'on
ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achète
que parce qu'ils sont à bon marché; et enfin de vieilles éditions
d'anciens auteurs qu'on trouve à bon marché et qui sont achetez par les
pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles."
Cette requête est d'Étienne Baluze, qui fut bon homme et vécut dans les
livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il
conclut:
"Ainsi il semble qu'on devroit tolérer, comme on a fait jusques à
présent, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans
une extrême misère, qu'en considération des gens de lettres, pour
lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen
des défenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons
livres à bon marché."
Les bouquinistes au XVIIIe siècle reconquirent le parapet pour la joie
des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquiétés de nouveau
en 1721. A cette date, une ordonnance du roi défendit les étalages des
livres à peine de confiscation, d'amende et de prison. On rédigea des
requêtes rimées en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux
qui est censé parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas:
Ces pauvres gens, chaque matin,
Sur l'espoir d'un petit butin,
Avecque toute leur famille:
Garçons, apprentis, femme et fille,
Chargeant leur col et plein leurs bras,
D'un scientifique fatras
Venaient dresser un étalage
Qui rendait plus beau le passage,
Au grand bien de tout reposant,
Et honneur dudit exposant,
Qui, tous les jours dessus ses hanches,
Excepté fêtes et dimanches,
Temps de vacances à tout trafic,
Faisoit débiter au public
Denrée à produire doctrine
Dans la substance cérébrine.
Ce n'est pas là sans doute l'Élégie pleurant en longs habits de deuil,
et je ne dis pas que ces plaintes soient éloquentes. Mais elles sont
raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardèrent pas
à reprendre possession des quais.
Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux
et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les célébrait alors dans un
petit livre dont j'ai oublié le titre, ce qui est pour moi un grand
sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la
régularité des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des
quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les étalagistes
n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait
parfois, inattendu, mesurer la longueur des étalages, et s'assurer
qu'elle n'excédait pas celle du terrain concédé. On assure qu'ils
étaient enclins à usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnêtes
gens. Il me fut donné de connaître assez particulièrement l'un d'eux, M.
Debas, qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me
rappeler le souvenir sans attendrissement.
II
Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui
Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie,
travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces
statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se
tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus
semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se
perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son
étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles
des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y
laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi
dans son jardin.
L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai
les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes
des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le
bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai
où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où
chaque nuit il allait dormir.
Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était
le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors
l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en
bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une
agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.
Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les
enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir
à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses
boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies,
M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même
homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient
inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix
de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des
Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des
lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands
ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des
vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait
abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la
ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des
cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre.
Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les
mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il
connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux
blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler
et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des
chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa
providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin
en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai
Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé,
il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait
l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux
ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les
arts pour l'amour des hommes.
Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A
cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse,
passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il
s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité
de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en
vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait
contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de
rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il
ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à
ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du
palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du
souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec
celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.
Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M.
Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III,
au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le
quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste
dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères
et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez
semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait
en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure.
Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant
lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses
vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un
marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la
flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de
connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à
son aide de camp de s'en informer.
Celui-ci obéit et revint dire à césar:
"Ce sont les Victoires et conquêtes."
Ce jour là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais
ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et
candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de
camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux
merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir
Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à
l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes
d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers
avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud,
Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les
plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un
et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables
d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame,
était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour
les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un
songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits
saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M.
l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute
taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des
promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur
le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger
des propos avec M. Debas.
C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du
bouquiniste:
"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."
Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires
allaient bien, M. Debas répondait:
"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au
régime."
Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.
Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le
corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux
ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse
d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et
nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le
malheur de la France."
Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus
et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps
d'Étienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les
savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues
heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de
mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris,
mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du coeur.
III
Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de
bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte à deux
sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles
étalages des évocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y
rencontre en foule. Les Champs-Élysées tant vantés des anciens
n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien ne trouve en
cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gré,
les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes
qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va
arracher. Ils sont petits et grêles. Mais ils ont de la grâce. Sans eux,
le bel hôtel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si
raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptée
semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprès d'elle. Puis il faut
des arbres devant les palais pour rappeler l'homme à la nature.
Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes
lentes promenades, me confiaient leurs mécomptes: "On ne trouve plus
rien, me disaient-ils, dans la boîte à deux sous." Et ils louaient le
temps passé, alors que M. de la Rochebilière découvrait chaque matin,
entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'édition princeps de quelque
chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouvé sur les quais
aucune édition originale de Molière ou de Racine, mais ce qui vaut mieux
encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4º, j'y ai
trouvé des leçons de sagesse. Tout ce papier barbouillé m'a enseigné la
vanité du succès qui passe et des célébrités éphémères. Je ne peux
fouiller la boîte à deux sous sans me sentir aussitôt envahi par une
paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter à tout
ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point
écrire.
VIII
LE GARDE DU CORPS
Élevé sur le quai Voltaire, dans la poussière des livres et des
bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte,
j'ai connu tout enfant des amateurs de faïence, d'armes, d'estampes, de
médailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et
j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu
des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils
méritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous
ces gens singuliers ont le goût délicat, l'esprit orné, les moeurs
douces; et mon amitié pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de
choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie.
Du temps que j'étais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et
le plus rêveur des rhétoriciens, je passais avec délices mes jours de
congé chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans
une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune était vieux.
C'était un petit homme hérissé, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un
tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrées dans un
étau, sur le bord de son établi.
Il polissait sans cesse d'antiques épées qui, désormais innocentes,
devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinée
dans quelque panoplie de château. Sa boutique était pleine de
hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de
grèves et d'éperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe
siècle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont
point vue ont manqué de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie.
Il y avait là des lames de Tolède et des armures sarrasines d'une grâce
infinie; ces casques ovales d'où tombait un réseau de mailles d'acier
fin comme la mousseline, ces boucliers damasquinés d'or m'ont donné dans
mon jeune âge une vive admiration pour les émirs exquis et terribles qui
combattaient contre les barons chrétiens à Ascalon et à Gaza; et si
maintenant encore je prends tant de plaisir à lire la tragédie de Zaïre,
c'est sans doute parce que mon imagination se plaît à parer de ces
belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques
et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais
j'étais enclin à voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de
Villehardouin et le cimeterre de Saladin.
C'était l'effet de mon enthousiasme rêveur, et je dois déclarer que
l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guère.
Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois épées de
bourreau qu'il tenait pour de bonnes pièces. Leclerc jeune était un
honnête homme, ancien garde royal, très estimé de ses clients.
Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise,
vieux royaliste, à qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832,
avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse à meubler
d'épées historiques sa salle d'armes du château de Mauffeuges, aux
Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait été garde du corps de Charles X,
abondait en récits de cour et en généalogies qu'il débitait d'une voix
de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui était
provincial. M. de Gerboise était bon gentilhomme, avec un air paysan et
un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante crinière
blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient été les
plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de
l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait
infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses
anecdotes.
Il traitait avec quelque considération Leclerc jeune, qui avait été
garde royal et qui, dans sa simplicité laborieuse, tenait plus de
l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu à l'âge où l'on a perdu tous
les compagnons des jeunes années, le vieux chouan de 1832 se plaisait à
rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur
commune jeunesse.
Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on
ne m'aperçût pas, et j'écoutais.
Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Révolution de 1830
et le voyage royal de Cherbourg! C'est un récit qu'il terminait toujours
en s'écriant:
"Le maréchal Maison, quel gueux!"
Leclerc ne manquait pas d'ajouter:
"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eûmes à manger que les
pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je reçus d'un
paysan un coup de fourche dont je suis demeuré boiteux."
C'est tout ce qu'il avait gagné au service du roi, et pourtant il était
resté royaliste, et il gardait précieusement dans le tiroir de sa
commode un morceau du drapeau blanc que le régiment s'était partagé dans
la cour du château de Rambouillet.
Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et
chaude:
"Leclerc, où donc étiez-vous en garnison dans l'été de 1828?"
L'armurier, levant la tête de dessus son établi:
"A Courbevoie, monsieur le marquis.
--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les
fils ont aujourd'hui des emplois à la cour de Badinguet."
Et, d'un geste dédaigneux, il montra le château dont on voyait
confusément, à travers les vitres, l'aile aux longs frontons régner sur
l'autre rive du fleuve.
"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'étais de
service, comme garde du corps, au château de Saint-Cloud, 2e compagnie,
bandoulière verte ... Ah! bigre! nous n'étions pas déguisés en
mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idée de
parvenu que d'habiller les soldats du trône en oiseau de paradis. Nous
portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et
plumet blanc, l'habit bleu de roi à collet écarlate, épaulettes,
aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc."
Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta:
"Et bottes à l'écuyère ... A vingt ans, garde de deuxième classe avec
rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les
semaines ... Je n'étais pas à plaindre. Ah! Leclerc, c'était le bon
temps!
--Oui, monsieur le marquis, répondait doucement l'armurier, en
continuant d'astiquer une lame, oui, c'était le bon temps dans un sens;
mais j'étais tout de même malheureux par rapport aux camarades de
chambrée qui avaient trouvé une grammaire dans mon fourniment. Parce
qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le français au
régiment, et j'avais acheté une grammaire sur ma paye. Mais les hommes
se sont fichus de moi, et ils m'ont berné dans mes draps. Et pendant six
mois on chantait dans le quartier:
As-tu vu la grand'mère,
As-tu vu la grand'mère
A Leclerc?
--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans
votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la
grammaire. C'est comme si moi, dans mon état j'avais voulu connaître
l'hébreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu
de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc,
que j'étais de service à Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc,
parce que c'était l'été. Dans la tenue d'hiver, le pantalon était bleu
de roi comme l'habit.
--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'été des pantalons de
coutil.
--Oui, dit le marquis, et ce n'était pas le plus beau de votre affaire.
Mais vous étiez tout de même de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc,
n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment
dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service à
Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenêtres du roi,
et ce que je vis cette nuit-là, je ne l'oublierai jamais.
"Tout était dans l'ordre; le drapeau flottait sur le château. Le
capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-général, dormait
dans son lit, les clés sous son traversin. Le cri des grillons déchirait
le grand silence de la nuit, et la lune levée au-dessus des arbres
argentait les allées du parc désert. Le mousquet au bras, je rêvais,
contre le perron, à mes affaires et à mes plaisirs. Tout à coup, je vis
la fenêtre de la chambre où couchait le roi s'ouvrir et Charles X
paraître sur le balcon, en bonnet de nuit à rubans et en robe de chambre
à ramages. La clarté blanche du ciel coulait sur ses grands traits
aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, à sa coutume, il avait un
air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour à tour
longuement la lune montée au zénith et quelque chose qu'il tenait dans
le creux de la main gauche et qui me parut être un médaillon. Puis il se
mit à baiser tendrement ce médaillon, le bras droit tendu vers l'astre
qu'il semblait prendre à témoin. Des larmes coulaient sur ses joues.
J'étais si troublé de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se
mit à battre violemment contre ma bandoulière. Les regards et les
baisers se prolongèrent durant quelques instants. Puis le roi rentra
dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenêtre.
"Leclerc, n'auriez-vous pas été touché à ma place de voir ce vieux roi
en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme
(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le médaillon) et attester
la lune, par ses larmes, de la fidélité de ses tendresses et de ses
douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sût ses
jeunes amours!
"J'ai l'idée, Leclerc, que cette nuit-là Charles X songeait à Mme de
Polastron, qui l'avait aimé lorsqu'il était le brillant comte d'Artois,
qui l'alla rejoindre à l'armée de Condé où il traînait les misères de
l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses
diamants, ses bijoux, son or ramassé à la hâte, lui sacrifia sa fortune
et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?"
L'armurier hocha la tête; il était visible qu'il n'en pensait rien.
M. de Gerboise reprit vivement:
"Oui, j'aime à penser, Leclerc, que cette nuit-là, à Saint-Cloud,
trente-cinq ans après la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa
meilleure amie. Et il avait bigrement raison.
"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner à vivre.
--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier.
--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand
on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois."
J'avais dès lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit
le plus léger et la tête la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps,
beaucoup lu son histoire sans y rien découvrir à son honneur. Je
recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la
lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie.
IX
MADAME PLANCHONNET
J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septième
année. Mon père m'avait envoyé passer les vacances de Pâques à Corbeil,
chez ma tante Félicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine
et y vivait dans la dévotion et les médicaments. Elle m'embrassa avec un
juste sentiment de ce qu'on doit à sa famille, me félicita d'avoir passé
mon baccalauréat, me dit que je ressemblais à mon père, me recommanda de
ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberté jusqu'au
dîner.
J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphémie m'avait
préparée, et je défis ma malle qui contenait, précieusement serré entre
mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'était une nouvelle
historique, Clémence Isaure, où j'avais mis tout ce que je concevais de
l'amour et de l'art. J'en étais assez content. Après avoir fait un brin
de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les
boulevards plantés d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je
vis, sur la porte d'une maison basse, tapissée de glycine, un écriteau
blanc où l'on lisait en lettres noires: l'Indépendant, journal
quotidien, politique, commercial, agricole et littéraire. Cette
inscription réveilla mes pensées de gloire. J'étais tourmenté depuis
quelques mois du désir de faire imprimer ma Clémence Isaure. Ambitieux
et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachée dans le
feuillage, offrirait un asile convenable à ma première oeuvre, et dès
lors l'idée germa dans ma tête de porter mon manuscrit à l'Indépendant.
La vie que je menais à Corbeil était douce et monotone. Ma tante me
contait, à dîner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle,
survenue dix ans en çà, l'occupait encore; elle gardait pour le café ses
histoires de M. l'abbé Laclanche, homme excellent, mais fatigué par
l'âge et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante
lui disait ses péchés. Après quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher
en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.
Un jour, étant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se
trouvaient sur le guéridon d'acajou. C'étaient des numéros de
l'Indépendant, auquel ma tante était abonnée. De petit format, avec des
caractères usés sur un papier trop mince, l'Indépendant avait un air de
modestie qui m'encourageait.
J'en parcourus deux ou trois numéros; le seul article littéraire que j'y
trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il était signé
d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il était dans le genre de
ma Clémence Isaure, mais plus faible. Et cette considération me
détermina à porter mon manuscrit au rédacteur en chef du journal. Son
nom était inscrit sous le titre: Planchonnet.
Je fis un rouleau de ma Clémence Isaure, et, sans instruire ma tante de
la démarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fièvre, à
la maison tapissée de glycine. M. Planchonnet me reçut tout de suite
dans son cabinet. Il écrivait, ayant mis bas son habit et son gilet.
C'était un géant, et le plus velu que j'eusse encore rencontré. Il était
tout noir, faisait à chaque mouvement un bruit de crins froissés et
sentait le fauve. Il ne s'arrêta point d'écrire à ma venue et, suant,
soufflant, la poitrine à l'air, il acheva son article; puis, il posa sa
plume et me fit signe de parler.
Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et
je lui tendis en tremblant mon manuscrit.
"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble
affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration
universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre
avec le rédacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le
samedi vint et je revis M. Planchonnet.
"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est très gentil. Je
la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez
donc manger la soupe à la maison. Je demeure place Saint-Guenault,
vis-à-vis de la Tour carrée. Ce sera en famille. Et sans cérémonie."
J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance.
Le lendemain, à six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon,
avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les épaules.
Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient
par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait
la lavande.
Une femme entra, blanche et frêle, un peu fanée, mais agréable avec ses
cheveux d'or pâle et ses yeux de pervenche, gracieuse malgré sa taille
défaite.
"C'est Mme Planchonnet", me dit-il.
Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) étaient gros et
rudes, chargés en couleur, beaux d'une certaine façon. Leurs jambes et
leurs bras nus formaient autour de leur père colossal un emmêlement de
chairs fraîches, et leurs yeux farouches me regardaient tous à la fois.
Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse.
"Nous ne restons pas longtemps dans le même endroit; ils n'ont le temps
de connaître personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et
comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de
pension tous les six mois? Henri, l'aîné, a onze ans passés. Il ne sait
pas encore un mot de catéchisme. Je ne sais vraiment pas comment nous
lui ferons faire sa première communion ... Votre bras, Monsieur."
Le dîner était abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillée
par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes,
rôtis, pâtés, fricassées et d'énormes volailles que notre hôte, sa
serviette sous le menton, la fourchette à trois dents d'une main, et de
l'autre le couteau à manche en pied de biche, faisait placer devant lui,
en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu
des poils de son visage. Les coudes arrondis, il découpait avec facilité
les chairs blanches ou noires, servait lui-même largement ses petits, sa
femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses
innocentes.
Mais c'était en versant à boire qu'il montrait toute sa magnificence
d'ogre bon enfant. De ses énormes bras, il tirait par le goulot, sans se
baisser, quelqu'une des bouteilles amassées à ses pieds et versait des
rouges-bords à sa femme qui refusait en vain, aux enfants déjà endormis,
une joue dans leur assiette, et à moi, malheureux, qui avalais sans
goûter, les vins rouges, roses, blancs, ambrés ou dorés, dont il
proclamait, d'une voix joyeuse, l'âge et le cru, sur la foi de l'épicier
qui les lui avait vendus. Nous vidâmes ainsi un nombre que j'ignore de
bouteilles diversement cachetées. Après quoi, j'exprimais à mon hôtesse
des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'âme
d'héroïque et d'amoureux se pressait à mes lèvres. Je poussais la
conversation au sublime. Mais j'éprouvais une réelle difficulté à l'y
maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tête mes spéculations
les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait
incontinent du choix et de la préparation des champignons comestibles ou
de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tête un parfait
cuisinier et une bonne géographie gastronomique de la France. Parfois
aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants.
Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui déclara à plusieurs
reprises qu'elle avait le goût de l'idéal. Elle me confia qu'elle avait
lu autrefois une poésie qui l'avait transportée, mais dont elle ne se
rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui
renfermait des morceaux de différents poètes.
Je récitais tout ce que je savais d'élégies. Mais les vers se perdirent
pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient
horriblement sous la table.
Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour était
si généreux que, loin de l'étouffer dans mon coeur, je le répandais en
longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la
mort et j'ouvris mon âme tout entière à Mme Planchonnet qui, laissant
couler ses paupières sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage
amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce
pas, Monsieur?" et tâchait de sourire.
J'avais encore beaucoup à lui dire quand elle nous quitta pour aller
coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondément sur
leurs chaises. Ce départ me laissa pensif en face de Planchonnet, qui
versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillité
pesante m'irritait. Mais j'étais inspiré par les sentiments les plus
nobles. Je souhaitai intérieurement qu'il eût une belle âme et que j'en
eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fût aimée de deux
hommes dignes d'elle.
C'est pourquoi je résolus de sonder le coeur de Planchonnet.
"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.
--Ah! me répondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ça beau de
rédiger des canards dans les départements. Et des canards cléricaux. Je
travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il
pas vrai?"
Et il se mit à fumer tranquillement sa pipe en écume de mer, sur
laquelle une femme nue était sculptée voluptueusement.
Je lui demandai:
"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?"
Il me répondit:
"Je ne connais personne à Corbeil. Il y a six mois, j'étais à Gap ... Un
peu d'anisette, n'est-ce pas?"
Un immense besoin de tendresse s'était développé en moi. Il me venait de
l'amitié pour Planchonnet. Je lui témoignai de la familiarité, de
l'intérêt et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis
part de mes espérances et de mes rêves.
Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'étant aperçu qu'il
sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le
désir de présenter mes hommages à Mme Planchonnet. Il me fit entendre
que je ne pourrais le faire, parce qu'elle était couchée. J'en fus aux
regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine à trouver.
Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna,
sur la manière de tenir la rampe et de descendre les marches, des
conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier était
apparemment un difficile escalier, car j'y trébuchai dès les premiers
degrés. Tandis que je descendais, Planchonnet, penché sur la rampe, me
demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question
m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais
beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit à la chercher.
Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec
laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je
roulais vainement dans ma tête l'action d'éclat par laquelle je pourrais
exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais à ses jolis yeux
bleus, et j'étais vraiment désolé que sa taille ne fût pas aussi jolie
que ses yeux.
Le lendemain, je me réveillai par un grand soleil, avec la langue sèche
et la peau brûlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce
que j'avais dit la veille à Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de
croire que c'étaient des sottises.
Ma tante ne me cacha pas qu'elle considérait ma rentrée tardive comme un
manque d'égards pour sa maison. Quand je lui révélai fièrement que
j'avais fait recevoir ma Clémence Isaure à l'Indépendant, elle se fâcha
tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de
prévenir le malheur d'une insertion dont la seule idée la terrifiait.
J'allai donc, la tête basse, redemander mon oeuvre à Planchonnet, qui me
la rendit d'une âme égale, comme il l'avait prise.
"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc dîner à la
maison. Nous mangerons les restes."
Je refusai, en considération de ma tante. Quelques jours après, je fis
une visite à Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de
fleurs des champs, remettant un fond à la culotte de son fils aîné. Nous
fûmes l'un envers l'autre d'une extrême réserve. Il pleuvait. Nous
parlâmes de la pluie.
"C'est bien triste, lui dis-je.
--N'est-ce pas? me dit-elle.
--Vous aimez les fleurs, Madame?
--Je les adore."
Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fané.
Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme
Planchonnet.
X
LES DEUX COPAINS
C'était dans les dernières années du second Empire. Jean Meusnier et
Jacques Dubroquet occupaient par moitié un atelier au fond d'une cour,
près du cimetière Montparnasse. Tout le rez-de-chaussée appartenait à
des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et
d'urnes funéraires.
Une poussière de marbre et de plâtre étendait sur le sol son linceul
sali. L'atelier était posé comme une grande cage vitrée sur les magasins
des tailleurs de pierres funéraires; à l'intérieur, un poêle de fonte,
deux chevalets et des chaises de paille défoncées. La poudre des
marbres, qui pénétrait par les fentes de la porte et des châssis,
recouvrait seule la nudité livide des murs et du carrelage.
Jacques Dubroquet était peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste.
Ce paysagiste ressemblait à un arbre; il en avait la rude écorce, la
forte sève, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur
son front rugueux, comme les rejetons d'un saule étêté.
Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal,
égayé d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des
études d'après lesquelles il exécutait ensuite, dans l'atelier, des
tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstiné.
Paysan de race, prudent, défiant, rusé, le visage aussi muet que la
langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde
qu'Euphémie, la crémière du boulevard Montparnasse, une grosse femme
tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il
aimait d'un amour satisfait et narquois.
Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus âgé que lui de quelques
années, était d'un tout autre caractère.
C'était un homme de pensée. Il voulait ressembler à Rubens et, pour y
parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre à
larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussière
inévitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi
en était couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle
déshonorait au contraire la beauté du peintre d'histoire, qui brossait
sans cesse et vainement son velours, et souffrait.
D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'âme grande et,
craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnât pas une suffisante
idée, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui était bien
mieux dans son génie.
Dubroquens touchait, par son âge, aux derniers romantiques et aux
républicains de sentiment. Il avait fait ses études de peinture dans
l'atelier de Riesener, à la fin du règne de Louis-Philippe.
Grand liseur, il fréquentait assidûment ce cabinet de lecture de la
bonne Mme Cardinal, où les étudiants en médecine repassaient leur
anatomie en déjeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine
posée sur la table à côté d'eux. Il dévorait tous les livres, et puis il
allait en disputer avec des camarades, dans la pépinière du Luxembourg,
devant la statue de Velléda.
Et il était éloquent de peinture. La Révolution de 1848 interrompit ses
études de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans
les clubs, il prit conscience de sa mission et conçut l'art nouveau.
Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idées; mais il lui
fallait généralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds
carrés. Soixante pieds carrés de peinture ou rien, voilà l'alternative
dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop
surpris que Jacobus Dubroquens, à l'âge où je le connus, c'est-à-dire
déjà grisonnant, n'eût pas fait encore un seul tableau.
Il avait trop d'idées. Et puis l'Empire de gênait. Il en attendait la
chute. Il était célèbre dans la crémerie du boulevard Montparnasse, pour
une copie d'une des sirènes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en
1847, et où il y avait des morceaux qui voulaient être bons, mais dont
la couleur était froide et grise, en sorte que cette copie ne
ressemblait pas à l'original. Quand on lui en faisait l'observation,
Jacobus Dubroquens répondait en souriant:
"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il
mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme
cela", (et il élevait le bras au-dessus de sa tête).
A la Sirène près, il n'était l'auteur d'aucun tableau. Cette
particularité, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne
l'inquiétait nullement.
"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont là!"
Il avait là, en effet, sous son feutre à la Rubens, deux ou trois
conceptions peu communes d'apothéoses, dans lesquelles il mêlait
toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jésus-Christ, Giordano Bruno
et Barbès.
Que de fois, tout jeune, en ce temps déjà lointain, je préférai à
l'École et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et
les théories esthétiques de Jacobus Dubroquens!
Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des
scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des
enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle éloquence il
décrivait ses futurs tableaux, qui représenteraient la Marche de
l'Humanité, le Génie des religions, le Progrès de la démocratie et la
Paix universelle. Avec quelle conviction il annonçait que son oeuvre
était de faire la synthèse de la philosophie par la peinture!
Cependant Jean Meusnier, à son chevalet devant sa petite toile, poussait
avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et
gardait un silence végétal.
Puis, tout à coup, levant les yeux vers le châssis vitré d'où tombait
une lumière crue, il grognait:
"Ce sacré bahut ... qui me gêne ... comment l'appelez-vous?"
Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un
grand effort de mémoire et s'écriait:
"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour
l'instant."
Parfois, nous dînions tous trois à la crémerie, dans la petite salle
ornée d'une grande toile de Jean Meusnier. C'était une composition
féroce, qu'il avait peinte en riant intérieurement, et qui représentait
des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la
beauté et la laideur que dans le monde végétal. Et le sauvage s'était
amusé à faire des caricatures de chênes et d'ormeaux.
Quant au règne humain, il n'en connaissait qu'Euphémie, qui, décidément,
lui semblait une personne bien agréable. Avant le dîner, il tournait
autour d'elle dans la cuisine, à la clarté des fourneaux, tandis que
Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la salière et
le moutardier de la petite table.
Comme il eût exprimé la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une
toile de vingt mètres carrés, et la République.
En attendant, il composait des modes pour poupées, dessinait les trois
temps de l'extraction des cors d'après la méthode Édouard et peignait
des rosiers de Marie sur moelle de sureau.
C'était un bien honnête homme. Il ne laissait rien deviner du mystère
douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la
philosophie, d'un esprit paisible et content.
Mais nous allons où le destin nous mène, et les plus fidèles d'entre
nous abandonnent l'un après l'autre leurs vieux compagnons sur le
chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma dernière année de
droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean
Meusnier, devenu célèbre, me fut rappelé tous les jours par les journaux
qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maître, je les voyais
au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les
amateurs de peinture et chez les femmes à la mode. Les vitrines des
papetiers me montraient à l'envi son visage connu de vieux dieu
rustique.
Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais
qu'il n'était plus de ce monde et que la mort clémente l'avait doucement
emporté hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un rêve
et à travers un nuage.
Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais à la station des
Tuileries le bateau qui descend la rivière, je remarquai, sur le pont,
un vieillard assis à l'avant, qui, drapé dans un vieux manteau rapiécé
et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur
un carton à dessin une main encore belle et gardait l'attitude du génie
méditatif.
Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On
lui eût donné plus que son âge, à voir les rides de ses joues, mais ses
deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.
Il répondit à mon salut sans savoir qui j'étais et sans se soucier de le
savoir, ayant pris l'habitude, dans les crémeries, d'une sorte de
fraternité anonyme qui s'étendait à tous ses interlocuteurs.
"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que
je l'exécute réduit et corrigé.
--Et qui veut cela, maître Jacobus?
--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil
municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces
épiciers-là, moi? Je néglige les êtres contingents et je méprise tout ce
qui n'est pas réalisé dans l'absolu. Oui, ils veulent dénaturer ma
grande idée. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."
Ainsi donc l'Empire était tombé, la République durait depuis vingt-cinq
ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand
tableau.
Au reste, son contentement était parfait. Il dessinait, pour vivre, des
modèles de pipes, commandés par un concurrent de Gambier, et des
vignettes destinées à orner des boîtes de sardines. A le voir ainsi
souriant, on doutait si c'était un vieux fou ou si c'était un sage, et
je n'oserais pas en décider.
En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivière
argentée et les bords couverts d'une poudre de lumière blonde.
"Hein? me dit-il, voilà un joli fonds pour mon apothéose de la femme
libre ... en donnant plus de valeur aux tons, nécessairement. Je ferai,
cette fois, du Véronèse, mais plus fort ... Véronèse saute haut comme
cela; moi ..."
Et je lui vis faire le geste d'autrefois.
De la passerelle du débarcadère, il me cria:
"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue là ..., à
droite, nº 6. Sonnez fort."
J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus
m'avait indiquée, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme
un chêne, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur.
On eût dit un antique satyre devenu très homme du monde. Il me serra la
main.
"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une
fluxion de poitrine ... fichu!"
Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait
trembler de son poids.
En montant, il soufflait et grognait:
"Sacré bahut, va!"
Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua
tristement la tête et nous dit tout bas:
"Il ne passera pas la journée. Entrez, mes bons messieurs."
Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirène de
1847, Jacobus râlait.
Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, très faible,
mais encore distincte:
"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont
tous là, dans ma tête, mes tableaux ... Après tout, c'est peut-être un
bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ça aurait fait trop de peine aux
camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers
minuit.
Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant
toute sa vie, songeant au mystère des choses, comme effleuré d'un grand
coup d'aile invisible, il porta la main à son front et murmura dans un
étonnement douloureux:
"Sacré bahut!"
XI
ONÉSIME DUPONT
J'ai connu Onésime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touché à la
génération d'Armand Carrel et des rédacteurs du Globe, dont il gardait
la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublié.
C'était un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je
le voyais quelquefois chez mon père. Il était vêtu tout de noir, avec
une extrême recherche. Ses façons trahissaient un perpétuel et minutieux
respect de soi-même. Il gardait à quatre-vingts ans l'allure d'un homme
d'épée. La seule peur qu'il eût jamais connue, la peur de se salir, le
tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne
donnait la main qu'à très peu de personnes. Il avait d'incroyables
scrupules de conscience et d'hygiène, un besoin constant de propreté
morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une
politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumés sur une longue face
jaune et les replis de ses lèvres minces auraient déplu sans un air de
générosité, d'héroïsme, de folie, qu'exprimait toute cette antique
figure. Onésime Dupont n'était pas pauvre. Il passait pour riche, parce
qu'à l'occasion il interrompait la stricte économie de son bien par des
actes d'une magnificence bizarre et singulière.
Conspirateur durant la monarchie de Juillet, représentant du peuple en
1848, proscrit en 1852, député en 1871, il était républicain et
travaillait à l'avènement de la liberté sur la terre et de la fraternité
universelle. Sa doctrine était celle des républicains de son âge; mais
ce qu'il avait d'original, c'est qu'il était en même temps l'ami le plus
généreux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes
qu'il chérissait en masse jusqu'à sacrifier à leur bonheur ses biens, sa
liberté, sa vie, il les méprisait en particulier et évitait leur contact
comme une souillure. Ce n'était pas la seule contradiction de cet esprit
qui proclamait sans cesse l'indépendance de l'idée, condamnait l'emploi
du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'épée à la main, se battait
pour des questions de principes. Il fut jusqu'à la vieillesse le plus
fier duelliste de son parti.
Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de
l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il était fils
d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonnière. Il fut destiné
lui-même au négoce. Ses débuts dans le commerce des porcelaines furent
marqués par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter
comme me l'ont conté des vieillards qui sont morts depuis longtemps.
Le père Dupont, honnête homme et habile homme, se faisait vieux vers
1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le
temps, il résolut de se retirer à la campagne avec sa femme Héloïse, née
Riboul, qui venait de recueillir enfin l'héritage de son père, Riboul,
ancien maçon, acquéreur de biens nationaux. Un jour donc de cette année
1835, le bonhomme appela sons fils Onésime dans la petite cage grillée
qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'où l'on pouvait
surveiller les commis du magasin en faisant des écritures. Et, là, il
lui tint ce langage:
"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage.
J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais
on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accordé cette
immortalité sur la terre. Tu as vingt ans. A cet âge, je vendais de la
vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette à travers tous les
départements de la République, et il m'est arrivé plus d'une fois de
dormir sous la bâche, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige.
L'existence, qui m'a été dure, te sera facile. Je m'en réjouis, puisque
ta vie est la suite de la mienne. J'ai marié ta soeur à un avocat. Il
est temps que je donne à ta vertueuse mère et à moi le repos que nous
avons mérité tous les deux. Je me suis haussé dans la société par mon
travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les
papiers répandus par toute la France à l'époque où le pays établissait
sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as été enseigné dans un
collège. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de
l'esprit. Mais l'essentiel est d'être honnête homme et de gagner de
l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de
l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui répond à
tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onésime. Tu n'es pas encore
capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il
faut que les clients s'accoutument à ta figure. Dès aujourd'hui, reçois
les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce
casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le
reste. Tu n'es ni sot ni méchant. Je ne te reproche pas de porter des
gilets à la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton âge.
J'ai été jeune aussi. Assieds-toi là, mon garçon, devant cette table."
Et le bonhomme Dupont indiqua du bras à son fils un vieux bureau qui
n'était pas à la mode et qu'il gardait par économie, n'étant point
fastueux. C'était un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il
avait acheté à l'encan, une trentaine d'années auparavant, et qui avait
servi à M. de Choiseul durant son ministère.
Onésime Dupont obéit en silence et prit la place qui lui était assignée.
Son père alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que
bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir changé un bousingot en
marchand de porcelaines. Onésime demeuré seul, étudia les tarifs. Il
était enclin à faire son devoir et à donner de l'attention à toutes les
affaires dont il s'occupait. Il se livrait à cette étude depuis une
demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines à
Dijon. C'était un homme jovial et le meilleur client de la maison
Dupont.
"Vous ici, monsieur Onésime! Quoi! vous n'êtes point sur le boulevard à
faire le gandin, avec votre bel habit bleu à boutons d'or! Les jolies
filles des Bains chinois doivent être bien tristes de votre absence.
Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les
affaires sérieuses ... Je venais voir votre père.
--Je le remplace.
--J'en suis heureux. C'est un ami à moi. Voilà dix ans que je fais des
affaires avec lui. J'espère en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui
ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus à votre mère. Ce n'est
pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de
sa personne. Comment va votre père? Je compte bien dîner avec lui un
jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les
ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade.
--Il est en bonne santé. Je vous remercie, monsieur. Que désirez-vous?
--Eh! mais, c'est l'époque du rassortiment. Je viens vous faire mes
commandes annuelles. Je suis arrivé ce matin par la diligence, et je
loge, comme de coutume, à l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron."
Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, énuméra les objets
dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par
centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.
"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onésime.
Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pièces que
le marchand énumérait ... Vingt-quatre services à la Charte, blanc et or
... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ...
"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de
marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je
suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du
commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec
un bon rire.
Et, aussitôt, il prit un air attristé et soupira d'un ton plaintif:
"Vous me ferez bien une petite réduction. Vous tenez vos prix trop haut.
Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La
sécurité manque. Faites-moi ma petite réduction.
--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez,
monsieur, répondit Onésime avec une politesse glaciale.
--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire?
Vous plaisantez!
--Non, monsieur, je ne plaisante pas.
--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite réduction. Il
m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien à son
vieil ami Peignot. Voilà un brave homme, le papa Dupont!
--Brisons là, monsieur, dit Onésime en se levant. Après ce que vous
venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par
l'intermédiaire de deux de mes amis.
--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'âme innocente
se remplissait de surprise.
--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins,
qui se feront un devoir de se mettre à la disposition des vôtres.
--Je ne vous comprends pas.
--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parlé avec assez de clarté.
Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes témoins parce que vous avez
insulté mon père.
--Moi, insulter votre père, un ami de dix ans, un confrère que j'estime,
que j'honore! Vous n'êtes pas dans votre bon sens, jeune homme!
--Vous l'avez insulté, monsieur, en déclarant qu'il pouvait vous faire
une réduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui était insinuer
que ses bénéfices sont excessifs et par conséquent iniques, puisqu'il
peut, selon vous, les réduire sur votre demande. C'était enfin lui
reprocher de vous faire tort de la différence, dans le cas où vous ne la
réclameriez pas, et l'accuser d'indélicatesse à votre préjudice. Vous
l'avez donc insulté. Je crois m'être, cette fois, suffisamment
expliqué."
En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux
tout ronds. L'impossibilité où il se trouvait de rien comprendre à ces
raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'était le calme et
la douceur avec lesquels elles étaient déduites. Onésime Dupont lui
parlait, en effet, de cette voix lente et mélodieuse avec laquelle il
devait plus tard soutenir dans les clubs et à l'Assemblée nationale les
motions les plus terrifiantes.
"Jeune homme, dit en pâlissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux
est fou, cela est certain et nécessaire. Mais je crois fermement--et je
jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant
d'avoir vu votre père et de m'être expliqué avec lui. Ce qui m'arrive à
cette heure est tellement étrange, que je ne croyais pas qu'il dût
jamais arriver rien de semblable, ni à moi ni, d'ailleurs, à personne
autre."
Et il sortit, accablé d'une sorte d'étonnement et sentant qu'il allait
être malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hôtel de la
Victoire, rue du Coq-Héron.
Cependant Onésime Dupont écrivit à deux sous-officiers de la caserne du
Château-d'Eau qu'il avait un service à leur demander. C'étaient deux
sergents bousingots qui servaient couramment de témoins aux rédacteurs
du National et aux membres du club Espérance.
Mais dès le lendemain le père Dupont reprit sa place à son bureau. Il
acheva de vieillir derrière son grillage, ne cultiva point le jardin,
qui était dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers.
Onésime, relevé de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux
intérêts publics et fonda la société secrète Truelle et Niveau, qui
inquiéta par d'incessantes attaques et mit trois fois en péril le
gouvernement de Juillet.
LIVRE DEUXIÈME
NOTES ÉCRITES PAR PIERRE NOZIÈRE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE.
Je feuilletais dernièrement le Mérite des Femmes, dans un joli
exemplaire relié en maroquin cerise et doré sur tranches, qu'on a
trouvé, après la mort de ma grand'mère, dans le secrétaire où cette
excellente femme gardait ses plus chers souvenirs.
La tranche est usée aux beaux endroits, et il y a des fleurs séchées
entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mère, du temps qu'elle
était jeune, lisait ce poème avec attendrissement. Elle y voyait ce que
je n'y vois pas. C'était pour elle la source vive et l'haleine embaumée.
Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse créature savait ce
qu'elle lisait. Elle était jeune, et le livre était frais.
Bien qu'il écrivît l'oeil fixé sur la postérité (il l'a dit lui-même, et
c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouvé avait
sans doute composé son poème pour ma grand'mère, qui était en 1801 une
belle enfant vêtue d'un fourreau de mousseline blanche, plutôt que pour
vous et moi qui n'étions pas nés. C'est pourquoi je suis tenté de croire
que le Mérite des Femmes était un poème excellent et qui s'est gâté
depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mère y eût fait
sécher des fleurs.
Il est vrai que je ne sais pas au juste à quoi elle pensait en lisant le
Mérite des Femmes. Elle ne pensait peut-être pas à ce qu'elle lisait.
Elle avait peut-être plus à dire à son petit livre que son petit livre
n'avait à lui dire. Mais les poètes sont coutumiers de pareilles
confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'étaient pas faits
pour nous écouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des
confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs.
Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Mérite des Femmes, ce sont les
fleurs qu'y mit ma grand'mère.
***
La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte
ingénuité de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule
vérité, l'unique certitude que l'humanité puisse jamais saisir en cette
vie illusoire, où les trois quarts de nos maux viennent de la pensée.
Mon vieux Condillac dit que les êtres les plus intelligents sont les
plus capables de se tromper.
***
La morale et le savoir ne sont pas nécessairement liés l'un à l'autre.
Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont
pas de très bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les
connaissances détruisent les préjugés, fondements des moeurs. C'est une
affaire très chanceuse que de démontrer scientifiquement la vérité
morale la plus universellement reçue.
***
Ceux-là furent des cuistres qui prétendirent donner des règles pour
écrire, comme s'il y avait d'autres règles pour cela que l'usage, le
goût et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses,
toutes nos forces.
Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires françaises.
Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque
chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la
langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mère et notre
nourrice, il faut boire à même. Les grammaires sont des biberons. Et
Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la
table des dieux ni du lit des déesses.
***
Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'était,
de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde
son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits
si petits qu'on les distinguait à peine, et l'on ne voyait guère sur sa
face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entière. Son visage
ressemblait à un fruit mûr. Heureux de naissance, la vie n'avait pas
trop contrarié son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait
l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce
n'est pas qu'il n'eût ses misères, car enfin il était homme, et même bon
homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est
passagère. Le simple Champdevaux ne restait affligé que le temps de
frotter avec ses poings ses petits yeux écarquillés.
Il avait épousé une jeune personne bien élevée, encore plus petite que
lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il
l'aimait. Elle mourut. Il en fut étonné. Et, cette fois, l'étonnement
dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine à voir sur
cette face heureuse. Un bon prêtre, ami de la famille, essaya de le
consoler.
"Dieu vous l'avait donnée, Dieu vous l'a reprise, disait-il.
--Je n'aurais jamais cru ça de lui", répondit Champdevaux.
Trois mois plus tard, passant par Tours où il habitait, j'allai le voir.
C'était le printemps. Je le trouvai qui, coiffé d'un large chapeau de
paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin où il semblait avoir
lui-même poussé. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers
moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard
d'écarter les pensées affligeantes.
Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras:
"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!"
Je vous le dis sincèrement: Champdevaux était, dans sa simplicité, plus
près de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs
souvenirs et les révoltes superbes.
Cet homme heureux trouva l'année suivante, presque sans sortir de son
potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse manière à celle
qu'il avait perdue; seulement, elle était encore plus petite et plus en
joues. Il l'épousa et en fut parfaitement heureux jusqu'à sa mort qui
survint subitement après quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres
quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa dernière surprise.
***
Si nous comprenions les figures des âmes comme les figures de la
géométrie, nous n'aurions pas plus d'animosité à l'endroit d'un esprit
trop étroit qu'un mathématicien n'en montre contre un angle qui, faute
de cinq ou six degrés d'ouverture, n'a pas les propriétés de l'angle
droit.
***
Je ne crois pas que rien au monde soit comparable à l'agilité avec
laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette
effrayante puissance d'oubli autant que par la faculté d'aimer, elles
sont vraiment des forces de la nature.
***
J'ai déjeuné ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction
publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule
brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants,
d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le
peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comédien, le
député B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort
diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé
que donne l'habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la
plupart, et des bouteilles d'eaux minérales couvraient la table. Chacun
avoua quelque misère de l'estomac, du foie ou des reins. Ils
s'intéressaient tous à l'état d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On
attaqua tous les sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires,
scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes
avaient pris avec l'âge des façons assez douces. Le temps les avait
polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi
l'indifférence qu'inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne,
leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on
s'apercevait bien vite qu'ils étaient au fond divisés sur toutes les
questions importantes, religion, État, société, art, qu'il ne subsistait
entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifférence et que
si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'était sur quelque
lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils
n'avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s'ils
découvraient chez un contradicteur, fût-ce dans la théorie la plus
abstraite ou dans l'utopie la moins réalisable, une menace à leur
quiétude ou à leurs intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur
bienveillance habituelle et devenaient féroces. C'est ainsi que Jarras,
qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d'horreur et
rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A
cela près, l'âme du monde la plus facile.
J'avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux
par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre
de l'Académie des Inscriptions. Après m'avoir observé durant quelques
instants avec une gravité narquoise, il me dit à l'oreille:
"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de
casser mon oeuf par le gros bout.
--Pourquoi?
--Pour être honnête homme. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J'ai vécu
dans tous les mondes. J'ai remarqué que l'honnêteté consistait à se
conformer à l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les
moindres choses on était un parfait honnête homme. C'est pourquoi je
vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre oeuf par le gros bout.
--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, répondis-je. Vous me
voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la
civilité et en observant les règles on se tire d'affaire en ce monde et
dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.
--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les
puissants de ce monde et tâchez de n'avoir besoin de personne."
A mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus vive et
plus confuse, et je n'y recueillis rien de considérable. Mais après le
déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit
intéressant dont voici les termes mêmes:
"Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d'un Arabe que
j'avais connu l'année précédente à Mascate où j'avais été envoyé en
mission par le gouvernement. C'était un fort bel homme et un lettré. Il
avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui
n'était point le génie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les
Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs
n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait
reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l'homme le plus
joli, le plus discret, le plus cérémonieux qu'il fût possible de
rencontrer. Je vous ai dit que c'était un lettré. Il s'occupait surtout
d'histoire. Je crois que c'était l'esprit le plus cultivé de Mascate. Il
avait à peu près autant de philosophie que notre Froissart. Je le
compare volontiers à Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez
par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIVe siècle. Il se
nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce
qu'il attendait de moi. Il venait en Europe étudier les moeurs des
Occidentaux, et commençait par la France, qui l'intéressait plus que
toute autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa
puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite
l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure société qu'il désirait
voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le
présenter dans les salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui
promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante.
Le souvenir d'y avoir été mêlé fait encore aujourd'hui la douceur de ma
vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'était l'art de la conversation à
cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait
jouir en aucune manière du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de
Rémusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une
langue assez familière aux Arabes de l'Oman, depuis l'établissement des
Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi
pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans les
concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de
femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus
brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ...
La beauté de ses traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux
par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de
dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa
profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de
la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de
la curiosité, de l'intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le
fis inviter à un bal des Tuileries. Il fut présenté à l'empereur et à
l'impératrice. Il ne s'étonnait de rien. Il ne témoigna jamais aucune
surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le
reste de l'Europe.
"Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je
reçus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de
m'envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des
presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez
négligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre
pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des
danses". Je le lus et j'y découvris un passage assez curieux dont je
vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait:
"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulièrement chez les
Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste
cette coutume. Après avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi
désirables que possible en leur découvrant les bras et les "épaules, en
parfumant leurs cheveux, leurs habits, en répandant une poudre fine sur
leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les
instruisant à sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles
dans des salles vastes et chaudes, éclairées de bougies qui "égalent en
nombre les étoiles, et garnies de tapis épais, de sièges profonds, de
coussins "moelleux. Là, ils boivent des liqueurs fermentées, échangent
des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes à des danses rapides,
auxquelles j'ai plusieurs fois assisté. Puis, le "moment venu, ils
assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur, soit après
avoir "éteint les lumières, soit en disposant des tapisseries d'une
manière favorable à leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle
qu'il préfère ou qui lui est assignée. J'affirme "qu'il en est ainsi.
Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir
"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire
à toute possibilité que les choses préparées comme j'ai dit eussent une
autre issue."
"Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la
communiquai à la femme d'un des mes confrères de l'Institut, la belle
Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en émouvoir beaucoup, je la
pressai d'y répondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin,
Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos épaules
nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi
dansez-vous?" Elle me regarda avec pitié: "Pourquoi? Parce que j'ai deux
filles à marier."
***
Si l'homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l'a fait; il la
refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui
donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui.
***
ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS
POLYPHILE
Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle à
l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degré supérieur de son
développement actuel, c'est-à-dire la faculté de concevoir quelques
rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire
chez les animaux de notre espèce. Ce n'est point par elle que l'homme
subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie organique; elle ne
satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la
circulation du sang. Étrangère à la nature, elle est indifférente à la
morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point déterminé les
instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les
moeurs, les usages. Elle n'a point institué la religion sainte ni les
lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur
l'exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j'en
dis n'est point pour rabaisser la majesté des institutions divines et
humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est
composée du débris informe des pharmacies primitives; les théologies ont
pour origine l'inintelligence vénérable et l'effarement sacré de nos
ancêtres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que
l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes
qu'elles prétendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables à la
communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est
extrêmement ancien. L'intelligence a commencé de poindre dans les
esprits quand l'homme avait déjà construit sa foi, ses moeurs, ses
amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est
d'hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des
Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je? après
la flûte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une
nouveauté charmante et méprisable. Elle a jeté çà et là d'assez jolies
lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un
Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s'ils
avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques rapports fixes dans
l'infinie diversité des phénomènes. L'intelligence a quelque grâce, un
charme, je l'avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle
est aujourd'hui et retirée dans un petit nombre d'hommes méprisés, elle
demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire
au génie de l'espèce. Si, par un malheur qui n'est point à craindre,
elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet
d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilière. La vie s'arrêterait
subitement. Les hommes ne subsistent qu'à la condition de comprendre mal
le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires à la
vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit être, dans les sociétés,
excessivement rare et faible pour rester inoffensive.
C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde
pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se
conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître
que l'humanité, dans son ensemble, éprouve, d'instinct, la haine de
l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l'y
pousse.
ARISTE
L'intelligence, telle que vous l'avez définie, est évidemment
l'intelligence spéculative, l'aptitude à la philosophie des sciences. Et
il semble bien que cette faculté n'est pas aussi nouvelle que vous dites
et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanité. L'homme qui le
premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse
d'ours, n'était pas seulement cuisinier; il était chimiste, et la
philosophie des sciences ne lui était pas du tout étrangère. Ce qui est
vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les
conséquences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est
funeste à l'humanité, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculté
de comprendre d'une certaine façon l'univers est attachée aux organes
mêmes de l'animal que nous sommes, et l'homme est né savant. Je me
flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de
chimie agricole et d'archéologie. Après cela, je vous accorderai,
Polyphile, que l'aptitude de nos semblables à la divagation est grande
et que la faculté d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de
puissance.
DRYAS
Cela tient à ce que nous ne faisons que d'entrer dans la période
positive.
POLYPHILE
A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale
et les lois ne dérivent point d'une interprétation rationnelle des
phénomènes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phénomènes
affaiblit les préjugés nécessaires, et que la faculté de beaucoup
connaître est une monstruosité funeste.
DRYAS
Cela n'est pas bien vrai.
POLYPHILE
Cela est si vrai, que les théologiens qui conçoivent Dieu comme un être
souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi
bien l'idée d'un Dieu moral est-elle ridicule.
DRYAS
La morale a été jusqu'ici constituée sur les idées théologiques. Nous
avons eu une morale fétichiste, une morale polythéiste et une morale
monothéiste. Cette dernière fut dure. Le temps est venu de constituer la
morale sur la science.
POLYPHILE
Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais,
s'il y faut regarder de près, Dryas, que sont les religions, je vous
prie, que sont-elles, sinon de très vieilles sciences, des astrologies,
des arithmétiques, des météorologies, des médecines usées, déformées,
obscurcies, des ordonnances de très antique et très lointaine police,
des recettes brouillées de cuisine et d'hygiène, des maximes
d'agriculture primitive et de civilité sauvage? Les notions positives et
les pratiques rationnelles deviennent, avec l'âge qui les rend étranges
et mystérieuses, les dogmes de la foi et les cérémonies du culte.
Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas.
L'intelligence est en horreur à la nature humaine. Des religions
naissent sous nos yeux. Le spiritisme élabore en ce moment ses dogmes et
sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses pères et des millions
d'adhérents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle
qu'elle a été créée par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idées les
plus neuves sur la constitution de la matière. Ils prétendent posséder
une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!"
s'écrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les conséquences les
plus fausses des principes les plus vrais."
ARISTE
Je m'aperçois, Polyphile, que vous faites à l'intelligence une querelle
d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la
reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de
bien qui n'est pas sans crédit dans plusieurs honnêtes maisons, et dont
la puissante douceur agit même en cette ville, située au bord d'un large
fleuve, dans une fertile vallée.
LIVRE TROISIÈME
PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE
PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE
I
PIERREFONDS
C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce
moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par
excellence la terre nourricière de notre peuple.
Toutes les générations y ont laissé leur empreinte, et c'est enfin, dans
un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens à
moi, ce sol que mes pères ont semé. Sans doute, toutes les provinces de
la France sont également françaises, et l'union indissoluble est faite
entre celles qui formèrent le domaine des premiers rois moines de la
troisième dynastie et celles qui entrèrent les dernières dans cette
réunion sacrée. Mais il est permis à un vieux Parisien archéologue
d'aimer d'un amour spécial l'Ile-de-France et les régions voisines,
centre vénérable de notre France à tous. C'est là que se forma la langue
délectable, la langue d'oïl, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la
langue française. C'est là enfin ma patrie dans la patrie.
Je suis à Pierrefonds, dans une chambre louée par des paysans, une
chambre meublée d'une armoire en noyer et d'un lit à rideaux de
cotonnade blanche avec grelots. L'étroite tablette de la cheminée porte
une couronne de mariée sous un globe. Sur les murs blanchis à la chaux,
dans de petits cadres noirs, des images coloriées qui datent du
gouvernement de Juillet, La Clémence de Napoléon envers M. de
Saint-Simon, avec cette légende: "Le Duc de Saint-Simon, émigré
français, prit (sic) les armes à la main et condamné à mort, allait
subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grâce à Napoléon qui
lui dit: "J'accorde la vie à votre père et ne lui donne pour punition
que le remords d'avoir porté les armes contre sa patrie." Le Marié et la
Mariée se faisant pendant des deux côtés de la glace; la Bergère
Estelle, avec sa houlette enroulée d'une faveur rose; Joséphine, une
ferronnière au front. Un distique révèle le secret de Joséphine:
L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur,
Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur.
Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuée. J'ai ici autour de
moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens
à cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tête, des cousins
et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en
bouche, l'oeil presque fermé, faisant la moue. Les paysans n'achètent
plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures
nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de
première communion, signées du curé, et représentant une rangée de
petits garçons et de petites filles agenouillés à la sainte table,
tandis que le Père Éternel les bénit par le ciel entr'ouvert.
Je vois de ma fenêtre l'étang, les bois et le château. Il y a, à cent
pas de moi, un joli bouquet de hêtres qui chantent au moindre vent. Le
soleil qui les baigne répand sur le sentier des gouttes de lumière. On
trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher;
le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un côté et blanches de
l'autre, se cache au bord des chaudes clairières.
Il est aux bois des fleurs sauvages que je préfère aux fleurs cultivées;
elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs
noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos
jardiniers, des noms de généraux. Elles se nomment: bouton-d'argent,
ciste, coronille, germandrée, jacinthe des champs, miroir-de-Vénus,
cheveux d'évêque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon,
peigne-de-Vénus, oreille-d'ours, pied-d'alouette.
A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du château de
Pierrefonds. A vrai dire, le château de Pierrefonds n'est aujourd'hui
qu'un énorme joujou. Il était en sa nouveauté "moult fort deffensable et
bien garny et remply de toutes choses appartenant à la guerre". Pour son
malheur, l'odieuse poudre à canon fut trouvée avant qu'il fût achevé
dans toutes ses parties. Il essuya dédaigneusement l'averse des premiers
boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siècle, le
feu de trente pièces de canon fit rapidement brèche dans ses murs; ses
tours furent éventrées. Pour nous, que les progrès de la civilisation
ont familiarisés avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un
air de naïveté.
Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit
tours qui sont celles de Charlemagne, de César, d'Artus, d'Alexandre, de
Godefroy de Bouillon, de Josué, d'Hector et de Judas Macchabée. Ces huit
preux, d'âges et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons
chevaliers, portent le même costume, qui est le costume des hommes
d'armes du commencement du XVe siècle.
Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures
d'un vieux jeu de cartes. Le maître imagier qui les tailla n'avait pas
le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficulté
d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de
Bouillon comme le duc Louis d'Orléans. En ce temps-là, M. le docteur
Schliemann ne recherchait point dans la plaine où fut Troie les armes
des cinquante fils de Priam. On n'était point archéologue et on ne se
cassait point la tête à découvrir comment vivaient les hommes
d'autrefois. Ce souci est propre à notre siècle. Nous voulons montrer
Hector en knémides et donner à tous les personnages de la légende et de
l'histoire leur vrai caractère.
L'ambition, sans doute, est grande et généreuse. Je l'ai moi-même
ressentie après les maîtres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment
les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le passé dans la
poésie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est
possible de réussir complètement dans une telle tentative et si notre
connaissance du passé est suffisante à le faire renaître avec ses
formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons,
au XIXe siècle, un sens historique très développé. Je le veux bien. Mais
enfin, c'est notre sens à nous. Les hommes qui nous suivront n'auront
pas ce sens-là; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce
n'est pas là la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un
autre. Ils verront le passé autrement, et ils croiront infailliblement
le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en poésie et en peinture
leur causeront très probablement plus de surprise que d'admiration. Le
genre vieillit vite.
Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'église
Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la façade
principale.
"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils
ont fait des rois du XIIIe siècle, et c'est par là qu'ils nous
intéressent. On ne peint bien que soi et les siens."
Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, était un loyal
chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible épée
pût tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna à son écuyer
de l'aller jeter dans la mer. Or, cet écuyer félon, considérant qu'elle
était bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis
il revint dire au bon Artus que son épée gisait au fond de la mer. Mais,
souriant avec dédain, Artus lui montra du doigt la fidèle épée qui était
revenue à son côté pour n'être point complice d'une trahison.
La tour placée sous le vocable de ce preux, dont l'épée était si loyale,
est une tour déloyale et félonne. Elle renferme des oubliettes.
Viollet-le-Duc les décrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chaussée
est un étage voûté en arcs-ogives, et, au-dessous de cet étage, une cave
d'une profondeur de sept mètres, voûtée en calotte elliptique.
"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil percé à la partie
supérieure de la voûte, c'est-à-dire au moyen d'une échelle ou d'une
corde à noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creusé
un puits qui a quatorze mètres de profondeur, puits dont l'ouverture de
un mètre trente de diamètre correspond à l'oeil pratiqué au centre de la
voûte elliptique de la cave. Cette cave qui ne reçoit de jour et d'air
extérieur que par une étroite meurtrière, est accompagnée d'un siège
d'aisances pratiqué dans l'épaisseur du mur. Elle était donc destinée à
recevoir un être humain, et le puits creusé au centre de son aire était
probablement une tombe toujours ouverte ..."
Les huit preux sont placés sous les mâchicoulis, dans des niches
encadrées de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture
gothique du XIIe siècle au XVe. Le sculpteur, en ces âges, ne
connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait
l'acanthe des Grecs et la noble élégance des volutes corinthiennes. Mais
il savait attacher avec grâce le houx, le lierre, l'ortie et le chardon
au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en
fleurs et suspendre des guirlandes de chêne sur les murailles.
Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut placées, nous apparaissent
ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir
que chacune est ornée d'un feuillage différent.
La variété régnait, avec une souveraineté charmante, dans la sculpture
décorative des âges qu'on a nommés gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui
a dû restituer tous les motifs ornementaux du château de Pierrefonds,
s'est-il attaché à les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux
rosaces pareilles. Cette diversité donne un extrême agrément aux
constructions antérieures à la Renaissance; et la Renaissance en sa
fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs.
Vraiment il y a trop de pierres neuves à Pierrefonds. Je suis persuadé
que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et terminée
sur ses plans, est suffisamment étudiée. Je suis persuadé que le donjon,
le château et toutes les défenses extérieures ont repris leur aspect
primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux témoins, ne sont
plus là, et ce n'est plus le château de Louis d'Orléans; c'est la
représentation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on
a détruit des ruines, ce qui est une manière de vandalisme.
II
LA PETITE VILLE
DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant
que j'en puis juger avec ma vue courte, voilà un assez joli endroit.
DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voilà cette petite ville située à
mi-côte. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline.
DELILLE--Et cette rivière qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule
ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette épaisse forêt qui la
couvre des vents froids de l'aquilon ...
PICARD, La Petite Ville, acte I, scène II.
C'est une petite ville située aux confins du Beauvaisis et de la
Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordée de saules et de
peupliers, coule à ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite
ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, dominés par une
tour ronde et par les trois clochers de la vieille collégiale. La petite
ville fut longtemps guerrière et forte. Mais elle a dénoué sa ceinture
de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se
repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de
France; les ombres de nos pères hantent encore ses murailles grises et
ses avenues de tilleuls taillés en arceaux; elle est pleine de
souvenirs. Elle est vénérable et douce.
Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptées sur la
façade de la Maison-Dieu, fondée par saint Louis. Le chef est d'azur,
chargé de trois fleurs de lis d'or, car c'était une ville royale; et
elle porte d'argent à trois bottes de cresson de sinople.
Les bonnes gens n'étaient pas embarrassés, au temps jadis, pour
éclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX,
disaient-ils, étant venu dans nos murs par un temps très chaud, avait
grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien
fraîche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi
mit trois bouquets de cresson sur l'écu de sa bonne ville.
Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants
d'aujourd'hui ne donnent aucune créance à cette tradition.
Ils ont vu des sceaux du XIIIe siècle, et ils savent qu'alors les armes
de la ville et châtellenie n'étaient pas les armes qu'on voit
maintenant. Celles-ci datent du XIVe siècle. Lors de la guerre de Cent
Ans, la petite ville eut beaucoup à souffrir et fit vaillamment son
devoir. Il advint qu'un jour, elle fut près de tomber par surprise aux
mains des Anglais. Mais un homme de la contrée s'introduisit dans la
place, déguisé en paysan, et portant sur son dos une charge de légumes.
Il avertit les défenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et
repoussèrent l'ennemi. Les érudits du pays croient que c'est de ce jour
que trois bottes de cresson prirent place sur l'écu de la ville. J'y
consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est
honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'emblème du
cresson convient à la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses
jardins et de ses fontaines. Son écu est accompagné d'une devise latine
qui fait entendre, par une ingénieuse équivoque, que le printemps n'est
pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante.
Ver non semper viret, Vernon semper viret.
Car la petite ville où je vous ai menés est Vernon. J'espère que vous ne
regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de
France, même la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie.
Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a
noirci et déchiré la dentelle de pierre, sans songer à des milliers de
parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial.
Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se
rappellent la scène où la romanesque héroïne de Walter Scott, la belle
et fière Diana, montre à son cousin les portraits de famille sur
lesquels la devise des lords écossais de Vernon s'étale en lettres
gothiques.
"Vous voyez, dit Diana, que nous savons réunir deux sens en un seul
mot."
En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se
peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre
l'aient emportée avec eux. C'est une belle question à étudier pour un
archéologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se résoudre à
beaucoup ignorer.
Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires après chaque
dissertation, la ville de Vernon est nommée pour la première fois dans
l'histoire à l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui
y passa de vie à trépas vers le milieu du VIIe siècle de l'ère
chrétienne. L'histoire de cette sainte est intéressante; elle a été
rapportée par un vieux légendaire avec une naïveté que je m'efforcerai
d'imiter, autant du moins que la différence des temps me le permettra.
HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE.
Sous le règne de Clotaire II vivait dans le Maine un prêtre du nom de
Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu
une fille du pays, jeune et de condition libre, nommée Onoflette, il se
sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piété qu'il
découvrait en elle. Jaloux de ravir à la malice du siècle et aux périls
du monde une créature si précieuse, il la conduisit dans son abbaye, et
là il lui fit prendre le voile des vierges chrétiennes. Comme beaucoup
d'autres saints de cet âge, Longis avait la volonté soudaine et forte.
Dans l'ardeur de son zèle, il n'avait songé ni à consulter ni même à
avertir les parents d'Onoflette.
Ceux-ci s'en montrèrent fort irrités, et ils accusèrent Longis d'avoir
séduit leur fille, demeurée pure et honnête jusque-là, et d'entretenir
avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la
conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumières de la
raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaître que la manière d'agir de
Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portée par eux
fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive
indignation s'éleva dans tout le pays contre l'abbé. Longis était à deux
doigts de sa perte. Mais il ne désespéra pas; d'ailleurs, il avait pour
lui le témoignage d'Onoflette elle-même, qui, loin de lui rien
reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maître et lui
rendait grâces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec
elle à Paris pour se disculper. "Dieu, dit le légendaire, rendit leur
justification manifeste par les miracles qu'ils firent en présence du
roi et des seigneurs." Ils furent renvoyés absous, et les parents
d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-mêmes la noirceur de
leurs calomnies.
De retour au monastère, Longis et Onoflette vécurent encore quelque
temps ensemble dans une parfaite quiétude et s'exhortant mutuellement à
la piété. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut à
Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville.
Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps
et l'inhuma près de son monastère, dans un lieu où l'on bâtit depuis une
église paroissiale.
L'Église plaça au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la
bienheureuse Onoflette.
Du temps où ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il
y avait encore des nymphes dans les sources sacrées; des tableaux votifs
étaient suspendus avec des images aux branches des chênes sacrés. Les
humbles dieux des paysans ne s'étaient pas tous enfuis devant le signe
de la croix et l'eau bénite. Il est bien probable que de petits faunes
ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, épièrent
entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier
et pour une bergère, jouèrent innocemment du pipeau sur leur passage.
Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinités. Il
subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges
des cérémonies païennes. La veille du dimanche des brandons, les
habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se
promènent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille
invocation. Fidèles sans le savoir à Cérès, leur mère, ces bonnes gens
reproduisent ainsi d'antiques mystères et figurent d'une manière encore
reconnaissable la déesse qui cherchait sa fille Proserpine à la lueur
des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer,
le savant historien de la ville de Vernon.
Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le
plus à l'esprit; parfois les yeux et la pensée ont peine à se détacher
d'une humble pierre taillée par un ciseau barbare. Il est dans le vieux
Vernon, proche la collégiale, devenue aujourd'hui l'église paroissiale,
une petite rue déserte qui conduit à la Seine. Elle est bordée de
pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent à grand'peine les
unes les autres. Au milieu de ces masures s'élève une maison de pierre
qu'on dit avoir été jadis habitée par le contrôleur clerc d'eau.
Elle a deux fenêtres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble
sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a
figuré, sous une sorte de dais, une barque montée par deux personnages.
L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hésite pas à
reconnaître en lui Hugues, archevêque de Rouen en 1130. L'autre, dont
les cheveux flottent sur les épaules, est saint Adjutor lui-même. Une
troisième figure a péri par l'injure du temps: c'était celle d'un pauvre
batelier qui conduisait l'évêque et le saint. Tous les mariniers du pays
vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point
oublié en effet que saint Adjutor, accompagné de l'évêque Hugues, s'en
alla combler un gouffre creusé dans le lit de la rivière, devant le
prieuré de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un
tourbillon où s'abîmaient les barques. Déjà de nombreux équipages
avaient péri à la Madeleine, et les berges du fleuve commençaient à se
couvrir la nuit d'âmes en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y
jetant les chaînes dont naguère il avait été chargé injustement par les
infidèles. C'était peu de quelques anneaux de fer pour combler un abîme.
Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaînes, les souffrances du
juste et la patience du saint. Maintenant, la charité ne fait plus de
miracles de ce genre; il faut employer les dragues.
Ce miracle a été mis en vers au XVIIe siècle, dans un lamentable style
de complainte.
Un gouffre en la Seine voisine
Par ses flots tortueux ruine
Et les hommes et les bateaux,
Les coulant jusqu'au fond des eaux.
Mais Adjutor longtemps ne souffre
L'incommodité de ce gouffre.
Se sentant touché de douleur,
Hugues, son prélat, il appelle;
Ils y vont en même nacelle
Pour mettre fin à ce malheur.
Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaînes "en
les ondes inhumaines" qui deviennent aussitôt lisses et paisibles.
Oyez, lecteur, une merveille
Qui rarement a sa pareille;
Le péril dès lors a cessé,
Le bruit des flots s'est apaisé.
Il n'est point de fleuve où l'on voie
La course de l'onde plus coie.
Le nocher peut mener sa nef
Assurément par cette place
Dans une tranquille bonace
Sans redouter aucun méchef.
Saint Adjutor est vénéré sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint
Adjutor, Ajoutre ou Astre devait être un homme bien extraordinaire. Il
est impossible de se représenter aujourd'hui sa physionomie véritable.
Mais à juger par l'empreinte profonde qu'il a laissée dans l'imagination
populaire, Adjutor de Vernon eut l'âme ardente et forte.
HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR
Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse
Rosamonde de Blaru, if fut élevé par saint Bernard, abbé de Tiron, dans
les pratiques les plus exactes de la religion chrétienne. Il semble
avoir porté dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et rêveur qui
inspirait ses aïeux au temps où ils manoeuvraient, en chantant, leurs
barques sur la mer.
On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec
fureur, puis tout à coup ravi par des visions extatiques. En ce
temps-là, Pierre l'Ermite prêchait la croisade contre les infidèles.
Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes
d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine,
priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint à Nicée et guerroya
après la conquête de Jérusalem. Tombé dans une embuscade aux environs de
Tambire, il parvint à se faire jour au milieu des Sarrasins qui
laissèrent mille de leurs sur la place.
Cependant les infidèles reprirent le tombeau de Jésus-Christ. Après
dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par
les Turcs, et enfermé dans Jérusalem. Il était lié bien étroitement,
mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps était
captif dans le même lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa
prison, il ne cessait de prier.
Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaître à sa droite sainte
Madeleine et à sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait
invoqués. Ils l'enlevèrent et le transportèrent, en une nuit, de
Jérusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages
n'étaient pas rares à cette époque.
Parvenus à la forêt de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron
laissèrent Adjutor en lui disant:
"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois où il avait
passé sa jeunesse. Apercevant un jeune pâtre qui, non loin de là,
gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et
lui commanda de se rendre au château de Blaru afin d'annoncer à la
duchesse Rosamonde le retour de son fils.
Le pâtre fit ce qui lui était ordonné. Mais Rosamonde ne crut point que
le message apporté par l'enfant fût véritable.
Elle répondit:
"Mon fils est mort à Jérusalem, et il ne me sera pas donné de voir le
jour de son retour."
Et elle demeura dans la maison.
Le pâtre revint vers celui qui l'avait envoyé et lui rapporta les
paroles de la duchesse.
"Retourne à Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de
l'église vont sonner d'elles-mêmes pour annoncer mon retour."
En effet, le pâtre n'avait pas plus tôt porté cet avis à la duchesse que
les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tête et dit:
"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils."
Le pâtre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisième fois à
Blaru.
"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mère n'y veut pas
croire, le coq qui est à la broche dans la cuisine du château chantera
trois fois."
Le pâtre ayant rapporté ce discours, le coq qui était à la broche se mit
à chanter.
En l'entendant, Rosamonde fut persuadée enfin de la venue de son fils.
Elle se rendit dans la forêt pour embrasser l'enfant qui lui était
merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tardé. Dieu n'aime pas
qu'on doute de sa puissance et de sa miséricorde. Il avait rappelé à lui
son serviteur.
Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois désigné par le pâtre, Adjutor
venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte
Madeleine et saint Bernard lui avaient donnée, disant:
"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
Le renom de sa sainteté se répandit comme un parfum dans toute la
contrée. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea après sa mort
la sépulture de son fils.
Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravées deux flûtes
en sautoir. Ces emblèmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle
Diana, dont nous rappelions tout à l'heure le souvenir, ne dit-elle pas
à son cousin:
"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flûtes?"
Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les
armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportées de France par
quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parenté unit
le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point à le rechercher
ici. Il ne me reste qu'à expliquer comment saint Adjutor, qui passa de
ce monde à l'autre le jour même de son retour à Vernon, put jeter ses
chaînes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulté n'est
qu'apparente. Le saint revint sur terre pour opérer ce miracle.
Voulez-vous à la fois de plus fraîches promenades et de moins vieux
souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et
allons nous asseoir sous les grands arbres taillés en muraille du parc
de Bizi. C'est un héros qui les planta. Le maréchal de Belle-Isle, qui
avait hérité la magnificence de Fouquet, son grand-père, créa dans ses
courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'était pas à Metz, dit
Barbier, il était dans sa terre, près de Vernon, dirigeant une armée de
terrassiers, de maçons, de jardiniers et de décorateurs." On ne lui
enviera pas son fastueux repos si l'on songe à ses fatigues. Qu'on
relise cette retraite de Prague, quand le maréchal, investi par
l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il réussit à
rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit à Egra, en sept
journées de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roulés dans
leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux maréchal, qui souffrait
de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrière un mur de
neige. L'opération était de plus délicates et exigeait, paraît-il, une
habileté consommée. Mais le mérite d'une retraite n'est guère reconnu
que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touché. La retraite
de Prague accrut en même temps la gloire et l'impopularité du maréchal
de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonné.
Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez
jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici:
Quand Belle-Isle est parti,
Une nuit,
De Prague à petit bruit,
Il dit,
Voyant la lune:
Lumière de mes jours,
Astre de ma fortune,
Conduisez-moi toujours.
L'excellent duc de Penthièvre habita Bizi. Les fraisiers des bois
portent témoignage de sa candeur et de sa bonté. Car le duc écrivait en
1777 à son intendant:
"J'ai appris ... que l'on désolait les habitants de Vernon en les
empêchant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret
de me faire haïr, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je
puisse avoir en ce monde."
Je cite cette lettre d'après le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans
son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme.
Par une singularité merveilleuse, le duc de Penthièvre unissait la foi
chrétienne aux vertus philosophiques. Il tenait à l'ancien régime par sa
naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme,
d'ailleurs, il était étranger aux affaires publiques, sa bienfaisance
lui assura, par un rare privilège, au milieu de la Révolution, l'amour
et le respect de ses anciens vassaux. En échange des titres qu'un décret
de l'Assemblée Nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de
la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792,
la municipalité de la petite ville se rendit à Bizi et y planta un arbre
de la Liberté auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage à la
vertu."
Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survécut peu de
jours à la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe.
Près du parc, à l'extrémité d'une avenue plantée, que bordent d'un côté
les dernières maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et
des pommiers, s'élève une pyramide de granit, sorte de menhir
géométrique, d'un aspect à la fois héroïque et funèbre. C'est, en effet,
un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravées les armes de Vernon et
de Privas avec cette inscription:
AUX GARDES MOBILES DE L'ARDÈCHE
Vernon, 22-26 novembre 1870
L'invasion s'étendait. Évreux venait de tomber au pouvoir des Allemands.
Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardèche et le 3e bataillon,
formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de
Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, à onze heures du soir, avec
ordre de couvrir Vernon, qui devait être attaqué le lendemain. Le train
qui les portait marchait à petite vitesse, tous ses feux de signaux
éteints. Il s'arrêta vers trois heures du matin, par une nuit noire et
pluvieuse, à une lieue en avant de la ville. Aussitôt les troupes
descendirent et se portèrent sur les hauteurs de la forêt de Bizi, qui
couvrent Vernon du côté de Pacy, où l'ennemi était arrivé en force
depuis la veille.
Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la forêt par des
habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs placés dans les
fourrés avec défense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention était de
laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et
de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures étaient prises quand, au
point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de
trompettes annoncèrent l'arrivée des ennemis. Leur passage dura près
d'une heure. Quand leur tête de colonne arriva dans la ville, elle fut
reçue à coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna
de l'inquiétude; un détachement seul fit son entrée, la plus grande
partie de leurs forces resta formée en dehors.
Ayant pris des renseignements, ils surent bientôt, par des espions, que
les Français occupaient la forêt. Alors, comprenant ce que leur position
avait de critique, ils ne songèrent plus qu'à assurer leur retraite.
Leur cavalerie se porta immédiatement en avant pour explorer les
passages et reconnaître ceux qui pourraient être libres. A force de
recherches, elle parvint à découvrir de petits chemins de service qui
n'étaient pas gardés. Ils se hâtèrent de faire filer leur artillerie par
ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route,
tentait d'enlever le passage de vive force. Après une heure d'une
fusillade très nourrie, ils se débandèrent et, se jetant dans tous les
sens à travers bois, ils poussèrent dans la direction de Pacy. Ils
perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite désordonnée, cent
cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnèrent douze
fourgons chargés de vivres et de munitions.
Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des
mobiles de l'Ardèche qui étaient restés à Bernay arrivèrent à Vernon, où
les trois bataillons se trouvèrent réunis. Dans la matinée du 26, la 6e
compagnie du 3e bataillon, de grand'garde à deux cents mètres en avant
de la forêt, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut
subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgré la
soudaineté de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent
bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait être
tournée, ils battirent en retraite jusqu'à la lisière du bois. Là,
s'abritant derrière les terrassements de la voie ferrée, ils
tiraillèrent jusqu'à l'épuisement complet de leurs munitions. Alors le
capitaine Rouveure s'écrie: "A la baïonnette, mes enfants!" Et il
s'élance en avant. Aussitôt il tombe mortellement frappé. La petite
troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons
de renfort arrivent et, masqués par les bois, font sur les Allemands de
vigoureuses décharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pièces de
campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant
deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tués
et vingt blessés. Le corps du capitaine Rouveure était resté aux mains
des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un détachement
de cavalerie, commandé par un officier supérieur, rapporta ces restes
dans un cercueil couronné de lauriers.
A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardèche
reçurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si
généreusement défendue. Voilà les souvenirs que rappelle le monument de
Bizi.
J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, résumer deux ou
trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres,
de beaux livres d'images où l'on voit les aïeux.
III
SAINT-VALERY-SUR-SOMME
Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 août.
De la chambre où j'écris, on découvre toute la baie de la Somme, dont le
sable s'étend à l'horizon jusqu'aux lignes bleuâtres du Crotoy et du
Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages
sombres. La mer monte et déjà, du côté du large, les bateaux de pêche
s'avancent avec le flot. Sous ma fenêtre, des barques amarrées au bord
du chenal portent à leur mât, au lieu de voilure, des filets qui
sèchent. Cinq ou six pêcheurs, plongés à mi-corps dans la maigre
rivière, épient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en
frappant l'eau à grands coups de gaule. Ces pêcheurs sont armés d'une
b
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